‹ Le problème économique et la doctrine catholiqueChapitre 19 sur 47 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

COMMBaCC

Le commerce est le développement social de l'échange.

L* échange, en général, est l'acte par lequel un être libre se lessaisit d'un droit, à la condition d'être mis eu possession Tun autre droit. C'est un contrat par lequel deux propriéaires, d'un commun accord, se transmettent leurs propriétés "espectives. Les avantages de l'échange éclatent d'eux-mêmes. ians réchange, l'homme, obligé de subvenir seul à tous ses sesoins, périrait écrasé sous le faix de mille occupations diverses ou végéterait dans la misère du sauvage. Sans doute, le 3on gratuit et l'association procurent à l'individu des produits

jtfil n'a pas directement créés ; mais le don, parfaitement libre, borné, îrrégulier de sa nature, ne peut être une ressource normale, et l'association, également libre, ne s'étend dTailleurs jamais à la production de tous les objets utiles à l'individu. I^ phalanstère lui-même, avec toutes ses cohortes, Siurait encore besoin de recourir à l'échange.

Tout produit a une valeur qui repose sur son aptitude à satisfaire les désirs de l'homme. L'intensité des désirs s'élève ou s'abaisse selon les besoins et selon les goûts de chacun. C'est ce qui fait qu'il n'existe guère de valeur fixe. Un tableau de Murillo, qui vaut cinriuante mille francs pour un amateur français, ne vaudra pas dix francs pour un Calédonien, et ce sauvage pourra estimer qu'une verroterie de quelques centimes vaut une barque remplie de poisson.

Ainsi, la valeur d'un produit est sa relation, essentiellement variable, avec l'estime qu'en fait chacun. L'échange a pour mobile la différence entre la valeur (ju'a chaque objet, relativement à celui (jui veut céder et à celui qui veut acquérir. Pai- l'échange, l'objet troqué acquiert une valeur supérieure.

parce qu'il rend un service plus grand à l'acquéreur qu'an •cessionnaire. Un chasseur cède à un laboureur un lièvre contre une certaine quantité de blé ; le gibier a plus de valeur pour le laboureur qu'il n'en avait pour le chasseur; le blé en a pha pour le chasseur que pour le laboureur. Sans modifier h constitution physifjue des choses, l'échange, en les portant là où elles sont plus désirées, plus utiles, augmente leur valeur. L'eau du fleuve, dérivée dans des canaux d'irrigation, n'a pas changé de nature, mais sa valeur s'est prodigieusement accrue.

L'échange est donc une source de richesse. I^ spectade des satisfactions qu'il procure est une des preuves les phn manifestes de la sociabilité essentielle de l'homme. Des ècra intelligents, qui ne peuvent progresser, môme dans Yorén matériel, que par l'échange, sont destinés manifestement i s'unir; l'isolement est pour eux ime monstruosité contre nature. D'autre part, l'échange, fait univei-sel, témoigne Ho quemment contre le matérialisme. Les animaux sont iocBEpt' blés d'échange, et pourquoi? Parce que l'échange repose sur la notion tout intellectuelle du droit du propriété; parce <pie le troc réel n'est que la réalisation du contrat tout moral préalablement accompli.

Dans les sociétés civilisées, l'échange direct d'un produit n'a plus lieu que très-exceptionnellement. Le capital y crée le commerce, ou la centralisation de produits spéciaux dans les mains d'un intermédiaire entre les producteurs et les consommateurs. Le marchand, muni de monnaie, c'està-dii'e d'une valeur médiatrice entre les autres valeurs, achète au producteur et vend au consommateur. II se donne ainsi une double peine dont il doit être payé. Néanmoins, son intervention est utile à tous : utile au producteur, qui écoule plus aisément des produits créés en vue de l'échange ; utile au consommateur, qui, moyennant une légère augmentation de prix, trouve sous sa main et au moment voulu l'objet qu'il désire ; utile à la société tout entière, au sein de laquelle le

aimerce encourage et développe le travail sur une grande iiéUe, met le bien-être à la portée de l'universalité des oyens, multiplie entre des personnes séparées par de «vastes itances, les contacts et, par suite, les motifs et les occasions

pratiquer la fraternité, ce second commandement divin, ixd>lable au premier.

