CHAPITRE VI
AGRICULTUEE ET INDUSTRIE
Souffrances de Fagricultitre^ fièvre d industrialisme ; c'est le cri général de notre époque ! trop peu de bras aux champs, pléthore dans les ateliers ; désertion des campagnes, encombrement des grandes villes; fait désastreux, c^alamiteux, dont le <iéveloppement effraye tous les esprits graves. .. . 11 ne s'agit point ici d'invectiver contre l'industrie. Elle aussi est néces-
saire; elle aussi fournit à rhomme le moyen de reu^lir sa destinée sodale, de payer sa dette à Dieu et à Thumaiiîté, d'être juste, charitable, utile. Il s'agît de tnMn'«- une force, capable de ramener le tFavail agricole et le travml industriel à l'équilibre que réclament les besoins généraux du corps sociaL Cette fonce pondératrice doit être morale^ Imagine-t-on un gouvernement moderne, un gouvernement fondé sur le respect de la liberté individuelle, faisant le recensement des populations ouvrières et renvoyant au village, sous escorte, tout ce qu'U considérera comme excédant, c*est-à-dii'e tm gouvernement renouvelant, avec effet rétroactif, les procédés tant décriés des anciennes corporations, qui limitaient d'avance le nombre des ouvriers de chaque profession? Il est admis définitivement, je crois, que chacun, à ses risques et périls, peut choisir sa profession. Mais plus la liberté extérieure est complète, plus la nécessité d'une sage inspiration devient évidente. En thèse générale, il conviendrait à l'enfant de partager et de continuer la profession de son père. L'apprentissage domestique est le plus rationnel, le plus doux, le plus moral. La préférence pour une autre carrière devrait être une exception, motivée tantôt par des aptitudes spéciales, tantôt par la perspective probable d'ur^ situation meilleure, tantôt par le noble désir de faire plus de bien en s' appliquant au travail intellectuel dans mie cai'rière libérale. Cette hérédité habituelle du métier, dégagée des liens d'une contrainte tyrannique, fondée non sur la loi mais sur les mœurs , serait grandement avantageuse aux individus, aux familles et k la société. C'est encore l'honneur de nombreuses exploitations agricoles et d'un trop petit nombre d'exploitations industrielles ou commerciales, qui passent des pères aux fils; c'est une sorte de noblesse, dont les laboureurs et les négociants eux-mêmes apprécient assez la valeur pour réclamer, avec des instances croissantes, cette liberté de tester, hors laquelle la perpétuité d'une exploitation dans une famille devient impossible. Un système législatif qui, loin de favoriser la famille, cet incomparable élément
— Gode stabilité, d'ordre, de moralité, et partant de travail, d'épargne, de richesse, tend à les réduire en poussière, est grandement défectueux.
Subissons-le, soit! mais en attendant une réforme aussi désirable que lente à venir, sachons, par des conseils éclairés et affectueux, détourner les travailleurs, la jeunesse surtout, de choix imprudents pour eux-mêmes et nuisibles au corps social.
Ce mouvement fatal qui, selon les calculs de M. Legoyt a, en dix ans , de 1836 à 18i6 , arraché aux campiagnes un douzième de la population (1) pour le jeter dans les centres industriels , a des causes mi^tiples sans doute , mais les principales sont d'ordre moral et fort tristes. Là, comme toujours, le mauvais exemple est paiti de haut. Il y a deux siècles, redevenus païens, sinon par l'adoration extérieure des idoles au moins par les mœurs, les grands seigneurs commencèrent à trouver monotone la vie ple'me de dignité, mais sérieuse, du propriétaire foncier sur son domaine; ils s'en allèrent demander à la Cour ou au moins à la Ville les plaisirs de l'opulence antique. Déjà, sous Louis XIV, le manoir des aïeux était regardé comme un lieu de bannissement. Les évoques de cour étaient exilés.... dans leur diocèse! 1 1 Si la Révolution fran(:aise, vrai fléau de Dieu pour ces propriétaires infidèles à leur devoir, n'était venue, môme par ses injustices, servir la justice de Dieu, selon le beau mot de M'"*' Swetchme, l'agriculture française périssait, non pas encore faute de bras, mais faute de soins intelligents. Ainsi l'agriculture et le Catholicisme souffraient et déclinaient ensemble. Devenus infidèles à leur vocation, les moines laboureurs, les fils de saint Benoit, aujourd'hui retrempés au feu de l'adversité, avaient cessé d'être les initiateurs du progrès agricole. Depuis 1789, la propriété foncière a été placée dans des conditions nouvelles, la terre se trouve généralement partagée entre une foule de
(1) 2,G26,300 individus.
