FECONDATION DU CAPITAL
Le capital est un produit réservé, comme une semence prêteuse, pour donner des produits supérieurs, soit en valeur intrinsèque, soit en quantité. Mais le capital n'a pas d'activité propre ; comme la semence, il réclame une culture. Il commence à être un principe de production [capiit) au moment où le travail vient le féconder, au moment où il s'engage (1).
Uhomme le plus naturellement appelé à faire fructifier un capital est sans aucun doute celui (lui Ta* créé ; après lui, ses enfants, étroitement unis avec leur père dans l'unité de la famille; après le créateur du capital et les siens, quiconque ayant reçu ce capital par donation entre vifs ou testamentaire se trouve, en qualité de propriétaire, substitué au créateur originel. Là se rencontrent les meilleures conditions de moralité pour le possesseur du capital, que le travail soustrait aux tentations de l'oisiveté, et les meilleures conditions de fécondite pour le capital, manié par les mains expérimentées qui ont su le former, tout au moins par celles des personnes à qui il importe le plus de le conserver et de l'utiliser.
La tendance à travailler pour constituer un gros capital et renoncer ensuite aux fatigues d'une exploitation personnelle, tendance si habituelle à la mollesse contemporaine, .est sinon foncièrement perverse au moin? peu conforme à l'ordre économique. Généralisée, elle deviendrait un véritable fléau.
Pas d'exagération néanmoins. Blâmerons-nous le capitaliste
(1) En matière commerciale, on distingue le capital de roulement^ et le empltal engagé. Le capital de roulement est celui que Pon a en nain pour faire face aux dépenses courantes, en attendant les payements; il est évident que ce capital est lui-même engagé d*une certaine façon, puisqu'il sert à maintenir la maison en état de fonctionnement régulier. C'est i*liuile de la machine commerciale.
qui, voulant consacrer sa vie aux labeurs de rintellîgence,aiix rechf.Tclies de la science, à des fonctions publiques fort honorables, fort utiles, maïs peu lucratives, se fait suppléer par autrui dans la gestion de ses capitaux? Loin d'encourir aucun blâme, cet homme de cœur mérite tous nos éloges. Le travail est sans doute la loi du genre humain ; mais le tra\'ail matériel ne doit pas occuper tous les hommes, et c'est surtout par les riches, par les gros capitalistes que le travail inteUa> tuel, devenu plus facilement abordable, doit être plus ardemment embrassé.
Que doit donc faire le possesseur du capital, dans le cas où il ne peut ou ne veut l'exploiter lui-même? L'enfouir, Fimmobiliser, ce serait diminuer la richesse générale et sa richesse personnelle de tout le fruit que cette semence peut donner; perdre de gaieté de cœur, et sans profit pour qui que ce soit, les bénéfices que l'usage du capital aurait procurés.
Voici le moment de recourir, pour la mise en œuvre de ce capital, à la main, à Tintclligence, au travail d' autrui, moyennant uniî rétribution jugée égale au rôle joué par ce travail d'autrui dans la formation du produit nouveau : combinaison bien simple, puisqu'elle s'opère entre éléments identiques dans leur substance. Qu'est-ce, en effet, que le capital? Du travail accumulé. Quand un capitaliste met entre les mains d'un industriel un outillage d'une valeur de cinquante mille francs, ce capital représente précisément le travail successif de tous les ouvriers qui ont créé cet ensemble de machines, labeur pour le(|uel ils se sont partagé une compensation pécuniaire égale à cinquante mille francs. L'industriel se met à l'œuvre à son tour ; il fabrique des étoffes, des aliments, des armes. (iCS produits sont le résultat de tout le travail opéré, depuis l'extraction du fer et du bois qui entrent dans les machines jusqu'à la confection parfaite des marchandises. Le représentant des travaux exécutés jusqu'au jeu delà machine sur la matière première, c'est le capital. Prenons un exemple élémentaire. Un sauvage a passé un jour à préparer un appât
pour le poisson, un autre sauvage passe un jour à pêcher avec cet appât dix poissons. Le second doit au premier la part due au capital, ou à l'appât, part qui, dans notre hypothèse, est viûblement la moitié du butin.
n n*est pas inutile de bien faire saisir à la classe laborieuse, par. ces exemples familiers, l'identité essentielle du capital et du travail ; il importe souverainement d'expliquer à tous, « que le travail ci le capital ont la n vnieonyineetles mêmes droits; que le capitaliste d'aujourd'hui est le travailler iPhier; que le travailleur d'avjourdhui peut être le capitaliste de denutùi (1) ; » qu'enlin la propriété formée et la propriété en voie de formation ne doivent jamais guerroyer l'une contre Tautre, mais s'unir et s'entr aider comme deux sœurs.