Le commerçant qui agit avec une intention droite, avec le aliment de sa mission au milieu de ses semblables, est, au ftme litre que l'agriculteur et l'industriel, un ministre de la "ovidence, un bienfaiteur de ses frères. Dans la société hu- BÎne, oeuvre sublime du Créateur, tout est grand, tout est MU, tout est saint, jusqu'au moment où le serpent de l'é- »8me \âent souiller, en la détournant au profit de l'infâme , inhumaine cupidité, l'institution providentielle. Que la pensée du Catholicisme, relativement au comlerce, soit donc bien saisie! L'Église a interdit à ses clercs 8 opérations de négoce, non par mépris pour ces sortes 'opérations, mais parce qu'il est messéant à ceux qui sont oués au labeur divin de s'absorber dans des affaires dont la MTlune temporelle est ordinairement le but. Certes, l'Eglise onore grandement le noble métier du soldat ; ce qui ne l'em- 6che pas de l'interdire aux ecclésiastiques. Le vœu du Cathodsme est de voir tous les fils d'Adam unis dans une même li, dans une même espérance, dans un même amour. Ce 'esl pas seulement sans inquiétude, c'est avec joie qu'il voit $ commerce, comme un hardi pionnier, ouvrir au loin les Mes à la Vérité. Sans doute, des commerçants, nés dans hérésie, sèment en maint lieu ri\Taie près du bon grain; uôs ce n'est là qu'un accident passager, qu'un résultat temoraire de la faiblesse humaine ; l'erreur passe, et la vérité emeure ! Le commerce travaille pour Jésus-C^hrist ; en préaiant le marché universel, il prépare le bercail universel de unique pasteur.

D'autre part, que ne doit pas gagner le commerce aux prorës du Catholicisme 1 Partout où cette religion de paix a

réussi à former des populations chrétiennes, le commerce européen rencontre des amis ; je n'en veux pour preuve qœ notre belle colonie de Saigon. Si F.Vlgérie était chrétienne, le sang français n'y coulerait plus chaque année, les forêts d't seraient plus périodiquement incendiées, et le chiffre des affaires y serait bientôt décuplé.

Dans le coiumerce, conmie partout, il faut que les homines s'aiment les uns les autres, ou malheur aux vaincus tout (fabord! et, un peu plus tard, malheur aux vainqueurs! Là où l'intérêt divise, là surtout H est plus nécessaire que la charité chrétienne rapproche : là où il est si aisé de spolier, il est plus nécessaire que la crainte de Dieu maintienne dans la justice.

La prospérité du commerce d'un peuple (je ne dis point : la fortune de tel ou tel commerçant) , repose sur trois bases principales : liberté^ sécurité^ loyauté.

(lomme le travail, le commerce doit être libre, parce que

l'échange est un droit naturel, un corollaire de la propriété.

Entraver le commerce, c'est détruire ou diminuer la propriété

du commerçant et, par contre-coup, du producteur, dont les

intérêts sont liés à ceux du commerçant. xMe réduire à céder

pour cinq francs, faute de débouchés, ce que j'aurais vendu

dix francs, si j'avais été laissé libre, c'est exactement la même

chose que de me dépouiller de moitié de mon stock. L'écrfe

libre-échangiste a fort bien démontré ce principe. Elle a Eût

voir en outre qu'empêclier l'introduction des produits étnuJ-

gers, c'est créer un monopole au profit d'individus qui, se

voyant maîtres du marché national, abusent de cette situation

pour travailler mollement et rançonner les consommateurs.

Mais cette école a tort, quand elle élève la liberté absolue du

commerce à la hauteur d'un principe auquel nulle i*estricUoa

n'est permise. Quoi! dans une société, toutes les libertés sont

assujetties à des sacrifices nécessaires, toutes sont entamées :

la liberté de la propriété par l'impôt, par l'expropriation pour

cause d'utilité publique, par les lois et arrêtés municipaux;

ûéme la liberté personnelle, par 'les réquisitions sous forme lé conscription, de garde civique, d'assistance au juiy, de ëmoignage en justice-, mOme la liberté du domicile, par les ogements militaires, par les règlements d'hygiène publique; ît seule, en vertu d'un incompréhensible privilège, la liberté lu commerce ne connaîtrait aucune limite !

Peu de prohibitions, trè^-peu, soit! Mais ne peut-on pas »nccvoir des nécessités d'ordre supérieur, des cas où l'État, chargé directement et avant tout de procurer, non le bien de l'humanité entière, bien moins encore celui de telle ou telle nation voisine, mais le bien du pays,se voie obligé h protéger, contre une concurrence qui la détruirait, telle industrie dont l'existence et la prospérité se lient à Tindépendance du pays? Au-dessus des intérêts matériels du producteur et du consommateur, se dresse l'intérêt national. (7cst celui-là qui, en matière économique, doit servir de boussole au législateur.

