‹ Le problème économique et la doctrine catholiqueChapitre 12 sur 47 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LE LUXl^

Le luxe a des apôtres zélés parmi les économistes. « Aux yeux des moralistes, dit Say, le fidèle disciple d'Adam Smith, une fleur artificielle, une bague au doigt peuvent passer pom' des objets inutiles. Aux yeux de l'économiste, ils ne sont plus méprisables, du moment cpie les hommes y trouvent assez de jouissance pour y mettre un prix quelconciue. La vanité est quelquefois pour l'homme un besoin aussi impérieux que la faim. Lui seul est juge de l'importance que les choses ont pour lui et du besoin qu'il en a. » {Coursy tomel, p. 81.)

tt Je ne comprends pas la femme idéale sans le luxe, sans l'éclat de la parure, » dit un brochurier contemporain, écho

d'un grand nombre de ses concitoyens, dont Tidéal est descendu jusqu'à ces basses visées.

Écoutons enfin Proudhon , parlant ex-cathedrâ : « Quels sont, en langage économique, les produits de luxe? Ceux dont la production dans la richesse totale est la plus faible, ceux qui viennent les derniers dans la série industrielle, et dopt la création suppose la préexistence de tous les autres, A ce point de vue, tous les produits du travail humain ont été, et tQur à tom- ont cessé d'être des objets de luxe, puisque par luxe nous n'entendons autre chose qu'un rapport de postériorité, soit chronologique, soit commerciale, dans les éléments de la richesse. Luxe, "en un mot, est synonyme de progrès ; c'est, à chaque instant de la vie sociale, l'expression du maximum de bien-être réalisé par le travail et auquel il est du droit comme de la destinée de chacun de parvenir. »

« Puisque le sujet nous y porte, parlons morale. Vous

ne nierez pas sans doute cette vérité rebattue par les Sénèques de tous les siècles, que le luxe corrompt et aynollit les mœurs, ce qui signifie qu'il élève et anoblit les habitudes, que la première et la plus efficace éducation pour le peuple, le stimulant de ridéal chez la plupart des hommes, est le luxe. C'est le goût du luxe qui, de nos jours, à défaut de principes religieux, entretient le mouvement social et révèle aux classes inférieures leur dignité. Le luxe est déjà plus qu'un droit dans notre société , c'est un besoin, et celui-là est bien à plaindre qui ne se donne jamais un peu de luxe (1) . »

Si toutes ces assertions sont exactes, le Catholicisme est, à coup sûr, l'ennemi du genre humain, car il a le luxe en horreur. iMais d'autres économistes oijt envisagé le luxe Men autrement.

Voici le langage de l'un d*eux :

« Il faut savoir quels sont les besoins de l'homme pour savoir quelles doivent être ses richesses.

(1) Systèmes dies Cwitradictiotis économiques, eh. vil

« n y a pour rhomme : l"" les besoins indispensables, ou ceux sans la satisfaction desquels il n'existerait pas; 2° les besoins d'amélioration, ou ceux sans la satisfaction desquels il ne se développerait p-is ; 3° les besoins factices, ou ceux que les passons entretiennent en lui. De là, trois sortes de richesses :

a !• Les richesses indispensables ;

« 2" Les richesses d' amélioration ;

« S" Les richesses de corruption.

0 A parler rigoureusement, les premières se réduisent à la quantité d'aliment, de vêtement, de logement et d'enseignement qu'il faut pour entretenir un saint. Les secondes se ré'duisent aux moyens physiques, scientifiques et moraux qu'il faut pour conduire tout homme, autant que possible, à le devenir. Les troisièmes se composent de tous les objets qui satisfont la vanité et la sensualité, dont la première détruit l'esprit, dont la seconde détmit le corps.

a Les besoins d'amélioration commencent sur la limite des besoins indispensables, et les besoins de corruption sur la limite des besoins d'amélioration. L'assouvissement arrive où la satisfaction s'arrête.

« Tout plaisir attaque un organe. Utiet non frui est à la fois le principe de la morale, de l'hygiène et de l'économie. Magni- Oque témoignage rendu au but de l'homme: celui qui, au lieu de prendre la richesse comme un moyen , en use comme d'un but, périt par la richesse I

o Or l'abus du besoin est ce qu'on appelle la luxure ; et l'abus de la richesse par laquelle on y répond, est ce qu'on appelle le luxe.

