CHAPITRE PREMIER FORMATION DU CAPITAL
Seul, dans l'univers, Thomme travaille; seul aussi, il capitalise. Capitaliser, c'est perfectionner Tinstrumcnt du travail. Thésauriser est une chose, et capitaliser une autre chose. Dans le langage usuel, elles se confondent souvent, parce que le produit du travail, soustrait à la consommation directe, devient ou ne devient pas instrument de travail, au gré de son possesseur. J'ai mille francs; me i)laît-il de dépenser cette somme, elle n'aura été que ma propriété, mon trésor ; préféré-je l'employer dans l'agriculture, T industrie ou le commerce, elle prend le caractère de capital ou d'avance; elle devient une force productrice; grâce à ces mille francs, j'en gagnerai mille autres beaucoup plus facilement et plus vile que je n'ai pu amasser ce premier pécule.
Il n'importe qu^ le capital se pi'ésente sous la ibnne de monnaie ou sous celle d'un champ cultivé, d'une machine, d'un stock de marchandises. Le capital, c'est toute valeur qui, directement ou après transformation, met Thommo en état'de produire davantage. En vertu (Vunn grande loi providentielle, "notre puissjmce. croît à mesure que nous multiplions nos efforts. Dans l'ordre moral, on le sait, les premiers combats qu'il faut livrer contre les passions sont terril)les ; mais plus
on avance dans le sentier du devoir, plus ce sentier s'élargit et s'aplanit. 11 en est de môme dans la carrière du travadl. Chaque pîogrès accompli rend plus aisé le progrès nouveau. L'épi épargné et mis en terre produit toute une gerbe; le prix d'une machine à coudre, économisé par une ouvrière, la met en état de doubler son modeste gain de la journée ; le placement d'une somme à intérêt composé, au taux de cinq pour cent, la double en quatorze ans.
Les tristes écrivains qui déclament contre « t infâme capir ta h) font preuve de l'ignorance la plus crasse en matière économique. L'absence de capital est tout simplement la barbarie. Dans l'ordre matériel, civilisation, progrès, capital c'est tout un. Tant que la production ne sera pas surabondante, tant qu'il existera des pauvres et des gens dans la gêne, la première nécessité économique sera non-seulement de respecter le capital mais de l'augmenter. Certes, il peut exista" des capitalistes dignes de reproche ; mais la mauvaise conduite du capitaliste ne prouve pas plus contre l'utilité du capital, que le crime de l'incendiaire ne prouve contre l'utilité du feu. Raisonnons de sang-froid. Voici une valeur de cent francs obtenue par le travail. Elle appartient à celui qui l'a créêfe; il peut en faire tel emploi qu'il jugera bon. Au lieu de la consonmior, comme c'est son droit, il l'emploie à créer deux, trois, dix ^al(Mlrs é^i^ales à la valeur primitive; il augmente la richesse* générale, il porte suri*» marché uuiversc^l des produits plus nombreux, rt dès lors contribue à jeter dans la consommation une yi[\\^ grande abondance d'fjbjcts utiles : n'est-il pas \isibir.' que cet lionuue agit dans le sens du bien général? Si beant.nijp de ira\ailleurs savent imiter celui-ci, qu'arriverat-il? La nniltiplieatinn des ]mtduits h^s rendra accessibles aux consommateurs |)(hi fortunés, qui ne jx usent atteindre aux pi'oduits rares, ei clu-rs par r(;usé{|uent.
.N'est-il pas également é\ident que si la majorité des propriétaires, au li(;u de caj)italiser, consomme ou seulement enfouit, le travail diminue, la production se resserre, et le
riche seul paye et seul emporte les produits trop peu nombreux sur le marché ? De telle sorte que la guerre au capital est la guerre au pauvre, et que toute commotion sociale qui menace et intimide le capital amène avec elle une recrudescence effroyable de misère.
Écoutons la théorie du capital résumée en quelques lignes par un penseur chiétien :
« Un être a été créé libre. Les conditions de son existence doivent être à la fois son œuvre ci Torigine de son progrès. Pour connaître l'homme, il faut savoir connuent, à Torigine, la terre vint à l'homme...
« Au premier jour économique, la terre était, comme au premier jour biblique, inaffis et mena; la liberté devait venir la remplir.
« L'avance de la création, c'est la terre cultivnhle. La terre végétale est de création ot d^ conservation humaine. Les forêts n'ont donné que la première mise de fonds. L'homme en a produit la couche, toutes les fois que la ^ertu y déposa le travail et l'engrais. Il l'a détruite, aussitôt que le vice lui demanda plus qu il ne voulut lui donner...
a La culture créa le climat. L'assainissement du sol produisit celui de Tair, l'assainissement de l'air produisit celui du sang. . .
« Dieu n'a remis à l'homme ((u'une i)ièce deteric végétaU*. c'est le Paradis terrestre... l/honnnc depuis, travaille à la terre promise, à ce sol végétal retiré à Adam le jour où, sa volonté tombant, il eut besoin do i)lus d'eflorts pour la reconstruire en lui-même. — Aussi voit-on le travail diminuer pour les brus, à la faveur du capital, en [iroportiou (|ue la liberté morale croît dans les âmes. L'honune remonte les • degrés de la chute. . .
« Siins l'existence du capital, rh(»nune nt» serait |).'is siu* la terre. Le capital, c\îst l'outil, c'est la \aclîe, le nxuton. le cheval, le champ prêt, le pain d'a\ance, le toit, le vêtement: c'est la machine, c'est l'usine, le cours d'eau, le char, le canal, le waggon, le navire; c'est le \ent, la vapeur, la gravitation ;
c'est toute force que l'homme a saisie, c'est l'homme même, précieux capital ! Par l'apprentissage, il amasse en ses bras le savoir et toute l'adresse du passé; par son ordre, sa vertu, son art de perfectionner, son éducation remise à l'enfant, il transmet le capital vivant qui court s'accroître dans l'avenir...