Le Catholicisme, qui respecte les droits de l'intelligence humaine dans l'appréciation des faits humains , n'entre pas dans la querelle entre libre s- échangistes et protectionnistes, pour fixer le point où la liberté doit s'arrêter, le point où la protection deviendrait tyrannie. Il se borne à rappeler au législateur que ses devoirs sont ceux de la paternité, et que sa mission consiste à édicter les règlements les plus favorables à la famille qu'il gouvenie. Seul, dans ce cas, l'étranger pourrait se plaindre ; mais le droit des gens admet universellement qu'une société complète, un État, n'est nullement obligée à se créer, au profit d'une autre société complète, une situation désavantageuse et périlleuse. Les Anglais, ces libreséchangistes intrépides, ne permettent pas à un étranger de posséder un pouce de terre anglaise, et tout le monde avoue qu'ils sont dans leur droit. La patrie est quelque chose ; les agglomérations nationales, sauf quelques annexions anormales, ne sont pas fortuites ; chaque État est maître d'élever telles barrières qu'il juge en conscience nécessaires, comme chaque père de famille est maître d'interdire à ses voisins la fréquen-

tation de ses enfants. La société universelle, c'est la «odété religieuse ; là, point d'échange, car les biens qu'elle possède, la vérité, la grâce, sont communs^ ainsi que l'air respiraUe, et chacun les communique à autrui sans les perdre.

L'Église réclame, sauf les restrictions d'ordre public, la liberté réciproque des contractants, comme condition de la légitimité des transactions. De ce principe, posé et soutenu dans tous les traités « de Contractibus » , découle la liberté de la vente et de l'achat, ou du contrat d'échange, du contrat commercial. Histori([uement, nous voyons le clergé catholique constamment empressé à favoriser, à promouvoir toutes les entreprises propres à développer le commerce : voies de communication, mesures de police protectrices de la sécurité commerciale, foires et marelles. Longtemps avant les bénédictioHS données par nos évêques aux voies ferrées, avec la fonodk approbation de Home, l'Kglise, en plein moyen âge, poussait en quelque sorte jusqu'à l'excès sa maternelle bienveillance pour le commerce : elle accordait aux champs de foire ks mêmes privilégei^ d'asile qu'aux sanctuaii'es.

En ces temps de trouble, elle ne négligeait rien pour donner au marchand tout l'appui alors possible ; elle couvrait de son égide le commerçant qui allait porter un peu de bien-être aux populations nécessiteuses, à l'égal du pèlerin qui s'en allait visiter quelque saint lieu. Aujourd'hui, la sécurité extérieure est maintenue par la force publique, mais l'Église veille toujours sur les intérêts du commerce, en combattant, dans les consciences, tout obstacle frauduleusement créé à la liberté du contractant.

Le (Catholicisme condamne sévèrement ceux qui, par des monopoles injustes ou des concuirences déloyales, rompent l'égalité de la balance entre vendeurs et acheteurs. J'appelle injuste monopole le résultat de manœuvres tendant à mettre les acheteurs à la merci d'un vendeur unique, qui en profitera pour ne lâcher ses marchandises qu'à un prix exorbitant. Ces manœuvres peuvent être coupal)lesen trois manières : !• Quand

nn pouvoir politique accorde à quelqu'un ou à quelques-uns k privilège non justifié de vendre exclusivement certaines denrées ; 2* quand on accapare, c'est-à-dii*e quand on achète en bloc toutes les denrées d'une certaine espèce, pour en élever arbitrairement le prix (1) ; 3** quand , par des menées malhonnêtes, on ruine les maisons rivales, dont la concurrence maintenait les prix dans des limites raisonnables (2).

Tout monopole n'est pas injuste. On peut se trouver seul vendeur, soit par la force des choses, soit par le fait de l'in vention ou du génie. « Le monopole ainsi entendu, dit l'auteur d'im excellent A bréfjé populaire^ ne viole en rien le prindpe de la liberté du travail, puisqu'il est le résultat môme de cette liberté. C'est ainsi qu'un grand peintre, unique dans son genre, ne trouve pas de concurrents et que ses tableaux n'ont d'autre prix que la limite des fortunes qui s'en disputent la possession. La concurrence ne se manifeste que parmi les acheteurs, et c'est précisément ce qui fait la gi^ande valeur marchande de ses œuvres (3) . )>

La coalition entre vendeurs crée le monopole par l'association. M. l'abbé Corbière, dont la tendance générale est favorable à de très-larges libertés, estime qu'à notre époque on doit peu redouter les effets du monopole simple ou combiné (4). Cette confiance n'est-clle pas excessive? Sans doute,

(i) Qui abscondit frumenta^ maledicctur in populis, hcncdictio autem super caput veiidenliiun. Prov. xi, 26.

