ORGUEILLEUX
Qui ne Ta remarqué cent fois? Ce n'est point à adopter le train modeste de plus petit que soi, c'est à s'efforcer d'atteindre de plus grands que pousse l'orgueil égalitaire. Aujourd'hui, c'est surtout dans le costum/e qu'apparaît la prétention à l'égalité. Le garçon de bureau porte un habit noir comme un préfet; la robe de la servante n'a pas moins d'ampleur que celle de sa maîtresse. Admettons que cette élégance soit pure dans sa source ; ouest, avec cette aspb'ation à une égalité dont, après tout, on ne saisit que l'ombre, la possîbiUté de l'épargne ? De l'Auvergnat qui, dans la poche de sa veste râpée, rapporte au pays le prix d'une maisonnette et d'un champ et du commis vêtu comme un banquier et criblé de dettes , lequel est le plus libre, le plus content, le mieux posé? De la jeune fille quJ, modestement vêtue, apportera à son mari une petite provision d'argent, de linge et de meubles et de celle dont les salaires, jusqu'au dernier centime, auront été dépensés en colifichets, laquelle trouvera vraisemblablement plus de bienêtre en SOI) ménage? En acceptant franchement une inégalité réelle, on eût réussi à en diminuer la grandeur; par des efforts iilsensés pour atteindre une égalité impossible, on accroît l'inégalité réelle. Pourquoi faut-il que l'irréflexion humaine se laisse fasciner ainsi par de menteuses apparences? Prenons un exemple. De nos jours, l'état de domesticité froisse généralement les amours-propres. En effet, plus que d'autres il choque et heurte les idées d'égalité. Au fond, sauf en face de ces malheureux rentiers, perpétuelle pierre d'achoppemen de l'Économique, cet état, comme nous l'avons expliqué, n'est qu'une application fort simple de la division du travail. Combien de maîtres, prêtres, fonctionnaires, savants, commerçants, travaillent autant et plus que leurs serviteurs! Combien se trouvent dans les liens d'une dépendance presque
(I) EcclL, XXV, 26.
aussi étroite, avec de lourdes responsabilités en plus! N'imr porte ; on a instruit les serviteurs contemporains à gémir sur leur servitude et à détester les maîties que l'injustice du sort les condamne à servir. Leur consolation est de jouer de temps en temps au bourgeois. De tout ceci la conséquence est inévitable; les maîtres ne peuvent s'affectionner à des serviteurs qui les haïssent et ne les servent que par intérêt. Le type si touchant des loyaux et fidèles serviteurs du temps jadis disparait. Un abîme de froideur se creuse ; le commandement devient sec, la soumission obséquieuse jusqu'à la platitude ou raide jusqu'à l'insolence. On se sépare au bout de quelque temps, à l'époque où l'on devrait commencer à s'estimer réciproquement, et l'on va comûr de nouveaux hasards. Triste existence en vérité pour ceux qui sont serv is et pour ceux qui servent! Assurément, les vieilles maximes catholiques qui montrent au serviteur, dans son maître, un supérieur que la Providence donne et veut voir honoré, au maître, dans son servitem-, un frère qu'il faut aimer, ces maximes patriarcales, encore pratiquées chez les vrais chrétiens, amortissent bien autrement la pointe d'une inégalité inévitable.
Jil serait injuste de faire seulement le procès des serviteurs. Les bons maîtres ne sont guère plus communs que les bons domestiques. L'orgueil des uns se révolte contre une infériorité qu'il faut subir; l'orgueil das autres s'enfle d'une supériorité purement extérieure et qui devrait se montrer paternelle. Quand la greffe divine de la grâce est brisée, le fruits amer^du sauvageon reparaît. « Voulez-vous voir lés effets d'une fausse doctrine dans un grand pays? remarquez l'état de la domesticité en Angleterre. Rien de plus sec, de plus dur, de moins humain peut-il se voir que le commerce de l'Anglais avec son serviteur? La divinité du domestique n'y est plus connue ; on n'y sait plus que Jésus-Christ a été le premier domestique du monde. Le mépris de l'homme a reparu avec l'altération de la doctrine catholique (1).... »
(1) LacorcJaire, 21« Conf.
