CHAPITRE PREMIER DU DROIT DE PRO?RI£TK
Les théologiens catholiques ont coutume de débuter pai" des définitions, procédé toujours utile, souvent nécessaire. La signification des mots se dilate, se resseiTe, s'altère, sous l'action dutemps et des hommes. Dans le langage ordinaire, propriété veut dire, selon la raide définition du droit romain « droit d'tiser et d'abuser », et le peuple travailleur désigne sous le nom de prop7*ié taire l'homme qui peut exercer ce droit sur une quantité d'objets, meubles ou immeubles, assez considérable pour être dispensé de la nécessité de travailler. Rarement on saisit dans sa plénitude le lien qui rattache la propriété au travail. Une analyse attentive est donc fort nécessaire. Il faut, en effet, distinguer la propriété à l'état simple et la propriété à l'état complexe; la propriété créée et la propriété transmise.
La propriété est la conséquence de l'appropriation, ou de l'acte qui fait passer un objet matériel sous la puissance {dominiiim, dominari) pereonnelle et exclusive d'un homme. Si l'acte est légitime, sa conséquence l'est également, et hi propriété est un droit; si l'acte est illégitime, la conséquence Test également, et il n'existe qu'un simple fait d'appréhension, de détention, dejwssession.
Isolé sur la terre, l'homme n'y eût jamais posé la question
de propriété. Il se serait rendu propres certains objets, il les eût regardés comme siens, comme une extension de sa personnalité; il aurait eu le sentiment implicite de la propriété. Rencontrant tout à coup un être semblable à lui, il l'aurait vu sans colère vaquer aux mêmes occupations que lui, et comme lui s'approprier une branche d'arbre en lui donnant la forme d'un bâton, un cheval en le domptant. Mais si cet étranger avait mis la main sur le cheval déjà dompté, au prix de grandes fatigues et de grands dangers peut-être, qui peut douter que le sentiment du droit de propriété ne fût devenu explicite et formel chez le dompteur? Qui peut douter qu'il n'eût réclamé le cheval devenu sien?
Imaginez cent chercheurs d'or lavant isolément le sable métallifère; chacun d'eux à'estimesa non-seulement possesseur, mais propriétaire de l'or obtenu par ses labeurs.
Qu'est-ce à dire? Étant supposée la matière utilisable en quantité indéfinie, l'homme devient, sans contestation, propriétaire, x:' est-à-dire maître unique de la portion de matière dans laquelle son âme s'est en quelque sorte incamée par Yvtililé qu'elle y a déposée. D'un bloc de pierre je fais une table, d'un morceau de minerai un soc de charrue, d'un coin de forêt vierge un champ ; cette table , ce soc, ce champ dans lesquels ma pensée et ma force ont passé deviennent et demeurent ma propriété. Entre l'appropriation d'un fruit dont, parla manducation , je fais miens les éléments nutritifs qui passent dans mon sang et l'appropriation de la terre que ma culture rend apte à produire ce fruit, la différence n'est que du plus au moins ; le principe est le même : c'est la transformation utile d'une portion de la nature visible par le travail de l'être intelligent.
La propriété est donc un fait naturel, primitif, logiquement antérieur à la société. Il est vrai ; chez les peuples civilisés, la propriété ne se présente plus qu'en de rares occurrences sous cette forme élémentaire.
Premièrement, en vertu de la division du travail, division
rV ailleurs n<îce.ssaîro et fmctueuse, une seule matière première passe eiitn; les mains de plusieurs travailleurs, dont chacun îijonte r|nc*lrpie chose aux utilités successivement incorporées clans celte matière première par ceux qui l'ont touchée avant lui. Ln pain, |)ar exemple, renferme au moins le triple travail du l.'il)Oijreur, du meunier et du boulanger: un vêtement de coton contient h* travail du planteur américain, du marin, du né^^iciîint, i\\\ tailleur. L'objet ne peut pas être partagé au prorat.i {\\\ lra\ail de chacun de ces producteurs futilités diveises. D.'ins une foule de cas, le partage serait absolument ini[)ossil)lf. (lonroitr-on une maison partagée entre tous ceux ([\\\ ont travaillé à la bâtir? 11 est drmc nécessaire que la propriété, indivise de sa nature, demeure à un s.'ul des travaîl- IcMUs cpii indemnisera les autres, en leur abandonnant une val(»nr égah» à cflle Au travail qu'ils ont exécuté. Cette valeui' est le sf/lvirr, à la suj)pression duquel il est ridicule de songer, puisfpi'il est la conséquence inévitable de la division du travail.