« Qu'est-ce donc que le capital?
(( Premièrement, un produit ;
« Secondement, im prodint épargné ;
« Troisièmement, tin prodint épargné employé ;
« D'où résulte que le capital est toujours en raison, premièrement du travail, secondement de la vertu, troisièmement de l'intelligence de l'homme. Les deux agents de la production, la nature et le travail, ont des limites; le sol est borné dans son étendue, la population dans ses forces. Le capital, au contraire, ne rencontre aucune limite nécessaire. Or, la fécondité de la nature et du travail étant proportionnée ao capital, le capital reste l'agent définitif de la production, ou de la prospérité.
« D'ici vous apercevez le reste. On peut ramasser récononiie politique en quelques lignes.
« Ainsi les choses nécessaires aux besoins, conséquemment à l'existence de l'homme, n'existent nulle part qu'autant qu'elles sont produites par lui. Produire, c'est employer trois choses : les forces de la nature, le travail de l'homme etlb puissance du c<ipitaL Mais comme la nature produit en proportion du travail, et le travail en proportion du capital, pour produire beaucoup, il faut beaucoup de capital. Enfin, comme le capital est le. fruit de Tépargne, ou de la modération dans les jouissances, toute réconouiie politique repose donc sur les deux préce[)tcs chrétiens : 1" qu'il faut travailler, 2" qu'il faut user avec modération. La iiaturo étant toujours donnée par Dieu, le travail et le cai)ital n'étant fournis que par l'homme, la richesse, en définitive, repose sur la vertu (l). »
(1) Saint-Bonnet, Restanrulion française.
Qu'on ne s'étonne point de voir la vertu désignée comme a mère de la richesse. En commandant le travail, la Provilence justifie la richesse, fruit commun de la bénédiction de Keo et du labeur de Thomme. I^ richesse, bien employée, leut glorifier Dieu et sanctilier Thomme, ainsi que le prouvent d'illustres exemples. La richesse n'est [)as mauvaise en toi. Très-féconde en périls pour celui qui Ta reçue, elle Tesl jien moins pour celui qui la doit au travail et à Cépargne^ les vrais créateurs du capital, puisf|uo le don ot Y/téritage (l'opèrent qu'une translation d'une main à une autre.
Mais voici la plaie des sociétés dans les(|uelles le sentiment chrétien ne modère [)lus la passion de jouir.
Désireuse de beaucoup produire, afin de pouvoir beaucoup consommer, la spéculation appelle les capitaux d'autrui par les voies malhonnêtes, mais rapides, du jeu et du vol.
Après la paresse qui entrave la production et le luxe c[ui la déprave, le jeu et le vol sont les grands obstacles à la formation du capital. A (fuoi bon se fatiguer à produire, quand existent des moyens peu gênants et prescjue histanUuiés 4'avoir en main des capitaux considérables?....
Parlons d'abord du jeu.
Le jeu, tel que nous l'entendons ici, n'est point ce délassement ingénieux des cartes, des échecs, du billard, auf|uel la diance d'un gain ou d'une perte médiocres donnent plus de piquant. C'est l'appel à la chance pour gagner de l'argent. Cette forme de la cupidité est universelle; elle \a croissant avec la corruption des moîurs. Chez les Chinois, c'est une fureur qui ])asse toute croyance. L'habitant de rem[)ire du Milieu joue jusfju'au vêtement qui le couvre et, rencontrant la chance adverse, le renu-t au gagnant (|ui s'en saisit llegmatiquement, tandis (|ue la victime du jeu va, dans la rue, expirer de froid. Chez les llomains, le jeu avait pris des proportions assez désastreuses pour appeler toute la sévérité des lois. Pour couper le mal dans sa racine, l'Église naissante dut proscrire les jeux de hasard, sans distinction. Elle les tolère
aujourd'hui, mais dans la mesure d'une juste modération. Il en est de même de la loterie, jeu réduit à sa forme la plus élémentaire (1). La religion catholique reconnaît également la légitimité de la spéculation prise en son sens naturel, c'est-à-dire de la destination deB capitaux à des entreprises plus ou moins aléatoires. Si chacun devait se borner à des placements d'une entière sûreté, le développement matériel serait entravé sur une foule de points. La justice toutefois et la religion, justice parfaite, exigent qu'on coure la chance pour son compte personnel, et qu'on ne la fasse pas courir soit à des prêteurs qui l'ignorent, soit à une famille que l'insuccès de la spéculation jetterait dans la misère.
Mais le jeu devenu l'occupation principale d'un homme et l'instrument de sa fortune diffère étrangement de la spéculation honnête! Inten'ogeons là-dessus un contemporain qui sait dire énergiquement la vérité, quand, d'aventure, il a rencontré la vérité :
(1) « Epistopus a Ht presbijter nul diaconus qui vel alcf! vel ebriclatibus indulyclf cet daainito, vel dcponUor. — Suhdiaamus aut cantor aut leC' tor qui comimUia facii ; vel dcsinito, vel à communione sejungitor, Sim\' ' Hier et latci. » {Canones Apostolorum, Ui, Ù2.) Les Canons apostoliques manquent d'authenticité, mais répandus et généralement acceptés «a troisième siècle, ils sont un document historique important. Le Canon 79 du Concile d'Elvire (vers Tan 300), porte : a Si qui$ fidelvt aleù^ id est tabula luserit nummos, placuit eam abstineri {à communione) ; et si emendatus cessaverit, post annum poterit communioni reœnciliarL •
La sagesse mondaine dit à son tour :
Les plaisirs sont amers sitôt qu'on en abuse ;
1\ est tion de jouer un peu.
