‹ Le problème économique et la doctrine catholiqueChapitre 23 sur 47 · MUS · texte numérisé non relu

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Je n'ai pas à exposer ici de quelle sorte TÉvan^e €t l'É^ catholique, qui est F Évangile en action, ont créé etsoutieDiKDt la libellé politique (1). Il est notoire que tous les despotes et tous les fabricateurs d'utopies révolutionnaires, autres despotes, ont voulu, partout, toujours, ou renverser violenunent, ougarrotter,pour enïaire un instrument de règne, la gardienne vigilante de la liberté individuelle, l'Église catholique. Qu'on cite un pouvoir ayant jamais réuni ces deux choses, Toppre»sion de ses sujets et un respect sincère pour les droits de Ft glise ! Vainement une histoire menteuse cherche à donner te change ; les libertés populaires et les libertés de l'Ég^ ont une commune destniée (2). Toujours, ici-bas, la force physique est en haut ; contre la force physique, la seule anne sérieusement protectrice, c'est la force morale : et qodk force morale égala ou é^em jamais celle de la foi catholique? ('/est pourquoi l'Église est le palladium de toutes les libertés. En des temps barbares, la doctrine catholique a fait mainte et mainte fois ce prodige , instrument de dvilisation d'une portée incalculable, de saints bois I Des fcnrts qui, agenouillés devant la justice éternelle et la charité éternelle, apprenaient à l'école de l'Homme-Dieu que régner, c'est servir!

Or, sans liberté politique, point de liberté économique. Le pouvoir qui aura pris l'habitude d'imposer ses volontés ari»traires dans une sphèie fera de même dans les autres , et le monde économique tombera sous le r^me du bon plaisir. Au lieu de suneiller, comme c'est son devoir, il réglementerai outrance ; au lieu de maintenir l'ordre et de garantir la sécurité, comme il y est obligé, il contraindra le travail à seryir ses

(1) Voir là-dessus Keller. L'Encyclique et les Principes de 1789, ch. mi et suivants.

(2) Qui peut ignorer qu'à dater de TexagératioD des drmtt de Ia rourotme par les légistes césarieus, à partir du quioziènie siècle, rivglise catholique s'est vue progressivement chargée de liens plus oa moins pesants dans presque toute l'Europe 7

desBeins, le tont au détriment final de la richesse publique et de la légitime indépendance des individus

Rentrons dans le cercle de l'économie pure. Le travail, c'est le graad libérateur, mais à une condition, aussi commune sous f influence de la foi que rare dans la région du libre-penser: je yeux dire la préférence donnée à la liberté du dedans sur la liberté du dehors. Car il faut appliquera rémancipalion du travailleur les principes relatifs à l'extinction de l'esdavage. Qne le prolétaire voie d'abord dans sa nide besogne l'éducation de son âme; qu'il y contracte l'habitude de Tacquiescement respectueux et filial à la volonté de Dieu, volonté toujours sage et paternelle , malgré le mystère dont parfois elle s'enveloppe ; qu'il y soit constant et patient, qu'il s'y forme à des habitudes d'ordre, de prévoyance, de probité délicate ; bientât, par une suite de conséquences naturelles, sa situation extérieure s'améliorera et s'acheminera vers cette modeste aisance qui constitue la liberté économique.

La vertu est une grande puissance ! Avec elle, le torrent des dépenses de luxe, plus fatal encore au prolétaire qu'à l'homme arrivé, s'arrête sans peine ; avec elle, le labeur consciencieux, produisant davantage, est mieux rémunéré ; avec elle, l'ouvrier acquiert l'estime, puis l'affection du patron; et de ces relations meilleures résultent pour l'homme sage et dévoué des conditicHis d'existence plus agréables.

Dans la vie industrielle, comme dans la vie politique, le plus eScace moyen d'arriver à la jouissance de la liberté, c'est de montrer, par la vertu, à quel point on en est digne.