« Le luxe est un prélèvement sur ce que le capital aurait pu s'adjoindre pour la nouvelle production.

a Pour le capital d'un peuple, c'est non-seulement une perte sèche, msds une flamme qui passe par celui qui s'en est ser\i. n détruit deux hommes à la fois. De plus, le luxe est un fléau, parce que c'est toujours sur le grand nombre que frappe la retraite du capital. Il est, enfin, une calamité publique, parce

que la chute certaine du capital qui lui est affecté CTîtrâtne avec elle toute sa population.

« En deux mots , voici la théorie du luxe. Il y a quinse hommes, ou quinze millions d'hommes, aptes àprodnire dans un pays. Si cinq sont appelés à produire des objets de superfluité, il n'en reste que dix occupés à produire des objets de néces3ité.

« te salaire de l'ouvrier attire le cultivateur. Tout homme de luxe enlève plusieurs hommes à la terre, détruit en proporâ^ du pain, et commet sur la population un meurtre à sa manière.

« L'homme de luxe ne consomme pas ; il consume (1). n ■

Entre des assertions si diamétralement contraires, qœ faùtil penser?

Remarquons d'abord que le mot de luxe exprime i la fois deux faits économiques bien différents. Le premier, c'est fat consommation d'objets perfectionnés, rares encore, et par suite accessibles seulement aux membres du corps social dont le revenu dépasse notablement les besoins. Ce luxe eist purtment relatif.

« Il y a, dirons-nous avec M. l'abbé Corbière, une foule d'objets dont l'usage est considéré, à une certaine *^pd^è, comme de luxe, et qui, à une autre, est mis au rang des cHoéés utiles et même nécessaires. Il en est surtout ainsi âumonttftt de leur invention. Leur nouveauté est presque un sîgtie Aè réprobation, et parce qu'on s'en était passé jusqu* alors, ôUles repousse comme des superfluités condamnables. Mais^ inseiisiblement leur adoption se propage, et à mesuré qufe lé'fMx en est moins élevé , ils obtiennent une plus large confsbmmation. » '

« Le luxe de la table, écrivait au quatorzième siècle Jean de Musso, des habits, des logements et des ameublements, date, h Plaisance, d'en\iron soixante-dix ans, c'est-à-dire qu'il a commencé à s'introduire vers l'an 1320. Les maisons ont au-

(1) Saint-Bonnet. De la Restauration française, ch. xxxv.

— iOi —

jourd'hui des salles, des chambres à cheminée, des cours en portique, des puits, des jardins et mille aisances ou commodités ignorées de nos ancêtres. Telle maison, qui aujom*d'hui a plusieurs cheminées, n*en avait point dans le dernier siècle. Le feu se faisait au milieu de la maison ; la fumée se perdait à traders les tuiles : toute la famille environnait ce feu où se faisait la cuisine, usage qui subsistait encore de mon temps en bien des maisons qui n'avaient pas même de puits. Le vin est l'objet que le luxe a le moins négligé ; on le boit infiniment meilleur que dans le dernier siècle. On dépense aujourd'hui en ameublements douze fois plus qu'avant 1330. Le goût pour les dépenses lious est venu de France, de Flandre et d'Espagne ; et Plaisance réunit aujourd'hui le luxe de tous ces pays. Les tables, qui n'avaient jadis que douze pouces de large, en ont dix-huit aujourd'hui. Les lits, garnis de couvertures de soie, ont des ciels ou de petits baldaquins d'où tombent tout autour des rideaux de toile. On est éclairé par des torches ou par des chandelles de suif ou de cire, portées sur des chandeliers de cuivre ou de fer. Enfin chaque maison est fournie de tous les ustensiles de nécessité et de commodité. On fait de grandes provisions de confitures. Rien ne coûte pour satisfaire la sensualité. » (Les Nouveaux Mémoires $ur t Italie^ par Grosley.)

La morale autorise à joindre l'agréable à l'utile. Elle ne ré- ' prouve que l'excès ; l'excès commence au point où la recherche de l'agréable compromet l'acquisition de l'utile et du nécessaire. La Providence a généralement attaché quelque jouissance à l'accomplissement de chacun de nos devoirs, même dans l'ordre physique. L'homme mange, boit et dort avec plaisir. Le travail peut imiter la Providence et, après avoir labouré le champ qui produit l'épi, cultiver le paiterre qui se couvre de fleurs. Se sevrer de toute satisfaction, même innocente, pour vouer sa vie entière à l'effort de la vertu, c'est l'héroïsme de la sainteté, et cet héroïsme n'est pas commandé à la masse des hommes.