La s(mj1(» dilTérciice entre le salaire et le payement commercial, c/esi. (pie dans le premier cas, le laboureur, par exemple, n»stilin' (Ml arijjent à son journalier le travail partiel qui a contribué à la production du blé, et demeure ainsi propriétairr, tandis (pie Facheteur compense par le payement tous les travaux successivement accomplis pour réaliser le produit, et (le\i(»nt propriétaire.
On voit ici ([ue la division entre propriétaires et salariés (»st fausse, le salaire étant une forme de la propriété, compli- (pi(''e d'un échauL^i* nécessaire.
L(» travnil (Migendre toujours la propriété. Si, dans le pait;\g(^ entre T homme (pii (h»:neure propriétaire et ceux qui coopértMit ;\ la production, celui-ci ou ceux-là abusent de leur ' situati(ïn pour se conserver ou pour exiger une part trop forte, la spoliativ>n commence, l^ii spoliation ou le vol consiste à s'emparer, par foire ou i>ar ruse, des fruits du travail d'autiiii.
PiM'stnme donc n'a le di\)it de m'oter ce que mon travail
a produit; mais je puis m'en dessaisir volontairement d'une double manière, par l'échange ouïe don. Dans le premfer cas, je me propose mon avantage et je stipule que celui à qui je cède un objet utile, me fera, à son tour, propriétaire d'un autre objet utile accepté par moi ; dans le second, j'accomplis l'acte admirable par lequel la créature intelligente montre le mieux sa grandeur , j'accomplis un sacrifice, je travaille à mes dépens au bonheur, d'autnii. Ces deux modes de transmission de la propriété sont incontestables et incontestés.
Maintenant recherchons pourquoi le fait si simple et si indispensable de la propriété a eu des adversaires, et quels ont été ces adversaires.
Fille du travail, la propriété est mère de la jouissance. Du perfectionnement progressif du travail, depuis soixante siècles, est résulté, pour lee générations humaines, un perfectionnement proportionnel de la jouissance. Saisir la jouissance qui brille aux yeux, sans l'avoir personnellement conquise par le travail, c'est, dans l'homme, l'instinct égoïste, c'est lacon voitise aveugle qu une discipline morale énergique ne réprime qu'avec effort. En outre, parmi les propriétaires actuels, plusieurs le sont devenus par l'effet du don, et spécialement du don sous forme d'héritage, et ce bonheur^ quoique légitime, excite l'envie de ceux qui aimeraient mieux recevoir que gagner. Enfm, en plusieurs occurrences, la possession, usurpant le nom vénérable de propriété, n'est réellement que spoliation, et le pau\Te sent la colère lui monter au cœur à la vue des oisifs insolents qui nagent dans des jouissances dues à la rapine.
Ainsi s'explique la guerre à la propriété. Sur le terrain des idées, le seul que nous ayons à aborder, la protection du fait étant l'affaire de la force sociale, la propriété a deux sortes d'adversaires : les sectaires qui la nient et les défenseurs maladroits qui la compromettent.
Les premiei^s, outrant la notion de la fraternité humaine, ne voient plus dans la multitude des habitants de la terre
qu unç famille assise à une même table, pour y prendre part à un même festin. L'Ktat, ou la personnification de la multitude en un gouvernement électif quelconque, est tout, peut tout, règle tout, produit tout, distribue tout. Devant l'État, chaque individu est perpétuellement mineur. L*Etat l'emploie, l'État le nourrit, le loge, le chauffe, l'habille. La condition de Fin-
dividu vis-à-vis de l'Etat est exactement celle de l'esclave vis-à-vis du maître, sauf ce point unique que l'esclave n'a pas choisi son maître, tandis que le citoyen de l'État communiste a concouru, par un vote favorable ou négatif, à la désignation de l'homme ou des hommes qui, devenus l'État, exercent sur sa personne et par conséquent sur son travail et sur le Iruit de son travail une puissance illimitée.
Rêve grossier, retour mal déguisé à Tanticiue constitution des sociétés païennes, le communisme a fait pourtant, de nos jours, d'innombi-ables adeptes. Ce n'est pas néanmoins de ce côté que les sociétés contemporaines courent le plus grand danger.