Voilà ce qu'enseigne, ce que persuade la foi catholique. Elle semble ne viser qu'à créer des populations vertueuses, affranchies du joug des passions. Laissez-la accomplir cette œuvre toute spirituelle, vous saurez comment de simples prolétaires s'enrichissent, et dès lors s'émancipent, en pratiquant exactement leurs devoirs religieux.

Je n'ai pas tout dit. Les hommes libres au point de vue économique, ceux qui possèdent assez pour travailler sans dé*

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pendre d' autrui, ou même pour s'abstenir totalement de tnvailler, ceux que le peuple appelle les riches^ sont en réalité peu nombreux. Parmi ces riches, grâce au fléau épidémique du luxe, l'exagération des désirs amène des besoins factica qui ne peuvent être satisfaits; et le joug de la convoitise leur devient aussi lourd que Test pour le travaiUeur celui de la nécessité.

En haut et en bas règne l'envie ! Nul envieux n'est ATaimoot libre, iffamé de jouissances que le droit d' autrui l'empêche d' arracher à ceux qui les goûtent, il mène une vie misérable, dans la haine, dans les regrets amers, dans les désirs coupables, dans la honte.

Voici unft vérité bien souvent exposée par les moralistes.

Plus l'homme désire, moins il est libre. Donc la doctrine de de raf)négation est la doctrine de la liberté. Donc le disciiJc de Jésus-Christ, l'homme d'abnégation, est le premier à se reposer dans la joie de la liberté, et cela pour deux raisons. Il airive plus vite à posséder par le travail et l'épargnç; puis, une possession moindre suflisant à son ambition, modeste relativement aux biens terrestres, il arrive plus vite et plus aisément à la plénitude de la liberté.

L'homme dont tous les désirs appellent la jouissance matérielle n'atteindra jamais cette jouissance à mi degré qui le contente; après le bien-être réel, il voudra le raiGnement du bien-être, le comfort; après le comfort, il souhaitera les recherches d'une somptueuse opulence. Travaille, esclave, travaille encore et toujours ! Peut-être tu naquis dans une chaumière ; aujourd'hui un seul palais ne te suffit point, il te faut hôtel à la ville et château à la campagne ; autrefois, tu n'avais pas de serviteur, maintenant quatre sont trop peu pour ta fière personne ; travaille donc, use tes forces, contracte de précoces infirmités, et passe ainsi tes jours dans la servitude de la cupidité, jusqu'à celui où tu quitteras tout pour mourir I Ne crois pas que l'homme de foi soit jaloux de ton faste, si cher acheté. Il amasse des trésors qui le suivront dans Téter-

mté;eidès aujourd'hui, jouissant avec action de grâces de son modeste bien, il est cent fois plus heureux que toi !

La liberté économique, c'est, à un autre point de vue, la modération dans les charges que le travail impose. Si le travail perpétuellement attrayant est une chimère, le travail adouci, ramené aux proportions d'une épreuve modérée, d'un cxcrdce dont l'homme sensé reconnaît spontanément les avantages, ne Test point; c'est un but légitime de l'activité et de l'épargne de l'ouvrier. Autre chose est sujétion, auti-e chose est servitude. Que le pauvre soit employé par le riche, c'est l'avantage commun de celui-ci et de celui-l«\ ; que le nécessiteux soit exploité par le puissant, c'est la douleur de l'un et c'est le crime de l'autre. Or voici, sur le terrain économique, le problème de chaque jour ! Un contrat d'égahté doit être conclu entre des contractants dont la liberté (extérieure) est inégale ; le possesseur du capital, habituellement maître de dicter \e^ conditions , doit lui-même imposer des bornes à ses désirs de gain, lui-même grossir la part que le travailleur, pour échapper à la misère, serait contraint d'accepter, lui-même faire triompher la cause de la justice contre la cause de son intérêt! Lui-même ! car la protection légale de la classe laborieuse sera toujours incomplète. F ut-il jamais possible aux pouvoirs de supprimer toute injustice ?