Mais l'agréable, n'étant que l'assaisonnement du nécessaire et de l'utile, doit être goûté avec sobriété. Cette sobriété exige une lutte courageuse ; parce que l'homme, tel que Tçxpérience nous le montre et tel que le péché l'a fait, éprouve une propension désordonnée pour l'agréable, non-seulemaot uni à l'utile dans une juste mesure, mais séparé de l'utile^ et même contraire à l'utile, o Les théologiens, dit l'auteur des Contradictions économiques^ ont nommé concupiscence la convoitise passionnée des choses sensuelles , effet , . seha eux, du péché d'origine. Je m'inquiète peu, quant à présent, de savoir ce qu'est le péché originel, j'observe seulement que l'appétit concupiscible des théologiehs n'est autre chose que ce besoin de luxe signalé par l'Académie des sciences morales comme le mobile dominant de notre .époque. »

Dans ce passage, Balaam a été prophète : l'observation est exacte. Le luxe proprement dît , c'est bien la jouissance cherchée pour elle-même, cherchée avec une ardeur fiévreuse« cherchée au détriment des besoins moraux et physiques d'ordre supérieur, au mépris des obligations imposées par la justice, par la charité, par la religion. Le luxe assimilant l'homme à l'animal qui court à sa pâture et lui montrant* comme l'idéal de sa grandeur et de sa félicité, une poupéa couverte de soie et de pierreries, une table délicatement servie, des voitures doucement suspendues , des salons biendorés, des chevaux et des chiens, des cafés et des théâtres, ce luxe-là non-seulement corrompt et amollit ses misérables esclaves, mais il ruine encore les sociétés.

Le malheur et le péril de notre époque démocratique, c'est que le luxe est devenu démocratique. L'opinion publique est sévère, avec raison, pour les descendants des anciens preux qui dépensent leurs héritages dans un faste scandaleux, sans rendre aucun service au pays, pour les fils des modernes capitalistes qui jettent à l'orgie les millions amassés par le travail paternel. Plût au ciel que la folie s'arrêtât là, et que le pauvrç

ne sacrifiit point à cette idole du luxe, non l'excédant qu'il n'a pas, mais le nécessaire même (1) !

•Un économiste anglais dont le nom fait autorité, î^aslay, estime) d'après Porter, les dépenses des ou\Tiers anglais, — de ces ouvriers dont la misère épouvante l'Europe, — à vingthuit millions de liwes sterling en liqueurs forte's, vîngt-cinq millions en bière consommée hors de la famille, sept millions en tabac, total plus de cinquante-trois millions de livres, ou plus d'un milliard deux cent millions de francs, somme égale au revenu annuel du Royaume-Uni !

Voilà le luxe populaire sous sa forme la plus générale, nonseulement de l'autre côté du détroit, mais sur le continent! Or» ce luxe, c'est l'abrutissement intellectuel et la débilitation physique des classes laborieuses. La science médicale Ta constaté I

Le docteur Morgan, de Manchester, vient de publier un ouvrage sur la dégénération de la race anglaise [Dccmj ofthc en^ glish race) . Cet économiste a longtemps étudié la question, surtout au point de vue des classes ouvrières. Selon lui , le système ûiusculairedesAnglaisd' aujourd'hui a perdu considérablement de sa force ; le pouls indique un affaiblissement du cœur, et ses variations sont accélérées par le moindre effort et par la plus faible émotion ; les pieds sont glacés ; les lèvres sont blanches et les joues pâles; les névralgies se déclarent très-fréquemmen{; tout indique une perturbation effrayante dans le système nerveux. Parmi les causes physiques de cet état de choses, l'ivresse, d'après le docteur Morgan, tient la première place.

