‹ Le problème économique et la doctrine catholiqueChapitre 22 sur 47 · CHAPITRE PRKMIER LIBERTÉ · texte numérisé non relu

CHAPITRE PRKMIER LIBERTÉ

Entre Tordi-e matériel et Tordre moral, entre Tapaisement des besoins physiques et la satisfaction des besoins moraux, li corrélation la plus étroite apparaît partout. Partout, en effet, qu'il s'agisse de pain, ou d'étoffes, ou d'argent, ou d'hygitee, ou de luxe, il s'agit de l'homme. Autre est la science d'engraisser facilement et promptement un animal, autre la science des vrais rapports entre l'homme et la matière. La situation économique d'un peuple ne sera pas régulière, pour\'u qu'il af y trouvera des vivres et des vêtements pour tous, mais bien si le travailleur peut atteindre par le travail les biens impondérables, mais très-réels, que son âme réclame,s'il rencontre dans le monde écononûque une situation conforme aux légitimes aspirations de l'intelligence et du cœur.

Avant tout, le travailleur veut la liberté. Par malheur pour lui et pour la société, il n'a pas une notion fort exacte de ce bien précieux dont il veut jouir. Les bavardages pompeux et passionnés du rationalisme l'ont accoutumé à confondre la la liberté avec l'indépendance. Ne dépendre que de soi^ c'est à ses yeux l'idéal du progrès. En effet, l'indépendance est une grande chose, beaucoup plus grande encore <|u il n^ l'imagine: elle est l'incommunicable attribut de la divinité! L'homme dépend de Dieu , l'homme est le sujet de Dieu; et de cette

tion fondamentale résultent pour lui autant de sujétions icnliëres que Dieu lui impose de commandements par le istère de tous les dépositaires providentiels de l'autorité h-hant.

a liberté humaine ne peut pas être Y indépendance illimi- Qa*est-elle donc? \] affranchissement des limites arbirer, injustes, posées par une autre volonté humaine au déppement de notre activité. Celui-là est toujours libre qui Dommandé,mais qui n'est pas opprimé. Le soldat, sous son pean, le religieux, dans son monastère, sont des hommes es. L'ouvrier, dans l'atelier d'un patron juste, est un une libre. Obéir à une légitime prescription, c'est acquiesvolontairement à l'harmonie universelle de l'univers mo- ; c'est le plus noble emploi, la plus glorieuse affirmation de iberté. Car quiconque désobéit à un commandement équi- ^, celui-là n'est pas libre ; celui-là est esclave d'un instinct ordonné.

Joutons toutefois qu'en dehors de toute rébellion et de te oppression, un homme peut se trouver vis-à-vis d' autrui s une dépendance plus ou moins étroite, et qu'une certaine ipendance relative est un bien auquel on peut très-légitinent aspirer.

fous ne naissons nullement libres ; nous naissons faibles, uissants, à la merci des instincts de l'animalité qui nous vement despotîquement durant plusieurs années, à la •ci de nos semblables, dont la volonté, pour nous conser\^er istence, doit s'imposer longtemps à la nôti*e. Mais notre . natif ne doit pas être notre état définitif. A mesure que la on se développe en nous, le libre arbitre se dégage et s'afle; nousprcnons une position personnelle sui* le terrain de reuve; nous avons des devoire, et dès lors nous avons des its ; l'enfant devient homme.

'out n'est pas dit pourtant, car trois genres d'obstacles se 3sent aussitôt devant nous : obstacles dans les choses, qui :èdent pas immédiatement à nôtre volonté ; obstacles dans

