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CHAPITRE II

EGAJLITE

ËcAUTÊ, mot vague, malgré son apparente précision, mot dnateur, sirène qui attire depuis six mille ans la race hu- Ine vers les plus redoutables écueils! D*où vient, en un mde où la gradation apparaît partout, la passion ardente régftlité? La Bible nous en fait entrevoir les lointaines et plorables origines. Au commencement, le monde des purs irits fut troublé; une partie de ces sublimes créatures n'ait pas su se tenir dans son rang hiérarchique et se trouvait ineiie par les esprits fidèles, dont le cri de ralliement était anathème à quiconque s'égale à Dieu. Quis ut Deus? rÉden, un de ces esprits vaincus s'adresse à nos preancètres, et, pour les pousser à la désobéissance, il leur t une promesse d'égalité : Vous serez comme des Dieux! )rès de longs siècles, dans les ténèbres des sociétés sebtes, occupées à substituer la volonté arbitraire des hom- SB à la volonté essentiellement sage et juste du Créateur des oples, à reléguer Dieu dans son éternité, conune un archive qu'on remercie quand le palais est achevé, la même fornie satanique reparaît, escortée de deux nobles expressions Ht la présence doit dissimuler sa laideur : liberté, égalité, tUemitél

«Formule contradictoire! a très-bien dit Donoso Certes, nnettez à Thomme le libre développement de sa personna- 6t aussitôt l'égalité expire sous les hiérarchies et la fraterté sous la concurrence.

« Proclamez l'égalité, la liberté s'enfuit et la fraternité sucmbe. Si les hommes pouvaient être égaux, ils se dévoreient entre eux.

a Aussi Dieu n'a pas voulu que le sentiment de l'égalité istât dans l'homme.

« Que ce mot ait pu exister, qu'il serve d'expression à une chose qui n'existe pas et ne peut exister, c'est un mystère pour moi.

« Je ne connais que des hommes vaincus par l'humilité, des hommes dominés par l'orgueil et l'envie, et des hommes à la fois orgueilleux et humbles. Les premiers se plaisent toujours à être moins, les. seconds aspirent toujours à être plus, et les derniers veulent être à la fois plus et moins.

« Mais jamais les hommes n'ont voulu être égaux.

« L'égalité est toujours le prétexte d'aspirations ambitieuses, et comme Y h/pocrisie de r envie (1). » * Toute espèce d'égalité est-elle donc mauvaise? Non, assurément; mais ce qui est mauvais, c'est l'utopie qui, sans aller toujours jusqu'à réclamer l'égalité en tout (trop- évidemment impossible) , fait consister le progrès social dans le nivellement, c'est l'utopie dont l'idéal est une collection de citoyens dont chacun n'est que l'exacte copie de celui qui le précède, aussi instruit, aussi fort, aussi bien nourri, aussi amusé, aussi mche!

On voudrait, par exemple, voir rigoureusement réalisée daïis la société, par le pouvoir public, la maxime fondamentale de la justice : à chacun selon ses œuvres. On ne songe pas que, pour amener immédiatement un tel résultat, il faudrait sacrifier la liberté. Seul, le despotisme inexorable, rêvé par le socialisme, pourrait distribuer à chacun selon ses œuvres (en admettant la possibilité plus que problématique d'un pouvoir humain tout ensemble absolu et toujours équitable !...); Les esclaves du planteur, sous le fouet du maître, sont égaux; les femmes du musulman, dévorées par la jalousie, mais sounaises sans distinction aux caprices de leur seigneur, sont égales : l'égalité se montre toujours en raison inverse de la liberté. L'homme a été créé pour grandir par le mérite; sans liberté, point de mérite; il serait donc fatal d'immoler à

(1) Œuvres, t li, p. 5*20t

l'égalité cette liberté nécessaire avant tout. C'est ce qu'exprime d'une manière saisissante la parabole évangélique de riviaie.

« Le royaume des cieux (1) est semblable à un homme qui

sema une bonne semence dans son champ. Et pendant que

les hommes dormaient, son ennemi vint et sema par-dessus

l'ivraie au milieu du froment. Quand les tiges eurent grandi,

l'ivraie se montra. Alors les serviteurs du père de famille lui

dirent : « Seigneur, si vous le voulez, nous allons cueillir cette

« ivraie? » « Non, répond le maître du champ, car vous

« pourriez, en arrachant l'ivraie, déraciner en même temps

(( le froment. Laissez tout croître jusqu'à la moisson ; alors le

tt triage s opérera {%). »

Le jour de la moisson, c'est le jour de la justice définitive, complète, éternelle. Il faut savoir l'attendre.