Mais il faut seulement que le jeu nous amuse .
Un joueur, d'un commun aveu,
N*a rien d'humain que Tapparence.
Et d'ailleurs, il n'est pas si facile qu'on pense D'être fort honnête homme et de jouer gro^ jeu.
Le désir de gagner, qui nuit et préoccupe,
Est un dangereux aiguillon.
Souvent quoique l'esprit, quoique le cœur soit bon,
On commence par être dupe,
On finit par être fripon.
(M""DeshouIièrcs.)
Gela est médiocrement poétique, mais très-sensé.
d L'unique pensée des gens de Bourse se résume en trois ots : Gagneb, au jeu, de l'argent! Tous, ou la plupart ont is revenus, un commerce, une industrie, un état, des oyens d'existence enfin. Que demandent-ils à l'agiotage ors? Des profits sans travail^ sans capital , sans esprit entreprise, sans génie. La Bourse a deux oscillations, la lusse et la baisse^ comme la roulette a deux couleurs : vendre i hausse, acheter en baisse, parier sur la ronge ou la noire^ est tout un.
« Le hasard est le grand artisan des succès et des revers.
a Quand on nous citerait les bénéfices superbes encaissés ir les heureux à une partie jouée le plus loyalement du lOnde, nous demanderions : quel est cet élément, le hasard? 9tr-ce une puissance économique, un principe créateur de ileurs utiles et échangeables ( 1 ) ?
« Le jeu amène gain ou i)erte : le gros jeu, l'agiotage, )ulence ou misère. Le second cas est le plus commun. Voilà DUC chaque jour de nombreuses existences brisées, des liomles, souvent intelligents et actifs, réduits à une (léplorabh; laction, végétant dans le marasme, (juandle désespoir ne les lëne pas au suicide ("2). Les gagnants dissipent follement ce a'ils ont recueilli sans travail. La galerie, plus attentive au rayant succès des favorisés du hasard (ju'à la disparition irtive de ses victimes, admire, envie et se passionne pour 3S moyens faciles d'arriver à la fortune. »
Autant d'atteintes à la paix publique, à la tranquillité des xurs, au tmvail, à l'honneur du travail, à la production géêrale! Comment en serait-il autrement? La saine économie efforce de régulariser le mouvement ascensionnel des formes, et le jeu vit des déplacements soudains ! La saine écoomie, par la mutualité, par rétablissement de cours moyens,
(1) ProudhOD, Manuel du Spéculntcur, ch. vu.
(2) Que dire des fainilleà de ces si)éculatcur^'. passant brusquement une existence fastueuse à la pire des misères? Que peuvent devenir turs fils et leur8 filles?
amortit autant que possible les coups du hasard, et le jeu n'est qu'un appel incessant aux coups du hasard I
Même dans les conditions de la probité la plus scrupuleuse, le jeu, dès qu'il dépasse les bornes d'un honnête délassement, est, dans une société, un élément malsain, délétère, dangereux pour la moralité individuelle, fatal à la prospérité publique. Parlerai-je du jeu où F on triche? S'il n'est pas impossible, il est au moins fort difficile à un agioteur de ne pas tricher au jeu dont la Bourse est le temple.
Le public de la Bourse se divise en deux catégories : Tune, de beaucoup la plus nombreuse, est celle des exploités; l'autre celle des exploiteurs,
« Les premiers, masse moutonnière, vile 7Htiltitude..,^ffiïS placés à tous les degrés de l'échelle sociale, ne connaissent de la Bourse et de ses ficelles qu'une chose : tefiter la cliance! Franchement ils s'imaginent que les choses se passent à la Bourse comme à la loterie, que tout dépend du hasard ou d'un calcul de probabiUtés.... Sans la moindre expérience des afl*aires, complètement étranger aux combinaisons par lesquelles les privilégiés du temple do Plutus préviennent ou par rent les catastrophes, le joueur que son imbécillité ou la médiocrité de son enjeu a marqué pour le repas du dieu, joue jusqu'à l'extrême déconfiture, qui ne se fait jamais attendre (1).»
Voilà le polirait de Fexploitéy d'après nature. Mais les gagnants n'acceptent pas sans conteste l'épithète d! exploiteurs. Si des niais se ruinent, disent-ils, qu'ils n'en accusent que leur niaiserie ! nous ne les avons pas contraints à jouer. — Non, messieurs; mais ne les avez-vous pas ti'ompés? Avec quels éléments, neuf fois sur dix au moins, faites-vous aujourd'hui la hausse, demain la baisse? Avec quelles amorces attirez- vous les capitaux des imprudents pour les dévorer? Avec des mensonges. Et tout gain obtenu à l'aide du mensonge constitue une escroquerie.
(1) Manuel du Spéculateur, cli. vu.
Tantôt un joueur seul ment, tantôt il se fait une association de menteurs, plus souvent encore tant de gens contribuent à falsifier la vérité, que personne ne se croit responsable du dommage qui en résulte.
« C'est avec un peu d'abus d'influence de la part des propriétaires fonciers, un peu de favoritisme de la part des membres du Parlement, un peu d'intrigue de la part des gens de loi, un peu de collusion de la paît des entrepreneurs et ingénieurs, un peu d'âpreté au gain de la part des directeurs, un peu d'atténuation des dépenses probables et d'exagération des bénéfices en expectative ([uc les actionnaires sont trompés d'une manière indigne (1). »
L'audace titanique des prospectus, la complicité secrètement soldée des journaux, les groupements fantasmagoriques de chiffres, les dividendes factices, les fausses rumeurs habilement répandues, les renseignements confidentiels, la location -de majestueuses signatures, les mille ressources de gens dont la vie s'écoule à spéculer per fas et nef as élèvent sous les yeux des peuples indignés ces fortunes scandaleuses, formées subitement comme un orage, et grossies par les larmes d'une multitude de majhpureux.
