CHAPITRE IV PRINCIPES CATHOLIQUES SUE LE LUXE
Après la Providence , le pourvoyeur du genre humain dans l'ordre matériel, le producteur de tous les bims visibiea et palpables, c'est le travail : l'ennemi, le pillard, l'incendiaflnft* c'est le luxe.
La sagesse païenne, nul ne l'ignore, avait saisi cette dernière vérité et exprimé sous mille formes ce que le divin trar vailleur de Nazareth devait déclarer au monde dans sta Évangile : a La vie de P homme n est pas dans fabondaftee des biens qu'a possède (1). » ... «• Les trésors quU faut amasser^ sont ceux que la rouille ne peut ronger^ et que les voleurs ne peuvent dérober (2). » Cratès, Bion, Diogène disaient avant
(1) Luc, XII, 15. —(2) Matth., vi, 20.
saint Paul : « Quand nous avons des aliments et de quoi nous couvrir^ estimons -nous contents (1). »
Hais l'Évangile a formé dans le monde une société nouvelle, et cette société a engagé contre le luxe une lutte ardente, bcessante, acharnée. Les anathèmes d'Isaîe (2) se retrouvent plus terribles dans les éi>Ures des Apôtres et dans l'Apocalypse. Aux éloquents écrits de Tertullien succèdent les éloquents discours de saint Jean Chrysostôme; toutes les chaires catholiques retentissent d'accents irrités qui, d'écho en écho, viennent jeter au luxe inouï du dix-neuvième siècle, une malédiction persévérante. Entre le luxe et le Catholicisme, la guerre est étemelle (3) .
Pour attaquer son ennemi, le Catholicisme n'a pas eu besoin d'attendre que la science économique établît ses accabLmtes démonstrations. Éclairé d'une lumière plus haute et plus siire, il a, dès son origine, employé toute son influence à combattre dans l'homme et dans la société la passion des richesses supciflues, des jouissances cherchées pour elles-mêmes, du plaisir poursuivi comme but. Indépendamment de ses conséquences économiques, le luxe est présenté par la doctrine catholique comme trois fois haïssable.
1* // tarit les sources de l'aumône. — Ecoutons le rapporteur fidèle de la tradition catholique, dans un admirable discours, trop peu connu des économistes, sur nos dispositions à Vigard des nécessités de la vie. Bossuet fait parler un homme de luxe, et lui répond :
ft De quoi me parlez-vous de mon supeiflu? J'ai été contraint d'emprunter; mon revenu ne sufiisait pas, et toute cette dépense m'était nécessaire. J'avais la passion de bâtir, la curiosité des tableaux. — Vous me montrez fort bien tout cela nécessaire à la passion ; mais la faible justification, puisqu ellemême sera condamnée I La convoitise est un mauvais juge du superflu. Elle ne le connaît pas, dit saint Augustin, elle ne
(I) 1 Tim., Vf, 8. — (*2) Ch. m. — (3) Voir la note C.
peut savoir les bornes de. la nécessité : nescit cupidùas ubi finit ur nécessitas ; parce que l'excès même lui est nécessaire. Ainsi vous ne deviez pas suivre ses conseils, vous deviez vous retenir dans les bornes d'une juste modération et d'une honnête bienséance. Maintenant que vous avez rompu toutes ces limites, venez répondre devant Dieu aux larmes des veuves et aux gémissements des orphelins qui crient contre vous ; rendez compte de votre dépense, qui vous sera allouée dans ce jugement non sur le pied de vos convoitises, mais sur les règles de la modestie et de la simplicité chrétienne que vous avez professée dans le saint baptême.
(( Mais, dites-vous, je Tai amassé, ce superflu, justemmt Il fallait donc le dépenser de même!... »
Pour l'orateur chrétien , faire de la dépense, quand cette dépense va en objets sans utilité réelle, n'est pas synonyme de faire du bien, c'est laisser périr l'indigent. La haine du Catholicisme pour le luxe se mesure à sa tendre compassion pour le nécessiteux; qu'on juge de son énergie!