(2) On doit ranger dans cette catégorie, ce me semble, la conduite des voituriers qui portent, à perte, des voyageurs pour faire tomber Tentreprlse rivale, et surfont ensuite leurs prix, quand ils sont seuls maîtres du chemin. Car, s'ils sont libres de faire des cadeaux aux ▼oyageurs qu^ils transportent à tarif réduit, ils volent les voyageurs contraints plus tard à subir un tarif devenu, parleur fait, exorbitant

(3) Manuel de Morale et d* Economie politique à l'usage de tous, par M. Edouard Mercier.

(4) « Les coalitions des vendeurs, des acheteurs, des patrons et des ouvriers^ pour amener la hausse ou la baisse des marchandises et des salaires pouvaient être préjudiciables à Tintérêt commun lorsque le champ des marchés était fort limité. Alors il était sage de les combattre par les divers moyens qu'offrent la morale, la religion et

, —iso-

les développements du commerce contemporain exigent de vastes approvisionnements qui ne peuvent être nommés accaparements ; mais manœuvrer dans le but de contraindre l'acheteur à n'acheter que chez un vendeur ou une association de vendeurs, dans des conditions désastreuses pour Id, c'est attenter à sa liberté.

Que les oscillations du marché général rétablissent finalement l'équilibre, je le veux bien ; mais, en attendant , les aclwteurs qui avaient besoin de denrées à la hausse et n'en ont ph» besoin à la baisse, demeurent dépouillés. Ces spoliations partielles, au point de vue de la richesse générale, se trouvent en partie compensées par le bon marché dont jouissent de nonveaux acheteurs au temps de la baisse ; néanmoins Tonhe économique lui-mêmes' accommode mal decc mouvement ano^ mal des valeui-s, et il n'est ni bon, ni équitable, qu'un objet de dix francs soit payé aujourd'hui cinq francs par un consommateur et demain quinze ou vingt, uniquement par tactique de concurrence. Tout cela démoralise le commerce et tend à l'assimiler de plus en plus à la gueiTe.

La concurrence est, en soi, tout aussi légitime que la liberté du travail dont elle est le contre-coup dans le monde commercial. Elle a pour mission d'équilibrer les valeurs. Sans elle, le consommateur serait à la merci du vendeur. Tolérable, quand il s'agit de choses superflues ou médiocrement utiles, cette si-

ia législation. A notre époque, ces dangers sont peu à redouter dans Tensemble des opérations commerciales, et il importe beaucoup moins de les prévenir que de laisser à la concurrence son libre essor. En autorisant Torganisation et le fonctionnement des associations» en laissant aux négociants la faculté de s*approvislonner et d*écouler leurs articles comme ils Tentendent, on stimule Tesprit d*entrepris& On permet de la sorte à la grande spéculation d^acheter à la baisse et de revendre à la hausse, et d'établir ainsi un cours moyen profitable aux producteurs et aux consommateurs. » {L'Economie soUaU au point de vue chrétien, t. I, ch. ii, sect. 2.) A la vérité Tauteur exige quelques lignes plus haut « qu*une société (coalition d^intére.'^sés} n*enlève t personne la faculté de refuser les conditions de son marché, et n'use d'aucun moyen illégitime pour empêcher la constitution d'autres compagnies rivales. »

tnation inégale mettrait à chaque instant un homme à la merci d'un autre homme,.quand le débat s'établirait sur le terrain des choses nécessaires ou grandement utiles. La Providence, tout en rendant la division du travail indispensable au progrès économique, a veillé au maintien de la liberté humaineen soumettant les vendeui's au frein de la concurrence. Si l'un d'eux veut faire des bénéfices exagérés, les autres s eflbrcent d'attirer les consommateurs par des prix plus équitables. La concurrence tend à abaisser les prix, à diminuer la valeur des mardiandises, plus oflertes et offertes à des conditions plus douces. En même temps qu elle oblige le fabricant à faire progresse!' son industrie pour diminuer le prix de revient, elle soustrait l'acheteur à la pression ([u eût trop aisément exercée le monopole; elle est donc un bien.