Cela dit, considérons sous combien de formes le capital tf un homme peut se combiner avec le travail d'un autre homme. n s'en présente trois : 1° Le capitaliste exploite lui-même ses capitaux^ mais en même temps il joint à son travail personnel le travail d^autruL Types: le patron assisté par l'ouvrier; le propriétaire rural aidé par le valet de ferme ; le marchand environné de ses commis. — 2" Le capitaliste associe ses fonds au travail d'autnd^ avec partage des chances de gain ou de perte. Types : le métayage, le cheptel. — 3° Le capitaliste cède pour un temps déterminé l'usage de son bien, tnoyennant une redevance fixe. Types: le louage des terres, des maisons, le prêt d'argent à intérêt.
Le caractère commun de ces trois modes de combinaison enti'ele capital et le travail, c'est qu'elles n'établissent entre les membres d'une société d'autre lien que celui que nécessitent les «aifau'es. Est-ce un bien? Est-ce un mal? Au ])oint de vue de la liberté individuelle, c'est un bien. J'exposerai plus loin les avantages de l'associationouvrière, mais l'association n*est bonne qu'à la condition d'avoir éfé spontanément contractée p:u* des hommes qui s'entendent. Elle ne peut être
(i) Jules Simon. Le Travail j préface.
la forme unique et nécessaire du mouvement économique. L'associé, comme nous le verrons, dépend de l'assodation plus étroitement encore que le salarié du patron ; universellement obligatoire, cette dépendance serait la restauratioD, dans le monde du travail, de l'alTreuse constitution de Sparte, si sottement louée par de naïfs Renaissants, l'esclavage unîvei-sel.
Que valent ces trois combinaisons fondamentales du capital €tdu travail? Certains agitateurs ont essayé de soulever h fierté des ouvriers contre la première ; ils ont déversé l'odieux sur le salaire. J*ai expliqué, au chapitre de la propriété, b nature du salaire. Partout où plusieurs individus collaborent à des titres divers à la confection d'un produit physiquement ou moralement indivisible, la part de propriété des travailleurs, le dernier possesseur excepté, se résout forcément en salaire. Le salaire a donc la même noblesse que toute autre propriété. Cinq francs touchés par un ouvrier à la fin de sa journée valent cinq francs gagnés par un marchand à son comptoir. Si quelque chose pouvait être humiliant, ce ne aérait point le salaire, mais le genre de travail que représente le salaire. Le travail du gendarme est très-honorable, celui de l'espion très-vil; voilà des différences qui se conçoivent; quant à être salarié, nulle humiliation en cela. Être salaiûé, c'est accepter, à l'avantage de tous, les conditions nécessaires de la division du travail, dans une civilisation avancée. Le salarié est, en droit, pleinement libre vis-à-vis du patron. Si, en fait, sa liberté est gênée, elle l'est par des circonstances étrangères au contrat par lequel il s'engage à exécuter, moyennant telle somme, tel travail à la pièce ou à la journée.