Le péril est dans la même doctrine, adoucie , mitigée par des écrivains fort attachés à la propriété, mais tristement égarés parles idées fausses qu'ils ont sucées dans les livres des philosophes païens et de leurs modernes admirateurs.
Ces écrivains se sont persuadé que la loi civile crée, en fait de propriété, le droit. Elevés dans la poudre du Digeste^ ils ignorent profondément la vraie notion de la loi. « La mission de la loi, dit admirablement Bastiat, est de faire respecter la propriété. Ce n'est pas la propriété qui est conventionnelle,
c'est la loi Les Romains devaient considérer la propriété
comme purement conventionnelle, comme un produit, comme une création artificielle de la loi écrite. Comment eux, qui vivaient de rapine, dont toutes les propriétés étaient le fruit de la spoliation, qui avaient fondé leurs moyens d'existence sur le labeur des esclaves, comment auraient-ils pu, sans ébmnler les fondements de leur société, introduire dans la législation cette pensée que le vrai titre de la propriété, c'est
— Tôle travail qfui la produit? Non, ils ne pouvaient ni le dire, ni le penser (1) . »
Qu'est-ce que la loi, comma?idemeni articulé par le souve* rain ? C'est un système d'injonctions et de prohibitions destinées, non à ci*éer des droits, — les droits, comme les devoirs, émanent de la Providence, — mais à garantir, à protéger les droits ; non à enfanter la justice qui est éternelle, mais à réprimer l'injustice qui jaillit incessamment des passions humaines. La Révolution, si pleine de mépris pour les préjugés, a répandu dans les masses, relativement à la loi et à sa valeur, im préjugé énorme. Attribuant aux décisions de quelques hommes, réunis par les hasards de l'élection, ime infaillibilité qu'elle refusait à l'Église, elle a enseigné que la loi ne fait qu'un avec la justice, que tout ce qui est légal est juste, tout ce qui est illégal, criminel. Comme si l'histoire ne comptait pas par milliers les lois mauvaises, stupides, barbares, abominables ! Sans doute, le bon sens dit et la théologie enseigne que, dans les cas douteux, le sujet doit supposer la raison du côté de la loi et agir en conséquence. Mais la loi humaine ne peut rien contre la loi divine, rien absolument. Si, par mon travail, j'ai créé une valeur, nulle loi ne peut m' empêcher d'elle propriétaire de cette valeur. Je pourrai peut-être me voir spolié légalement; mais devant Dieu, et dans la réalité, je conserverai mon droit, malgré l'impuissance où l'on m'aura mis d'en user.
L'omnipotence prétendue de la loi est la conséquence palpable et effrayante de la négation delà Providence, remplacée par l'humanité collective, dont la loi est censée l'organe. L'unanimité même des spoUateurs ne changerait rien au droit ; que sera-ce d'une simple majorité?
Durant l'ère contemporaine, le premier attentat légal contre la propriété fut la confiscation des biens ecclésiastiques par l'Assemblée Constituante. On ne se contenta point de dé- Ci) Bastiat Œuvres, t IV, Propriété et Loi.
pDuiller, on dépouilla solennellement, officiellement, au nom de rÉtat, haut propriétaire. L'erreur avait grandi lentement, à Tombre du césarisme ressuscité sous Philippe le Bel et arrivé sous Louis XIV à son apogée. I^ Constituante ne faisuût qu'appliquer avec rudesse les prétendus droits du pouvoir, revendicjués par le grand Roi. L'Église maintint le droit de propriété, et la condonation du Pape, suprême administrateur de tout ce que possède l'Eglise, put seule ôter aux biens ecclésiastiques, légalement mais injustement nationalisés, le caractère de biens volés.
Mais les coups portés à la propriété en ces temps d'agitation étaient tombés de trop haut, et la cause de la spoliation légale avait été plaidée avec trop de chaleur pour que le principe de la i)ro|)riété ne demeurât pas profondément ébianlé. Du moment où l'emploi réellement ou hypothétiquement mauvais de la propriété a été déclaré matière suffisante à confiscation; du moment où l'Etat a été reconnu maître d'entamer la propriété des uns au profit des autres, les masses ont cornmencé à trouver que l'Etat devait prendre davantage aux propriétaires, pour donner davantage aux prolétaires. On s'est fait les idées les j)lus fausses sur les droits et les devoire des gouvernements (mi matière économique.