Msus elle a des limites. Poussée trop loin, elle ruinej*ait une industriequi cesserait de trouver sa juste rémunération; échafaudée sur le mensonge, la calomnie, les trompeuses promesses, elle est formellement injuste, par rapport au commerçant, à l'entrepreneur, quelle veut ruiner. Si la législation, dont l'intervention en ces matières délicates est malaisée, peut s'abstenir, ni l'ophiion, ni la religion ne doivent désarmer.. Qu'on y réfléchisse, il en est temps.

L'esprit d'entreprise a moins besoin d'être stimulé que Fesprit d'équité d'Être ranimé. A la religion, à son ministre, siégeant comme juge des consciences au tribunal de la pénitence, il appartient de rendre sa force à cette grande loi morale, plus nécessaire que i)artout dans les libres transactions du commerce : ii Ne faites point a autrui ce que vous n\xdmettriez point qu on vous fit à vous-nvhnc (1) ! >>

(1) Quod ah alio oderis fleri lili, ride ne tu aliqunndo alteri faeias (Tobie, XV, IG). Il faut remarquer la précision de rexpression quod oderis. La charité nous exhorte & faire pour autrui ce que nous désireriODs'quo Ton fit pour nous, la justice nous défend de faire à autrui ce que, de la part d'autrui, nous considérerions comme intolérable. — Que de trésors cachés dans le Livre diviul Voici Tadmirable

Formée et soutenue par la religion, l'opinion doit flétrir toutes les menées qui, dans un contrat équilatérat^ tendent à priver Tun des contractants de la plénitude de son droit

Principe général. L'autorité légitime seule peut, pour dei motifs sages et désintéressés, poser des barrières à la liberté des échanges ; nul citoyen ne peut, de lui-même, entraver It liberté commerciale d'un autre citoyen. Qu'il use Im-mème de sa liberté, qu'il monte un magasin des mêmes denrées, qœ par sa probité, sa politesse, son exactitude, la modération de ses bénéfices, il amène à lui la clientèle qui autrefois s'adressait à son concurrent, c'est son droit. La diminution des recettes du voisin ne sera imputable qu'à la liberté. Ce qui est interdit, c'est d'abandonner, pour nuire à un concurrent, les voies régulières d'un commerce loyal.

Considérons maintenant l'échange en lui-même. Il s'(](]père non plus sous la forme primitive du troc, mais sous celle de la vente soldée en monnaie.

On admet sans conteste que le marchand doit vendre à un prix juste, c'est-à-dire que le contrat de vente tombe sous la loi éternelle de la justice. Mais la question est de savoir ce qu'exige ici la justice.

Jusqu'à l'école économique, théologiens et jurisconsultes admettaient unanimement trois prix : le prix suprême^ au-des-

instruction dans laquelle se trouve renfermée la maxime : « Ne faites pas à autrui... »

« Mon fils, garde-toi de toute fornication et ne féloigne jamais criminellement de ton épouse. Ne laisse pas dominer dans tes sentiments ou dans tes paroles Torgucil, cause de toute perdition. Quiconque aura fait pour toi quelque travail, rends-lui aussitôt acm salaire. Que le salaire du travailleur no demeure aucunement dansta main. Ce qui de la part d* autrui t'indignerait^ ne le fais pas à opu/riii. Mange ton pain avec ceux qui ont faim et avec les indigents, et de tes vêtements couvre ceux qui sont nus. Demande toujours conseil au sage. En tout temps, bénis Dieu, et prie-le de diriger tes voies... »

Ce sommaire des devoirs de Thomme était tracé à Tépoque où Dracon donnait k Athènes son code de sang^ où Numa organisait Rome pour la conquête ou le vol en grand ; Thumaine sagesse n*a jamais surpassé la sagesse inspirée du vieux Tobie.

duquel un honnête homme ne voudrait pas vendre; le prix infime^ au-dessous duquel un honnête homme ne voudrait pas acheter, et le prix intermédiaire on moyen. L'estimation cornmnne fixait ces trois prix. Les économistes, survenant, ont dit: C0Bpiix suprême^ infime ei moyen sont des chimères; la « valeur » d'une marchandise est déterminée par Y offre et la demande ; d'autant plus haute que la demande l'emporte sur Tofire, d'autant plus basse que ToOre dépasse davantage la denaande (1).

Séparés, ces deux critériums laissent également à désirer ; on doit les réunir.

Sans aucun doute, l'oflre et la demande influent sur la détermination des valeurs 4' échange.