petits propriétaires dont le nombre croît incessamment. A ce morcellement du sol, qui prend des proportions inquiétantes, il est sage de chercher des limites ; mais il ne faudrait pas songer à la reconstitution de la grande propriété, comme l'entendent certains économistes. Pour ces théoriciens, plus l'exploitation sera considérable, plus le prix de revient du blé et des autres produits agricoles baissera. En conséquence, guerre à la petite propriété! — Soit, si, dans le travail agricole, tout doit se réduire à une plus grande facilité de produire à bon marché ! Encore cette production à bon marché n'est-elle pas bien assurée. Il est d'expérience que la machine humaine, le bras, fonctionne beaucoup mieux sur la petite propriété que sur la grande, nécessairement livrée à un labeur mercenaire. Un villageois possède quelques maigres hectares; il tient à ferme un champ, un lambeau de prairie; vous le verrez faire jaillir du sol deux fois, trois fois plus qu'il n'en eût fait sortir en travaillant là comme journalier. Sa moralité est plus élevée, sa santé par suite plus florissante ; l'argent qu'il retire de ses ventes trouve un emploi plus utile; sa famille reçoit le nécessaire, et souvept notre homme trouve le secret de s'arrondir par l'achat d'un champ qu'il léguera à ses enfants. Qu'on ne parle pas aux économistes chrétiens des avantages de la grande propriété.
« La petite propriété, dit M. Pradié, constitue un élément de conservation ou de routine infiniment puissant. Le paysan, c'est le dieu borne de l'ordre social. Avec le morcellement de la propriété, le socialisme est impossible. Le salut est dans le morcellement. Ce morcellement supplée et au delà à la force des anciennes aristocraties. Le paysan, libre sur sa motte de terre, est un roi (1). Il est tout aussi fier, aussi intraitable et aussi inaccessible au souffle des révolutions. Demandez au paysan s'il aime les révolutions qui le ruinent.
(I) La petite culture^ dit M, Keller, cette pépinière sacrée d'hommes indépendants. (L'Encyclique, eh. xvi.)
« La grande propriété, c^est la mort da paysan, c est le paysan retombant à l'état de servage ou de domesticité. De propriétaire indépendant dans sa dignité d'homme fibre, il devient serviteur à gages du grand propriétaire ou du femuer du grand propriétaire.
c( La grande propriété, c est Taccaparement des terres par les commerçants et les industriels enrichis.
« La grande propriété, c'est le paysan dépouillé au profit de l'aristocratie de la finance, exploitant ses terres du palais de la Bourse.