Ici se manifeste la puissance de la religion constituée ou de rÉglise catholique. A ce maître omnipotent, juge et partie dans sa cause personnelle, l'Eglise demande un compte exact de la part faite aux travailleurs ; ce n'est pas d'après les calculs intéressés du maître, c'est d'après les règles éternelles qu'elle juge; tout profit'fait traîtreusement aux dépens de l'ouvrier est par elle qualifié vo/, vol proprement dit, obligeant à restitution ; tout travail exposant sans raison suffisante le coii)s ou l'âme de ces petits d'ici-bas, qui sont les enfants de Dieu, à un péril, à une maladie, à la mort, est par elle réprouvé avec une inexorable sévérité.

Si qiielqr/un^ dit saint Paul, ne prend pas soin des siefiSj

et pnndpnlement des gens de sa maison^ celui-là a foi^ il est pire quun infidèle (1).

A quoi tient que ces saintes règles soient peu appliqoéa? A rindifférence religieuse des hommes qui font travailler Fouvrier« Il existe toutefois d'honorables excepticNDS, mads enoeie trop peu nombreuses.

Aux enseignements le Catholicisme ajoute , en faveur da libertés du travailleur, le poids d'une institution qui dateds l'origine du monde, mais qu'il maintient avec une indamp* table énergie; je parle de la grande loi du Dimanche. uLejonr du repos, a dit la Vérité étemelle, a été établi en faveur de l'homme. Sahbatum propter hominem facltwi est (2), Qdconque y réfléchira sans prévention , se convaincra bien vite que l'abolition du dimanche, poursuivie avec acharnement par les ennemis de la religion, favorise ouvertement les txpr talistes au profit des prolétaires. Je ne parle point ici mysticisme ; je parle économie.

L'échelle des salaires a pour premier échelon la somme indispensable pour procurer au travailleur sa subsistance. Soit deux francs cette somme. Nécessairement, le salaire mmîmioii du plus simple manœuvre ne pourra descendre au-dessous de quatorze francs par semaine. Dans l'hypothèse du dimanche respecté, le travailleur di'îpcnsera deux francs par jour, sdt quatorze francs par semaine, mais il gagnera ses quatorze francs en six journées de travail, à deux francs trente-trois centimes chacune, et il aura une journée de liberté. Abolisses la sainte loi du Dimanche, attachez l'ouvrier à sa machine sans trêve ni repos, il ne gagnera pas, comme il se le figure, un septième en sus, ou seize francs trente-trois centimes par semaine : ses journées redescendront à deux francs, c'est-à-dire qu'il perdra, sans compensation, sa précieuse jomnée de repos. La suppression du dimanche, c'est l'avilissement de la main-d'œuvre ; rien de plus. En sacrifiant son jour de liberté,

(1) I Tira., y, 8. — (2) Marc, ii, 27.

.'ooYrier fait un sacrifice moralement et hygiéniquement fali, financièrement inutile.

Je poorrais parler ici des résultats de cet abandon du di* nanche au point de vue de sa destinée religieuse. Ceux-là seuls xuit de la religion aOaire de pur sentiment qui vivent sans reli^OD ; la religion est chose pratique ; le culte, le culte pudic, k culte pratiqué fraternellement, l'enseignement sacerlolal» la Messe, les pieux devoirs qui s'accomplissent spécia- «ment le dimanche, donnent seuls un corps à ce sentiment nligieax qui, dès que la pratique ne le soutient plus, s'altère, iTaffiôUit, et finit par faire place à l'impiété la plus complète 3t souvent la plus sacrilégement aggressive.

