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faits, dont aujourd'hui les nations jouissent sans beaucoup remercier le bienfaiteur, serait-elle, après dix-huit siècles, totalement tarie?
Chose remarquable ! les utopistes les plus hardis et les moins chrétiens essayent, par des interprétations perfides, d*appuyer leurs rêves sur TÉvangile, et des chrétiens croiront n'avoir plus, en dehors des questions strictement religieuses, rien à apprendre de l'Évangile! Allan Kardec et Proudhon méditeront à leur manière la parole divine, et des hommes qui sourient devant les extravagances de leurs systèmes, des hommes qui adorent le Dieu de l'Évangile, dçs hommes qui professent pour la doctrine catholique la vénération la plus profonde, s'imagineront que l'Évangile n'est qu*lin livre de. dévotion!
Est-ce à dire que la Bible et l'Église, sa gardienne et son interprète, dispensent l'intelligence humaine de toute recherche, de tout labeur? Non, assurément. L Église n'offre à l'homme, de la part de Dieu, qu'une seule science bâtie de toutes pièces, la science religieuse'. Aux autres sciences, elle fournit seulement des principes généraux plus ou moins nombreux, plus ou moins précis, selon que ces sciences ont une corrélation plus ou moins directe avec la science du sailut. Or, les sciences qui touchent de plus près à la science du salut sont les sciences morales, les sciences directrices des efforts volontaires de l'homme, des décisions de sa liberté, les sciences modératrices de ses instincts, de ses affections, de ses passions. A de telles sciences, la doctrine catholique offrira, sans nul doute, des lumières abondantes.
Constituer l'Économique, c'est la mission spéciale
de notre temps. Noble mission, en vérité! car elle est essentiellement bienfaisante. Tout progrès vrai, dans cette voie, doit se manifester par une amélioration dans la condition des petits, par une victoire sur la misère dans laquelle aujourd'hui encore se débattent tant de millions d'hommes. Les sociétés, malgré une certaine jactance d'irréligion, ne sont réellement pas bien loin de Dieu et de son Christ; elles veulent énergiquement soulager ceux qui souffrent. Chaque jour voit grossir le nombre des hommes dévoués qui emploient leurs forces à assister les malheureux et leur intelligence à chercher de plus amples moyens de les arracher au malheur. Pourquoi faut-il que tant de générosité, tant d'abnégation, tant de veilles n'aboutissent souvent qu'a de savantes illusions? Si le Seigneur ne bâtit r édifice^ c'est en vain que travaillent ceux qm le construisent (1).
Dieu n'est ni une abstraction majestueuse, ni une pui*ssance endormie ; Dieu est le Père des hommes, le Maître de la nature, partouy[)résent, partout agissant. Travailler au bien-être de nos semblables, c'est une œuvre bénie; mais, pour y réussir, les enseignements et la direction du Père'de famille sont indispensables à notre inexpérience et à notre faiblesse.
Voilà ce que je me proposée d'expliquer dans cet ouvrage.
Aux catholiques, dont la bonne volonté ne sait pas toujours quelle est la voie directe, utile et opportune; à ceux que le découragement paralyse à la vue des triomphes de l'impiété ; à ceux qui attendent pour agir des temps meilleurs, sans songer qu'à leur courage
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précisément il appartient d'amener, avec laide de Dieu, des temps meilleurs; aux catholiques qui ne seraient, ik le savent, que des sépulcres blanchis, s'ils ne pratiquaient la charité, cet amour saint dont Taumône n*esl qu'une expression accidentelle, et dont l'essence est la volonté d'être utile à tous ses frères, je veux montrer quel bien sérieux, stable, étendu. Us peuvent faire par l'application des principes de leur foi aux affaires de ce bas monde. A ces frères égarés ou distraits, qui voient dans l'Église catholique une ennemie du bien-être populaire, je veux faire comprendre que, par une nécessité inévitable, toute diminution de Tinfluence de l'Église dans l'ordre économique, se traduit douloureusement par une augmentation de la richesse surabondante de quelques-uns et de la misère profonde du grand nombre, en attendant la conséquence dernière, le retour à la barbarie sous les coups du socialisme triomphant. A ces serviteurs du peuple, eux aussi bien souvent assaillis par le découragement et l'effroi, j'e souhaite indiquer les moyens efficaces d'arriver au but, en appuyant leurs constructions, souvent ingénieusement conçues, sur le roc immobile qui seul les gardera contre les tempêtes.
Cette étude de l'Économique, à la lumière des principes catholiques, eût sembla naguère une entreprise étrange. Le public se serait demandé ce qu'un prêtre venait faire sur le terrain tout laïque des affaires ; ce qu'un homme sérieux pouvait avoir à démêler avec les utopies des économistes.