2° Tous les mauvais instincts que le Catholicisme combat trouvent dans le luxe un provocateur et un complice. — ^L'^lise se propose d'amener l'homme à se soumettre volontairement à Dieu. L'obstacle, c'est l'attrait des biens créés. Plus le cœur humain s'y abandonne, plus ils s'empai-ent de lui, plus l'abnégation devient difficile. Sachant combien la jouissance, môme liomiête et permise, est périlleuse à notre faiblesse, l'Église nous recommande incessamment d'user avec discrétion même de celle-là. A ses yeux, nous sommes des iT«>V"ifl^ que la grâce a guéris, mais dont la convalescence exige des ménagements infinis. Dans les jouissances attachées à Tac-* complissement du devoir, elle découvre un péril que la tempérance doit conjurer; dans les jouissances purement sensuelles, elle voit un -poison. L'expérience , hélas ! justifie surabondamment ses alarmes et ses prohibitions : « La sagesse, dit le Livre sacré, ne se ^'encontre point dans la terre d^ ceux
^ vivent au milieu des délices (l). » Entre, la sagesse et les délices, entre l'aspiration aux biens invisibles et la convoitise passionnée des biens visibles, entre les fontaines de la grâce et la coupe des plaisirs, entre le Créateur et la créature, il faut incessamment opter; le chrétien qui se déclare pour Dieu est obligé de renoncer au luxe, et le chrétien qui fait du luxe sa grande aiTaire sacrifie le ciel.
S-* Avec le luxe^ la vie chrétienne est absolwnetit impossible. — La vie chrétienne ou surnaturelle est plus que la vie morale. A l'honnêteté elle surajoute la sainteté. Elle consiste pratiquement dans une participation à la \îe intime de l'Homme- Dieu. L'on est chrétien catholique, quand on pense comme Jésus*Christ, quand on sent, quand on aime, quand on juge, quand on agit comme Jésus-Christ, non pas sans doute avec la même intensité, mais d<ans la même direction. Et quoi de plus antipathique que le luxe et Jésus-Christ, l'homme de la pauvreté volontaire, l'homme du travail, l'homme de l'humiliation, l'homme de la douleur? Quel rapport entre les roses dont se couronne l'homme de luxe et les épines du Golgotha, entre les vins exquis qu'il aime et le fiel dont le divin crucifié voulut être abreuvé ?
Des chrétiens dégénérés, des femmes étourdies, prétendent allier toutes les délicatesses du luxe avec la fidélité à l'Évangile ; leur espérance est vaine et leur conduite est un scandale. C'est à ces insensés que Bossuet disait :
« O désordre de nos mœure ! Qui de nous fait à Dieu cette prière dans l'esprit du Christianisme : u Seigneur, donnez-moi du pain, accordez-moi le nécessaire? » Les lèvres le demandœti cependant le cœur le dédaigne. Eh1)ien! ne vous contentez pas du nécessaire, joignez-y la commodité et encore la bienséance. Mais quelle honte que vous vous teniez malheureux de vous contenir dans ces bornes ; que l'excès vous soit devenu nécessaire, que vous estimiez pauvre tout ce qui n'est
0) Job» xzvni, 13.
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pas somptueux, et que vous osiez après cela demander du pain et le demander à Dieu même, qui sait combien vous méprisez ce présent, que les millions ne suffisent pas poor contenter votre luxe ! Et vous ne rougissez pas d'une si honteuse prévarication à la profession que vous avez faîte! On en rougit si peu qu'on fait parade du luxe jusque dansTéglîse, et qu'on le mène en triomphe aux yeux de Dieu même (1). »
Doctrine éminemment spirîtualîste, doctiine de la guérîsôo piâr la mortification, doctrine de Tiinitation du Maître crucifié, doctrine de l'incorporation à l'Homme de douleur, à Um ces titres, le Catholicisme devait être hostile au luxe, et sî un trop grand nombre de chrétiens amollis ont mis en oubli- cétlè inimitié, renseignement des pontifes, des prédicateurs "et dé^ théologiens n'a cessé de la rappeler.
Toutefois , ce p'êst pas précisément par ses anathèmes que le Ciatholicisme a combattu et combat aujourd'hui encore le fléau du luxe. Telle est la noblesse de notre cœur qu'tm amour quelconque, si abaissé qu'il soit, n'en est banni eflîcacemeflt que par un autre amour. Chose digne de toutes les réflexions du penseur ! Le sentiment le plus juste, le mieux motivé et en apparence le plus naturel, le plus inévitable même, l'amorir du bien suprême et du suprême bienfaiteur, l'aniour de Dîèii, en dehors du Chrîstîanjsme, ne se rencontre nulle part, et dans les rameaux brisés de l'arbre catholique, il baisse à vue d^MI. Mais le Catholicisme inspire â l'égard du Père célesfe la éMrité, non pas le respect seulement, maïs la tendresse firliàlé, là charité! Et c'est la charité qui, selon le beau mot de àâîn't Augustin, détruit la cupidité. L'amour de Dieu dissipe l'amour des grossièresjouis3ances et forme la vraie piété, appliquée à l'iinit&tion du Cluist, ardente au travail, prompte à l'aumône, insensible aux attraits du luxe.