Abstraction faite des droits de Dieu aux hommages de riiomme, une loi C|ui pose à la cupidité du capitaliste une barrière sacrée ; qui, chaque semaine, vient arracher le travailleur aux fatigues et aux ennuis de sa tâche monotone, le réunit aux membres de sa famille, à ses amis, lui permet de goûter quelque joie et d'employer quelques heuies comme il Icd plaît, cette loi est, pour les millions d'hommes auxquels le travail donne du pain, la sauvegaide essentielle de la santé du corps et de la santé de l'âme.

a L'abus du travail, chez les peuples du Nord, mène droit il la dégradation de l'âme et du corps,tout aussi sûrement que le far nietite des peuples du Midi. L'excès de la fatigue pousse k rivrognerie, et, disent plusiems médecins, aux plaisirs des sens (1). » — « Le prolétaire profane le jour du Seigneur; mais l'industrie, pour venger Dieu, saisit le prolétaire et en fait une machine. N'ayant pas su défendre le jour de son repos, le prolétaire est devenu l'esclave, la chose de l'industrie. Avec sa dignité, il a perdu sa liberté (2). »

Hommes impies qui, par haine du Christ, luttez avec tant d'acharnement contre la restauiation sociale du dimanche;

(1) Périn, De la Richesse^ etc., lly. VI, eh. iv.

(2) Pradié, Monde nouvem^ introduction.

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hommes cupides, qui traitez Touvrier comme une machine dont le mouvement ne doit cesser que le jour où elle sera froidement jetée au rebut, vous mentez quand vous parlez au peuple de liberté ! . . .

Grâce à vous, il a perdu son repos du dimanche. N'essayez pas de donner le change, en nous accusant de vouloir tyranniser les consciences et contraindre nos concitoyens à des actes qui leur répugnent. Il ne s'agit point d'obliger les travailleurs à aller à la messe, il s'agit de leur laisser la ' liberté d'y aller. Aujourd'hui, en France, des millions de catholiques sont, en fait, privés de la liberté du dimanche. Marchands, ouvriers, domestiques sont contraints à un labeur sans trêve. Et, comme l'a fait remarquer le journal Le Monde^ si le patron peut, dans le cours de la semaine, se délasser de ses occupations, l'ouvrier, astreint à un travail plus assujettissant et plus continu, l'ouvrier à la journée n'a que le dimanche. Écoutez le manifeste récent des ouvriers imprimeurs de Berlin :

« Considérant :

« 1° Que le repos corporel et intellectuel constitue, après un travail assidu de six jours, un besoin urgent pour tout travailleiu' ;

« 2° Qu'une activité, interrompue seulement par le sommdl le plus indispensable, afiaibUt la force nécessaire au travail, tient le travailleur éloigné de toute tendance morale plus élevée et l'en rend incapable ;

« 3° Que le salaire du travail de six jours doit être suffisant pour faire vivre le travaillem*, et que l'expérience prouve que le salaire du travailleur n'est pas meilleur quand il travaille sept jours;

(( &"" Que l'établissement du travail du dimanche, comme moyen de concurrence, est absolument blâmable;

« 5** Que le travailleur « libre » ne peut ni ne veut rester au-dessous des esclaves de l'antiquité ni de ceux du temps actuel;

« L'Association des Compagnons imprimeurs de Berlin déclare que le travail du dimanche est une institution préjudiciable à la prospérité matérielle et intellectuelle, qu'il doit être absolument rejeté au point do vue moral, et invite, en s'en référant aux efforts faits antérieurement dans ce sens, toutes les sociétés de travailleurs, ainsi que tous les patrons bienveillants, à publier des manifestations analogues, et à réagir aatant qu'ils le pourront contre, la funeste habitude du travail du dimanche dans les ateliers. »

• Voilà un langage clair, ferme, digne, éminemment raisonnable. Si les passions antichrétiennes n'intervenaient pas, si rinstitution du dimanche était l'invention de quelque philanthrope, ce philanthrope serait acclamé comme le plus grand UenfSedteur des masses travailleuses, et l'exécution de ses plans serait la plus grande gloire de ses contemporains. • Le dimanche, c'est la liberté du travailleur, par conséquent, « le premier besoin d'une société démocratique, alora qu'il ne serait pas le premier devoir de i'homme envers Dieu (1).» 11 n'a contre lui qu'une seule objection, mais, pour beaucoup d'infortunés, elle est grave; le dimanche Aient de Dieu, et rÉgliae en profite pour proclamer les droits de Dieu....