Une seule égalité est nécessaire, et en sa présence s'évanouissent toutes les autres ; c'est l'égalité devant la justice. L'essence de la justice, c'est de ne pas faire acception des personnes, mais de se baser uniquement sur le mérite ou le démérite de chacun. A deux ouvriers qui ont fait une tâche égaie, salaire égal. A celui qui a fait une tache double, salaire double. A deux citoyens, coupables du môme vol, châtiment égal; à un fonctionnaire public leur complice, châtiment plus sévère, parce que la violation du devoir a été de sa part plus criminelle.

Cette égalité est proclamée à chaque page des Saints Livres (3). Tandis que chez les peuples païens de l'antiquité, chez les barbares de l'ère moderne et jusque dans le monde féodal, imprégné, mais à demi, de Christianisme, la justice est plus indulgente pour les grands, et leur témoigne des

(1) Ici et souvent dans rÉvangilc, ce mot signifie : « Le plan proviclenliel qui doit aboutir à peupler les cieux. «

(2) Matth. XIII.

(3) Rom. II, 611. Qui (Deus) reddet unicuique secundum opéra ejijs... Non est enim acceptio personarum î^^udDeumr

égards même en les punissant de mort (1), Moïse soumet le peuple tout entier à une même loi. Nulle part il n'édicte une pénalité pour Thomme libre, et une pénalité plus sévère pour Tesclave. Les hommes étaient égaux devant la justice de Dieu. Après de longs siècles, l'Evangile a fait triompher le gr^xïdpnncipedeldi justice égale dans les législations européennes; il n'en sortira plus.

Sauf en cet ordre suprême de la justice, Tinégalité est l'évidente condition des êtres créés. Jamais deux hommes ne naissent dans une situation parfaitement identique. (Chacun i-eçoit de Dieu une certaine mesure de dons intellectuels, corporels -et extérieurs. Jamais deux enfants ne reçoivent de leurs entours une éducation exactement pareille. Jamais le milieu social ne leur offre exactement les mêmes faveurs. Vainement vous chercheriez deux feuilles d'arbre tout à fait égales, et plus les êtres sont compliqués et développés, plus les inégalités se multiplient. Il est facile de se convaincre que l'univers est constitué selon un plan, non horizontal, mais incliné, ascendant. Du minéi*al au végétal, du végétal à l'animal, de l'animal à l'être raisonnable, gradation. Dans chaque règne, série, gradation (2). Le règne humain ne fait pas exception.. De l'infirme qui se traîne sur des béquilles à l'acrobate bondissant comme le tigre, gradation : de Thersite à Achille, de Midas à Homère, de Néron à Vincent de Paul, de Lazare mourant de misère à M. de Rothschild au milieu de ses innombrables millions, gradation. Seulement, chacun de nous

étant libre et ayant, d'une part, dans les limites de la loi

(1) Le citoyen romain périssait parle glaive, Tesclave sur la croix ;

au moyen &ge, on décollait le noble et on pendait le vilain, etc

Maïs que dit la Sagesse éternelle? « Au petit il est accordé miséricorde; mais les puissants seront puissamment tourmentés. Dieu a fait^ le petit et le grand, il prend un soin égal de tous. Mais ceux qui sont plus forts sont menacés d'un plus fort châtiment {Snp,^ vi, 7).

(2) Je rappelle, comme exemple, riiarmoriieuse ascension de la série animale, si bien démontrée par M. de Blainville, au moyen de rùiude comparée des espèces fossiles avec les espèces vivantes..

morale, le droit de iparcher en avant ou de reculer, et d'auti'e part, la possibilité de gagner de l'avance par des sentiers obliques, les positions respectives se trouvent continuellement modifiées; si l'égalité s'y rencontre, ce n'est que fortuitement et pour un instant. En tout cas, celui qui se traîne au dernier rang peut avoir un inférieur demain, et seul, le Vicaire de Jésus-Christ, depuis que la Providence Ta fait Roi temporel, ne connaît en aucune sphère un supérieur ici-bas (1). La prétendue égalité n'est donc qu'une utopie sans fondement en droit, le Créateur étant libre de donner à celui-ci plus qu'à celui-là ; irréalisable en fait, la Providence,* la société et la liberté individuelle s'y opposant invinciblement.

