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CHAPITRE II LA CAUSE DU PROLÉTAIRE

Les modernes réformateurs se posent tous en avocats, en protecteurs, en chevaliers du prolétaire. Loin de moi la pensée de leur en faire un crime. Qu'ils le sachent ou qu'ils Tignorent, ils reildent par là un magnifique hommage à TÉvangilc. Dans l'antiquité, les législateurs sacrifiaient, sans l'ombre d'un scrupule, une multitude d'hommes à quehiues houmics, dos troupeaux d'esclaves à quelciues citoyens. Le Fils de Dieu, prenant en main la cause de Thomme, a prêché une doctrine d'où devait jaillir le respect et l'amour de l'homme, par cela seul qu'il est homme, et sans qu'il soit besoin que la propriété le relève et l'anoblisse aux yeux de la société.

Le prolétaire, c'est l'Jionime au dernier degré de l'échelle sociale régulière ; libre, mais à l'entrée de la carrière ; apîe à s'approprier par le travail cette matière qui l'enveloppe, mais n* ayant pas encore prélevé, sur le nécessaire quotidien, cet excédant qui constitue la propriété, (^let homme, que le paganisme méprisait et encliaînait, la société présente, baignée dans l'atmosphère chrétienne, l'honore et l'aime ; elle a raison.

Mais faut-il que ces généreux sentiments à l'égard du prolétaire aillent jusqu'à la haine du propriétaire ? Ce serait bien déraisonnable. En thèse générale (car les exceptions indivividuelles sont nombreuses), du moment où la spoliation n'est plus, comme dans l'antiquité, le chemin ordinaire vers la richesse, du moment où le travail est l'artisan régulier de la propriété, la supériorité moiale est du côté de ceux qui possèdent. Ils ont apparemment été plus laborieux ou plus sobres, puisqu'ils ont plus épargné.

Une usine appelle cent ouvriers. Au bout de dix ans, vingt d'entre eux sont dans l'aisance; vingt dans une profonde misère. Sans connaître Individuellement chacun de ces travail-

leurs, on peut affirmer que ceux qui sont devenus propriétadres d'une maisonnette, d'un jardin, d'une rente, se sont distingués par leur application et leur conduite; on peut attribuer à la paresse et à la débauche la misère profonde d'une bonne panie des autres. Certainement, nos vingt prolétaires, devenus propriétaireâ, sont mieux logés, mieux vêtus, mieux nourris que leurs camarades ; les regarder de mauvais œil à cause de cela serait aussi stupide que d'en vouloir à un militaire, parce qu'il porte la croix d'honneur que n'ont point gagnée les autres soldats. Sauf exception, lés choses se passent dans la société comme dans cette usine.

On affecte de ne voir dans les propriétaires actuels que des héritiers. Ce point de vue est faux. Que de propriétés, grandes et petites, mobilières et immobilières, ont été, depuis trente ou quarante ans, créées par ceux qui en jouissent ! La propriété héréditaire elle-même ne peut offusquer que des yeux malades. L'humanité contemporaine n'est-elle pas fort heureuse d'hériter de tous les perfectionnements, de toutes les découvertes, de tous les travaux des générations antérieui'es ? Or, dans l'humanité existent des groupes naturels, d'invention divine, féconds en biens de toute sorte, les familles. Dans chaque famille, le travail crée- et grossit la propriété. Sans la famille, l'individu, peu touché du bien général, consommerait toute sa production ; avec la famille, grâce aux généreuses et saintes prévisions de la paternité, le travail se multiplie, l'épargne devient la plus douce des jouissances, les patrimoines se forment. Qu'y a-t-il d'odieux à ce qu'un homme possède ce qu'a produit çt épargné la vertu de ses ancêtres? Ne faut-il pas, au contraire, bénir la famille qui, en créant des fortunes, verse dans le courant général des ressources indispensables à la sécurité, au bien-être et au progrès de tous ? Si un père ne peut pas laisser à son enfant le fruit de ses fatigues, qu'on n'attende pas un partage de son épargne entre tous les citoyens; ce père cessera d'épargner. Il n'y aura plus de riches, et dès lors la misère des misérables deviendra effroyable.

La haine du propriétaire est donc inique et absurde. Au reste, haïr est toujoui'S mauvais, et la doctrine qui pousse à la haine d*un seul homme est par là même condamnée (1). A ce signe, le peuple, sans grande recherche scientifique, peut distinguer les loups cachés sous la toison de la brebis. Un homme pousse à la haine ; il suffit, cet homme est un dangereux prédicateur de mensonge et d'infamie!