En France, depuis vingt ans, de nombreux efforts ont été tentés pour rétablir l'observation du dimanche. Des résultats réels, mais partiels et trop souvent éphémères, ont été obtenus. A la tête de l'entreprise se trouvaient des catholiques ; dès lors, sauf M. Proudhon et quelques rares démocrates capables de mettre les intérêts populaires au-dessus de leur haine contre l'Église, les hommes de plume ont envenimé la question ; les hommes de lucre ont tremblé devant la perte éventuelle d'une portion de leurs gains ; des ouvriers aveuglés ont eux-mêmes accueilli en ennemis ceux qui voulaient les affranchir, et, à l'heure où nous sommes, la servitude du dimanche, tristemerft adoucie^par le droit à Torgie durant la

(1) Pradié, Le la Démocratie française.

soirée du saint jour, tient encore captives nos populations commerçantes et industrielles.

Et pourtant, sans dimanche, la société économique ellemême court à d'incalculables calamités. De louables efforts sont tentés aujourd'hui pour donner aux classes laborieuses une instruction plus complète ; des écoles du soir s'organisent dans les villes et jusque dans les hameaux. Jamais ces utiles réunions ne remplaceront le dimanche. Elles sont trop courtes, elles sont inaccessibles à plusieurs, elles ne sont pas la liberté l Noble sacrifice de rouvrier, assez robuste pour prélever sur son sommeil quotidien quelques moments en faveur de la science, elles ne le rendent pas suffisamment à lui-même, à sa famille et à Dieu. C'est surtout le dimanche que les cours d'adultes, beau délassement pour le travailleur intelligent, seront bien placés et aisément suivis. C'est encore le dimanche que les membres des associations diverses peuvent se réunir, sans préjudice du travail ou du repos nécessaire de chaque nuit, pour s'occuper amiablement de leurs intérêts.

On se bercerait d'étranges illusions, si l'on voyait dans les cours d'adultes, dans le développement de l'instruction primaire et professionnelle un équivalent quelconque au catéchisme et au prône du dimanche. Savoir lire ne moralise qu'à une condition, rare aujourd'hui : faire de bonnes lectures et s'abstenir des mauvaises. Et que lisent ceux qui ne viennent plus au pied de la chaire entendre les enseignements du Dieu sauveur? La statistique de la pi'esse quotidienne répond avec une douloureuse éloquence. La majorité des lecteurs descend même au-dessous de la mauvaise politique et de la mauvaise littérature : elle se nouiTit des romans et des faits divers de cette petite presse plate, sotte et malpropre, qui tient le sceptre aujourd'hui. La rédaction de ces piètres journaux fûtelle en règle avec le sens commun et la décence, cela ne suffirait pas encore. Nécessairement superficielle et incomplète, l'instruction donnée aux classes laborieuses ne peut par ellemême les rapprocher de Dieu, les sanctifier. Elle n'en fait que