« Avant le siècle dernier, dit le docteur Lefèvre, l'usage des boissons alcooliques était presque inconnu en Suède. Aujourd'hui, on y fabrique deux cent millions de litres d'eau-de-vie, dont la presque totalité est consommée dans le pays môme. Un

(1) On a estimé à trois centvinj^tmillions la consommation annuelle des cafés et cabarets français, vn vins et spiritueux. — Voir Périn De la Richesse, llv. VF, cli. H et vi.

million et demi d'individus consomment annuellement de quatre-vingts à cent litres d* eau-de-vie par tête. Quel est le résultat de cet empoisonnement en grand? La diminution de la vie moyenne, l'augmentation incessante du chiffre des soi* cides, l'accroissement de l'aliénation mentale, la^dégradation de la race, n

Le docteur Magnus Hus (Suédois), après avoir constaté ces faits lamentables, termine par cette déclaration solennelle : « Les choses en sont aujourd'hui arrivées à un tel point que, si les moyens les plus énergiques ne sont pas employés contre une habitude aussi fatale, la nation est menacée de maux incalculables. »

« C'est un fait curieux et triste que la rapide progrès*

sion du tabac à fumer. En 1832, l'impôt fiscal du tabac né rapportait, en France, que 28 millions de francs; en ISôSil s'est élevé à 218 millions. Nous avons marché depuis le temps de Louis XIII et de Richelieu, où up règlement de police défendait la vente du tabac à tout autre qu'aux apothicaires, sous peine d'ime amende de 80 livres parisis, et interdisait son usage jusque dans l'intérieur des maisons, sous peine de la prison et du fouet (1). »

Oui, certes, nous avons marché, en ce sens et en beaucoup d'autres! Les cafés, les cabarets, les alcazars, les maisons qu'on ne peut pas môme nommer, les théâtres, où l'exhibi- ' tion grossière achève de détrôner l'art, déjà si asservi airsen- " sualisme, les salles de bal où les danses relativement inno- ^ centes de nos pères sont si parfaitement oubliées et si ignoblement remplacées, tous les temples du luxe pullulent. Il existe entre toutes les classes de la société une émulation de folle dépense, grâce à laquelle les riches eux-mêmes ressentent les atteintes de la pauvreté. « On pourrait dans beaucoup de villes, dit avec une satisfaction naïve l'excellent M. Dunoyer, confondre la classe ouvrière avec la bourgeoise, tant la mise

(1) Revue générale de Bruxelles, décembre 1865.

d la première est recherchée. » Mais si les dépenses fastueuîs ont progressé avec une rapidité vertigineuse, il faut savoir . la moralité, si le bien-être ont progressé du même pas.

Quant à la moralité, dont l'action est si considérable, même conomiquement parlant, quant à la moralité qui crée le caital par le travail, le conserve par l'épargne, le répartit équîiblement par la justice, le supplée par la charité, le luxe est Dn tombeau.

^indifférence absolue pour les jouissances matérielles, à [loins qu'elle n'émane d'un amour héroïque de Dieu et du Tochain, à plus forte raison le désordre , la malpropreté ne ont pas des principes de moralisation. Si par luxe des classes avrières on n'entendait qu'un certain soin, une certaine élélance, un ordre parfait, une propreté exquise, une tendance rtistique dans le vêtement, dans l'ameublement, dans les réréations honnêtes des travailleurs, nous applaudirions de bon œur à un tel luxe, qui, en effet, anoblit l'ouvrier à ses propres yeux et le détourne des jouissances crapuleuses. Mais le axe, tel qu'il est pratiqué généralement, franchit bien vite le ercle de ces légitimes satisfactions. Et voici les perturbations [a'il amène dans le monde économique :

V Fausse direction du travail. — C'est la consommation qui lélennine la production. Le travail s'organise de façx)n à KUler l'offre là où il prévoit la demande. Si l'objet de luxe, axe aristocratique et luxe populaire, rivière de diamants et lialne de chrysocale, dentelle à cent francs le mètre et ruban . cinquante centimes, cigare de la Havane et tabac de canine, roman à sept francs cinquante le volume et roman à ingt centimes, est d'un débit probable, le travailleur, dont s premier et naturel désir est de gagner sa vie, se porte à la iroduction de l'objet de luxe. Ce serait sans inconvénient rave pour le corps social, si la production nécessaire et la iroduction utile, dans l'ordre physique et moral, conservaient in personnel suffisant. Nous sommes loin de ce personnel uffisant I L'agriculture, nourrice du genre humain, se plaint

énergiquement de manquer de bras, et non-seulement dé bras, mais de capitaux, parce que les capitaux yont, comme les brast aux entreprises les plus lucratives. La demande, q& sert de boussole à la production, n'exprime pas (qu^on y fasse attention) Fétat des bescnns d'un pays, mais la situation finafi^ cière des diverses classes de consommateurs, ce qd est Uml^ à fait différent.