Voici comment s'exprime, sur la nature et l'étendue du mal, l'auteur du Spmtualmne en Économie politique^ ouvrage cou-* ronné par l'Académie :
« L'échange s'opère avec une activité et dans des conditions particulières sur les marchés et à la Bourse : le marché ou la halle, centre naturel et légal d'un commerce réel et utile; la Bourse, que les passions publiques ont arrachée à son rôle légitinïe pour en faire une maison de jeu, la Bourse, Fnn des éléments de dissolution les plus actifs qui aient jamais travaille à la ruine de nos sociétés modernes,.,,
« I^ Bourse est comme toutes les grandes institutions qui fonctionnent à contre-sens ; elle a un but élevé et avouable
(1) Rt^uc Britannique, février 185G,
(le placement effectif et durable de valeurs réelles) ; dans la pratique, elle a])outit à détruire tout ce qu'elle aurait pour mission de régulariser.
« Ventes à primas, à découvert, reports, réalisations : noms divers cjui déguisent une commune opération, un résultat unique, Télévation de l'intérêt de l'argent, sans aucune espèce de proportion avec les prescriptions de la loi, avec la rémunération légitime de l'activité dépensée.
(( Le principe de la rémunération du travail autorise seul le bénéfice; voilà pourquoi la production engendre le salaire; la vente de la marchandise créée est le type et le régulateur de toute valeur et de tout profit.
a L'échange est aussi un travail, mais à la condition que l'échange sera un service rendu au consommateur... Consacrer son intelligence, ses calculs, les raisonnements de sa politique et la prévoyance de son génie à vendre ou i\ acheter à propos, à engager ses fonds ou à les retirer à temps, et justifier le gain désordonné d'une partie hem^euse pai- le prétendu travail dont on s'est acquitté, n'est-ce pas réhabiliter dans l'ordre financier le mécanisme des ateliers nationaux, où chaque ouvrier, au dire d'un spirituel économiste, se donuiût consciencieusement pour tache de transporter chaque matin à droite un certain nombre de cailloux que le soir il reconduisait à gauche avec la même fidélité? Les Bourses sont les ateliers nationaux de la finance.
a Mais comme la science, sans l'esprit qui la vivifie, égare la curiosité qu elle irrite, de même la passion d'un gain immérité démoralise le travail, et les opérations de bourse ont un double effet, l'un économique sur les valeurs, l'autre* moral sur la civilisation.
« Le résultat économicpe des transactions de bourse est de substituer une valeur mobile et fictive aux faits industriels; la conséquence pratique de cette exagération du jeu, c'est de rendre la Boui^se entièrement inapte aux fonctions pour lesquelles elle avait été créée ; elle est tout, excepté un marché sérieux
de valeurs réelles ; je n'oserais pas dire que tout le monde y joue le rôle de fripon; mais ce que je sais bien, c'est que les parfaits honnêtes gens y sont infailliblement des dupes en théorie et des victimes en pratique.
« Le second effet de ce vaste système d'échanges fictifs porte sur la moralité publique ; celui-là, nous le signalonsà Tattention des hommes d'État : c'est la glorification coiiiayieuse du /ravail improductif,,. Travailler! lorsqu'il suffit de venir à la Bourse et de faire mouvoir ses fonds; économiser ses revenus, quand il suffit d'un signe de tête pour les augmenter ; s'en tenir aux garanties de l'hypothèque et aux prescriptions de la loi, quand les primes et les reports éludent si commodément les arrêts contre l'usure, et que, pour être riche, il suffit de le vouloir ! . . .
a Voilà la pente de la société ; nous allons vite et nous irons loin. Cette débauche financière de notre civilisation me fait peur (1),»
Écoutons maintenant un vigoureux pamphlétaire :
« Au spectacle inouï des fortunes boursières la foule se démoralise.
« Où est l'honnête? où est le juste? où est la dignité du travail? Où sont les fortunes patientes conquises par le labeur? A quoi bon retourner la glèbe ingrate et semer des moissons qu'un ciel inclément se refusera peut-êtie à mûrir? Pourquoi nous enfermer dans cet atelier sombre? Pourquoi nous courber sur ce registre ? Pourquoi l'assiduité, les veilles, la fatigue, les tâtonnements, l'incertitude?
H A la Bourse, on s'enrichit en un jour : vive la Bourse ! »
On se ruine aussi en un jour, mais « le désespoir n'écjate qu'au sein de la famille et l'on rentre chez soi pour se brûler la cervelle. »
« Encore, s'ils usaient noblement de ces fortunes mal acquises! Msûs ils ne les rendent ni aux. lettres, ni aux beaux-
(1) Du SpiriluaUsme^ etc. Part II, ch. ul
ails, ni à Tindustrie probe, ni à Taumône. S'ils lâchent quelque chose du butin, ils le donnent aux passions, à la débauche, à Tignominie. Vous les voyez sacrifier à (lomus; ils entretiennent Mcssîilinc...
« 11 joue aussi, le i)euple, il joue, — en attendant que l'heure soit venue de prendre (1). »
«L'agiotage, écrivait d'Aguesseau à l'époque des triomphes de Lavv, travaille sur l'imagination des hommes en abusant de leur légèreté ou de leur crédulité ; il sait leur inspirer, par artifice et aux dépens de la vérité, ou une défiance injaste, s'il veut acheter, ou une confiance aveugle, s'il veut vendre. Le principe de son gain n^esf donc que C illusion qu il fait aux autres, et plus le gain qu'il fonde sur une telle chimère est rccly plus il est injuste.