Tendre follement à un résultat impossible, c'est pour l'individu la plus mauvaise des spéculations, et pour une société une cause de gêne, de fermentation, de déperdition de force dont il est difficile de supputer l'étendue. Autant l'émulation €8t bonne, autant l'envie est funeste. Que le succès des bons travailleurs encourage ceux qui en sont témoins à marcher 5ur leurs ti-aces, à les atteindre, à les dépasser; c'est la loi providentielle. Mais que l'homme placé plus bas sèche de •dépit à la vue de l'homme placé plus haut ; que, dans son labeur acharné, il se propose moins un Wen-être légitime que la satisfaction puérile de se voir enfin aussi riche, aussi bien Ipgé, aussi bien vêtu que tel ou tel, ce sentiment jaloux, hostile à la fraternité, antisocial au premier chef, dégrade ïe travailleur et n'accélère la production qu'au profit du luxe, de la •consommation stérile et meurtrière.
Oh ! que le Catholicisme a bien saisi les véritables intérêts •économiques des hommes, en donnant pour point de départ à leur progrès une vertu morale^ une de ces aspirations hautes ^ pures dont lui seul a le secret, I'humilité.
Économistes, ne vous récriez pas. Je ne monterai point flans les régions d'une théologie transcendante; je démontrerai rationnellement que l'humilité est un principe essentiel d'ordre dans le monde économique. •
Ici, comme partout, la hiérarchie existe. Vous pouvez asso- <:ier cent travailleurs égaux; mais à partir de la première journée de travail, l'élection aura dû constituer des gérants, des chefe, des contre-maîtres. Aux plus entendus, aux plus habiles, aux plus honnêtes, aux plus dévoués, la direction; avec la direction, une supériorité de fait évidente. Donc, pour les travailleurs demeurés au deniier rang, nécessité d'accepter la supériorité d' autrui, ou de force, ce qui constitue un véritable esclavage, ou de gré, ce en quoi consiste l'humilité!
J'ai supposé les supérieurs vraiment dignes de leur situalipn. Mais le seront-ils toujours? L'étant, le paraîtront-ils aux .yeux de leurs subordonnés ? .Nécessité d'accepter la su{^
rîorité même de chefs personnellement imparfaits, ou de force, esclavage; ou de gré, humilité.
n est dans la nature des choses que les situations inférieures soient les plus nonibreuses. CEuvre intellectuelle, le commandement exige plus de capacité, mais moins d'individus. Quelques officiers suffisent à un navire, à un régiment. Un patron peut diriger dix et vingt ouvriers sans avoh' besoin môme d'un seul contre-maitre. Connue la richesse, les fonctions supérieures et les formes plus agréables du travail sont essentijellement le partage d'un petit nombre d'hommes.
Loin de modifier cet état de choses, le perfectionnement de l'outillage fait chaque jour plus grande la part du travail nicH chinais fastidieux et monotone. Entrez dans une usine, dans «un vaste établissement où plusieurs centaines de travailleurs sont réunis, que voyez-vous ? En haut, quelques savants trèsvwaés dans les sciences mécaniques et chimiques, quelques commerçants expérimentés, plus bas quelques ajusteurs habiles, tout en bas, une fourmilière de simples serviteurs des • machines. En donnant à ces derniers quelque teinture des théories, on pourra leur rendre moins ennuyeuse la tâche de chaque jour ; en les intéressant à l'entreprise, on donnera .quelque charme à leur labeur. (Vest le devoir de nos contem- • perains de réaliser ce double progrès et de neutraliser ainsi les désastreuses conséquences qui résulteraient, sans cela, de la multiplication des machines. L'ouviier, initié aux connais- . sauces théoriques que possèdent plus pleinement Tingénieur et lé patron, sera encore un homme ; mais, s* il croit à la chimère de Tégalité, ne sera-t-il pas un homme profondément malheureux?
Au point de vue moral, donner la passion de l'égalité à des hommes qui ne peuvent pas, sauf de rares exceptions, sortir des derniers rangs, c'est ajouter au poids de leurs privations réelles le poids des désirs inassouvis qui les rongeront. Ne sont-ils pas cruels, ceux qui versent ainsi le vinaigre sur les plaies des foules laborieuses? Pour leur pardonner, il est bien
nécessaire de se souvenir que, pour la plupart, ils ne saVéttt ce qu'ils font. Ce ne sont que des fous ; mais, hélas ! des fotlâ bien dangereux. *
Au point de vue économique, prêcher l'égalité, c'est am^ter inévitablement la foule des prolétaires contre les détenteut^ du capital. Car il faut bien l'avouer : la richesse est un gratWi instrument d'inégalité. * ' '
« Si l'on ne le voyait de ses propres yeux, disait La Bruyère, à une époque où l'argent était moins adoré que de nos jours, pourrait-on jamais s'imaginer l'extrême disproportion cpife le plus ou moins de pièces de monnaie met parttri'les hommes?