Le gouvernement, ne possédant rien, ne peut rien donner, connue nous l'expliciuerons plus en détail au chapitre de l'assistance. Par l'impôt, il centralise les sommes nécessaires au bien général. iN'existant que pour le bien général, il ne peut user de sa force que selon les besoins généraux réels. S'il exigeait du propriétaire plus que la contribution nécessaire ou au moins sérieusement utile au bien commun, il se rendrait coupable de spoliation. Protecteur officiel de la propriété , peut-il la détruire? L'expropriation pour cause d'utilité publique, droit (ju'il conviendrait d'appliquer avec une extrême réserve, ronfu'me la règle; car la loi, en expropriant, maintient, autant que le bien général le permet, le principe de la propriété, on remplaçant l'objet saisi i)ar une valeur au moins égale.
en sorte que Topération se réduit à un échange obligatoih, La loi ne peut pas plus créer ou détruire la propriété que le maiiage, la religion, et en général quelque droit naturel que ce soit. Les mesures positives qu elle impose ne peuvent que protéger l'exercice du droit, en prévenir la violation, ou la punir. Et véritablement il est fort heureux que les points les plus importants de l'existence humaine ne soient pas soumis à une règle aussi instable que la législation, de plus en plus changeante, des agglomérations politiques.
Maintenons fermement , contre Puffendorf, Montesquieu, Rousseau (1), Robespierre, Mirabeau, Louis Blanc et autres adorateurs du Dieu-État, Torigine réelle et les fondements inébranlables du droit de propriété, c'est-à-dire l'appropriation primitive par le travail et la transmission régulière par réchange ou le don, soit entre vifs, soit testamentaire ou de la dernière heure. Au reste, cette théorie de la propriété, qui est la vraie, n'est rien moins que nouvelle. Barbcyrac et Burlamaqui l'ont enseignée. Si, au milieu de la tourmente révolutionnaire, Maury et Cazalès furent presque seuls à la défendre, les jurisconsultes et les publicistes modernes, Charles Comte, Proudhon (le jurisconsulte), Thiers , Hennequin , Troplong, Cousin, etc. , s'y sont ralliés. Quant aux théologiens,
(1) a L'ordre social, dit* Jean-Jacques, est un droit sacré qui sert de base à tous les autres (sacré signifie émanant de Lieu, mais au di?> huitième siècle ce mot est vide, ce n'est qu'une épithète académique). Cependant ce droit ne vient point de la nature II est donc fondé sur les convenances. ï» Rousseau suppose, après Lycurgue, Selon, Dracon, Numa et les autres législateurs antiques qu'avec des hommes, matière première du travail politique, un philosophe peut fabriquer une société, comme avec du marbre Phidias fait un Hercule ou un Apollon. Créer une société n'appartient qu'au Créateur de l'homme; mais Dieu une fois mis de côté, les Gros-Jean politiques s'installent volontiers à sa place, surtout quand il ne s'agit que- de créer sur le papier. Les niais, race nombreuse, lisent, admirent, applaudissent ; les éternels principes font place à des utopies, et les sociétés chancellent dans l'ivresse jusqu'à ce qu'elles retournent s'agenouiller devant Dieu. L'Europe se donne actuellement la coûteuse satisfaction de faire en grand cette expérience.
si l'on excepte certains rêveurs allemands, on les voit repouftser unanimement l'exorbitante prétention de l'État faisant oa défaisant des propriétaires. Les écrivains gallicans, qui reconnaissaient au Pouvoir le haut domaine sur les propriétés privées, entendaient par là le droit de requérir, moyennant de justes causes, la cession de telle ou telle propriété, sans prévoir suffisamment jusqu'où ce principe du haut domaine pourrait un jour conduire.
De notn.» temps, l'audacieux Proudhon donna un certain retentissement à un aphorisme dont il était assurément propriétaire, puisqu'il l'avait volé à Brissot : a La propriété^ ife$t le vol! » M. Michelet répondit à Proudhon : « Il existe en France plus de cinq millions de propriétaires qui ne se laisseront pas aisément persuader. » La réponse était insuffisante, car M. Proudhon pouvait répliquer : « Soit , mais il existe aussi en France plus de dix millions de prolétaires qui pourront convaincre par la force ceux que l'argumentation n'aura pas persuadés. »
Au premier abord, l'argumentation des réformateurs socialistes est spécieuse, et il n'est pas étoimant que le prolétaire s'y soit laissé captiver. Si l'homme, lui dit-on, n'a pas précisément le droit de jouir du travail d' autrui, il a celui de travailler; le droit au travail implique à son tom* le droit à la matière première, sans laquelle le travail est impossible; or, en apparaissant actuellement au milieu de la société, il trouve la matière première totalement accaparée, injustice qu'il ne peut réparer qu'en saisissant la matière première sous la forme où elle se présente, c'est-à-dire manipulée et utilisée, sol ou produit du sol, ten'eou pain. De plus, les propriétaires, par l(î seul fait de la propriété, jouissent d'une foule d'avantages dus aux labeurs des générations écoulées et de la société (îbntemporaine ; pourquoi le prolétaire ne recevrait-il pas sa j)art de ces avantages ?