Faut-il faire une réserve touchant le service personnel ou la domesticité, ce cauchemar de l'orgueil égalitaire? Non. Le serviteur est un ouvrier comme un autre. Mis, par la nature de son travail, en contact plus intime avec le capitaliste qui le paye, il doit, s'il souhaite s'honorer par le parftiit accomplissement de ses devoirs, pratiquer des vertus auxquelles l'ouvrier
rdnudre n'est pas astreint. Dans le contrat qui l'engage, les ecapations de chaque jour et de chaque heure ne sont pas Dssi nettement déterminées; il est convenu que le maître dra, sous ce rapport, plus de latitude que le chef d'atelier. Sértûnes conditions fort secondaires de costume, de mainien, d'étiquette, consacrées par l'usage et humiliantes seulement pour ceux qui rougissent sans raison de paraître ce [u'îls sont, conditions généralement exigées de nos jours par es administrations de leurs subordonnés, ne changent rien au ond des choses. Entre la domesticité et l'esclavage ou même e servage, il existe un abîme; la pei-spnne du serf était ittachée au sol, il pouvait être contraint par son seigneur à et travail; le domestique est maître de sa personne^ et débat 'ibrement comme l'ouvrier, comme l'entrepreneur, comme 'artiste, les conditions de son travail. La domesticité est donc conforme au droit naturel, et les avantages qu'elle procure mi aux millions de prolétah^es qui y trouvent un moyeu 'acilement accessible de vivre et même de s'acheminer, par 'épargne, vers la propriété, soit aux personnes exemptées )ar elle de soins pénibles ou impossibles, font présumer que !Ctte forme du travail n'est pas près de finir.
C'est donc sans étonnement que le Catholicisme voit des salariés, des serviteurs. Au souvenir de l'Homme-Dieu ceint f un linge et lavant les pieds de ses apôtres, du charpentier loseph, de ces serviteurs esclaves qui, devant les tribunaux païens, moururent héroïquement pour la Vérité avec leurs maîtres, de Zitela servante, couronnée de l'auréole des saints, 3e tant de fleurs du ciel écloses dans les conditions dépendantes et humbles, l'Église s'attendrit et se plaît à combler de ses plus maternelles tendresses ceux qui travaillent sous l'autorité d* autrui; elle ne s'irrite point d'un fait nécessaire. Ses théologiens supposent unanimement l'existence corrélative de situations supérieures et de situations inférieures, ians l'ordre du travail, comme dans tous les ordres. Ils exposent les dévoilas des unes et des autres : justice et charité con-
foriuunieut à ce qu exige chacune cV elles. Une seule chose est nécessaire, c'est que la personne de Touvrier, du serviteur, soit libre, que Thornuie engage ses bras à qui il veut, là où il veut et pour le temps qu il veut; en un mot, que la part (|u il prend à la fructification du capital d' autrui ne soit pas Tœuvre de la contrainte, mais celle de la liberté. Nous en sommes là en Europe, môme en Russie, où jusqu'à ces derniers temps un serf, airivé par son industrie à une situation importante, pouvait, s'il plaisait à son seigneur, devenir simple laquais. 11 est de mode d'attribuer ce progrès, cette justice à la llOvolution, aux principes de 89. En réalité, la Révolution a cueilli le fruit qui avait lentement mûri au soleil de l'Evangile, et l'émancipation complète du travailleur est la conséquente d'enseignements descendus des lèvres de Jésus- Christ.
Quoi qu'il en soit de l'origine de la liberté individuelle, le fait existe, et il réalise le mot de l'apotre saint Paul, disant aux esclaves de non temps : « La vocation chrétienne vous a trouvés (Ions la servitude; n^en soyez pas trop abattus. Si pourtant vous rencontrez la possibilité de devenir libres^ profitez-en (1). » Si précieuse toutefois que soit la liberté, elle ne satisfiiit pas seule aux besoins multiples du ti'availleur. L'esclave était soigné par le maître comme l'animal domestique au(iuel on l'assimilait; le travailleur libre doit aviser i produire ce qu'il souhaite consommer. Le travail exige Tinstn^ ment du travail, l'instrument du travail ou le capital est entie les mains du patron. De même que le patron a besoin de l'ouvi'ier pour utiliser son capital, de même l'ouvrier a besois du patron pour utiliser ses deux bras (2). La réunion est donc
(1) ICor., VII, 31.
('2) <« On représente souvent le capital comme unmonstre dévorant, comme l'ennemi du travail. On est [)arvenu à jeter une sorte d'antaîjonlsmcMTationnel cntrn deux puissancCvS qui, au fond, sont de môme origine, de même nature, concourent, s'en tr'ai dent et no peuvent se passer l'iine de Tautre.
« Je définis le capital ainsi : des matériaux y des insirumcntset des pro-
forcée; mais, hélas! lesîntérôts sont opposés! Que désire le patron ? Un produit net considérable. Quelle est la condition d'un produit net considérable? La modicité des salaires. A son tour, que veut l'ouvrier? Assez indifférent au produit net, il veut une large rémunération de sa peine, de gms salaires.