«Deux marchands étaient voisins et faisaient le même commerce, qui a eu dans la suite une fortune toute différente. Hs avaient chacun une fille unique ; elles ont été nourries ensemble, et ont vécu dans cette familiarité que donne un même âge et une même condition : l'une des deux, pour se retirer d'une extrême misère, cherche à se placer ; elle entre au ^vice d'une fort grande dame et d'une des premières de* «la cour, chez sa compagne (1). »
Faut-il beaucoup de logique pour décider que, l'in^alité étant foncièrement mauvaise^ la richesse qui l'établit peut difficilement être bonne? Dès lors, sus aux grandes fortunes! pillage ! ou si le pillage répugne, imj2Ôt progressif j expédient ingénieux sous lequel se cachera la réalité du pillage ! Obstacles à la constitution des grandes fortunes; obstacles à leur conservation ; éparpillement du capital, voilà, dans la théorie de l'égalité, l'idéal de la justice sociale et du progrès !
Mais, chiffres en main, la science économique nous crie : « Empêcher les gens de s'enrichir, entraver l'accumulation du capital, décourager l'industriel en ameutant la foule contre le succès, c'est travailler à la ruine du pays. Pai* quoi remplacerez-vous les gros capitaux ? Par l'association des petits? Et
(1) Caraclèi-es, Des biens de fortune.
qui empêche les .petits capitaux de s'associer? Est-ce qtic les petits capitaux ne peuvent pas, sous fonne d'actions, se grouper et s'unir? Mais il n'y a jamais assez de capitaux, et les petits, néces)sairement timides, ne suppléeront pas à Tteergique audace des gros. Vous voulez, par une confiscar tîon plus ou moins fardée, mettre en poudre les gros capitaux! Singulière récompense offerte au travail intelligent et persévérant! La première loi de l'Économique^ dans l'intérêt sacré de la nation tout entière, est de respecter la richesse! »»
Sans scruter bien profondément les arcanes de l'Économique, les docteurs catholiques ont unanimement, au nom de la justice, défendu larichesse contre le pillage, tant individuel qu'officiel (1).
La richesse demeurant légitime, l'égalité devient impossible. Vous avez quatre mille francs de revenus; moi, raille francs seulement; En dépit de toutes les théories, ^'ous pouvez, sans faire tort à personne et sans compromettre votre avenir, consommer quatre fois plus que moi ; au nécessaire, aux petites commodités que me procure mon revenu, vous pouvez ajouter, en logement, vêtement, nourriture, voyages, achats de livres, cadeaux à vos amis, etc. , une valeur de trois mille francs par an. De l'inégalité des ressources naît forcément Tinégalité des dépenses, et de l'inégalité des dépenses celle des situations. A la vérité, je puis compenser mon infériorité financière par une supériorité sur un autre terrain : en me montrant plus instruit, plus sage, meilleur citoyen, je vous dépasserai devant ma conscience et devant la société ! Vous serez vêtu de drap fin, et moi de drap grossier; mais quand on souhaitera un bon conseil, c'est vers moi que l'on viendra. C'est la seule vengeance que je puisse tirer de votre supériorité financière. Si
(l) QtJand, au moyen-ûge, TÉ^lise pouvait faire à haute voix )a leçon aux princes, elle leur a souvent reproché, comme un crime, Texagération des impôts.
j'en cherche une autre, si je tente une concurrence insensée, je cours à la misère, je m'endette et fmis par dissiper honteu* sèment le capital d' autrui, après avoir mangé le mien.
Mais qu'il est difilcile de faire accepter à l'homme la supériorité, même purement matérielle, de. son semblable! Nous sommes naturellement orgueilleux, et l'athéisme pratique, si général aujourd'hui, s'écrie : n L'orgueil est légitime, l'orgueil est saint ; à bas toutes les supériorités ! De quel droit un homme vient-il dire à un homme : je suis au-dessus de toi? »
A cette aspiration égoïste d'un des rayons de l'immenaie circonférence qui se veut faire centre, le Catholicisme oppose la vérité, c'est-à-dire l'humilité.