« L'accaparement des terres au profit de quelques-uns, riches banquiers ou industriels, serait donc une véritable calamité nationale (1). »
L'aflaiblissementde l'esprit chrétien dépeupla jadis les châteaux ; le mal était grand : Taffaiblisnement del'esprit chrétien dépeuple aujourd'hui les fermes rustiques, les demeures villa> geoises; le mal est bien plus grand. Impossible d'ignorer ce que, sauf exception, la jeunesse des champs va chercher dans les villes. Le luxe, la toilette, les cafés, les bals, les plaisirs bruyants et énervants, un travail plus facile, fût-ce au prix de la liberté et de la santé même, des satisfactions d'amourpropre et de sensualisme,' une existence folle qui cousumc m(^me les plus forts salaires avec une rapidité eflrayante. Instruit des biens sérieux, durables, que procure la vie des champs, le clergé des campagnes s'eflbrce d'y maintenir ses ouailles ; mais presque toujours ses efforts sonl vains. Son impuissance à entraver le mouvement d'émigration vers les villes naît deplusîeui-s causes. La plus considérable est certainement l'irréligion ; qui n'écoute plus le prêtre quand, au nom de Dieu, il exhorte à l'accomplissement des devoirs religieux, l'écoutera beaucoup moins encore, quand, au nom des intérêts temporels bien entendus, ce prêtre plaidera la cause de la vie des champs. N'est-ce pas un des préjugés les plus répandus de
(I) Monde nouveau^ eh. ix. . ^
DOS jours, dans les villages mêmes, que le prêtre doit se tenir i-eufermé dans la sacristieetn'eD jainais sortir? Il arrive aussi, malheureusement, que certains prêtres ne coanaisseQt pas assez ou ne font pas vakÂr clairanent et fortement les arguments qui militent en faveur de la vie agricole, et c'est à quoi ils doivent prendre ^arde. La statistique, sous ce rapport, fournit de précieuses lumières. Trop souvent l'ouvrier des campagnes ne connaît que le chiffre des salaires qui excitent son envie ; il importe de lui fa'u-e connaître celui des dépenses, celui des chômages, celui des journées d'hi^ital.
U importe de lui tûen démontra: que les gains les plus lents sont les plus sûrs, et que l'emploi des bras, comme celui des c^itaux, ne procure à quelques-uns d'énormes bénéfices que par la mine d'un grand nomlMre de concurrents malheureux. Il importe de lui bieu expliquer comment, dans une foule de travaux industries, l'homme devient esclave perpétuel d'une miachine qu'il faut servir sans relâche. On doit lui Mre remarquer combien, au vUlage, la vie de Csimille est plus facile, la fidélité conjugale plus fréquente, l'innocence des enfants plus an sûreté, la vieillesse plus facilement occupée et, dès lors, moins à charge et plus honorée.
Très-certainement, d'autres influences que celles de la religion et du prêtre peuvent concourir à ce résultat. L'instituteur, sous ce rapport, est investi d'une magnifique mission. Mais la comprendra-t-il toujours 2 La comprenant, s'en acquittera-t41 avec une éloquence persuasive? L'éducation qu'il a reçue ne l'ant-elle pas fait plus ou moins bourgeois? L'avancement qu'il a le droit d'ambitionner ne le mènera-4-il pas à la vUle? Rarement il possède ce qui donne le charme au séjour de la campagne : la propriété d'un champ. Souvent il a épousé une « daDQoiselle, » qui n'accepte qu'à r^ret le domicile au village.
Les mêmes observations s'appliquent à l'institutrice.
Enfant du village presque toujours, k curé a presque toujours aussi la perspective d'y vivre et d'y mourir. Formé par
un*; /;dijcatiori bien plus développée^ plas complète et plus «*/'rleiJH^5 rpje J'inKlitiiU-ur, moraliste beaucoup plus exercé, ifOMMK f>E I>1EL\ le prêtre, partout où la calomnie anti-chrétienne n*a pas semé la méfiance contre lui , peut bien plus ^'flicacernent commenter le Fortunatos nimium sua si bana norint nf/rirolas! et, par l'emploi simultané des raisons d*ordre religieux et dc;H motifs d'ordre temporel, retenir aux champs imk; partie des impnidents qui les abandonnent.