Chacun demande à la production, au commerce, non setolk la mesure de ses besoins, mais selon la mesure de ses te^ sources. Si je ne puis payer que du pain, je ne demandera pas de viande ; cela ne démontre nullement que je n*en ah pas besoin.

L'intér6t généi*al appelle une diminution de la demande dei objets de luxe, diminution dont le contre-coup sera le reSux des capitaux et des bras vers la production nécessaire el la production utile. Mais comment amener cette diminution de la demande de luxe? Deux moyens^e présentent. D'abord, la force, la loi somptuaire. Ce moyen, personne ne l'accepte aujourd'hui; son impuissance, ses inconvénients sont notoires. Reste la persuasion. Persuader la simplicité est l'oeuvre pèr excellence de la Religion.

2° Ralentissement de la capitalisation. — Une société est une famille. A mesure que les enfants grandissent et se multiplient, il faut plus de pain à la maison. Ce pain ne sera pail consommé sans compensation ; il donnera aux fils du labovh reur la vigueur nécessaire pour reproduire par le travail l'équivalent de leur consommation et plus encore : mais on ne moissonne qu'une fois l'an, et il faut à la famille, jusqu'à la moisson prochaine, une provision de blé calculée non sur lei besoins actuels de la famille, mais sur des besoins chaque jour croissants, aux exigences desquels il importe d'avîsei*. Toute société est donc obligée, sous peine de déchéance , à augmenter sans cesse son capital. Or, le capital d'une nation, sauf quelques biens attribués à l'État, n'est autre chose que la somme des épargnes indi\îduelles.

D'après un calcul de M. Michel Chevalier, les producteurs français pourraient, sans se priver ni du nécessaire ni même de Futile, par la simple suppression de dépenses au moins fliqperflues et souvent nuisibles, économiser un milliard par an. L'annuité de ce milliard avec l'intérêt, en trente-sept ans, doubleraitnotre capital brut décent milliards. Mais, dit M. Che- Talier, o notre capital, constamment soutiré par l'impôt, a été surtout dévoré par la guerre. » « Plus gulà quàm gladio^ » jyoute M. Saint-Bonnet. La guerre a détruit un capital tout formé, mais ce capital énorme et incalculable que, sur chaque pied carré, le vice a empêché de se former?. . .

Prenez une faibleidée de ce que le luxe a coûté à notre nation, et de ce que, d'autre part, lui a rapporté sa vertu.

Qu'on fasse le compte de ce que la France a mangé, seulement depuis Louis XV, pour ses dépenses de luxe et de vice dans la noblesse, dans la bourgeoisie et dans le peuple descendu aux cabarets. De l'autre, additionnez ce que les familles rangées de la classe élevée, moyenne et du peuple sage ont constitué pour défricher le sol, bâtir des fermes, élever des bei^ries, ouvrir des chemins, creuser des houillères et capitaliser même du numéraire; comparez les deux additions

La paresse refusera de produire, la prodigalité empêchera ce €pÀ est produit de devenir du capital ; mais rien n'est aussi douloureux que le luxe qui annule du capital tout formé. « Il ni y a dobstack interne au capital que le luxe » (1) ,

Le capital est à la richesse générale ce que la racine est à Tarbre. A mesure que la racine diminue, l'arbre s'étiole et les extrémités périssent les premières. Quoi de plus hostile à la société que le luxe, véritable ver rongeur du capital? Moins la racine s'étend, moins les fruits sont nombreux; moins les Ihiits sont nombreux, plus les derniers servis sont exposés à jeûner. N'est-ce pas évident?

Les dépenses de luxe font vivre les travailleurs employés

■ (1) De Al Reitauration française, ch. XXXViL

par rindustrie de luxe, mais elles les font vi\Te aux dépens de la production utile. Toute cette population, employée à satisfaire aux demandes du luxe, reçoit son salaire et l'échange contre du pain, de la viande, du vin, des vêtements; mais comme elle ne contribue en rien à la production de ce pain, de cette viande, de ce vin, de ces vêtements, ces objets nécessaires n'arrivent sur le marché qu'en quantité insuffisante ; ils sont rares, chers par conséquent, et le peuple ne les achète pas selon ses besoins, mais selon ses modiques ressources, œ qui est bien différent.