Personne, à notre époque, ne songe à inspirer la haine du prolétmre ; mais combien de sectaires poussent à la haine du propriétaire, du patron, du prêtre, du chef de l'État, de quiconque s'est élevé de quelques degrés sur cette échelle sociale au bas de laquelle le prolétaire , par sa faute ou sans sa faute, demem'e encore ! Exciter l'émulation, c'est bien; attiser l'envie, c'est le grand crime social. La haine ne sait que renverser ; la justice et la charité gardent le secret de construire.

Placé au milieu des intérêts les plus divergents, avec la mission de commander l'accomplissement de tous les devoirs, le Catholicisme a subi tour à tour, et souvent à la fois, les colères des petits qui le croyaient trop fayoral Je aux grands, et des grands qui le trouvaient trop ardent à soutenir la cause des petits. J'ai montré comment il consacre la propriété. Je dois faire voir qu'il prend en main la cause du prolétaire, et la sert efli- •cacement.

Selon l'empirique délinition du Droit romain^ la propriété confère sur l'objet possédé le droit d'user et iT abuser; et la loi ci\ile moderne, pour de justes motifs, s'abstient de contrôler Tusage ou l'abus que le propriétaire fait de son bien, pourvu que le droit d'autnii demeure sauf. Qu'un homme dissipe en orgies le patrimoine lentement formé par les sueurs de trois ou

(i) Si l'Écriture parle de la haine des méchants, iniquos odio hahui, €*est dans le sens large des langues orientales, dans le sens où Jésus- Christ commande de haïr jusqu'à son père et sa niùre, c'est-à-dire dans le sens d'une séparation que les mauvaises dispositions des méchants, fussent-ils les auteurs de nos jours, peuvent rendre obligatoire.

quatre générations, la loi civile se tait ; elle n*a pas qualité pour obliger un citoyen à user de son bien selon les règles de la morale. La Religion va plus loin que le code. Le code prévient ou réprime le mal extérieur, nuisible à Tordre public; la Religion combat tout mal, même le mal caché dans les profondeurs d'une pensée silencieuse. La Religion commande, sous les peines les plus graves, le bon emploi de là propriété comme le bon emploi du temps. Propriétaire vis-à-vis de ses semblables, Thomme n'est qu'usufruitier vis-à-vis du souverain propriétaire. 11 doit compte à Dieu de sa gestion. Une peut abuser sans encourii* le châtiment divin. Qui n'a lu l'hisrtoire fameuse de ce riche, que la voix de l'humanité, d'après la description de sa vie, a nommé le mauvais riche? Rien, dans l'Évangile, ne donne à entendre qu'il dût son opulence à la spoliation. C'était un légitime propriétaire. S'il s'habillait somptueusement, s'il faisait grande chère, s'il vivait dans la mollesse et dans le luxe, il payait sa dépense. A la vérité, il ne se mettait point en peine du pauvre couché devant sa porte, mais sans doute il pensait, comme les modernes patrons du luxe, que procurer beaucoup de travail aux fournisseurs vaut bien mieux que faire l'aumône. « // mourut^ dit Jésus-Christ, et il fut enseveli dam l'enfer (1). » Son procès est instruit, et on ne lui reproche pas précisément sa dureté envers Lazare ; on lui fait remarquer que, durant sa carrière mortelle, il a reçu de grands biens. « Fili, recordare quia recepisti bona in vitft tuâ, et Lazarus similiter raala : nunc autem hic consolatur, tu vei^o cruciaris, » « Par le bon emploi de ses maux, le prolétaire que tu méprisais a conquis l'éternelle opulence ; par le mauvais emploi, par l'abus de tes biens, tu t'es, précipité dans l'indigence éternelle. Et ce n'est pas la faute de ta fortune; car Abraham, le très-riche mais très-bienfaisant patriarche, jouit de la même félicité que le pauvre Lazare. »

Coalition de tous les prolétaires contre tous les proprié-

(1) Luc, XVI, 22.

taires, victoire des premiers, posés en uniques représentants du travail, sur les seconds, travestis en oisifs; dépouillement des familles arrivées, grâce à l'épargne, à une aisance plus ou moins large au profit des familles qui n'ont pas épargné ou qui ont dissipé, voilà le but avoué ou masqué de tous les conspirateurs contre Tordie social. Sous prétexte que certains propriétaires ont pu être des spoliateurs,on prêche la si)oliatiou générale. On ne dit pas aux prolétaires qu'à mesure que leurs pareils, et leurs chefs tout d'abord, monteront légitimement ou illégitimement à la propriété , ils se rangeront du côté des propriétaires, la guerre à la propriété n'ayant jamais pour fin que la conquête de la propriété....