{\{\ \\i\ wmi p;is seulement les prolétaires et les petits pn>- ])nétaints qu'il faudrait retenir aux champs, ce sont égaleujent Icîs propriétaires riches, les châtelains nobles ou roturiers, dont le dévonem(>nt au bien commun des classes agricoles peut produire les plus utiles meneilles. Mais comment les y décider? (Ir)mment leur faire volontairement préférer une vie simple, laborieuse, en apparence monotone, à la vie de l)niyants plaisirs ((n'offre la ville? Affaire de Religion. La piété n?nd la vie des champs pleine de charme; elle inspire le mé- I)ris d(»s bals, d(»s spectacles, du faste des gi'andes cités. Elle fait chercher In bonheur dans la pratique du bien, plus facile ri plus consolante «l'ordinaire à la campagne qu'à la ville. Elle fait stipporter sans défaillance las oppositions stupides et nbslinres (pie h» grand propriétaire dévoué rencontre parfois chez des popHiations arriérées ou égarées.
LaKeligion est la solution universelle.
Otez aux |)opnlations des campagnes ce qui leur reste de foi ; nid effort humain ne les préservera de la fascination des grands ren(ix»s industriels, où elles viendront s'engouffrer, s entiv-heurter, pfunrir et périr. Ravivez la foi ; ces populati*»ns, plus sen»ines, plus accessibles aux conseils de la raison et plus n^fractain^s à ceux de la cupidité, ne porteront plus aux vilK^ «pie leur excédant, nécessaire à la population urbain*», connue Thuile î\ la lampe, pour qu'elle ne s'éteigne
I/VVonomiquo moderne s\»xtasie devant la beauté et la multitude dos produits industriels, et ne remarque pas le danger
que crée le développement exagéré de ces produits. Quel aveuglement !
Je donne ici la parole à un observateur dont l'ouvrage exigerait un remaniement et la suppression d'un malencontreux plaidoyer en faveur de ces illusions gallicanes que le clei^é a, grâce à Dieu, répudiées, mais dont les vues économiques sont généralement excellentes :
<c L'industrie a créé parmi nous un nouveau genre de fortunes qui semblent balancer déjà les biens territoriaux. Malheur à la civilisation, si jamais elles l'emportaient sur eux! Il y aurait perturbation dans l'ordre de la nature, bouleversement dans l'ordre social, car l'un et l'autre exigent impérieusement que les lortunes industrielles restent toujours subordonnées à la propriété territoriale. Les produits del'agriculture précèdent ceux de l'industrie et peuvent se passer d'eux jusqu'à un certain point, ou n'exigent que cette industrie sans recherche qui les rend propres à l'usage.... Que la propriété industrielle vînt donc, contre l'ordre de la natme, à dominer la propriété territoriale, à usurper la première place dans l'opinion, et, par l'opinion, la puissance législative, ce qu'elle s'efforce et se flatte de conquérir, qu'arriverait-il? Elle déverseraîtsur son aînée, ou plutôt sur sa mère,les charges deVÉtat, lui ravirait l'immobilité qui lui est propre et que les lois lui maintiennent, sans nuire au droit natmel qu'a l'homme d'en disposer librement; de l'autre, elle l'entraînerait bientôt dans le torrent de la circulation, et communiquerait à tout son incessante mobilité; elle rendrait impossible l'ordre social, dont l'ordre naturel est la condition première.
« Si de la société on passe à l'individu, on ose à peine songer à l'influence démoralisatrice qu'exercerait sur lui la propriété industrielle, parvenue à cette efliayante domination. Imaginez l'homme ne rencontrant nulle entrave à l'usage de ce qu'il possède, pouvant en disposer à tout moment selon son caprice, sans que les lois lui opposent aucune de ces salutaires lenteurs qui laissent à la passion le temps de se taire et à la
raison celui de reprendrerempire; cette terrible facilité d^abuser de son bien lui <lonnera le \ ertige. . . . (iependant, on ne cesse de préconiser aujourd'hui cette facilité que procure la propriété industrielle de porter sa fortune dans sa main !