3" Abus et détérioration des moyens de production. — Noos venons de comparer la richesse à un arbre. Le capital ne fructifie pas par lui-même, mais il est apte à fructifier. Une valeur formée est un secours puissant pour la formation d'ime nouvelle valeur. Bien plus facilement on monte de mille francs à deux mille francs que de zéro à mille francs. Cette puissance, cette fécondité de la valeur acquise a des lois qu'on ne viole pas impunément. Une culture forcée augmente le rendement de la terre, mais l'épuisé. Certains placements donnent des dividendes magnifiques, mais ces opérations brillantes aboutissent aisément à la ruine. Chi vapiano^ va sano. Avide de jouir et de beaucoup jouir, l'homme de luxe tourmente son capital, ses moyens de production, comme le cavalier pressé d'arriver aiguillonne impitoyablement le coursier qui le porte. Avide de jouir et de jouir promptement, l'homme de luxe paralyse pour l'avenir ses moyens de production, en les jetant en gage au crédit qui les charge de liens. Les catastrophes arrivent, elles se succèdent avec rapidité, la confiance est ébranlée, et par un contre-coup aussi funeste qu'inévitable, l'abus que l'homme de luxe a fait de ses moyens de production , porte au loin le trouble dans la production sociale tout entière.

4° Voi. — Très-rarement, la statistique judiciaire en fait foi, le besoin est le mobile du vol. On vole pour jouir. Ce n'est pas pour soutenir sa vieille mère infirme qu'une domestique vole,

c'est pour- lutter d'élégance avec sa maîtresse. Ce n'est pas pour donner une éducation suffisante à ses enfants que ce commerçant vole, c'est pour entretenir une femme perdue. Ce n'est pas pour payer son loyer que ce coupeur de bourses dévalise le voyageur attardé, c'est pour solder les frais de Torgie. Entre le luxe et l'ivresse du vin, qui est une de ses formes, l'analogie est frappante. La jouissance matérielle allume de plus en plus la soif de la jouissance. La passion s*exaltc , la conscience se trouble ; la passion triomphe , la conscience s'éteint. La conscience seule défendait le droit df autrui. L'obstacle une fois renversé, le vol devient le pourvoyeur du luxe. Voyez cette Angleterre où le luxe, le confort sont l'objet de tous les désirs ; le vol n'y est plus un de ces rares accidents qui émeuvent, de temps à autre, une population honnête ; c'est un fait journalier dont on peut constater l'organisation, le développement, les chances et les bénéfices, comme s'il s'agissait d'une branche régulière de la production générale.

Redisons-le donc, à l'honneur et pour la consolation des classes indigentes : ce n'est pas la pauvTeté besoigneuse qui voïe ; non, c'est le luxe affamé de jouissance !

5^ Obstacle à la fraternité . — Les vrais besoins unissent, lés besoins factices divisent. Entre le laboureur et ses valets de fenne dans le champ, entre le maître-ouvrier et ses compagnons dans l'atelier la différence est mince. L'un commande, les autres reçoivent la direction ; tous travaillent ensemble et mènent un genre de vie à peu près pareil. Ont-ils le bonheur d'être chrétietîs? le dimanche les réunit sur le pied d'une égalité parfaite devant l'autel, autour de la chaire, à la table sainte. Si le chef jouit d'un peu plus de bien-être, îl porte le fardeau d'une responsabilité plus étendue. D'ailleurs, c'est grâce à cette situation meilleure qu'il est à même de fournir du travail à ses ouvriers et d'assurer par là leur subsistance. L'entrepreneur, par exemple, n'est-il pas un intermédiaire plus utile encore aux ouvriers du bâtiment, aux-

— no —

quels il procure du tiavail, qu'au capitaliste qui fait con^ struire? Donc, entre le chef et les subordonnés, réciprocité de services. Ceux-ci, d'ailleurs, voient de leurs yeux l'utile emploi des gains réalisés par la féconde alliance du capital, de la direction intelligente et de leur labeur personnel. La proft» périté publique y rencontre son accroissement, les travaux d'intérêt général sont rapidement et convenablement exécutée, la part des malheureux, que l'ouvrier plaint et ne peut secourir, peut être largement faite. Dans ces conditions, la richeaBU des uns n'excite point l'envie des autres, et la fraternité est * possible.