Le Catholicisme tient aux petits d'ici-bas un langage plus franc et plus conforme à leur intérêt vêiitable. « ^'essayez pas de la force bnitale qui ne fonde rien de durable. Respectez le droit d'autnii. L'existence présente est courte. Faites en sorte de marcher dans l'étroit sentier de la justice, qui seul mène à la vie. Si vous rencontrer l'occasion d'atteinche, grâce à un travail finie tueux, une certaine dose de jouissance honnête, vous pouvez la saisir. Si cette occasion échappe à vos efforts, gardez au moins dans votre àmc le trésor de la vertu. Nos œuvres et non pas nos richesses nous suivent au tribunal de Dieu et y rendent témoignage pour nous ou contre nous, i'niim est necessarium. La réussite d'une seule afliiire est hidispensable; et la bonne volonté j mène infailliblement au succès. »

En même temps, le Catholicisme fait entendre aux propriétaires de graves avertissements, a Vous possédez une avance sur les prolétaires. Cette avance, justifiée pai* votre travail, par celui de votre famille, par les bienfaits de la Providence, je l'accepte. N'oubliez pas toutefois que votre responsabilité est égale à votre richesse. Celui cjui a reçu un talent rendra compte d'un talent; celui qui a reçu dix talents rendra compte de dix talents. Moins courageux jusqu'ici ou moins favorisé que vous, le prolétaire, votre frère, éprouve des besoins qui ne peuvent être satisfaits sans votre concours. Valide, il

— so —

possède le premier instrument du tiavail, la force de ses bras; mais que fera-t-il de cette force, si vous ne lui fournissez pas l'occasion de Tutiliser, en coopérant à l'exploitation de votre propriété? Orphelin, malade, chargé d'années, il a besoin de recevoir gratuitement, ou au moins sous forme de prêt, la subsistance qee le travail ne peut lui procurer. Je ne puis hn reconnaître ni le droit au travail dans le premier cas, ni le droit à l'assistance dans le second. Mais i*este le droit supérieur de Dieu, qui commande, sous peine de danmation, au frère d'aider son frère. C'est ce droit divin qui, dans une population religieuse, assure à l'ouvrier du travail et au misérable du secours.

Droit au travail ! Assurément, il serait inique d'empêcher un homme de travailler, surtout quand cet homme, n'ajrant point d'épargne, ne peut vivre que de son travail. Des raisons de bien public très-giaves peuvent seules autoriser les pouvoirs sociaux à restreindie la liberté de certains travailleurs. UEtat, par exemple, empêche un imprimeur de fabriquer un li\Te incendiaire, ou même détruit son travail accompli. Cer- ' taines professions insalubres ne peuvent être exercées dans l'intérieur des villes. Un commerçant, anîvant de pays où règne la peste, reçoit défense de décharger et de vendre ses marchandises dans nos ports. Ces mesures se conçoivent Dans la société, l'usage d'un droit funeste à l'intérêt général est légitimement prohibé. Ce cas excepté, il est juste que chacun gagne sa vie comme il veut et comme il peut.

Ce que l'école socialiste entend par droit au travail, c'est le droit à se faire donner du travail soit par les propriétaires, soit par l'État, unique propriétaire ou représentant légal de la collection des propriétaires. Mais qu'est-ce que le travail, exécuté sur un objet déjà approprié, déjà mis en rapport par un travail précédent, comme une terre laboui-able, une usine? C'est l'usage de la propriété ! J'ai un champ. Quand je laboure pour y semer du blé, j'en use. Quand je le mets en pâture, j'en use. Le choix des personnes qui m'aident dans mon tra-

Tadl ne fait pas moins partie de ma jouissance. Est>-ce que je 81ÛS réellement chez moi dans mon usine, si je suis contraint, de par le droit au travail, de livrer mes métiers à des hommes qae je ne connais pas, à des hommes peut-être dont l'immoralité gâtera la contrée, pervertira mes ouvriers jusque-là probes et sages et mes proches eux-mêmes? Est-ce que mon usine est à moi, si, au moment où les capitaux me font défaut, où les débouchés se resserrent, je suis néanmoins obligé de fidre travailler et par conséquent de payer trois ou quatre cents personnes qui ont envahi ma fabrique ?