<i dette industrie prend la place de la probité et de la bonne foi, qui étaient l'honneur et Toniement, l'appui et le soutien du véritable commerce.... Pour bien juger d'une action morale, il ne suffit pas de la considérer en elle-même, il faut l'envisager dans toutes les suites qui en sont moralement inséparables. Ce qui ne peut être (jue pernicieux dans ses conséciuences ne saurait être innocent dans son principe, parce que le devoir de l'homme juste consiste non-seulement à éviter ce qui est mauvais et injuste, mais encore à ne pas faire ce qui est nuisible aux autres dans ses eflets. 11 pèche contre la justice quand il entre dans un engagement qui est au moins une source inévitable d'abus, de désordres, de préjudices pour le général et pour le particulier, et tout gain (|u'on ne fait qu'en violant ainsi le premier principe de la société humaine ne saurait jamais être légitime.
tt C'est un bien qui doit êtrei^endu au public en la personne des pauvres. »
Voleur directement ou par complicité, tel est l'agioteur aux yeux d u grand jurisconsulte. On comprend , comme le remarque
(I) E. de Mirecourt, la Bourse.
H. de Mirecourt, dans sa verte brochure, la Bourse^ ses afms fi ses mystères, pourquoi les agioteurs de nos jours trouvent jae d'Aguesseau n'entend rien aux questions de crédit.
A cette peste de la spéculation boursière, il faut un remède. Ml est-il? Nous ne pouvons l'attendre que de la loi ou des Bceurs. La loi ne semble pas absolument impuissante; toutefois, son action sera nécessairement fort restreinte. Elle ne [)eut frapper que l'évidente injustice; et le joueur malhonnête sxcellc à manœuvrer sur la frontière du (!lode pénal sans la ihmchir. Ce sont les mœurs qu'il importe de guérir. 11 faut jae le jeu, ce grand insulteur du travail, soit noté d'infamie. [1 faut que le contact de l'agioteur soit plus soigneusement Svité que celui du bourreau. Le bourreau est nécessaire, et ['agioteur, plus bas de cœur, ne l'est pas. Le bourreau rend service à la société, le joueur l'empoisonne. 11 faut que, si les sxploiteurs se montrent toujours prêts à exercer leur briganclage, la masse populaire ne se prête plus à leurs opérations. [1 faut que la soif de la fortune diminue, que la considération due au gain loyal et délicat se ranime, que l'on recommence à nommer familles honorables celles-là seulement qui peuvent Bxposer à tous les yeux, sans rougir, les origines de leur fortune tout entière. Assurément, la modération dans les désirs, le sentiment de justice que la foi catholique inspire, ne seront pas »ns utilité en pareille occurrence. Jéhovah et le veau d'or, ïésus-ChristetMammon, aujourd'hui comme autrefois, comme toujours, se disputent les âmes, et la neutralité est impossible.
Du joueur passons au voleur.
Le VOL, — sous c(î nom, il faut entendre toute préhension illégitime du bien d*autnii, secrète ou à main armée, directe DU indirecte, — n'est pas seulement la violation du droit de nos semblables, mais aussi un élément perturbateur du développement économique. Le producteur cjui donne se réserve habituellement le capital suffisant pour continuer à produire ; le producteur qui échange reçoit une valeur pour lui supé-
rieure en utilité à celle dont il se dessaisit; de part et d'antre, nulle secousse, nul arrêt dans le mouvement industriel. Hais, bravant la loi qui a fait de la faim Taiguillon du travail, décidé à consommer sans avoir produit, le voleur se jette sur tout objet à sa portée, l'enlève à sa destination naturelle, et souvent l'altère et le détruit. Un bijou artistement ciselé redevient entre ses mains un simple lingot ; une machine n'est plus qu'un vil amas de tronçons de fer et de cuivre. D'autres fois, le vol s'exerce dans la production elle-mêtne ; grâce à une sophistication criminelle, d'énormes quantités d'étoiïes, de boissons, d'aliments, impropres à l'usage qu'on en devait attendre, dangereux pour Lisante publique, élément si essentiel du bien-être et du travail, encombrent les marchés. La sécurité disparait. Pour combattre le fléau, des mesures coûteuses deviennent nécessaires. Sur le travail et sur les travailleurs police , tribunaux, prisons, clôtures et serrures lèvent une dîme toujours croissante ; aux dommages réels causés par le vol, se joint le dommage non moins réel qui naît des dispendieuses précautions auxquelles il faut recourir pour s'en préserver.