Au fond, l'intérêt bien compris des patrons et des ouvriers, comme de la société- prise dans son ensemble, c'est une répartition équitable qui donne à chacun satisfaction légitime. La difficulté pratique, c'est de trouver d'abord, puis de faire agréer de part et diantre cetfe répartition équitable. Le problème de la répartition dos bénéfices, analogue à celui de la fixation du prix de vente, est des plus délicats, ])arce qu'il oblige à comparer des choses incommensurables. Si, selon la pensée de Proudhon, le travail humain, mesuré comme le cheval de vapeur, fixait la valeur relative de tous les produits, le compte serait d'une simplicité ravissante. Un mécanicien a &briqué en dix jours un métier, le coton récolté a demandé dix jours de travail au Yankee qui l'expédie, un enfant, pendant dix jours, manie l'admirable machine; chacun de ces travail-
visions, dont l'usage est (jivtuU, on tant que la nature s^-ulo a concouru à les produire et dont la valeur, fruit, du travail, so fait paycM*.
« Pour exécuter une œuvre utile, il faut des nnUèriaur; pour peu qu^ellc soit compliquée, il faut des insinimcnts; pour peu (prelle soit de longue haleine, il faut dos j,n)risians. Matériaux, instruments. provisions, sont eux-niônies le l'ruit d*un travail antérieur, lequel' n'a pas encore été rémunéré. Lors donc que le travail antérieur et le traYail actuel se combinent pour une fin, pour une œuvre cununune, Jls se rémunèrent l'un par l'autre: il y a échanju^e (!(? travaux, Mtanffe de services, fi conditions débattues. Quelle est celUî des deux parties qui obtiendra les meilleures condiiions? Celle (|ui a le moins besoin de Taulre. Nous roncuntrons ici l'inexorable loi de roflTrc et de la demande...
« l^our que lo travail soit demandé et bien payé, il faut qu'il y ait dans le pays beaucoup de matériaux, d*lnstrumeuts et de provisious, autrement dit beaucoup de capital. 11 suit de h'i que Tintérét fondamental de? ouvriers est que le capital se forme rapidement. » (r»asl!at, Propriété et Spoliation).
leurs recevra une part égale.... Niaiserie ! Tel travail d'un jour l'emporte sur le résultat d'un travail opiniâtre de plusienn mois ! Une page de Racine, écrite d'un trait, vaut plus, artistiquement et financièrement parlant, que cinq actes élaborés par Ml. Ponsard ; une petite toile de Raphaél plus que les œuvra complètes de M. Courbet; une grange solide plus qu'un char teau branlant qui croulera demain. La valeur des produits dépend bien moins de Teffort qu'ils ont coûté que de l'utilité qu'ils présentent par eux-mêmes ; car un travail s'estime uniquement par le résultat qu'il amène. Sans doute, il existe un ininimum du salaire. Quand le salaire ne donne pas au travailleur le strict nécessaire, le patron est injuste ou Ventreprise n'est pas viable ; (j'excepte les temps de crise, qui sont à l'industrie ce que la maladie est au corps humain). 11 existe également un maximum. Si le salaire englobe ou déborde le bénéfice total,' le capitaliste, réduit à zéro ou en perte, cessera de produire. Mais, entre ces points extrêmes, comment déterminer le salaire convenable ? En pratique, cela s'opère par un contrat. Quand ce contrat est conclu entre parties également instruites, également libres, roffre et la demande résolvent le problème. Mais n'oublions pas que souvent le besoin intervient ; besoin de travail, que le capitaliste peut exploiter contre l'ouvrier; besoin de bras, que l'ouvrier peut exploiter contre le patron.
Alliance ou guerre, il faut nécessairement opter.
