‹ Le problème du malChapitre 7 sur 19 · CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LA NATURE DIVINE · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LA NATURE DIVINE

Il ne s’agit pas ici de prouver l’existence de Dieu, encore moins de suivre les théologiens et les philosophes spiritualistes dans les discussions et les subtilités qu’a fait éclore le problème des caractères et des attributs de l’être divin. Ma tâche est renfermée dans des bornes plus étroites. Quant à l’existence de Dieu, ce livre serait sans objet si elle n’était supposée d’avance, et je ne m’adresse qu’aux personnes que la présence du mal qui attriste le monde pourrait seules en faire douter. Et pour ce qui concerne les attributs divins, je ne m’occuperai que de ceux qui intéressent directement cette question du mal. Dans ce premier chapitre je ne veux qu’indiquer le point de vue général où je me place et écarter quelques difficultés préliminaires.

La première de ces difficultés est celle de la cognoscibilité même de Dieu. Dieu peut-il être connu dans certaines

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limites et sous certains rapports ou, comme le prétendent des philosophes contemporains, est-il absolument inconnaissable? Dans ce dernier cas évidemment il serait coupé court à toute recherche sur le problème du mal, puisqu’il serait impossible de savoir non seulement si les maux dont nous souffrons sont compatibles avec la natiire divine, mais même s’ils ont un rapport quelconque avec elle. Toutefois il est clair que quiconque affirme l’existence de Dieu, affirme par cela même que Dieu est connaissable jusqu’à un certain point, car autrement ce mot Dieu manquerait de toute détermination et ne serait qu’un mot vide de sens. Si l’on se borne à déclarer qu’il existe au delà des phénomènes un être absolument inconnu dont les rapports avec les phénomènes ne peuvent être déterminés d’aucune façon, on n’affirme pas en réalité l’existence de Dieu, comme l’a reconnu d’ailleurs le philosophe qui a émis cette hypothèse. Celui qui croit en Dieu se fait toujours de la divinité une idée quelle qu’elle soit. La seule question pour lui est de savoir si un objet réel répond à cette idée. L’idée de cet objet est toujours présupposée, et lorsque l’objet se trouve être réel, cette idée devient une connaissance. Affirmer l’existence de Dieu, c’est donc affirmer sa cognoscibilité dans certaines limites.

L’idée que l’on s’est faite de Dieu a prodigieusement varié suivant les temps et les lieux. La plus rudimentaire se bornait à voir en Dieu un être supérieur à l’homme, en relation avec ce dernier et pouvant lui être utile ou nuisible. Cette conception s’alliait parfaitement à celle de la pluralité des dieux. Cette idée a été agrandie successivement par les religions et les philosophies; sous l’empire du christianisme, il s’en est formé une qui pourra être complétée et éclaircie, mais non pas dépassée.

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Cette idée est celle d’un être unique, éternel, que rien ne limite, qui ne dépend que de sa nature propre., et qui possède au superlatif, parmi les qualités que l’homme connaît, celles que ce dernier considère comme désirables. Ce superlatif s’exprime par les termes de perfection et d’infini, la perfection étant la réunion de toutes les qualités désirables sans mélange d’aucun défaut, l’infini étant la grandeur qui ne saurait être dépassée. Les qualités désirables dont l’homme puise l’observation en lui-même et qu’il attribue à Dieu à un degré infini sont: l’intelligence, l’activité libre, la puissance, la justice, la bonté. Dieu est conçu en outre comme le créateur de tous les êtres qui ne sont pas luimême. Enfin tous ceux qui affirment la vérité de cette idée, admettent qu’elle n’est pas adéquate à son objet; que plusieurs éléments qu’elle renferme, notamment l’éternité, la perfection, l’infini, ne peuvent être conçus par l’intelligence humaine tels qu’ils sont en réalité; que Dieu doit posséder en outre un nombre immense de qualités qui, n’étant pas analogues à celles de l’homme, ne peuvent être pour celui-ci l’objet d’aucune représentation et que par suite nous n’avons de Dieu qu’une idée incomplète et partielle, sa nature intime échappant absolument à notre connaissance.

Dans cette énumération des principaux attributs de la divinité, j’ai évité à dessein certains termes très usités dans l’école, tels que ceux d’absolu, de nécessaire, d’immuable, etc., parce qu’ils manquent de clarté et de certitude et ne contribuent en rien à une connaissance plus entière de Dieu. Mais j’insisterai sur le terme de superlatif dont je me suis servi pour désigner le caractère des qualités que nous attribuons à Dieu, terme qui, en tant qu’impliquant une comparaison, me paraît faire saisir le propre

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des attributs divins mieux que celui d’infini qui en est jusqu’à un certain point l’équivalent. Notre idée de Dieu est telle, qu’elle ne comporte pas la possibilité d’un être supérieur, et nous ne concevons les qualités qu’il opssède que comme portées à un degré qu’il n’est pas concevable de dépasser. Ce superlatif constitue donc une sorte de critérium pour les attributs de Dieu et, en tout cas, ce sera le nôtre. Du moment que le défaut d’une qualité ou son moindre degré constituerait une infériorité pour un être, et qu’on serait en droit de considérer comme supérieur l’être qui la posséderait au degré suprême, nous n’hésiterons pas à attribuer cette qualité à Dieu.