\ ces réclamations, l'Économique répond :
1" Quant à l'absence de matière première disponible, elle
est très-amplement dompensée par la possibilité de produire, en s' associant au travail du propriétaire, cent fois plus facilement et plus vite des valeurs utiles, propriété réelle et échangeable à volonté contre tout objet désiré (1) .
2° Quant aux bienfaits sociaux d'une civilisation cultivée, le prolétaire y participe largement par l'usage et des voies de communication, et des objets utiles dont les progrès scientifiques ont diminué le prix, et de l'éclairage nocturne des villes, et des écoles, et des édifices publics, temples, mairies, musées, etc. ; il y participe, — chose qu'il ne remarque pas assez, ^ — sans contribuer aux frais d'entretien payés par les propriétaires. La propriété, à laquelle d'ailleurs le travail, s'il le veut, relèvera graduellement, la propriété, qui commencera pour lui avec le premier centime épargné, est donc légitime, et, en somme, utile au prolétaire lui-même.
Toutefois, le fabuliste a dit avec raison, dans sa langue imagée et familière :
0 Ventre affamé n'a point d'oreilles, n
Il en est du principe de la propriété comme du principe de la famille ; il peut absolument être défendu par des motifs purement rationnels ; mais combien diflîcilement ces motifs convaincront les masses, troublées par la misère et par l'envie !
Selon la foi catholique, le propriétaire unique de ce globe, c'est Dieu. Dominiest terra et plenitudo ejus (2). Son droit, c'est la création. Il a donné à la terre aa substance, sa painire, ses énergies, ses mouvements ; il la conserve et la soutient ; les forces naturelles ne sont, dans leur action successive, que le déploiement de sa force éternelle. Les droits de l'homme sur la terre ne sont donc que les concessions de Dieu. Mais aussi ces concessions, faites à chacun par le Maître divin, imposent à tous le devoir de respecter ce que le souverain propriétaire a prescrit. Qu'a-t-il prescrit? Lui seul peut le dire. Après tout,
(1) Voir note B, à la fin du volume.
(2) Vs. XXIII, I.
— sole système de la propriété collective n'est pas absurde en soi. Il a été pratiqué chez les tribus conquérantes, dont les chefs distribuaient les terres des vaincus à leurs compagnons d'armes, plutôt comme poste à occuper que comme propriété personnelle et inaliénable. En Turquie, le sultan est considéré comme propriétaire suprême de tous les biens de ses sujets, et Louis XIV n'était pas éloigné de se cioire des droits aussi étendus que le Grand-Turc.
Mais le (ihristianisme. aflîrme la propriété individuelle, et l'appuie sur la parole divine.
J'ai déjà cité le texte de la Genèse. Siibjicite terram et dominamhii. Ce texte montre l'origine fondamentale de la propriété, non dans la simple occupation, (acte exceptionnel et contesttable que la loi peut régler, connue l'accession et la prescription, précisément en vertu du droit que le motif du bien général confère au Pouvoir de faire régner la paix, en tranchant les cas douteux) , mais dans Tacte qui transforme et soumet au travailleur, selon la mesure du travail accompli, une portion de la matière, asseyant sur cette \ictoire la domination du victorieux. Domptez le guéret, en arrachant les épines, en retournant la glèbe, en l'entr ouvrant pour donner au grain de blé un gite favorable à safiiiclification, la moisson sera vôtre; domptez le fort taureau, rendez-le docile au joug, et l'animal ainsi dressé sera votre. Subjicitc terram et domlnamini.