La routine scientifique traitait l'Économique de rêverie scientifique, et plus d'un théologien, partageant quelque peu ce malencontreux dédain, abandonnait à
rincroyance un moyen d'action d'une pQrtée incalculable. «
(( Un malheur de notre époque, écrivait il y a quelques années un des professeurs les plus distingués de la savante Université catholique de Louvain, c'est le dédain que les classes supérieures témoignent à l'économie politique; c'est la déplorable ignorance dont elles font preuve, quand il s'agit xie remonter aux lois qui président au développement de la vie matérielle des peuples. L'économie politique est une belle et noble science ; elle scrute les ressorts du mécanisme social et les fonctions des agents qui forment ces l^orps vivants et merveilleux qui constituent les sociétés humaines. Bien des préjugés disparaîtraient, bien des malheurs seraient évités, bien des doctrines anaPfchiques seraient étouffées dans leur germe, si tous ceux qui sont intéressés à la conservation de l'ordre social savaient exposer et justifier les lois immuables qui président à la création et à la distribution des richesses. Sans doute, il y a aes économistes qui n'ont pas toujours été fidèles à leur mission; ils ont parfois méconnu les lois étemelles de l'ordre moral ; ils ont oublié, que les nations ne vivent pas seulement de pain; mais quelle est la science dont l'homme n'ait pas abusé? Faut-il nier l'histoire, la philosophie, les sciences naturelles, parce que l'un ou l'autre de leurs interprètes invoque contre la vérité religieuse des découvertes qui, mieux comprises, confirment de point en point l'enseignement de l'Église catholique? Il en Sera de l'économie politique comme de la géologie : celle-ci corrobore le récit de Moïse, celle-là prouvera que, même au point de vue exclusivement humain, le
Décalogue est la loi suprême; elle attestera que Montesquieu a eu raison de s'écrier : « La religion chrétienne, <' qui ne semble avoir pour objet que la félicité de « Tautre vie, fait encore notre bonheur dans celle-ci. » D'ailleurs, si quelques économistes ont enseigné le sensualisme qu'on leur a si justement reproché, s'ils ont dit que la destinée de l'homme consiste à multiplier • ses besoins et ses jouissances, il en est d'autres qui, plaçant les vérités religieuses à la hauteur qu'elles doivent occuper, n'ont jamais cessé de subordonner le progrès matériel au progrès moral. Cette dernière catégorie est plus nombreuse qu'on ne pense, et chaque jour voit grossir les rangs de ses phalanges (1). »
Aujourd'hui, les relations qui rattachent l'Économique à la science divine, et les faits qu'elle analyse au fait universel du gouvernement de la création par le Créateur, sont saisis par' les meilleurs esprits, pressentis par les autres. En un mot, l'Économique catholique n'est pas à créer, mais à développer et à propager. Fondée, on peut le dire, par MM. de Coux et de Villeneuve-Bargemont ; réalisée, incarnée dans des faits nombreux par des hommes de foi, parfni lesquels MM. deMelun, en France, et Ducpétiaux, en Belgique, tiennent le premier rang, elle est enseignée avec éclat à l'Université catholique libre de Louvain, propagée en France par la Revue d'Économie chrétienne, explorée enfin, enseignée et vengée par un groupe trop petit encore, mais docte et vaillant, de publicistes et d'érudits, les uns pleinement dociles à l'enseignement de l'Église, les autres imprégnés de ses doctrines ou ter-
(t) Thonissen, Le Socialisme depuis l'Antiquité^ t. II, p. Slih»
rassés par révidencc de ses bienfaits. On peut se faire une idée du progrès accompli sous ce rapport, en lisant le compte rendu des discussions de l 'Assemblée générale des Catholiques en Belgique (2* section, Économie chréiie/hne). Des publîcisles, des industriels nombreux, des prêtres, des religieux, y ont fait preuve d'une science économique du meilleur aloi et d'un sens pratique remarquable. ,
Il faut qu'on le sache : trop légèrement accusé quelquefois d'immobilité et de dédain à l'endroit du mouvement intellectuel de l'époque, le clergé ne demeure pas en dehors de ce mouvement. Sans parler des travaux déjà anciens de M. l'abbé Martinet et de l'ouvrage plus récent de M. l'abbé Corbière ; sans mentionner les études approfondies auxquelles se livrent, à notre connaissance, plusieurs professeurs de grands séminaires, dont la sympathie m'a soutenu et encouragé, je vois, dans le Compte rendu officiel des Cours de la Sorbonne, que, durant l'année 1865-1866, M. l'abbé Hugonin a étudié l'homme « dans ses relations morales et sociales, ce qui l'a amené à s'occuper de la propriété et de la société, c'est-à-dire d'Économique. » En même temps, M. l'abbé Bourret faisait ressortir « les salutaires effets de la religion chrétienne sur l'organisation de l'impôt, de l'enseignement, de la bienfaisance ; sur les progrès de l'agriculture et de la salubrité publique. » Enfin, l'éminent auteur de la Connaissance de F âme développait les pensées que voici :