Les ennemis du droit de propriété aiment à faire remarquer que le vol a été, de tout temps, pratiqué sur notre globe et qu'en maint lieu, le brigandage ne fut pas sans honneur. L'observation est juste, mais que prouve-t-eDe ? l'étendue •des ravages de la cupidité. Le vol enrichit plus facilement et plus rapidement que le travail, surtQut quand le wleur esta la fois fort et habile. Mais une civilisation développée a-t-elle jamais admis le vol ? En 1848 et 1849, au milieu de l'effervescence populaire,, la main des ouvriers parisiens gravait sur les murailles cette énergique profession de foi économique : Les voleurs seront fusillés,
La doctrine catholique a toujours condamné le vol. Elle a toujours commenté avec une précision scrupuleuse le précepte àca Décalogiœ^ confirmé par l'Évangile : « Vous ne volerez fioinL » Non-seulement elle ferme, avec saint Paul, le ciel à
tout voleur impénitent, mais elle exige, pr)ur pardonner au nom de Dieu, la répai-ation de tout tort causé, sans excusa suffisante, à la fortune d' autrui. Vainement on allègue ces prétextes dont le inonde se contente si fréquemment : «La personne volée ne s'apercevra même pas de la perte qu'elle a subie ; — j'ai payé comme bonne la marchandise que je fais payer comme telle ;
— je ne fais qu'imiter ce ([ue chacun fait autour de moi ;
— le bien que j'ai dérol)é ne m'a point pi-ofité; — si je n'avais pris ma part dans cette rapine, d'autres l'auraient prise à ma place, ete. , etc. : » le prêtre catholique répond avec saint Augustin : « Sans restitution^ point à! absolution (1). »
Ainsi, à la police, aux tribunaux, aux prisons, la doctrine catholique substitue la perepective du jugement de Dieu, ressort moins coûteux et d'une action bien autrement étendue. Elle constitue Dieu même surveillant effectif et sans cesse présent des démarches du chrétien ; elle pose la main redoutable dfl Tout-Puissant sur la propriété, petite ou grande, pour la protéger , et par la protection dont elle couvre la propriété, elle met le pmpriétaire en mesure de ci éer le ca[)ilal qui grossira sa propriété. (lonvaincu<iu il ne peut dérober une somme tant soit peu considérable, en elle-même ou par la continuité des larcins, sans commettre un péché mortel, le fidèle se voit dans l'alternative redoutable de respecter constamment la propriété de ses semblables ou de se damner. Qu'on lise les volumineux traités De Justitià et de Contractihus dans un théo- » logien catholique quelconque, on verra avec quelle énergie et quelle sagacité ils iwursuivent le vol sous toutes ses formes; on verra en même temps pourquoi tous les adversaires de la propriété, comme tous les adversaires de la chasteté, haïssent si furieusement l'Église cathohque. Le jeu étant proscrit et le vol étant maudit, quiconque «ispire à l'aisance se voit obligé à travailler, puis à épargner, puis à employer son épargne, c'està-dire à créer des capitaux et à les faire fructifier. Le chrétien
(I) iY«/« remiUitur peccatum, nisi restUualur ahlainm.
lui aussi peut 5/ enrichir, mais par un moyca unique, par celui qui contribue au bien commun, par celui que recommande l'intérêt économique général, — en capitalisant.
Nulle part et en aucun temps la doctrine catholique n'araicontré ime soumission univereello. Elle est la loi parfaite, et dans toute agglomération d'hommes, les imparfaits sont en majorité. On peut néanmoins aflirmer que, devant la rapine déiiiéc par le paganisme, la (Catholicisme a prouvé magnifiquement sa puissance. Dans les régions où la pratique du Catholicisme est générale, le vol est inconnu. Les familles patriarcales de ces contrées portent plutôt le sentiment de la probité jusqu'à une sorte d'exagération. Un enfant quia dérobé quelques fruits ou une pièce de monnaie s'imagine avoir commis un grand crime; il ose à peine en faire l'aveu au tribunal de la pénitence, tant il se croit déshonoré ! Là, tout peut demeurer à la garde de Dieu ; ce que Dieu garde est bieo gardé. A mesure que l'esprit catholique s'affaiblit, l'esprîf de ])robité baisse. Les âmes, fascinées par l'éclat de la fortune, se familiarisent insensiblement avec la pensée d'y parvenir par les voies les plus rapides; sous des formes bmtales ou ingénieuses, les attentats à la propriété croissent avec une rapidité effrayante. L'esprit catholique est bien altéré dans notre France, il y subsiste encore, pourtant ; il y élève les sentiroejits de ceux-là mômes qui négligent la pratique : aussi le reSpect à la propriété y est-il plus répandu que chez nos voisins d'Outre-Manche ! •
On sait si bien de quelle protection efficace le Catholi* cisme couvre la propriété qu'au premier souffle de la tempête conmiuniste, on court se réfugier sous son égide. Hélas! ce n'est pas le (Catholicisme hivoquéau moment du danger, c'est le Catholicisme pratiqué, le (latliolicisme inculqué aux générations naissantes par l'éducation et par l'exemple, qui détruira le chancre du vol et donnera au capital la sécurité qu'il réclame, pour se déployer et répandre dans toutes les veines du corps social sa sève fécondante.
« Si nos sociétés veulent rester en possession des bienfaits du Christianisme^ dit très-bien M. Périn, il faut qu'elles sachent $e soumettre à son joug et porter son fardeau. » C'est là une Yérité évidente pour tout homme qui réfléchit ; mais nos contemporains n'aiment point à réfléchir aux vérités gênantes. Si la réflexion ne les instruit pas, l'expérience leur apportera de Uen dures leçons. I.a Religion n'est un instrument de bien- ^/»^equelàoù d'abord elle est T autorité divine fidèlement obéie.
Hostile au jeu, juge sévère du vol, le Catholicisme est encore, et c'est par là surtout qu'il concourt à la formation du capital, le vrai père de l'épargne. Non pas sans doute de la sordide avarice, qui, sourde à la voix des légitimes désirs, des vrais besoins, et plus encore aux gémissements des malheureux, entasse sans relâche ce qui devrait ^tre consommé ; mais de l'épargne honnête qui, pour un bien futur, sait sacrifier une jouissance présente.
L'épargne a deux mobiles, l'intérêt et la vertu. Pourvu qu'il s'arrête là où l'avarico commence, l'intérêt ne mérite aucun blâme. Tout homme peiit assurément restreindre ses dépenses pour .se ménager un plus agréable avenir. Ce sentiment de prévoyance favorise l'esprit d'ordre et de conduite ; il aide à surmonter beaucoup de tentations. Toutefois, la vertu est plus puissante encore que l'intérêt. Est-ce que l'amour paternel ne fait pas faire plus d'économies que l'égoïsme? Est-ce ([ue l'bsibitude d'aspirer aux biens immatériels, à Kamitié de Dieu et à l'immense joie du Ciel, ne décide pas plus souvent l'homme à un train de vie simple que le désir d'une plus large aisance au temps de la vieillesse?