u Depuis cinquante ans, on nous crie qu un champ nlsst qu'un capital, c est-à-dire de Tor. Un champ n'est que de l'or I Oui, si vous n'envisagez que sa valeur. Mais voyons l'usage. L'oi-, s'il n'est pas échangé en propriété, n'est rien, ou il n'est qu'un instrtiment au service des passions. Le champ, au contraire, contribue de toutes les manières à les amortir, à développer les bonnes qualités, soit qu'on le cultive soi-même, soit qu'on préside à sa culture. Sans parler ici de cet air pénétrant de vertu qu'on respire au milieu des travaux agricoles, et qu'on ne manquerait point de nous reprocher comme un lieu connnun, quoiciue les lieux communs ne détruisent pas la réalité des choses, qui ne sent que l'aspect d'une moisson, qui ne croît qu'arrosée de sueurs et dont on suit les lents progrès, apprend à ne point prodiguer follement ce qui coûte tant de peîines vi de temps? Ajoutez que les produits des champs ne se prêtent aisément qu'aux besoins naturels de la vie (1). »
(Uî n'est point, chez le chrétien, un simple instinct quil'incline à favoriser, à recommander, à pratiquer l'agriculture; c'(»st une très-légitime défiance de toute organisation sociale factice, œuvre de l'homme plus cjue de Dieu, œuvre dès lors entachée de faiblesse et grosse de périls. Les constitutions de fantaisie, fiil>riquées à la minute par quelque penseur, lui agré(înt fort pou; il continue à être persuadé que l'ordre le plus utile, c'est l'ordre qui réalise le mieux les intentions divines. — Non odorU rustirathmcm crçatamab Altissimo (2). La culture de la terre lui apparaît comme le premier des travaux matériels, connue le j)lus important, le plus fécond, le plus moralisateur. Se tromperait-il? Il est incontestable que
(1) I/aljl)« SiMiac. Christianisme et Civilisation, t I, liv. I, ch. viif.
(2) Eccli. Vil, IG.
beaucoup de branches de l'industrie sont devenues les pourvoyeuseis des faux besoins que les passions enfantent. Aux yeux du chrétien , le travail destiné à la satisfaction des faux besoins est fatal, directement par ses dangereux produits, indirectement par le détournement des forces qu'il accapare. Le chrétien considère avec effroi le profit que l'impiété, la fraude, le sensualisme, la politique ambitieuse et insensée tirent des grandes agglomérations ouvrières, et il crie au fils du laboureur : « Si tu peux demeurer aux champs, ne fuis pas le sol natal ! A la place des biens réels que tu veux abandonner, que trouverais-tu ? Péril pour ton âme, péril pour ton corps, péril pour ton être tout entier 1 »
Toutefois l'industrie, traitée jusqu'à un certain point en suspecte par le Catholicisme, ne peut pas être considérée par les catholiques comme mauvaise en soi. Un homme dont le nom jouit de la plus juste autorité, M. Adolphe Baudon, président général de la Société de Saint- Vincent-de-Paul, a publié, sur « r Attitude que les catholiques doivent prendre à F égard de Findustrie^ » des réflexions que nous résumerons ici brièvement.
L'industrie n'est pas seulement un des moyens de satisfaire les besoins matériels de l'homme; c'est ime puissance véritable, avec laquelle les nations doivent compter, et qui tend chaque jour à généraliser son action. Tandis que, dans l'antiquité, elle était localisée et s'appelait Tyr ou Carthage, qu'au moyen âge elle se nommait Pise, Gênes, Venise ou Ligue Anséatique, de nos jours on peut l'appeler en quelque sorte tout le monde civilisé.
Les peuples industriels ont été sinon les plus heureux, du moins les plus influents.
Le développement industriel date incontestablement de la découverte de l'emploi des mécaniques, et malheureusement pour notre France, ce développement a coïncidé chez elle avec la grande commotion des idées voltairiennes. De là, chez les hommes religieux, une répulsion instinctive contre l'industrie.