Les qualités de Dieu accessibles à notre connaissance appartiennent à un moindre degré à l’homme. De là l’objection banale que Dieu n’est qu’un être fictif façonné par nous-mêmes à notre image. Mais cette objection n’est pas fondée. L’homme a des raisons suffisantes pour croire à un être dont il tient la loi morale et qui est l’auteur des finalités qui existent dans le monde matériel. Par cela même, il est obligé de lui attribuer certaines qualités qu’il possède lui-même: la volonté morale, la puissance efficiente, l’intelligence des fins. C’est dans la perception de sa propre activité et dans celle du monde qui l’entoure que l’homme puise les éléments de toutes les idées qu’il possède; ce ne sont que des conceptions formées de ces éléments qu’il peut appliquer à l’être divin. N’ayant pas la perception directe de cet être, il ne saurait s’en faire aucune idée indépendante de ses perceptions effectives. Mais déjà les conceptions qu’il lui est possible de former au moyen de ces perceptions dépassent de beaucoup les êtres qu’il connaît directement et leurs qualités; les idées d’infini, de perfection suprême, de force créatrice, par

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exemple, ne sont certes pas des images de qualités humaines. Si l’on ajoute que cette idée que nous nous faisons de Dieu ne prétend nullement être adéquate à son être, qu’elle ne se présente que comme un minimum et réserve une infinité de propriétés et de qualités dont nous n’avons pas la moindre notion, l’inanité de l’objection que j’ai rappelée ne fera aucun doute.

Il est certain que la nécessité où nous sommes de recourir à certaines qualités humaines pour nous faire une idée de Dieu, a eu souvent pour conséquence de fausser la conception de l’être divin , que beaucoup n’ont considéré en réalité Dieu que comme un homme plus grand et plus parfait .Cet anthropomorphisme a été poussé dans l’origine jusqu’à attribuer à la divinité une forme matérielle; les Grecs et les Romains encore prêtaient aux dieux un corps semblable à celui de l’homme. Sous l’influence du christianisme, Dieu a été conçu comme pur esprit. Mais l’anthropomorphisme n’a pas disparu pour cela ; il s’est revêtu seulement d’une forme plus philosophique et qui ne tend pas moins à rabaisser Dieu. On a supposé que la raison humaine était calquée exactement sur la raison divine et que par suite cette dernière, différente seulement par le degré de puissance et de lucidité, était sujette aux mêmes conditions que la raison humaine , basée sur les mêmes idées premières ou catégories, renfermée dans le même cercle de conceptions. J’aurai à revenir sur cette question en traitant de l’intelligence divine. Il me suffira de dire ici que cet anthropomorphisme n’est pas plus vrai que celui de l’antiquité. De ce qu’il y a des points communs entre la raison de Dieu et celle de l’homme, il ne suit nullement qu’elles soient semblables. Supposons quelque malheureux séquestré dès son enfance, auquel on n’ait laissé voir que des plantes, mais

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en lui disant qu’il existait des êtres plus parfaits, les animaux, qui d’ailleurs vivaient, se nourrissaient et croissaient aussi bien que les plantes; si de ces données il eût conclu que l’animal n’était qu’une plante perfectionnée et s’en fût fait une image en conséquence, il eût raisonné exactement comme les anthropomorphistes; si nous ne connaissions que les plantes, nous ne pourrions nous faire l’idée du moindre animal; connaissant le supérieur, on arrive jusqu’à un certain point à se faire une image de l’inférieur, mais jamais l’inverse n’est possible. Ce que nous savons de la raison divine par analogie avec la raison humaine est tout à fait insuffisant pour nous en faire concevoir la nature et on ne saurait, même dans ces limites, souscrire à l’anthropomorphisme platonicien.

L'idée de Dieu telle qu’elle résulte de ce qui précède est parfaitement rationnelle et ne souffre aucune contradiction. Comme je l’ai dit, je ne me propose pas de rechercher si l’objet de cette idée existe réellement. Cependant je me permettrai une observation à cet égard. Je crois qu’il n’y a vis-à-vis de cette question que deux positions logiques : l’athéisme et la forme du théisme qui attribue à Dieu les qualités désirables au degré superlatif. Admettre un être ou des êtres supérieurs à l’homme et prêter à ces êtres la plupart des imperfections qui affectent la nature humaine , c’est réellement rester à mi-chemin. Le grand progrès métaphysique que le christianisme a fait faire à l’humanité est dans cette idée d’un être infini, dont aucune qualité ne saurait être dépassée. Pour l’intelligence humaine, la grande et suprême difficulté est de savoir pourquoi et comment il existe quelque chose. Or cette difficulté est la même, qu’on ne suppose que l’existence d’êtres finis ou imparfaits ou qu’on admette l’hypothèse la plus large et

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la plus haute, qu’on croie au Dieu infini réunissant en lui tout ce que notre pensée peut concevoir de plus élevé et de plus parfait et dont tous les autres êtres tiennent leur existence. La première hypothèse explique plus facilement, il est vrai, l’existence du mal, puisque, de même que le matérialisme, elle fait résulter l’imperfection et la défectuosité des choses de leur nature même. Mais dans ces conditions aussi le mal apparaît comme nécessaire et éternel et reste sans compensation possible. Il n’en est pas de même dans l’hypothèse du Dieu infini, comme j’essaierai de le faire voir.

Abordons maintenant l’étude des attributs divins qui intéressent plus particulièrement cette question du mal. Ils sont au nombre de trois : l’intelligence, la puissance et la bonté. Nous consacrerons un chapitre spécial à chacun d’eux.

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