Maintenant, voici le luxe, voici les dépenses inutiles, énervantes et insultantes du luxe 1 Voici un homme qui loge dans des écuries de marbre une multitude de chevaux qu'il ne monte même pas, tandis que des créatures humaines, noa loin dé ces palais bâtis pour des animaux, expirent de froid dans des cabanes en ruine ! Voici une femme, dont les brillantes toilettes se succèdent sans fin comme les nuages au firmament, tandis qu'à quinze ou vingt mètres au-dessus de ses salons, une ouvrière passe ses nuits à raccommoder des haillons qii' elle ne peut remplacer par une robe de cinq francs I

Passons à d'autres contrastes, . non moins douloureux, non moins menaçants pour l'avenir de la société. Une mère de famille, pauvre et vertueuse, au prix de longs et persévérants sacrifices, a mis sa fille en mesure d'exercer à son tour UD état. Mais au lieu d'imiter sa mère et d'épargner à son tour en prévision de l'avenir , celle-ci consacre toutes ses ressources à la parure, et réussit à poser en demoiselle. Ces deux femmes semblent appartenir à deux familles différentes ; on prendrait la mère de cette élégante jeune fille pour sa servante. Le respect filial s'est évanoui. L'immoralité est proche, et la misère accourt. Cette jeune fille, si bien parée, ne sera pas une épouse courageuse, une mère dévouée. Elle souffrira personnellement beaucoup, et elle ne saura pas consoler. De nos jom*St les parents se plaignent de ce que leurs

fants les mépriseDt ; et pour amener ce fatal dénouement, i ont attisé dans le cœur de leurs enfants la passion du 10, qu'il y fallait soigneusement amortir I • . . . Un ouvrier vient de recevoir sa paye ; il court au cabaret. est son luxe ; il s'y abandonne. Bientôt le gain de la semaine t dépensé ; et aux plaintes de son épouse, aux sanglots de 8 enfants il ne répond que par des blasphèmes et des vio^ Qces. Malheureuse famille, que peut-elle penser des plai- >yers du jouraalisme en faveur des plaisirs populaires ? Que mendra lui-même cet homme, usé en quelques années par

. débauche?

Tels sont les fruits du luxe d'en haut et du luxe d'en bas : ivie, haine» extinction des sentiments de famille, fermenitioQ des masses, déchirements domestiques, obstacles de vai geare au grand devoir et à la grande joie de la fraterité!

Comme compensation à tant de calamités réunies, le luxe onne-t-il au moins cette jouissance grossière qu'il promet si ruyamment ? Non ! Sa promesse échoue éternellement devant Q fait beaucoup plus certain que la fameuse fonnulc de Mallus : les moyens de satisfaire la passion de jouir croissent Mentent: les désirs grandissent avec une rapidité fou^ rojfantel La jouissance amène la satiété, l'ennui, souvent i'maladie qui rend tout amer. Ce ne sont pas là propos de uwaliste morose; ce sont faits d'expérience quotidienne, fuélssontles hommes qu'on voit mourir minés par l'ennui ? Des ûllionnairés qui, dans des coffres toujours débordants, n'ont u puiser le vrai bien, la paix du cœur. A un être pour qui la Miissance matérielle n'existe qu'à la condition d'être savourée ar l'esprit, seul capable de bonheur et de souffrance, qu'imoitent un mets plus délicat, un logement plus orné, des tofTes plus brillantes (car il s'agit ici du luxe, des jouissances Qutiles, et non des améliorations raisonnables) , qu'importent, Us-je, tous ces raflinements, si le contentement intérieur, prâce à la surexcitation des instincts, au lieu de croître, s*éya«

nouit? « Aujourd'hui, dit un économiste peu suspect de mysticisme, M. Michel Chevalier, la femme de l'artisan se pare de robes élégantes que n'auraient pas dédaignées les grandes dames de l'autre siècle ; mais le bonheur n' est-il pas dans l'harmonie des désirs et des jouissances, dans l'équilibre des besoins et des satisfactions ? Ceci est l'œuvre de la religion et de la philosophie. » (IV"* Leçon.)

La religion et la vraie philosophie sont la voix de Diea, faisant taii'e la voix de l'orgueil et de la volupté. 11 est temps que leurs leçons se fassent entendre à la conscience humaine pour y combattre, dans ses racines, ce luxe dont le débordement rapide épouvante tous les penseurs sérieux. Je n'ai pas à assigner ici la tâche de la philosophie, toujours impuissante à renouveler seule les fnœurs d'une nation ; mais je dois £Edre connaître les principes catholiques sur cette grave matière. Ce sera l'objet du procliain chapitre.

Page 1