L'industrie passa aux mains d* hommes sortis la plupart des rangs inférieurs de la société, étrangers ou hostiles aux idées religieuses. De la sorte, l'industrie est devenue en France une force pour ainsi dire hostile aux idées religieuses. En Angleterre, aux Ktats-Unis, malgré de nombreux abus, il n'en a point été ainsi, parce que le mouvement industriel n'avait point coïncidé avec une crise religieuse. De là encore, en France, l'absorption de toutes les forces vives du commerce par l'élément protestant, juif, indifférent, pour ne pas dire impie, tandis que l'élément catholique se retirait à l'écart et se faisait oublier.
Or, ce n'est p;is l'Ivglise qui commande cette abstention. Tout au contraire, loin de maudire le mouvement industriel, elle l'a béni pour l'épurer et le tourner vers le ciel. Elle a fait pour l'industrie, pour la mécanique, pour les sciences exactes, coumïe ])our l'agriculture, pour les arts libéraux, pourlalittératun» ; elle les a prises sous son égide, elle les a couvertes de S(»s ailes piotcctrices durant les siècles de violence et de barbarie, et elle a cru éiendrc le règne de Dieu, en étendant par là ses bienfaits sui'hîs populations.
Les maux enfantés de nos jours par l'industrie sont terribles, mais d'où viennent-ils? d'une cause unique, de ce que l'industrie n'est pas chrétienne.
Si riiidustrieétaitchrétienne, il v aurait certainement encore dans son sein de grandes douleurs, de grandes misères, de grands crimes, j)arce (|uc telle est la triste condition de l'humanité, mais il n' j vu aurait que dans la proportion commune ou à ])eu près, (a non pas dans une proportion exceptionnelle.
Kn eflet, un chef d'établissement, s'il est sincèrement chrétien, doit considérer (ju il a un double devoir, d'abord de faire honn(»ur à ses jdVaires, et pour cela de les mener avec zèle et intelligence, puis d'être le père de tous les ouvriers auxquels il commande. Dans son esprit ces deux idées doivent marcher de Iront , non-si»ulement parce qu'en fait elles s'apportent un appui réciproque, mais surtout parce qu'elles sont également
obligatoires pour la conscience. Cette donnée admise, quelles heureuses réformes un chef d'établissement, chrétien ne pourra-t-il pas faire, surtout s'il obtient le concours de confrères partageant ses idées et voulant aussi fortement que lui les appliquer !
Cette œuvre de la purification, de la sanctification du travail industriel contemporain par l'application des doctrines évangéliques doit être marquée au double cachet de la charité et de la prudence, car un zèle inconsidéré, une gestion malhabile et aboutissant à la ruine ne feraient que gàiev la cause qu'il faut servir.
Ne craignez-vous pas, diront quelques esprits timides à .l'excès, que les catholiques, une fois dans le tourbillon des affaires, mêlés aux intérêts matériels, ne s'y laissent entraîner ; qu'en devenant riches, ils n'oublient l'esprit de l'Évangile, et que, par amour de l'or, ils ne deviennent avides, égoïstes, à leur détriment et au scandale de la société tout entière?
Ces appréhensions iraient à détruire le Christianisme social et à contraindre tous les disciples de Jésus-Christ àfuîr dans les déserts. Le maniement des affaires est moins périlleux que l'oisiveté ; l'or ne fascine pas ceux qui le gagnent loyalement et prélèvent sur leur gain la dîme de la charité. Il ne s'agit pas d'ailleurs de pousser tous les catholiques vers l'industrie et le négoce , mais de montrer à ceux que les circonstances y invitent le bien immense qu'ils y peuvent opérer (1).
Telles sont, en substance, les sages réflexions de M. Baudon. Chez les peuplades sauvages, nos missionnaires se font industriels; en pays civilisé, il est aujourd'hui indispensable que des industriels chrétiens, missionnaires d'un nouveau genre, commencent pratiquement à résoudre le problème social en montrant, par des faits, à la classe ouvrière comment l'antique alliance entre la foi et le travail doit, en se renouant, mener à leur terme providentiel les progrès scientifiques modernes , au double bénéfice de sa moralité et de son bonheur.
(l) Correspondant, 25 novembre 18Jû.