Certes, ce n'est pas sans sujet que nous, ca,thoUques, nous accusons le monde de condamner nos doctrines, faute de les bien connaître. Ainsi, aux yeux du monde, l'humilité n'estelle pas la bassesse de cœur, un sentiment rampant et abject? Pourtant le monde devrait savoir si elle fut digne, noble, .héroïque,. la carrière mortelle de Celui qui disait : a Apprenez de nwi que je suis humble de cœur! » L'humilité du chrétien est une vertu vaillante, une vertu par laquelle l'homme a le rare courage de se tenir satisfait de ce qu'il a reçu de Dieu, et de ne pas exiger de la Providence et des hommes plus qu'il ne mérite. Le lecteur ne trouvera pas mauvais que je cède ici la parole à un illustre contemporain :
« L'orgueil demande infiniment et la vie ne donne que peu, d'autant plus cruelle qu'elle favorise quelques-uns et qu'elle montre de loin à l'ambition haletante ses rares parvenu^. L'orgueil dit à un artisan qu'il est souverain, et le malheureux s'en va, l'esprit plein de cette souveraineté, tendre dans la rue la main à un travail qui ne lui vient pas toujours et qu'il déshonore par ses vices. Comment voulez-vous que le bonheur habite dans une contradiction si poignante entre ce que nous sentons et ce qui est réellement?
f< La doctrine catholique s'est proposé de changer de fond en comble le sentiment que nous avons naturellement de ^oua-
mêmes. £Ila s'est attaquée à ce sentiment qui semblait indestructible et n'être pas différent de notre essence; elle a espéré DOus en former un autre tout contraire, et j'admire cette espérance et cette singulière sécurité. J'admire une doctrine qui ne craint pas de renverser l'homme par sa base, qui non-seulement veut extirper en lui un sentiment radical, mais qui crée im sentiment opposé à l'ancien, et se promet d'en faire l'inauguration au plus profond de son cœur. L'homme vivait d'orgueil, il vivra d'humilité. Et qu'est-ce que l'humilité? L'humilité est une acceptation volontaire de la place qui nous a été marquée dans la hiérarchie des êtres, une possession de soi-même avec une modération égale à ce qu'on vaut, et qui nous porte à descendre vers ce qui ne nous vaut pas. L'orgueil tendait à monter; l'humilité cherche à descendre. L'orgueil impliquait la haine de la supériorité, la haine de l'égalité, le mépris de l'infériorité; l'humilité renferme en soi l'amour et le respect de la supériorité dans ceux que la Providence a faits nos supérieurs, l'amour et le respect de l'égalité dans ceux que la Providence a faits nos égaux, l'amour et le respect de l'infériorité dans ceux que la Providence a faits nos inférieui*s.... » {LacjordaÀre^ Conférence "21*' : de l^ Humilité produite dans l'âme par la doctrine catholique.)
Au milieu d'un monde ivre d'orgueil, non loin de cette Egypte dont les monarques attelaient à leur char les rois vaincus, sous le règne du divin Auguste, en un temps où le patricien ne daignait pas notifier sa volonté à ses esclaves autrement que par un geste, l'Homme-Dieu, quittant la chaumière dans laquelle il avait longtemps gagné le pain de chaque jour à la sueur de son front, dit au genre humain : « Vous savez que ceux qui se montrent en princes des nations agissent en dominateurs ; parmi vous y il n'en sera pas aimi Quiconque voudra être plus grand que les autres devra servir les autres. Quiconque voudra être le premier sera Fesclave de tous. Car le Fils de r homme n'est pas venu j)our être servie mais pour se?'vir et donner sa vie pour le rachat de tous. » (Marc, X, â2.j
Dejiuis cette époque mémorable, l'orgueil humain a reçu, dans les sociétés chrétiennes," un contre-poids. Daos lefe Saints, l'humilité a produit les plus touchants prodiges ; elle a donné aux mendiants les rois pour serviteurs et aux lépreux les reines pour infirmières; elle prend, chaque année encore^ sous nos yeux, dans les salons, dans les hôtels somptueux,, dans les châteaux et jusque sur les marches des trônes, des chrétiennes qu'elle dépouille de leur élégante parure, et qu'elle envoie, habillées en servantes, passer leur vie au service des plus petits parmi les petits. A un degré moins héroïque, Faction suave et forte de l'humilité catholique fait, en tout€ sorte de conditions, des chrétiens résignés à leur sort et sachant supporter sans murmure, comme sans abattement, l'insuccàs de leurs efforts pour atteindre un bien-être modeste. A la lumière de l'humilité évangélique, les choses présentes se montrent telles qu'elles sont ; le bien-être matériel demeure à sa place essentiellement secondaire ; la pratique de la vertu, qui donne la richesse sans borne et la gloire sans fin, appapàît seule nécessaire, et le travail lui-même plutôt un instrument de sanctification qu'un instrument de jouissance.