Le même livre sacré, racontant l'histoire du premier et du plus illustre des patriarches, y pose le fait de la propriété, tant mobilière que territoriale, avec celui de la vente qui en est la manifestation éclatante, a Abraham vhit de l'Egypte, lui, son épouse et tout ce qu'il possédait. Il était fort riche en or et en argent (1). » Abraham souhaite ensevelir Sara dans la terre des lils de Seth. Ceux-ci lui offrent de satisfaire gratuitement son désir. Mais le patiiarche préfère acheter l'emplacement d'un double sépulcre dansle domaine d'Éphron,
(1) Gen. XllI, I.
en payant un prix convenable, pecunid dignâ. tphron offre une concession gratuite. Est-ce sérieusement? Est-ce- une de ces formuler d'étiquette si communes chez les Orientaux? Abraham réclame une vente proprement dite. « Seigneur, répond THéthéen, écoutez-moi. La terre que vous demandez vaut quatre cents sicles d'argent; voilà le prix de vous à moi. Mais qu'est-ce que cela? Ensevelissez votre cada\Tp. » Làr-dessus, Abraham jette dans la balance les quatre cents sicles de monnaie publique et éprouvée, et devient propriétaire du fonds (1).
En mourant, Abraham qui avsdt pourvu à l'avenir de ses autres enfants, par donation entre vifs, dum adhiic viveret^ constitue Isaac son héritier universel (2).
Abraham mourut 1821 ans avant Jésus-Christ. Son histoire, la plus ancienne biographie détaillée qui existe, démontre que, dans ces temps reculés où le droit naturel n'avait pas encore été altéré par les conquérants et les métaphysiciens, la propriété et ses conséquences étaient géné!*alement admises.
L'enseignement biblique ne varie pas. Le principe de la propriété est maintenu et proclamé avec force par Moïse, le grand législateur. Nul ne l'ignore, la loi juive réglemente par des prescriptions spéciales une situation spéciale. Dans cette législation temporelle, figure prophétique de la législation spirituelle de l'Évangile, Jéhovah, roi d'Israël, régnant et gouvernant en Dieu, c'est-à-dire avec toute-puissance, est propriétaire des fertiles campagnes dans lesquelles il établit le peuple choisi. Il place les familles d'Israël dans les conditions qu'il lui plaît de déterminer. Dès lors la loi du jubilé, le retour des terres aliénées dans les mains des anciens possesseurs s'expliquent. Dieu fait acte de ce haut domaine qui lui appartient incontestablement.
Sous ces réserves, la propriété est sacrée. « Vous ne vole- Rtz POINT », dit le Décalogue dans sa brièveté solennelle (3).
(1) Gen. xxui. — (2) Gen, \\y\ — (3) Exod,, xx, 13.
Chez les tribus nomades de TOrient, le vol est souvent considéré comme un exploit, surtout s'il s'accomplit à main armée, à la façon d'une coilquête; chez le peuple de Dieu, c'est un crime. La puissance souveraine elle-même devra respecter l'humble propriété du paj^vre; l'histoire du champ de Naboth est célèbre. Réduit à la misère, Tobie tremble à la pensée que le chevreau qu'on lui présente pour soulager sa faim n'ait été' dérobé.
L'Homme-Dieu parle comme Moïse. A ce jeune homme qui demande le moyen d'atteindre la ^ie étemelle, il répond: « Vous connaissez les commandements : Vous ne tuerez point . • vous ne volerez point (1). » L'enseignement des Apôtres est conforme à celui du Maître. « Que personne parmi vous, dit saint Pierre, ne souffre comme homicide, ou comme voleur, ou comme désireux du bien d' autrui; s'il souffre comme chrétien, qu'alore il ne rougisse pas (2) ! » « Ni les avares, ni les voleurs, dit à son tour saint Paul, ne posséderont le royaume de Dieu (3). »
Enfin, il est notoire que le sacerdoce catholique, pour absoudre celui qui a violé la propriété d' autrui, exige restitution et réparation, sauf le cas d'impossibilité, et pour le temps seulement que dure cette impossibilité. Le tribunal de la pénitence protège donc directement le droit de propriété ; il ne tolère en aucun cas sa violation ; la théologie reconnaît seidement dans le dépouillement du pauvre une circonstance aggravante, un second crime qui accompagne et peut dépasser le premier. La propriété est, pour la foi catholique, une institution divine qui s'impose à tous, à l'ignorant qui n'en découvre pas les motifs supérieurs comme au philosophe qui en peut saisir la théorie. La respecter est pour tous, riches et pauvres, simples et érudits, un commandement de Dieu. La violer,, alors même que, dans l'espèce, le propriétaire n'en éprouverait aucun dommage appréciable, c'est un sacrilège.