Dans une de ses pages les plus incendiaires, Proudhon raiUe l'ouvrier qui, pour mettre à la caisse d'épargne, renonce au bal et au cabaret. « Préfère, lui dit-il, le plaisir dont la jeunesse s'enivre au léger et problématique soulagement que l'épargne procurera, peut-être, au temps où l'on ne sait plus jouir 1 » — Combien de travailleurs goûtent cette morale :
<( Jouissons, coûte que coûte ; si la vieillesse arrive, nous aurons l'iiopital I » Et ils vivent en brutes.
Sans perdie son cai-actère d'utilité personnelle, l'épargne se ))résentc au catholique sous un as[)ect plus élevé. De ses sachlices résultera le bien : le bien de sa famille, le bien des pauvres, le bien général. Ordinairement, le bien général, objet des préoccupations premières de la science, n'est pas celui auquel songe le plus l'individu qui épargne. Mais ces vues d'ensemble ne sont pas strictement nécessaires au commun des hommes. Que chacun fasse quelques heureux autour de soi, dans le rayon de son activité, et la société tout entière trouvera le bonheur !
Or, qui ne sait à quel point le Catholicisme afortifié ces deux tendances de la chai'ité, l'amour de la famille et l'amour des pauvres? Dans les sociétés païennes, le chef de la famille, oisif et fier de son oisiveté, condamne la femme au labem* et s inquiète fort peu de l'avenir de l'enfant. L'Lglise a obligé cet oisif des temps antiques à nourrir de son travail sa lamille entière ; elle a opéré cette jiie:*\eille, non par la contrainte mais parla persuasion, en formant le chrétien à aimer sa compagne comme Dieu a aimé l'humanité, à chérir dans ses enfants les frères de Jésus enfant, à les respecter comme un dépôt confié par le ciel et destiné au ciel !
Si le chrétien est riche, s'il n'a point de famille ou si sa&mille est au-dessus du besoin, la charité lui commande de songer à ses semblables dans l'indigence. Il sait parfaitement qu'en dehors des exceptions réclamées par la misère incapable de travail, faire travailler c'est la meilleure assistance. Ilfefa donc travailler; et pour faire travailler, il capitalisera d'abord, ti*ouvant ainsi dans l'épargne, a\ ec la satisfaction d'améliorer et d'accroître son domaine, la satisfaction plus douce, plus profonde, plus délicate, de faire le bien.
I>a moiçt peut le surprendre; mais qu'importe? son éiKirgne n'aura pas été i)our lui sans profit, car le bien qu'il aura fait et qu'il aura préparé sera récompensé ailleurs; au ciel, le
juçte jage lui donnera, après son trépas, le prix de ses sacriflces.
Rêves I dit l'Économie matérialiste. Ah! ne fût-ce là que des rêves, n'en faudrait-il pas tenir compte, s'ils suscitent <uit de vertus; et favorisent si puissamment le travail et la ôvillsation ? Ne fût-ce là que des rêves, serait-il sage, serait-il généreux de détniire avec ces rêves inofl'ensifs la source de tant d'efforts courageux et de tant de gratuites consolations? Mais non. La destinée de l'homme ne finit pas au tombeau. Le travailleur vertueux, qui, confiant en la divine justice, s'est sacrifié durant de longues aimées, durant une vie entière, pour arracher les siens aux souffrances et aux périls de la misère, n'a pas été un sot sentimental. Ses œuvres le suivent -devant Dieu. Opéra eorum sequuntur il/os. L'humanité le sent, et ne se trompe pas. Seulement, ici comme partout, <Pun sentiment un peu vague, un peu flottant, la foi catholique fût une conviction ferme, énergique, agissante. Et comme la ^direction pratique de la vie naît de ces sortes de convictions, «c'est au sein des populations catholiques que l'épargne enfantera nécessairement le capital honnête avec plus d'abondance et de continuité.
Ailleurs, le capital demeurera stationnaire, ou croîtra par l'iniquité! Les exceptions à cette règle ne seront jamais qu'apparentes. Les grands empires de l'antiquité, après avoir vu d'immenses richesses concentrées dansdes mains prodigues, périrent ruinés : après un éclat éphémère, dû à l'abus des ressources trouvées dans les pays conquis, la population musulmane est redescendue à l'état précaire du malade (l).
Quant aux autres nations répandues sur le globe, depuis l'immense empire du Milieu, décimé par des famines périodiques, en dépit de sa fertilité et de la modicité des besoins de ses habitants, jusqu'aux îles océaniennes où le capital est absolument inconnu, ce serait une dérision que de discuter
(I) c'est ainsi que la voix des politiques, et non celle des théolo- ^608, a nommé TEmpire turc.