Merces ultroneœ vilesctmt. Omne rarum^ carum.

IKsons même que,si par offre et demande l'on entend Foffre moyenne et la demande moyenne, on aura pour résultat le prix moyen fixé par 1* estimation commune ; et dès-lors, théologiens, jurisconsultes et économistes seront d'afccord. Mais l'Economique moderne va plus loin, et propose d'abandonner, dans chaque vente particulière, la fixation du prix au libre débat entre marchand et vendeur.

Tout ramener là, c'est transformer le pacifique terrain du [commerce en champ de bataille. Quelle est la mesure de la demande? le besoin de l'acheteur ? Et celle de l'offre? le besoin du vendeur. Ainsi donc, selon qu'acheteur ou vendeur

(1) Selon M. Kirkmann, d/^puté prussien et une des célébrités ^nomiques de Berlin, la valeur du gain-ouvrier se règle exclusirément diaprés le principe de ToiTre et de la demande. Moins il y aulit d'ouvriers en face du capital existant, plus les ouvriers seraient "echerchés, plus aussi augmenterait la rémunération du travail ; par conséquent, la base de la solution de la question sociale est avant eut la restriction des itistincts naturels.... Un enfant, deux tout au plus ! ^Voilàce que débitait, au mois de janvier 1866, Téconomiste progrèsliste berlinois. Voilà jusqu'à quelles turpitudes peut descendre Tes- )rit humain traitant de Tofire et de la demande, et de Téconomie tn général, sans mettre à la base la morale, et une morale supéieore aux fantaisies et aux passions humaines.

éprouveront un besoin plus impérieux, la balance penchera toujours du côté du plus fort. Je suis malade, il me faut un médicament à l'instant même. Le pharmacien exigera fix francs de ce qu il vend habituellement dix centimes. A son tour, le voisin du pharmacien, grand bibliophile, apprend par voie confidentielle qu'un libraire est dans la gêne, il court et réussit à obtenir pour trente francs un ouvrage qui en vaut cent. Le plus fort des contractants abuse de sa situation pour' exploiter le plus faible.

Sous la forme crue que nous lui avons donnée tlans les exemples qui précèdent, la fixation de la valeur par le débat entre ToUVe et hi demande paraît odieuse ; mais, plus ou moins habilement voilée, cette méthode tend à s*empai'er*des consciences contemporaines , et gagne chaque jour du terrain. De la Bourse, les habitudes d'esprit contractées au jeu, passent dans les transactions commerciales ordinaires, et 'les commerçants s'habituent à la pensée de vendre à tout prix^ sauf le cas (Je force majeure résultant du refus d'acheter ou de la concurrence, tandis qu'a leur tour les acheteurs s'empressent d'emporter, le cas échéant, au plus vil prix^ les denrées d'un commerçant malheureux. Plus de contrai équilatéral, mais une lutte inhumaine.

Que chacun veille à cacher soigneusement ses embarras financiers; que clkacun affecte, comme autour du tapis vert, un calme imperturbable ; que chacun se donne, coûte que coûte, les apparences de la richesse ! autrement, commerçant , plus vous aurez besoin de tirer quelque bénéfice de votre marchandise, moins vous ferez de bénéfice; vous \ous verrez peut-être contraint de céder à perte. Et vous, consommateur, plus on remarquera qu'un objet vous est utile et que difficilement vous pourrez vous le procurer ailleurs, plus vous en verrez monter le prix. Jouez donc bien votre rôle, faites assaut de finesse ; celui des deux qui aura réussi à obtenir beaucoup en cédant peu sera le victorieux !

Qu'en ces combats, il n'y ait point d'injustice formelle, quand

OD proGte de la détresse d' autrui sans l'avoir causée, je Tadmets; mais l'indélicatesse, l'absence de vraie charité fraternelle y est trop évidente.

Les théologiens admettent, avec précaution, ce qu'on appelle « valeur d'affection » , mais ordinairement il s'agit de choses qui, dans l'estime commune, valent davantage, non fowr un tel acheteur^ inais pour quiconque est dans la position de cet acheteur. C'est un terrain (jui arrondit une propriété, c'est un meuble qui a appartenu àun personnage célèbre. Mais ne céder que moyennant un pri.x exorbitant àun fils les objets dont s'était servi son père, spéculer sur l'amour filial, c est au moins un acte malhonnête, et je ne voivS pas clairement que*ce ne soit point un vol. L'acte me paraît trop assimilable à celui d'un usurier qui prèle à un malheureux à 25 p. 100. 11 y a consentement sans doute, mais extorqué pai- des moyens honteux. — Si je tiens beaucoup à un objet, je puis ne le céder qu'au taux qui représente pour moi sa valeur, mais le cas est bien différent ; ici le contrat est vraiment libre et loyal de part et d'autre.