Trop souvent, les passions poussent à la guerre. Cette guerre industrielle, dans laquelle tantôt le patron aflame ses ouvriers pour les plier au joug, tantôt les ouvriers, en se croisant les bras, mènent le patron à la faillite, le Catholicisme s'eflbrce de la prévenir, en adoucissant l'âpreté des désirs et même la revendication trop raide du droit, par les inspirations de la charité fraternelle. « Prendre en main vos intérêts n'est pas défendu, dit-il à tous, mais avant d'en venir à la guerre, demandez sérieusement à votre conscience, à des amis siu*s et désintéressés^ si vous ne vous exagérez pas
réteodoede votre droit; examinez encore si la lutte n offre pas des conséquences probables plus fâcheuses encore qu une médiocre lésion de votre droit. Faites à autrui ce que vous waudriez qu'on vous fit à vous-mêmes. Ouvriei'S, aimez le patron» votre frère, même coupable de quelque dureté dans le Qommandement, de quelque exagération dans les corvées qu il impose ! Patron, aimez les ouvriers, vos frères, même coupables de quelque négligence ou de quelque pai'esse dans leur travail ! Aimez-vous les uns les autres, comme voti'e Père céleste vous aime, malgi'é vos imperfections tit)p nombreuses. — Réfléchissez! Dans la bataille, les v<iinqueurs eux-mêmes reçoivent de cruelles blessures, et quand T alliance, renouée par la nécessité, n'est plus que la volonté du plus fort imposée au vaincu, l'alliance est bien fragile »
ce A qui profitent les coalitions? dit un éminent publiciste. Que faut-il pour que les ouvriers puissent se mettre en grève, ou, ce qui revient au même, dicter leurs conditions? Faut-il qu'ils soient pauvres, mal payés, injustement pressurés? pas précisément. La grève est un moyen, ou plutôt un privilège résené au petit nombre de ceux qui ont des épargnes à dépenser ou qui, en d'autres termes, gagnent plus que le nécessaire. Cette firme sera d'autant plus puissante entre leui*s mains qu'ils auront fait plus d'économies ; et le jour où ils auront fini de les consommer, quelle que soit la justice de leurs réclamations, ils seront de nouveau à la merci du capital. Quant à ceux qui ont réellement des salaires dérisoires et qui travaillent jour et nuit pour parvenir à peine à nourrir leur famille, il leur est, par cela môme, interdit de se mettre en grève une seule semaine, un seul jour (I). »
Avant d'entrer en guerre avec l'étranger, on doit épuiser tous les moyens de réconciliation amiable ; que sera-ce quand il s'agit de la guerre industrielle, lutte abominable qui transforme les membres d'une même famille en ennemis
(1) Keller, L'Encyclique et les Principes Je i7t9, cli. xvf.
achamt'^s et déchii-e la société par les mains de ses enfants?
Non ! l'Église catholique n'embrasse pas, par un lâche calcd d'intérêt ou d'ambition, le parti des forts contre les faibles. Est-ce que toutes les pages de l'histoire ne nous montrent pas ses papes, ses é\ êques, ses conciles, ses théologiens prenant en main la cause d(»s faibles? à ce point que les ti^rans furieux l'ont cent fois accusée, comme l'avait été son dinn Fondar teur, de fomenter les séditions populaires. Commovet popur hwi. Dans la question des salaires, le Catholicisme a toujours pris on main les intérêts des classes laborieuses. S'il obUge l'ouvrier à un travail consciencieux, il défend sévèrement au patron d'abuser du besoin de l'ouvrier pour lui refuser un juste salaire. *
A ses yeux, spéculer d'une manièie quelconque sur l'ignorance, vSur l'imprudence, sur les passions, et surtout sur la misère d' autrui est un crime que la justice humaine n'atteint pas toujours, mais un crime passible, au tribunal divin, delà danmation éternelle. De telle sorte que tout patron qui abuse de sa situation vis-à-vis de ses ouvriers, sût-il se ménager la réputation du plus parfait honnête homme, est, devant la doctrine catholique, un voleur (1).