La victoire du Catholicisme sur le luxe est tout entière dans c^ cliannaut récit que j'emprunte à un illustre écrivain :
(1) Sermon cité.
« C'était le jour de- l'Assomption. I^ duchesse Sophie dit à Agnès et à Elisabeth {sainte Elisabeth de Hongrie^ encore enfant) :. « Descendons dans la ville, à Eisenach, entendre la belle messe des chevaliers teuton i({ues. Mettez vos plus beaux haUts et vos couronnes d*or. Les deux jeunes princesses, s'ëtant parées comme elle l'avait ordonné, descendirent avec elle k la ville et, étant entrées dans l'église, allèrent s'agenouiller sur un prie-dieu , en face d'un çrand crucifix, ^i la vue de cette image du Sauveur mourant, Elisabeth ôta sa couronne, et, la posant sur un banc, elle se prosterna par terre, sans autre ornement de tète que ses cheveux. La duchesse, en la voyant ainsi, lui dit brusquement : a Qu'avez-vous donc, mademoiselle Elisabeth. . . , est-ce que votre couronne est ti*op lourde? A quoi sert de rester ployée en deux comme un paysan? M Elisabeth se leva et répondit humblement à sa bellemère: a Chère Dame, ne m'en voulez pas. Voici devant mes « yeux mon Dieu et mon roi, ce doux et miséricordieux Jésus, « qui est couronné d'épines aiguës, et moi qui ne suis qu'une a vile créature, je resterais devant lui couronnée de perles, .« d'or et de pierreries! Ma couronne serait une dérision delà ,« sienne, h Et aussitôt elle se mit à pleurer amèrement, c«ar l'amour du Christ avait déjà blessé son tendre cœur (1). »
Le luxe antique avait péri avec l'empire des Césars. A son apparition au milieu de l'humanité, l'Église trouva la société romaine ruinée et les tribus barbares indigentes. Au milieu des révolutions prétoriennes et des orgies de l'empire agonisant, le faible capital concentré jusque-là dans les manis de quelques familles consulaires avait été mis en pièces, les
(1) Histoire de sainte Elisabeth, par M. de Montalembert.— Elisabeth, cette amante du Chrisr, fit consister toute la maguificenced^une situation souveraine dans l*aboDdance de ses aumônes ; son époux Louis, animé de sentiments pareils, tenait une cour modeste, mais faisait régner dans toute la Hongrie la plus exacte justice : ses peuples trouvèrent que la sainteté catholique sur le trône était plus favorable à la prospiêrité publique que le faste et la profusion dans le palais des princes.
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hordes qui franchissaient la frontière n'apportaient avec elles que leurs armes et ajoutaient l'incendie au pillage. L'Élise opposa à la misère universelle le travail, le travail honoré, transfiguré/sanctifié, divinisé. Dans ses monastères, phares allumés sur toutes les hauteurs, l'Église montra des sdgneurs, des princes, un frèi-e de Charlemagne, appliqués à ces labeurs qui, jusque-là, étaient abhorrés comme serviles; lecharp^tier Joseph , les cordonniers Crépin et Crépinien et l'orfèvre Éloi devinrent au ciel les patrons glorieux des ouvriers de la terre. Des efforts inouïs, couronnés par cette grande institution de la trêve de Dieu, si admirablement décrite par M. Sémichon , donnèrent peu à peu au ti'avail réhabilité la sécurité à laquelle il aspirait ; les corporations préparèrent l'émancipar tion du travailleur. Sous l'inspiration et sous l'égide de l'Église, la fortune publique se reforma et grandit. Néanmoins, le luxe ne se releva que dans de faibles proportions. Je le sids, la richesse générale était moindre qu'aujourd'hui; mais nos sociétés actuelles montrent que l'amour du luxe n'attend pas, pour embraser l'homme, que la pauvreté ait été vaincue. Les mœurs publiques étaient restées simples, parce que les mœurs publiques étaient restées chrétiennes. On estimait la vie un pèlerinage ayant pour terme l'éternité. Le plaisir n'était pas le but de l'existence. Qu'arrîva-t-il ? Avec des instruments de travail très-imparfaits, on sut épargner, couvrir le sol de moissons ou de constructions utiles, développer le commerce et la navigation , consacrer à la grandeur morale, dont la religion est la première base, ces splendides édifices, ces cathédrales que notre époque «contemple avec une admiration jnêlée de stupeur, cette basilique de Cologne, dont IV Chèvement effraye le dix-neuvième siècle !