L'ancienne règle, dil-on, est d'un usage impossible. Elle supposait une moyenne discernable, une certaine évaluation flxe et communément admise. Sauf pour les métaux précieux, dont la valeur est à peu près constante, rien de pareil aujourd'hui. Un débouché qui s'ouvre ou se ferme, une guerre avec l'étranger, bien moins encore, un caprice de la mode, et une marchandise, en un moment, gagne ou perd cent, deux cents» cinq cents pom- cent. Dans cette incertitude, que peut faire le commerçant, sinon profiter de l'occasion favorable pour réaliser les plus forts bénéfices possibles ? Que peut faire l'acheteur, sinon acheter aux conditions les moins onéreuses?

Dans cet exposé, je vois du vrai et du faux. Il est évident que la valeur d'échange est fort oscillante ; il n'est pas exact de supposer les oscillations indélinies sur tous les points. Les chances de hausse et de baisse sont, pour chaque espèce de denrées, contenues entre des limites appréciables. Le prix des

montres et leur écoulement varie moins que celui des étdfa dites nouveautés. Relativement aux récoltes annuelles, ÂXh- \eiiir peut apporter la disette, il peut également apporter l'abondance.

En définitive, la vente, contrat éqùilatéral, a pour loi régir lité. Quelle égalité? L'égalité entre la valeur livrée et la valeur reçue en payement. La seconde, celle de la monnaie, étant fixée, il s'agit de la détermination de la première. « Il ânt, dit M. Corbière, s'en référer au consentement libre et édairé des contractants. Quand les parties conviennent d'un {râ sans contrainte et avec connaissance de cause, le marché, sous le rapport delà justice, est irréprochable, si d'ailleurs il est conforme aux lois du pays (1). » Cette solution suppose l'acheteur en état d'estimer contradictoirement la marchandise et à même de s'en passer, s'il la trouve trop chère, ou de l'acheter ailleurs. Dans cette hypothèse, elle est exacte; mais la détermination du prix des marchandises ne peut pas toujours s'opérer ainsi. Je comprends un débat contradictoire entra deux hommes du métier, tous deux au courant du prix des matières premières, des dépenses de fabrication, des chances de perte, etc. Le marchand en détail peut d'ordinaire calculer approximativement le gain que réalisera le fabricant, le discuter et y acquiescer librement; mais, dans le magasin du détaillant, les conditions changent. Le consommateur ne peut pas, en thèse générale, posséder les connaissances spéciales qu'une longue pratique a données au commerçant; même renseigné sur le prix commun de certains objets, il discemeia difficilement la qualité qui correspond à un ceitain prix;il faut que ce client fasse acte de confiance et suppose le prix demandé par le mai-chand conforme à la justice. Dans cette hypothèse de réalisation journalière, seul maître de la fixation du prix, sur quels éléments le marchand honnête doit-il faire reposer ce prix? Plus de débat contradictoire.

(I) L Économie Sociale au point de vue Chrétien^ I, ch. i? et il.

La réponse du Catholicisme, qui est en même temps et néseBsairement celle de la droite raison, est la même que plus unt z mNe faites pas à autrui ce que vous n admettriez pas futim vous fit à vous-même. » Que le vendeur, avec les connissances spéciales quil possède, se mette à fa place de Tacheteur et voie les conditions qui, dans les conjonctures ictuelies et toutes choses pesées, lui sembleraient tolérables. STil vend plus cher, il est condamné comme ravisseur, à son [»t>pre tribunal.