Un patron dur à ses ouvriers peut être un faux catholique ou un catholique s'abusant sur ses obligations; le \Taî catholique n'est tel (ju'à la condition de payer équitablement ses
(1) Dans son trnité classique de Co»trnclibus, M. Carrière pose cette question : Si rouvricr s'est enjragé pour un salaire an-dessous du minimum {viliori prelid), ou s'est trompé dans festimation du travail qn*il a entrepris, le patron est-il tenu à augmenter le salaire? Oui, répond le docte théologien, il y est lenu rêgulièremcnl (♦); parce que dans ce contrat entre patron et ouvrier*, comme dans la vente, il faut garder Tégalité, (c'est-à-dire la justice). Si donc la convention a été faite au-dessous du minimum, il y a obligation do réparer la dommage. C*est renseignement commun des théologiens, (Pars, il, cL T^ de lovatione operarum, )
(') Il pont exister des iNce|>t{on«, p«r exemi>le quand le patron fait exécuter par charité un travail peu profitable i*uur lui.
uvriei's; il leur doit ce qu il se croirait en droit de réclamer, i lui-même travaillait pour autrui.
Voilà ce que le Catholicisme exige du patron au nom de la Uricte justice. Au nom de la charité, il veut qucle patron soit le ère de ses ouvriers et de ses serviteurs, qu il exerce Tautoité dont sa situation l'investit, comme Jésus-CJirist a exercé i sienne. Toute puàsance vient de Dieu^ dit saint Paul : Non xtpoiestas^ nmàDeo (Rom., xiii, 1). La tyrannie n est pas la uiâsance mais l'usurpation de la puissance ; elle est à Tau- >rité ce que le vol est à la propriété. L'autorité se détermine ar la nature et la fin de chaque société. Le chef qui, investi *iine autorité .réelle, étend son action au delà des bornes resemble au mai'cband ([ui exige un prix exorbitant; il y a ici lélange de propriété et de vol, là mélange de puissance et de yrannie. La grande maxime fornuiléc par l'Apotre n'oblige »as seulement le subordonné à obéir en conscience, elle oblige nen plus encore le chef à respecter la délégation divine. lieutenant de Dieu, il doit, sous peine de la plus grave foràiture» commander selon les volontés de Dieu, justement et :haritablement. Pour un chrétien sérieux, commander, dans *atelier comme dans la famille et dans l'État, est une lourde charge, une grave responsal)ilité. Si tous les patrons faisaient dignement leurs Pâques, quelle ne serait point l'amélioration lu soit des ouvriers !
Plus fait douceur que violence. Ce ne fut point en remuant es cendres de Spartacus que les premiers disciples de l'Évanple entreprirent l'émancipation des travailleurs enchaînés qui x)uvraient la focede l'Empire, ('e ne serait pas davantage en bmentant les coalitions que les catholiques du dix-neuvième ûècle travailleraient effîcacement à l'amélioration du sort des )rolétaires. Quel bien pourrait sortir de cette scission de la oeiété en deux camps ennemis?
Osons le dire ; vainement les ouvriers se comptent ; ils le feront pas, — au moins (Timc manière durable et gé- \érale. — la loi aux patrons. La raison en est fort claire ;
le capital, c'est du ti'avail accumulé; celui qui possède cette valeur, souvent en abondance, peut ou la consoiniiier ou i'nli* liser de mille manières ; l'ouvrier a besoin pour vivre d'eiercer son état. Un industriel possède une verrerie xl'une valeur de deux cent mille francs, cent ouvriers y gagnent leur pain. En cas de désaccord persévérant, l'industriel, après avoir vendu ses bâtiments à un filateur, son matériel à un confrère établi à rauti*e extrémité de la France, s'en ira vivre de stt rentes ; au pis-aller, s'il est miné, il le sera seul ; mais que deviendront ses cent verriers et leurs familles? Qu'ils réussissent à trouver de l'emploi dans la filature, ou qu'ils émigrent vers une autre verrerie, ils subissent un préjudice énorme. Malgré les souOrances morales qui en résultent, une loi providentielle, mère du progrès, rend Thomme que son travail ou le travail de ses ancèti-es a fait riclie plus libre et plm puissant que l'homme qui n'a pas encore épargné.
Il existe des richesses mal acquises et des pauvretés 'mméritées ; nous discuterons au livre VP ces accidents, qui ne détruisent point la loi générale. La richesse acquise joue dans l'ordre matériel un rôle j)arallèle à la vertu acquise dana Tordre moral ; elle confère une supériorité qu'il serait puéril de nier.