11 faut en finir avec ces illusions malsaines, avec cette chimère d'égalité. Guerre aux inégalités opposées à la justice, aux privilèges qui ne sont pas la juste rémunération des services, guerre à la balance frauduleuse; mais rfallons pas plus loin. C'est l'ÉQurrÉ que réclame la conscience humaine; ce n'est point Xéfjalité.

Saint Thomas s'est posé cette question : a Dans F état cPinnocence^ les hommes auraient-ils été égaux? )) Question importante.; si, en effet, l'inégalité provient de la perversion de l'homme, l'égalité demeurera le terme vers lequel il faudra remonter. « Je réponds, dit le prince des théologiens, qu'il aurait existé en tout état de cause une certaine disparité, non seulement par suite de la différence des sexes, des âges et de la vigueur corporelle, mais encore quant à la justice (2) et quant à la science, chacun étant libre de s'appliquer plus ou moins à l'étude et à la vertu. Il eût existé aussi, non pas des maîtres et des esclaves, mais des gouvernants et des gouvernés. L'homme est un être essentiellement sociable. La vie sociale groupe les hommes en vue d'un bien commun. Pour

(1) Je me trompe. En tant qu^homme exposé à la tentation, il s'agenouille aux pieds de son confesseur, qui lo juge au nom de Jésus- Christ.

(2) Justice dans le sens de vertu. Virjustus.

que ce bien commun sôit atteint, il est nécessaire qn un précède et dirige Y action collective (1). » É\idemmcnt, dans la société parfaite, le gouvernement eût toujours été dévola au plus digne. L'Église militapte, qui se rapproche le plus ici-bas de ce type, fait, dans son Code sacré, une obligation rigoureuse de confier ^oiijoiîrs les pouvoirs spirituels aux plus dignes ("2). Elle accepte T inégalité, mais elle prescrit d'organiser la hiérarchie d'après la stricte justice. Les dignités ecclésiastiques doivent êtiie conférées aux plus dignes, sous peine de péché mprtel (3).

L'Église ne dit point au chrétien qui arrête ses regards sur un de ses semblables plus fort^ plus honoré^ plus riche que lui : « Prends garde de saluer trop bas; cet homme n'est que ton égal. ^> Elle dit : « Devant Di^u, l'homme le pins vertueux est le plus grand. Dans l'éteraité, le plus heureux et le plus glorifié sera celui qui, maintenant, amasse la plus grande somme de mérites. Ici-bas et aujourd'hui, il faut supporter sans dépit et sans fausse honte les infériorités relatives : là est la vraie sagesse! » Partout, les Saintes Écritures parlent du pauvre avec une inexprimable tendresse; il s'y rencontie pourtant un mot sévère : (c Trois choses, dit l'é-

(1) Sum theoL, pars I, q. 96 art 3 et /j.

(2) D'après ces principes, l'Eglise devrait, ce semble, condamner les dynasties héréditaires ; mais il faut faire attention que riiérédité établie datis une famille^ mais en faveur de ta nation, a pour but de prévenir des dan^rers sociaux graves. Si TE^lisG ne rejette pas le pouvoir héréditaire, elle n'admet pas le pouvoir absolu. Louis XIV et Napoléon V l'ont bien appris.

(3) Cette prescription est souvent violée par les gouvernements qui ont reçu de l'Eglise l'autorisation de choisir et de présenter des sujets pour les fonctions sacrées; l'Rglise subit en gémissant ce qu'elle ne peut empocher. Election ecclésiastique, agrément du Pouvoir politique, voilà les éléments naturels de la concorde entre la société religieuse et la société civile. Des successeurs des Apôtres choisis par un ministre des cultes qui peut être juif ou franc-maçon; cela peut exister à la rigueur, puisque les nominations ne produisent un résultat qu'avec l'assentiment du Souverain Pontife, mais ce n'est pas la forme parfaite des rapports entre l'Église et l'État.

crivain inspiré, me sôtitèvent le cantr; cest (T abord le pauvre

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