Le travailleur entre en participation de l'usage de la propriété; cette participation doit être librement débattue et réglée à l'amiable entre le propriétaire et son aide ; tout autre système serait l'invasion violente de la propriété, le vol.

Faudra-t-il donc que le travailleur qui n'a que ses bras, et dont le propriétaire refuse d'employer les bras, meure de faim sur la borne du champ du propriétaire?

Nullement. Tout d'abord, il eàt admis par tous les docteurs catholiques que, dans le cas iX extrême nécessité, on peut user du bien d' autrui et même le consommer, si l'objet, comme le pain, se consomme par l'usage. Seulement, nos anciens théologiens, peu préoccupés des tendances communistes qui ne menaçaient pas de leur temps l'ordre social, ont exprimé ce droit par une formule inexacte qui, aujourd'hui, serait dangereuse.

a Dans l'extrême nécessité, disent-ils, tous les Inetis sont communs. » Ce n'est pas précisément cela. Dans l'extrême nécessité, la loi de la conservation se trouvant en conflit avec la loi secondaire du respect du bien d'autnii, l'homme se sent autorisé par sa conscience à employer les moyens nécessaires pour éviter une catastrophe, alors même qu'il en résultera un dommage matériel pour autrui. Un pauvre se sent mourir de faim. Sa conscience l'autorise à franchir la borne du champ du riche et à y satisfaire l'impérieux besoin qui le presse (1).

(1) On suppose que ce pauvre ne peut ni gagner ni recevoir Tali-

lîn homme, emprisonné par des brigands, réussit à rompre ses liens; il saute sur le premier cheval qu'il aperçoit: le cheval tombe frappé d'un coup de fusil ; h fugitif n'est point respcmsable de la mort de l'animal. Le péril qu'il courait lui donnait le droit de monter ce cheval; si l'animal périt, c'est par la faute des brigands et non par la sienne. Autrement, dès qu'il le peut, notre fugitif doit rendre le cheval à son maître. Eo aucun cas donc, les biensappropriés ne deviennent communs: en cas de nécessité extrême, on peut, ce qui est bien différent, user du bien d'auti-ui, dût le bien d* autrui périr. Le danger que vous courez justifie l'emploi que vous faites de mon bien; mais mon bien, tant qu'il subsiste, demeure mien. Ne parles point de retour à la communauté primitive. Le pain, résultat d'une longue série de travaux, le fusil, œuvre d'une industrie très-avancée, le cheval élevé et dompté n'ontjamais fait partie d'une communauté primitive. Primitivement, il n'y eut point communauté, mais pauvreté universelle. Les biens qu'on peut appeler communs ne le sont qu'indirectement, en ce sens qu'ils ne sont pas susceptibles d'appropriation, comme l'air, l'eau de la mer, la lumière, ou en ce sens qu'ils n'ont encore été appropriés par le travail de personne, comme les prairies et les forêts du centre de l'Amérique.

Un économiste dont nous aimons les généreux sentiments, mais dont nous ne pouvons partager toutes les idées , M. Ott demande si, en cas de nécessité, la société ne pourrait pas

ment dont le besoin le presse. Les théologieus n'appellent pas néces" site extrême la paresse ou rinsouciance. — Les lois civiles ne tiennent pas compte de l'extrême nécessité; non que le législateur ait été sans entrailles, mais parce que, ce cas rare une fois admis, les voleurs argumenteraient constamment de la nécessité extrême. La loi s>e base sur les faits communs. Et communément, il n'arrive pas qu'on soit contraint à s'approprier le bien d'autrui pour éviter ou la mort, ou une maladie grave, ou un dommage de ce genre. — 11 faut sgouter que si Pierre et Paul se trouvent tous deux dans l'extrême nécessité, Pierre n'a pas le droit de se conserver en faisant main basse sur la propriété de Paul, ce qu'il pourrait faire évidemment , si ces biens étaient alors devenus communs.

reprendre la matière des objets ouvrés, en indemnisant le propriétaire pour le travail que lui a coûté la forme. Une guerre sarvient. Il faut des armes. L'État pourra-t-il reprendre aux laboureurs le fer des charrues, en leur payant la somme équivalente à la fabrication des charrues? Notre publiciste r^nd affirmativement. Dans son système, le fer et en général les matières premières appartiennent à la communauté, qui autorise l'individu à les posséder et à les élaborer, en gardant toujours un haut domaine sur ces substances. L'État, sans doute, en cas de nécessité, peut exiger des laboureurs la remise de leui*s charrues, mais en vertu d'un tout autre principe, à savoir que, Mans une société organisée, l'État peut rtelamer de chacun ce qui est nécessaire pour le salut commun. L'État ne demande-t-il pas à des milliers de soldats leur sang qui, assurément, est leur propriété ?