La Providence veille là-haut et prépare aux oppresseurs de terribles châtiments, mais ici-bas les plus riches sont les plu» forts, et il ne faut pas songer à les dépo^éder par des agressions aussi inutiles qu'injustes, car leur opulence est l'indispensable réservoir de l'indispensable capital. Par la force des choses, ceux qui ne possèdent pas sont, comme le dit encore M. Keller, a condamnés à respecter la propriété, malgré les abus qu elle renferme, et à subir des inégalités et des injustices d'autant plus criantes et plus irrémédiables, que le niveau moral de la société sera plus bas. Inutile pour eux de se révolter ; ils en seraient les prcmiei^ punis. Leur ambition doit être d'arriver, à leur tour, à la liberté économique, c'està-dire à la possession paisible et non à la destruction de la ri-
I. En dépit des Combinaisons scientifiques ou des révotions violentes, ce n'est que par la vertu, librement et coutgeusement pratiquée, que l'ouvrier parviendra un jour à instituer son indépendance. Et d'abord, au lieu de voir IBS le travail un joug odieux, qu'il l'accepte avec amour umne un devoir plein de grandeur et de dignité. Quel ne soit son salaire , qu'il sache en épargner une parcelle ; utiliser cette puissance incroyable de l'économie , cette itessc croissante des intérêts composés, aussi forts pour re- 3mposer la fortune que pour la détruire aux mains de l'impréoyant (1) . »
Dans le système du salariat, le capital et le travail sont utaposés; dans celui de l'association, ils sont fondus. C'est n progrès réel, mais moins considérable cpi'il ne paraît de rime abord. La participation aux chances de bénéfice entraîne i participation aux chances de perte, bien communes dans industrie et le commerce modernes. La part de chacun étant alculée au prorata de son apport en capital et travail, le di- Idende du simple ouvrier, équitablement établi, demeure brt mince, comme Tauleur des Contradictions Economiques *a lui-même démontré. Mais cette association, dans les enti-e- »rises prudemment conduites, paraît salutaire au point de vue ooral. Au lieu d'être un instrument intelligent, mais un pur Dstrument, apprécié dans la mesure dos services qu'il rend, 'ouvrier associé au patron prend place parmi les producteui^s it s'intéresse à l'ensemble des affaires. A l'autorité raide du Qàltre qui commande, succède dans l'entreprise l'autorité plus louce, plus attrayante du capitaine entraînant la troupe dont l partage la fatigue et les dangers. Entre le principal proiucteur et ses subordonnés, au lieu d'un contraste tranché, il 'existe plus que des nuances plus facilement acceptables. Le >atron n'est plus qu'un frère aîné.
Des économistes contemporains estiment le système du sala-
(1) L'Encyclique et les Principes de 89, cl), xvn.
riat destiné à disparaître totalement. Jelfescrois dans rerreor. ('ei-taines entreprises compliquées, hasardeuses, sont tout i fait réfractaires au système de l'association : en outre, la pratique de r association, même monarchiquement organisée, et ce n'est pas celle qu'on rêve le plus, exige une sagesse, une moralité, une entente cordiale qui ne seront, hélas ! jamais universelles.
S'il est difficile de faire participer des travailleurs secondaires à une opération dirigée par un patron expérimenté et libre de ses mouvements, que sera-ce de l'association ouvrière qui supprime le patron et repose presque toujours sur un capital d'emprunt?
Henri IV souhaitait que tous ses sujets pussent mettre chaque dimanche la poule au pot; l'Église souhaiterait que tous les ouvriers pussent vivre dans une modeste aisance, ^ travailler sans dépendre forcément d' autrui. Elle a montré dans les siècles écoulés ce qu'elle ferait aujourd'hui et demain, si le monde industriel écoutait ses conseils. Ce problème, qui préoccupe si justement notre temps, elle l'avait résolu, dans la mesure du possible, au moyen âge, par les corporations de cette époque, dont lesimperfectîons naissaient de conditions politiques et économiques inévitables, dont les bienfaits étaient dus à l'esprit religieux qui les animait, associations vSinguHèrement utiles en leur temps, et dont l'histoire glorifie l'Église et lègue à notre siècle d'utiles leçons.
Devant aborder plus loin la question de l'association dans toute sa largeur, je n'insisterai pas davantage ici sur l'association entre capitaliste et travailleur. Venons à un excellent moyen d'utiliser le capital, le commerce.