lf?s liommes, qui outrepassent leurs propi-es droits dans leurs lelations avec autrui ; obstacles dans nos propres faiblesso. Au fur et à mesure que ces obstacles diminuent, la liberté monte; s'ils grandissent, ell*^ se voit entra\ée. Cesl dire que b liberté pratiqua*, rtrllequi nousoccupeici, n'est pas la première pierre, mais le faîte deTédifice que bâtit l'homme travsdlleor. On ne naît pas libre, on le devient; et on le devient plusoa moins, selon l'effort qu'on accomplit et lescirconstancesqu'oi rencontre. I.a liberté exff'rieioe n'est pas notre bien suprême; ce bien suprême, c'est la vertc, qu'on peut pratiquer même dans les fers. Quand la Providence nous refuse la liberté extériem'e, elle n'est point injuste; car subir l'oppression est mie des formes qu»? peut affecter l'ùpreuxe individuelle. Néanmoins, l'oppression est, chez celui qui l'exerce, un grand crime, et la liberté est un bien très-précieux. C'est pourquoi l(îs efforts de Téconomiste doivent tendre à faciliter au travailleur la conquête d'une honnête indépendance.

«J'appelle liberté, dit un économiste,cepou\ oir que l'homme acquiert d'user de ses forces plus facilement, à mesure qu'il s'affranchit des obstacles qui en gênaient primitivement l'exercice... Lelan^^age articulé est un meilleur instrunif^nt que le langage par signes; on est donc plus libre d'exprimer sa pensée par la parole que par les gestes. » Ainsi, toute victoire de l'industrie sur les résistances de la nature est un progrès pour la liberté humaine. La distance gêne la liberté des communications; toute invention qui abrège la distance augmente celte liberté. La fatigue gêne la liberté de l'agriculteur; tout outil nouveau qui diminue la fatigue augmente cette liberté.

Mais M. Dunoyer fait ensuite confusion, quand il ajoute: « Au lieu de présenter la liberté comme un dogme, je la présenterai comme un résultat; au lieu d'en faire l'attribut de l'homme, j'en ferai l'attribut de la civilisation. » La liberté est l'un et l'autre : comme puissance radicale de choisir, elle est un attribut essentiel de l'homme, elle est un dogme ; comme absence de barrières à l'exercice de ce choix, elle est un résul-

kt ; résultat de la vertu, quant à l'obstacle intérieur ; du tralil bien conduit, quant à l'obstacle matériel; d'une bonne Eganisation sociale, quant à l'obstacle humain.

Vice, pauvreté, tyrannie, voilà les trois contradicteurs de la berté.

Je parlerai ailleurs des deux premiers. La tyrannie, ou Texloitation capricieuse de l'homme faible par l'homme fort, avec a sans prétexte légal, a été, durant de longs siècles, la plaie cotiomique. La forme la plus grossière de la tyrannie, c'est imposition de l'esclavage. Comme nous l'avons remarqué,

propos du travail, partout l'esclave, abruti et découagé, travaille peu et mal. Son travail n'a qu'un mobile, la rainte. Ce qu'il a produit, le maître le vole ; pourquoi ravaillerait-il avec ardeur ? L'escla\ âge a fait son temps ; mais i tyrannie se produit sous cent autres formes ; elle peut même Ire exercée par les pouvoirs publics avec une réelle bonne oi, jusqu'au moment où les vraies lois économiques sont bien emprises.

Maintenant je demande quelle puissance morale a combattu lans le monde la tyrannie sous toutes ses formes : tyrannie les rois et des magistrats républicains, tyrannie légale et ty- Bnnie brutale ; qui a enseigné que le pouvoir a des limites laturelles et nécessaires, déterminées par la fin même de son DStitution; quelle puissance, au milieu de ce monde romain SDchainé au trône des Césars devenu un autel, a fait triompher a notion de la vraie liberté, de la liberté personnelle,(iui conuste non à subir un joug pour en imposer un autre, mais à i*êlre arrêté dans ses mouvements que par le droit d' autrui ? — Avant l'Église catholique, on ne savait plus môme en quoi U)nsiste la liberté. Le citoyen romain, comme le visir du sul- :an, était un esclave de l'État, foulant sous ses pieds d'autres esclaves. Les disciples du (irucifié affirmèrent les premiers le ]roit à n'obéir qu'à des ordres justes; le Dieu-État eut beau les égorger, la liberté, restaurée par l'héroïsme de la conscience chrétienne, resta debout.

Page 1