A l'Économique qui fait la communauté propriétaire de la matière première, je demanderai sur quoi repose ce droit de la communauté. Si Ton me parle de la loyauté de la race humaine sur le globe, je demanderai d'où vient à un Ktat, fraction de la race huraahie, le droit do propriété sur les molécules matérielles placées entre ses frontières. Si l'Etat belge, par exemple , peut saivsir à volonté, faire sienne la houille extraite de la mine d'un de ses citoyens, en l'indemnisant de son travail, pourquoi l'Etat, français ne mettrait-il pas à son tour, moyennant finance, sa main vigoureuse sur cette même houille, en disant aux Belges, ses voisins, que la terre est au gem*e humain !

N'abandonnons jamais ce principe fondamental : « Im proprUté est an propriétaire. » L'Etat intervient pour protéger et non pour créer la propriété, qui, dans les pays nouvellement explorés, précède habituellement l'organisation d'une société. L'usage que l'homme, dans l'extrême nécessité, peut faire du bien d' autrui, ne détruit point le droit d' autrui. Le travailleur ne peut s'imposer ni être imposé au propriétaire pour partager avec lui l'usage de la propriété.

La providence a su pourvoir auti*ement aux besoins du prolétaire. La propriété, sous presque toutes ses formes, ne donne au propriétaire les jouissances qu*il en attend qu'à la con(fition d'un travail trop considérable pour qu'il l'exécute seoL Son intérêt, non moins que l'humanité, l'oblige à s'associer les non-propriétaires dans l'exploitation de son champ, de sa manufacture, de son magasin, de ses capitaux de toute sorte, et c'est ainsi que les bras du prolétaire deviennent indispensables au propriétaire, comme les avances de celui-ci sont indipensables au simple ouvrier. Du travail exécuté par le prolétaire sur le fonds du propriétaire résulte un produit qui se décompose en deux parties : la subsistance indispensable du travailleur, (sans quoi le travaillem* disparaîtrait) , et un excédant, un accroissement de biens matériels, d'utilités^ de t?aleurSj pour parler la langue économique , en un mot un hémfice qui se divise entre le propriétaire et le travailleur, selon les conditions maïquées au contrat intervenu entre eux.

Telle est la solution divine de l'apparent antagonisme entre le propriétaire et le prolétaire, entre le capital et le travail, solution plus avantageuse à la masse ouvrière qu'un prétendu droit au travail qui, en bouleversant les conditions de la propriété, rendrait le travail impossible et la misère universelle.

Le travail, qui seul nourrit l'homme, ne se présente que sous deux formes : travail accumulé ou propriété, travail actuel qui subvient aux nécessités présentes et, pai- l'épargne, peut fonder à son tour la propriété. Mais l'instrument principal du travail actuel, c'est le travail accumulé^ c'est l'outil, c'est la terre végétale, c'est l'argent, en un mot c'est la propriété. Donc, l'intérêt évident des prolétaires, qui n'ont pas su ou n'ont pas pu épai'gner une valeur égale à l'acquisition de l'outil, de la terre arable, des capitaux nécessaires à une exploitation, c'est qu'il existe des propriétaires, et des propriétaires abondamment munis de toutes ces choses, et dès loi*s obligés à réclamer l'assistance des prolétaires pom* faire valoir leui*s propriétés.

Cent naufragés sont jetés sur une île déserte; ils oDt sauvé quelques mesures de blé dont ils se sont nourris jusqu'au jour Uen vite arrivé où les fruits des arbres sont devenus leur nmque aliment. Quelques-uns cependant, au lieu de broyer ces grains et de les manger, préfèrent souffrir la faim et semer la poignée de blé qui leur est échue. L'année suivante, leur peUte moisson est derechef épargnée et mise en terre ; au bout de trois ou quatre années, chacun d'eux possède un assez vaste champ. Aloi*s ils disent à leurs compagnons d'infortune : a Vous plaît-il de bêcher avec, nous ces champs ; nous vous donnerons un équitable salaire. » Si ces derniers s<Kit sages, ils accepteront avec action de grâce. En s' enrichissant par leur travail et leur épargne, les autres ne les ont pas appauvris. En leur offrant du travail, on leur fournit un moyen précieux d'augmenter leur propre bien-être, de manger du pain à leur tour.