des présomptueux, incrédules à la voix qui répète les vérités étemelles, crédules à celle qui affirme, avec une assurance pédantesque, des rêveries pseudo-scientifiques. De là une race d'ignorants qui se croient éclairés, par cela seul qu'ils lisent; race orgueilleuse, indocile, téméraire. Autrefois, l'instruction populaire était donnée au nom de l'Église; dès lors, la naturelle hiérarchie des connaissances humaines était visible; le catéchisme avait toujours le pas sur la grammaire ; la sciencQ du salut dominait de haut la science de l'arpentage, de la taille des arbres fruitiers et de la mécanique. Maintenant que les sciences secondaires sont enseignées généralement par des maîtres laïques, habituellement indifférents, parfois hostiles à la science supérieure des choses divines, la liberté de recueillir chaque dimanche la haute instruction évangélique dans le temple est plus que jamais indispensable aux masses laborieuses. Honneur aux honnêtes gens qui joignent aux enseignements techniques qu'ils prodiguent aux travailleurs d'utiles conseils moraux ! Mais ces conseils, simple accessoire dans l'enseignement laïque, émanant d'hommes sans mission d' enhaut, et parlant uniquement au nom de leur conviction individuelle, ne peuvent ajouter qu'un faible appoint à l'enseignement universel, unanime, dix-huit fois séculaire, des hommes qui enseignent comme ambassadeurs de Dieu.

Il se fait quelquefois, contre la restauration du repos dominical, une objection qui ne doit pas être laissée sans t*éponse : « Laisser à l'ouvrier, dit-on, une journée entière, c'est lui fournir l'occasion de dépenser follement les gains de la semaine« Ne lui est-il pas plus avantageux de travailler que de s'enivrer? Les avocats de l'observation du dimanche font sonner bien haut le merveilleux spectacle qu'offre l'Angleterre chaque septième jour. Ce jour-là, les métiers demement immobiles, les magasins sont fermés; mais où est le peuple? Dans les tavernes, où coulent à grands flots les spiritueux frelatés et homicides. Beau résultat, en vérité, et bien digne d'être envié parle peuple français!... »

Le dimanche anglais n'est plus, je le reconnais, pour b classe ouvrière le vrai dimanche, le jour du Seigneur; mus qu'en conclure? Si propre que soit un arbre à donner de bons fruits, une fois arraché du sol où il puisait sa sève, il se dessèche. Donnez à un fou un fusil, il s'en servira pour se brûler la cer\'elle. Donnez la liberté d'action à un homme asservi ï quelque vice, il courra satisfaire sa passion. On peut abuser de tout, et de la liberté plus que de tout le reste. Si le repos hebdomadaire est, pour les raisons les plus évidentes, nécessaire au travailleur; si, d'autre part, en dehors de la pratique catholique, ce repos réparateur dégénère habituellement en orgie débilitante, la conséquence est claire, et n'échappe qu'i ceux qui ne veulent pas la voir : le dimanche selon VEgM catholique^ le dimanche à la fois sanctificateur et réparateur, et réparateur parce qu'il est sanctificateur, est un besoin sodal de premier ordre.

D'ailleurs, la perpétuité absolue du travail étant physiquement irréalisable, l'ouvrier vicieux trouvera toujours le temps de se livrer à la débauche ; il le cherchera et le trouvera d'autant plus que le dimanche n'aura pas protégé son adolescence, d'autant plus que jamais il ne veira revenir, avec les offices religieux du saint jour, les graves et touchants souvenirs du temps où le mal ne l'avait pas encore asservi !

Elles savent bien ce qu'elles font, ces sociétés secrètes qm, plutôt que d'accepter le repos du dimanche, entraînent Touvrîer à la débauche du lundi. Impossible au prêtre d'entrer en relation personnelle et directe avec chaque ouvrier, au moins dans les grands centres. Si donc l'ouvTÎer ne va pas à l'église, le prêtre ne sera plus pour lui qu'un incqnnu, un fonctionnaire en baptêmes, mariages et enterrements, un être mystérieux contre lequel la calomnie quotidienne du joumar lisme aura beau jeu, et, dès lors, les exploiteurs du peuple auront carte blanche. Fermer les églises serait un peu brutal: le résultat n'est-il pas le même, si Ton empêche le peuple d'y entrer ?