Par malheur, à l'époque de la Renaissance, l'Europe a rétrogradé vers le culte de Vénus, de Bacchus et de Momus. L'antiquité nous apportait un peu d'or mêlé de beaucoup d'alliage, de belles formes plastiques et littéraires, et même, çà et là, dans ses livres, quelques vérités éloquemment expri-
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mées, preuve sensible des sollicitudes de la Providence, même poar les hommes nés au milieu des races idolâtres. Mais, en fin de compte*, l'antiquité, celait le paganisme avec ses erreurs et ses passions, c était l'homme déchu que la prédica* tkm de l'Évangile avait dû miraculeusement arracher aux ténèbres, et le sang du Calvaire miraculeusement guérir de ses moitelles blessures. On n'y voulut pas songer. Le vieil homme, dont l'art et la littérature anti({ues, dans leur ensemble, étaient la glorification, reparut avec tous ses instincts, et les débordements du luxe recommencèrent. A là cour des ducs de Bourgogne, on admira des fêtes comparables à celles de Néron, dans sa maison d'or ; les palais des princes furent témoins d'amusements que Brantôme raconte avec impassibilité et qui eussent révolté Suétone et Apulée. Aux moralités et aux mystères naïfs cjui avaient récréé les populations chrétiennes, succédèrent des rc^présentations scéniques dans lesq[uelles Aristophane et Piaute étaient imités et dépassés. Sauf les combats de gladiateurs, le théâtre païen , que les Pères avaient si unanimement maudit, reparut tout entier ; la peinture et la sculpture étalèrent en tout lieu de honteuses nudités ; les rois baptisés eurent publiquement des maîtresses, et la cour imita les rois. Le temps passe. Au dix-huitième siècle, la ville se modèle sur la cour. Au dix-neuvième, le peuple, émancipé, ne veut pas demeurer en arrière. Le luxe avide, le luxe insolent, le luxe éhonté, le luxe contempteur de toute morale est partout. Proudhon ne faisait que de la statisticjue quand il disait : a Le luxe est déjà plus qu'un droit dans noti'e société, c'est un besoin. » Oui, un besoin, et un besoui tellement impérieux pour les foules qui en ont contracté l'habitude, que, pour s'y livrer, elles sacrifient, sans balancer, le nécessaire!
Depuis trois ou quatre cents ans, la population de l'Europe s'est accrue, je ne l'oublie pas; mais l'essor de la science, les inventions de toute sorte, l'emploi des machines, les développements du commerce maiitime ont plus que décuplé la
puissance productiîce du travail humain. Donc, sans en venir au communisme, négation de la nature de 1* homme etdek société, il doit être possible au travail de fournir à tous, lel paresseux exceptés, non-seulement l'indispensable, mais unie honnête aisance. £n est-il ainsi ? Non I Le paupérisme pnn gresse , la ïnarée de la misère monte. D'un mal «i étrange quel est Tartisan ? Le luxe.
Rien donc n'est plus légitime que la guerre déclarée au lime par r Église catholique. i <
Les ouvriers de l'industrie do luxe ont d'autant moins le droit de s'en plaindre, que leurs intérêts ne sont pas comprotmis. Si tout à coup, en un clin*d'œil, d'un bout à l'aulrede la France, dans les cités et les villages, le goût du luxe fiûsait place à la simplicité chrétienne, cette brusque révolution aaiiv, nerait une crise industrielle foudroyante! des milliers de filmilles ouvrières se tix)uveraient sans ressources, des centftîoes de maisons de commerce crouleraient, d'énormes capitaux s'é» vanouiraient. De tels changements à vue ne s'opèrent poiot dans les sociétés. La grâce divine agissant par voie de por-t. suasion sur les volontés humaines, ses conquêtes sont lenttt et successives; le fleuve du mal qu'elle fait reculer rentre assez lentement dans son lit pour ne point entraîner les tenreÉl (ju il avait submergées. Avec plus de religion, nous i^uroBSt insensiblement moins de femmes aflblées de parure, moiop dè^ viveui-s élégants sur l'asphalte des boulevards, moîas de^^a^) barets dans les villageâ, plus de bras aux champs- auJQurd*huî dépeuplés, plus de pain et plus de lin. Les magasins de sfAd^' ries et d'orfèvrerie ne seront pas fermés, mais la nécessitéd'ea ouvrii* chaque jour de nouveaux ne se fera pas sentir. Ledén? veloppement industriel ne se ralentira pas, il prendra une &r. rection plus utile au bien commun. Moins d'opulence fas* tueuse, plus d'aisance générale, serait-ce un fléau 7
Q^aiileurs, en proscrivant ce luxe séducteur qui fabrique, étale, et , soutenu par la mode sa complice , impose à la faiblesse humaine ses produits iascinateur8,la doctrine catholique