a Si le genre humain demeure dans la foi chrétienne; il verra se développer et s'étendre en tous sens la connaissance scientifique du vrai qui, jointe à la vigueur morale que donne le Christianisme seul, intro-
duira toutes les nations, peu à peu, dans la vraie et féconde liberté. De même que la connaissance scientifique des forces de la nature met Thomme en liberté a regard de ces forces, qui autrefois nous écrasaient et qui nous servent aujourd'hui; de même, la connaissance scientifique des forces morales et sociales (si en même temps la vie chrétienne subsiste), rendra rhomme libre à Tégard de rhojnme. De moins en moins les hommes s'écraseront entre eux; de plus en plus ils seront, Tun pour l'autre, des forces et des appuis, en cessant d'être fardeaux ou obstacles. Alors les véritables lois sociales paraîtront manifestement impliquées dans les formules évangéliques, qui sont les lois éternelles et universelles de la vie. Alors aussi, Ton comprendra mieux ces paroles de Bastiat: <( Il est « impossible d'admettre qu'un mortel ait eu de l'hu- <i manité et des lois qui la régissent une connaissance a aussi profonde que celle qui est dans l'Évangile. » Devant l'imposant auditoire de Notre-Dame, le Père Félix, en dénonçant l'économique anti-chrétienne, a magnifiquement démontré la nécessité d'une autre économique venant de haut, et amenant du mùme coup, avec le règne de Dieu, tout le bien-être social que comporte l'état d'épreuve que traverse sur cette terre l'humanité. Et tout récemment, un membre distingué de cette savante et trop modeste Compagnie de Saint- Sulpice, à laquelle nous sommes heureux de devoir notre éducation cléricale, a donné au public, dans son beau livre « le Catholicisme considéré dans ses rapports avec la société, »• une éclatante réponse à ceux qui accusent la théologie d'ignorer le mouvement du siècle.
Je ii*aurai donc pas le périlleux honnenr de parler le premier d'économie, au point de vue catholique. Le lecteur, dans l'essai que je lui offre, reconnaîtra ou apprendra à connaître des savants chrétiens dignes de sa sympathie et de sa confiance, MM. Périn, P. Pradié, Coquille, Saint-Bonnet, Keller, Rondelet, et autres notabilités catholiques. Résumer les doctes travaux de ces hommes distingués, éclaircir certains points obscurs, faire entrer dans la grande unité scientifique dont la théologie est le sommet les démonstrations vraies des économistes incroyants, déterminer enfin les principes immuables sur lesquels doit s'élever Tédifice économique au dix-neuvième siècle; voilà toute ma tâche. Puissé-je la remplir utilement! Sij'ai ce bonheur, j'aurai travaillé efficacement à rendre à la Religion son bienfaisant empire; j'aurai contribué non moins efficacement à la félicité temporelle des hommes, mes frères.
Je n'aborderai guère les questions de détail; ce serait écrire une encyclopédie d'économique chrétienne : mais il ne résultera pas de là que la présente étude soit sans portée pratique. Dans une science, les principes sont la partie essentielle. Une fois les principes posés, la logique tire facilement et rapidement les conséquences. Donnez-nous les trois lois de Kepler, l'astronomie se développe; donnez-nous la gamme, la musique se forme ; donnez-nous la loi de dilatation de la vapeur, nous avons une mécanique, une locomotion, une navigation nouvelles; donnez-nous la circulation du sang, vdllà la physiologie transformée. L*homme fort, puissant, sûr du triomphe est celui qui s'appuie sur un principe vrai ; l'homme faible et en même temps
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dangereux est celui qui part d'un principe faux, ou plutôt sur le fantôme décevant d'un principe. Toute rhistoire démontre ce que j'affirme. Donc, au moment où l'humanité traverse une des crises les plus solennelles de son existence, où la terre assiste aux préludes de ce grand combat qui, pareil à celui dont au jour de la création le Ciel fut témoin, doit voir tous les hommes indépendants en lutte contre tous les hommes soumis à Dieu; où deux étendards seulement flotteront sur les habitants du globe entier; où se décidera la suprême question du règne social ou de l'e^çil officiel du Fils de l'homme ; avant tout, il importe de reconnaître et de préciser les principes. Les principes uns fois saisis et acceptés, avec l'universelle culture des esprits qui caractérise notre époque, les connaissances techniques que chaque science de détail fournit, et la vaste publicité de la presse contemporaine, les applications ne seront plus qu'un jeu.
Ami lecteur (j'aime à conserver cette fraternelle appellation, chère à nos vieux écrivains), vous connaissez l'objet du livre que je vous présente. Si Dieu a daigné exaucer les prières que je lui ai adressées en le composant, vous y trouverez des vérités salutaires et un puissant encouragement à méditer à votre tour les problèmes si intéressants et si graves de l'Économique, au radieux soleil de la doctrine qui nous est venue d'en-haut par la Raison éternelle, conversant avec ses enfants sous le voile de la Chair.
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