Voilà toute l'histoire de la société. La propriété est essentiellement du travail accumulé et conservé jxir l'épargne. La propriété née du vol, de l'injustice n'est sans doute qu'une ombre de propriété: mais l'origine mauvaise de la richesse de tel ou tel individu ne se suppose pas; elle doit être prouvée. Encore le voleur ne peut-il être dépouillé par un autre voleur ; les biens qu'il détient demeurent la propriété de ceux à qui il les a injustement ravis.

% Le capital^ selon la claire formule de M. Rondelet, une fois produit^ devient dans une société civilisée un instrument €i une valeur^ non pas seulement pour celui qui le possède, mais même pour celui qui ne le possède point (1). »

Cette communication du ca])ital, ajoute l'éminent professeur, est ou charitable, ou involontaire j ou intéressée. En d'autres termas : le propriétaire assiste gratuitement son frère moins favorisé; il accomplit ces travaux d'utilité générale, dont nous parlions au chapitre précédent (voirie, éclairage,

(1) Morale de la richesse.

assainissement des villes, etc.), qui profitent nécessairement à tous; il entreprend des exploitations auxquelles le concours du prolétaire est indispensable.

D'où je conclus qu'en maintenant énergiquement le droit de propriété, le (catholicisme n'est pas moins l'ami du prolétaire que celui du propriétaire.

Dernière question. Dans quelle mesure la doctrine catholique csi-elle favorable à la formation, à la conservation, au déveloi)pement de la propriété, c'est-à-dire à la transformation graduelle des prolétaires en propriétaires? Dans la double mesure de son influence sur le travail et sur l'épargne. Nous avons traité le premier de ces points. Un mot sur le second, , principal sujet du beau livre de M. Périn (1). Le Catholicisme veut que l'homme soit très-laborieux ; il veut également que Thomme'modère, refrène ses désirs; il inculque la doctrine du BENONCEMF.NT. Quiconquo produit beaucoup et dépense peu, épargne et devient piopriétaire ! 11 est vrai, on peut, après avoir épargné, enfouir et laisser l'épargne sans fruit, mais cette conduite est propre à l'avare, et le catholicisme maudit l'avarice aussi énergiquement que le vol. « Ni les avares^ ni les voleurs ne posséderont le royaume de Dieu^ dit saint Paul (2). » Le paresseux ne produit que peu ou point; le prodigue produit beaucoup pour consommer beaucoup ; l'avare produit beaucoup pour immobiliser, ce qui équivaut presque à détruire sa richesse acquise ; le vrai chrétien produit beaucoup pour consommer modérément, pour consoramev utilement, pour concourir au bien de ses proches, de ses amis, de son pays, des malheureux. Le \Tai chrétien est donc le meilleur des économistes pratiques.

La propriété étant un fait nécessaire, ce que le prolétaire doit souhaiter, c'est que le propriétaire soit juste et bon à l'égard de l'ouvrier (ju'il emploie : or le Catholicisme est précisément l'école divine de la justice et de la charité.

{ï) La richesse dans les sociétés chrétiennes, (2) I Cor., IV, 10.

« Nous rappellerons, disait, après 1830, un député à M. de Genoude, que nous sommes un gouvernement qui ne va pas à confesse. — On le voit bien, répartit celui-ci, à la marche toujours croissante de nos budgets ! » Travailleurs, ne battez pas des msdns devant les propriétaires qui ne vont plus à confesse. On voit assez qu'ils méprisent profondément le divin charpentier de Nazareth, à la marche toujours croissante de leur oisiveté et de leur luxe dévorant. Mais n'imitez pas leur infidélité. Demandez au contraire à la Religion la force d'être toujours vertueux. Par là, vous assurerez votre destinée immortelle et, sauf une épreuve Spéciale imposée à votre courage, vous entrerez dans la voie qui mène à la propriété. Sobriété, honnêteté, courage, ordre, voilà les qualités qui créent les propriétaires, et ces qualités, la pratique consciencieuse de la Religion les donne, les conserve, les accroît.

Même sur le terrain des affaires humaines^ la libre pensée démolit^ la foi bâtit.

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