Dans cette appréciation, je l'admets, les vicissitudes de Follre et de la demande, considérées d'une manière générale, dans l'ensemble des transactions analogues, entreront en ligne décompte; elles seront l'élément empirique d'après lequel s'établira le cours moyen, mais ne seront pas le principe régulateur. Ce que l'objet a coûté, la rémunération du travail dn marchand, établie d'après ub chifl're d'aflaires moyen, l'intérêt dé ses capitaux dans le cas où l'écoulement n'est pas immédiat, les chances ordinaires de perte, les frais généraux, voilà, ce semble, les éléments d'après lesquels, même en dehors de l'oOre et de la demande, le prix peut être fixé avec justice. Tout cela ne peut être mathématiquement réglé, sans doute; maison peut arriver à un résultat approximatif. La preuve que la chose est possible, c'est qu elle a lieu, c'est que les marchands honnêtes, en dehors de la pression de la concmrence, savent se contenter de bénéfices modérés. Car la concurrence est un frein de fait à la cupidité du vendeur; mais la justice doit fournir un frein de droit. D'autre part, vu la délicatesse excessive d'un jugement qu'il faut prononcer pour ou contre soi-même, le vendeur devra, quand la chose sera possible, et elle l'est souvent, s'en rapporter à l'appréciation moralement unanime des hommes compétents, plutôt qu'à son appréciation isolée, se souvenant d'ailleurs que vendre un objet cinq francs à un client qui le ti'ouverait à quatre francs chez un autre marchand, c'est incontestablement abuser de son ignorance.

Ce n est donc nullement la concurrence , puissance tout extérieure et capricieuse, qui doit réfréner lès excès du commerce; c'est^la justice, puissance rationnelle, immuable, divine. Du riche ou du pauvre, de l'expert ou do rîgnorant le vendeur ne peut jamais, sans charger sa conscience, ériger plus qu'il ne tolérerait qu'on hii demandât à lui-même; tout ce qui lui est pennis, c'est de se contenter quelquefois d'un moindre profit, quand l'acheteur se montre obstiné ou quand il veut s'attaclicr plus fortement sa clientèle par l'attrait du bon marclîé. Abandonner une partie de son droit est permis; l'excéder ne l'est pas.

On ne remarque pas toujours assez que, dans un échange, ce qui se paye reçu fièrement, c'est le travail incorporé dans l'objet, et non l'utilité naturelle de l'objet ou l'avantage que l'acheteur en retirera. J'achète un fusil, je ne dois payer ni la solidité du fer, ni la force ex[>4osible de la poudre, ni 4e gibier que je tuerai avec ce fusil ; je paye le travail réuni des diverses personnes qui ont concouru à la confection du fusil. Et ce travail, je le paye d'après sa valeur moyenne. Si les ouvriers ont été diligents et habiles, ils gagneront beaucoup ; s'ils ont été pai'esseux et maladroits, ils gagneront peu ; je n'ai pas à entrer dans ces considérations. Si le travail moyen de l'armurier et de ses prédécesseurs est estimé en moyenne à deux cents francs, l'armurier a droit à demander deux cents francs, et moi je refuserai de donner plus de deux cents francs. — La bonne chance pour l'ouvrier consiste à produire à des frais inférieurs à cette moyenne, qui règle les prix courants; la mauvaise chance, à produire à des frais supérieurs.

Telle est, si je ne me trompe, d'après les saints Livres, base de la doctrine de l'Église, la loi fondamentale de l'échange, ce contrat qui, sous des formes variées, tient une place si considérable dans l'ordre économique. Qui ne voit combien l'accomplissement en est difficile? Il faut s'y imposer soi-même le joug de la justice ; apprécier impartialement le produit complexe des capitaux dépensés, de l'intelligence mise en œu\Te,

du travail manuel, des débouchés ouverts, calculeravec la même inapartialité les chances multiples de gain et de perte. Malheur àcOeux que la passion de l'argent possède ! Malheur à ceux qui irisent à une fortune trop rapide (1) . « Semblables à ces oiseaux gourmands, qui se précipitent sur le grain et tombent dans le filet, ils se jettent sur le gain, dit le pape saint Grégmre, et tombent dans les lacets de la cupidité. » Avant l'Église catholique, le commerce était une guerre entre vendeur et acheteur ; à mesure que l'esprit chrétien baisse, le même phénomène se reproduit ; le langage populaire s'enrichit tristement des locutions les plus variées pour exprimer l'habileté triomphante du vendeur, qui dépouille adroitement l'acheteur; le commerce devient une entreprise hardie qui doit, en quelques années, mener, par les chemins les plus scabreux, à l'opulence ou à la faillite; la modération dans les bénéfices, quand elle n'est pas forcée, parait une duperie, et, dans cette course au clocher, où chaque commerçant s'élance bride abattue, sans respecter les barrières de l'honneur, de la justice, de la religion, les consciences, cautérisées, n'éprouvent même plus de remords. Que l'esprit chrétien disparaisse avec la foi, qui en est la source, la société moderne s'agenouillera tout entière aux pieds de Mercure, l'antique dieu du commerce.... bienavîfeé!

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