leur prospérité financière. Reste le contraste que présentent de nos joins la catholique Espagne et la protestante Angleterre. Sans aborder à fo.nd la question de Tinfluence économique des diverses religions, qui trouvera sa plac« plus loin, je ferai quelques courtes observations. Les racés méridionales sont généralement moins laborieuses que les races du nord. Le repos est pour colles-ci une jouissance supérieure aux satisfactions qu un labeur achamé procure à celles-là. Il faudrait donc comparer deux peuples vivant à peu près sous la mr^me latitude. De plus, la décadence financière de TEspagne (moindre qu'on ne le suppose, car ce pays possède d'immenses ressources non encore utilisées, des produits qui n'attendent que des débouchés pour être plus sérieusement exploités) a son point de départ dans un fait spécial, Taccumulatîon trop rapide du numéiaire de l'Amérique, et coïncide d'ailleurs avec la diminution de l'esprit catholique. L'Angleterre est fort riche, c'est chose certaine ; mais à quel prix? Que consomment ses populations manufacturières? Que consomment les laboureurs irlandais ? Que consomment ces millions d'Hindous dont elle confisque les cotons et dont elle porte aux Chinois les pavots meurtriers? Qu'est-ce que le commerce de l'opium? Qu'est-ce que le comnîcrce de la plupart des fact<h reries anglaises sur tous les points du globe? Oui, l'Angleterre possède d'immenses capitaux ; mais, comme il est an ciel une justice inévitable, personne ne peut lui envier sa honteuse opulence. 11 suffît aux nations catholiques de garderie premier rang parmi les peuples honnêtement enrichis, et ce rang ne leur peut être sérieusement contesté.
La foi, la foi nourrie par la pratique, la foi alimentée par la prière et par les sacrements, amortit le désir des jouissances, fait aimer davantage le prochain, escompte, pour emprunter à l'Economique une de ses expressions, les compensations de la vie future, et produit, même aux degrés les plus bas, (et aussi les plus nombreux) de l'échelle de la richasse, l'épargne, source légitime du capital. Mère du capital, elle enfante par
la prospérité publijue légitime, seule désirable, seule rable, seule capable de faire descendre graduellement le m-être vei-s les faibles, les petits, les déshé;ités! Je le dirai hardiment, et la cause de TÉglise n'y sera pas mpromise. C'est elle, cette épouse du Dieu pauvre de ïthléem, qui, par son exemple, révèle à Tliumanité le secret ! s'enrichir. Jusqu à TÉglise, point de fortune stable. Jusquà e, point de fortune publique, mais d'illustres personnages, illustres brigands enrichis par la rapiiic ollicielle, très-lucrare; souvent encore par Tusure, non moins lucrative. Beaunp de faste, point d'épargne. Où sont les travaux d'utilité mmunc ou môme particulière exécutés par ces proconsuls [graissés de la substance des provinces qu'ils avaient moins Kuvemées que dévastées? Que lit Verres des millions volés à
Sicile? Que fit Cicéron lui-même d'une fortune qui, bien radement constituée, lui permettait de perdre, dans les guerres ?iles. vingt millions de sesterces sans en être trop incomodé et sans songer à vendre mie seule de ses dix-huit sompleuses villas? Le luxe absorbait tout. Pour les pauvres, rien; îla est clair. Pour le public, rien encore. Je me trompe : au iblic on offre des plaisirs, satisfaction d'amour-propre pour }rganisateur de ces plaisirs. In Romain enrichi appelle le mple à voir couler à grands (lots le sang des gladiateui's. 11 itit des thermes, des théàties; le peuple applaudit, et le emi-dieu se rengorge. Des travaux utiles, des défrichements, B8L voies de communication, des ateUers, des écoles pour le euple, des hôpitaux, on n'y songe pas!
A l'Église était réservée l'inauguration du progrès en tout >ns; du progrès moral (jui est sa fin essentielle et ensuite u progrès économique qu'elle a enfanté, en démontrant iix générations modernes la puissance de l'épargne.
Elle naquit pauvre, comme était né le genre humain, )mme naît encore l'immense majorité des hommes. Des tralux gigantesques devaient être réalisés par elle, travaux ordre spirituel dans leur essence, mais impliquant, —
on l'oublie trop, — Teraploi de moyens matériels. La propagation (le la foi est œuvre spirituelle, mais le transport des apôtres à deux mille lieues de leur pays natal, leur entretien et l'entretien du culte se payent; la prière est œuvre spirituelle, mais les maisons de prière coûtent; la science, chère à l'Église, est spirituelle, mais les livres s'achètent; la compassion pour les pauvres est spirituelle, mais l'aumône d(Ht être visible et tangible. Pour accomplir sa mission céleste ntr la terre ^ l'Église sentit que des ressources temporelles étaient nécessaires. Les biens (|ue ses enfants déposèrent à ses pieds» elle les accepta avec reconnaissance; mais, travaillant pour les siècles, elle se garda de les consommer précipitamment, die songea à l'avenir, elle épargna ! Elle songea aux nécessités futures d'une société toujours grandissante; elle se mit en peine de multiplier, par le travail, les fruits de son épargne; elle développa sa richesse. Centres de la propriété ecclésiastique, les églises, les monastères s'appliquèrent à multiplier les produits du sol ; une fois ces produits multipliés, il fallut ouvrir des débouchés; après la production, l'échange reçut l'impulsion du progrès. Dès lors il suffisait à la société laïque de regarder l'Eglise, pour savoir à quelles conditions se forme la richesse. Le Catholicisme peut donc, à bon droit, revendiquer la gloire d'avoir posé les premiers fondements de cette science économique que l'égoïsme peut détourner de sa fin, mais qui, par elle-même, est digne de Dieu, comme toutes ses sœui's, puisque sa loi et sa iin sont de donner à rhumanitè des armes contre la misère et de faire descendre jusqu'aux plus humbles travailleui-s le bien-être d'une honnête médiocrité. Fort éloquemment l'humaine sagesse prêche la modération dans les désirs; que produit cette éloquence? Plus persuasives sont les leçons de l'Évangile. Voulez- vous voir le mouvement ascensionnel du capital se ralentir? Otez la foi au peuple. Voulez-vous ramener, avec l'épargne, l'abondance du capital et la prospérité publique ? Favorisez le développement de l'esprit chrétien. Économistes, tout est là.