La cause du dimanche catholique n'est pas encore gagnée, elle doit l'être. Jusqu'à son triomphe, jusqu'au jour où, devant les réclamations énergiques des travailleurs éclairés enfin sur leurs véritables intérêts et soutenus par la loyale bonne vdonté de la portion la plus généreuse des chefs, les cupidités égcSsies devront, sous peine de déshonneur, sacrifier à un bien général incalculable quelques avantages passagers (car nulle réforme, nul progrès ne se réalise sans une transition pénible à quelques-uns) ; on verra les traditions de probité, de sobriété, d'activité, de courage, de décence, baisser dans les iiunilles ouvrières, et tous les efforts collectifs et individuels tentés pour les moraliser demeureront frappés d'une incurable

Or, la moralité baissant, les faux besoins, plus avides que les besoins véritables, croissent, la consommation improductive grandit, la production utile diminue, la distribution de la richesse est troublée, et tout Tordre économique chancelle. Sabbalum propter hoyninem factum est (1).

Disons-le hardiment : si, de nos jours, dix ouvriers avaient su mourir de misère pour la liberté du dimanche chrétien, à ces martyrs, non moins glorieux fjue les martyrs des premiers âges, des millions de travailleurs auraient très-probablement, dès k lendemain, dû la conservation de cette inestimable liberté. Par une voie moins rude, l'association peut mener là. Quand on agit pour la revendication d'un droit sacré, l'on est Inen plus fort que s'il s'agit seulement d'un droit discutable à un plus fort salaire. Puisse l'exemple donné par les compagnons imprimeurs de Berlin être suivi !

Le moyen de défendre sa liberté vis-à-vis de ses semblables, c'est d' affirmer sa soumission au Tout-Puissant. Le moyen de n'être pas assimilé à une machine, c'est de se déclarer frère de Jésus-Christ et enfant de Dieu. Ainsi, la liberté économique jaillit de la fidélité religieuse. Oit est l'esprit lie DieUy là est la itbei^té (2) .

(1) Marc, II, 27. — (5) II Cor., m, 17.

« L'époque où le sentiment religieux disparaît de rftme des peuples est toujours voisine de leur asservissement. Des peuples religieux ont pu être esclaves, aucun peuple irréligieox n'est demeuré libre. La liberté ne peut s'établir, ne peut se conserver que par le désintéressement; et toute monde étrangère au sentiment religieux ne saurait se fonder que sur le calcul. Pour défendre la liberté, on doit savoir immolera vie, et qu'y a-t-il de plus que la vie pour qui ne voH aa delà que le néant? Aussi, quand le despotisme se rencontre avec l'absence du sentiment religieux, l'espèce humaine se prosterne dans la poudre, partout où la force se déploie. Les hommes qui se disent éclairés cherchent dans leur dédas pour tout ce qui tient aux idées religieuses un misérable dédommagement de leur esclavage.... État déplorable d'une nation parvenue à ce terme ! Elle ne demande à la puissance que des richesses, à la loi que l'impunité ; elle sépare l'action du discours, et le discours de la pensée. Elle se croit libre de trahir son opinion, pounu qu'elle se vante, même aux indifférents, de sa duplicité; elle considère la force comme légitimant tout ce qui sert à lui plaire.... L'esprit, le plus vide des instruments, quand il est séparé de la conscience, l'esprit, fier encore de sa flexibilité misérable, vient se jouer avec élégance au milieu de la dégradation générale (1). » "

Le despotisme politique, plus accablant encore de la part des pouvoirs collectifs et impersonnels que de celle des rois, n'est pas le seul qui menace l'homme. La féodalité financière et industrielle n'est pas un pur fantôme. Si la foi ne revient inspirer la justice à ceux que le capital, le talent et le nombre rendent maîtres de dicter la loi, sous d'autres noms l'antique esclavage ressuscitera; et, dès maintenant, il nous suffirait de traverser le détroit et de pénétrer dans une manufacture, pour en contempler le hideux spectacle.

(1) Benjamin Constant. De la Religion , îiv. I, cb. iv.

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