(1) Luc, xviir, 20. — (2) I. Petr., iv, 15. — (3) I. Cor., ri, 10.
Tel est renseignement chrétien. Mieux et à moindres frais que la loi armée, il donne à la propriété cette sécurité, hors laquelle tout progrès économique est impossible. La haine que le communisme a vouée au catholicisme peut donner au propriétaire la mesure des services que cette doctrine céleste rend à la propriété (1) .
Sortons-nous de ces fermes et lumineux principes, nous entrons dans la région des nuages. S'il n'existe pas de Dieu, comme le disent les athées, ou si Dieu laisse l'humanité faire elle-même ses affaires, comme le soutiennent les purs déistes, et comme semblent le croire tous ces chrétiens qui ne prient jamais, je ne vois plus quel juge tranchera les contestations que suscite l'affirmation du droit de propriété.
L'État? Mais l'État, en tant qu'être parlant, légiférant et
jugeant, c'est habituellement un ou plusieurs propriétaires.
•Vainement l'État se posera comme issu du suffrage universel :
ignore-t-on que les propriétaires disposent de mille moyens
pour l'emporter dans les élections sur les non -propriétaires ?
Mais il pe s'agit pas seulement de défendre extérieurement la propriété au moyen de quelques brigades de gendarmerie soutenues par une centaine de régiments. S'il fallait protéger toutes les propriétés par la force, la protection dévorerait le revenu, la protection serait impossible. 11 s'agit d'inspirer le sentiment du respect pour la propriété.
L'État parlera-t-il au nom de l'intérêt général ? S'il n'existe point de paradis, si les promesses séculaires de la Religion ne sont que des fictions, pourquoi l'individu se verrait-il contraint de se sacrifier au bien-être d' autrui ? En dehore des compensations futures, le sacrifice peut demeurer une belle, noble
(1) « Propriété, religion, morale, cette trinitc hideuse est le seul Satan qui a troublé le genre humain, » (Owen, Déclaration d'indépendance intellectuelle.) Que de phrases pareilles dous pourrions citer! Mais les propriétaires voltairiens, qui lisent peu les pères de Téglisc communiste, n*en continuent pas moins à ébranler de leur mieux la colonne qui soutient leur chère propriété...
et glorieuse chose; il ne peut plus être obligatoire, il ne peut plus être imposé.
Ou la foi , ou la force. Ou la propriété respectée par un motif religieux, ou la guerre entre les possesseurs et ceux qui ne possèdent pas. L'économie ne peut se borner à la spéculation pure : elle doit prendre les Jiommes tels qu'ils sont, et les événements tels qu'ils se passent. Chez toute nation élevée à la hauteur de la vie catholique, l'influence catholique seule maintient dans les âmes le sentiment religieux, et seul le sentiment religieux peut opposer de nos jours une digue suffisante au flot montant des idées hostiles à la propriété. En 1848, on l'avait compris. Que des philosophes remplis de bonnes intentions s'eflbrcent de défendre la propriété, nous applaudissons à leur zèle ; mais la spéculation philosophique, utile auxiliaire de l'action religieuse, quand elle s'allie à elle, ne la peut remplacer. Elle manque de clarté et d'autorité.
Les propriétaires peuvent le voir : partout, ouvertement ou sourdement, la propriété est battue en brèche; sous des formes plus ou moins crues, plus ou moins déguisées, et spécialement par la fraude, dont les forfaits s'étalent avec une audace inconnue jusqu'à nos jours , le vol l'ébranlé en attendant que les commotions politiques la renversent ; jamais il ne fut plus opportun de raffermir l'influence de cette doctrine qui, s adressant à la conscience humaine, lui montre au-dessus de la propriété d'autinii l'œil du juge souverain toujours ouvert, et fait entendre à son oreille la prohibition du Décahgue : {( Vous ne volerez point ! » Le socialisme, contenu par la force, n'a pas désarmé ; dans les couches les plus basses et par conséquent les plus étendues de la société, les idées hostiles à la propriété vont s'étendant comme la tache d'huile. Le volcan n'est pas éteint, et le devoir de tout bon citoyen est de prévenir les malheurs dont la prochaine éruption menace le monde. Le remède universel au mal universel, c'est la reconnaissance du droit de Dieu.