Dès lors, au milieu des sociétés, règne cette calme énergie dans le travail, cette loyauté dans les transactions, cette activité prudente dans les entreprises, qui sont les vraies conditions d'un utile développement économique.
Deux symboles figurent d'une manière saisissante les deux courants dans lesquels notre société industrielle est pressée de s'engager : le niveau marx)nnique et la croix catholique. •'
« Un jour, par ordre du proconsul romain, un arbre fut abattu dans une forêt. C'était un sycomore. Les ouvriers galiléens reçurent l'ordre de le tailler.... Sur ce bois fut cloué le Verbe fait chair. Le corps fut dressé verticalement : ligne de vie; les bras furent étendus horizontalement : ligne de mort. Ainsi se résuma le sacrifice qui contient la vie et la mort réconciliées. ^
({ Le panthéisme n'a pas de croix. Sa ligne, c'est la^ ligne
horizontale. La terre s'étend aux regards, infinie et désolée. L'infini est absent. Les créatui'es sont ensemble, mais elles ne sont pas debout, et aucun Dieu ne les redresse (1 ) . »
Les érudîts de la franc-maçonnerie nous apprennent à Tenvi que la fameuse devise « liberté, égalité^ fraternité » est sortie des Loges et en résume toute la doctrine. Il en résulte que la franc-maçonnerie est essentiellement une secte égalitaire : car la liberté et la fraternité sont d'origine chrétienne ; car les odieux serments d'obéissance aveugle que l'aflidé des sociétés secrètes prête à un pouvoir occulte sont le suicide de la liberté; car le choix que la maçonnerie fait de ses adeptes, parmi les riches seuls, à peu d'exceptions près et par principe, les préférences données aux frèren dans la distribution des emplois publics par les hommes influents de cette aristocratie occulte et absolument illégitime, la lutte sourde, mais implacable qu'elle poursuit contre l'ordre social public et reconnu, sont la négation éclatante de la fraternité. Ce bataillon de conspirateurs suivi d'une légion de dupes n'a rien qui lui soit propre que sa doctrine de l'égalité. Je dis sa doctrine, car la pratique est autre chose (2).
(1) E. Uello, M. Renan, V Allemagne et CAtlicUme au XIX* mcle^ ch. viu.
(2) « Dans nos loges, nous sommes tellement liés par nos règlements qu'aujourd'hui encore il nous est interdit d'ouvrir nos ateliers aux pauvres ; nous ne pouvons les admettre k participer à nos travaux ec à nos jouissances, n {Discours de Fischer, diacre protestant à Leipzig, à l'occasion de la fête jubilaire de la Lo^e d'Apollon en 18Zi9, publié dans le Journal maçonnique manuscrit pour les frères.)
Le môme auteur écrit ailleurs : « Quel est donc ce cachet propre et caractéristique qui distingue le merveilleux organisme de cette société ? Il consiste, sans aucun doute, en ce que la loge, semblable aux anciens mystères, communique je ne sais quoi d'auguste et de sacré qui nous élève au-dessus du commun, et n'ouvre ses temples qu'à l'élite de la société civile, aux hommes instruits et Incn élevés. » {Revue Maçonnique, octobre 18ÛH, p. 362.) a Uappelons-nous, mes frères, que la Maçonnerie n'a pas constitué un corps d'individus vivant aux
dépens des autres Ne présentez jamais dans l'ordre, disait IcT
frère Beurnouville, que des hommes qui peuvent vous présenter la main, et non tous la tendre. » (Ragon, Cours philosophique et interpré-
Même dans son sein, depuis le maçon naïf, qui croit savoir ^ quelque chose et ne sait rien, jusqu'aux membres dirigeante des arrière-loges, qui paraissent à peine et exercent une autorité despotique, la hiérarchie s'étale avec pompe, l'égalité n'apparaît que dans les phrases. Mais c'est le mot magique • destiné à passionner et à mener les foules : «Vous serez comme des Dieux ! » disait l'antique tentateur à des êtres dont le regard était habitué à contempler Dieu. <( Vous serez, ouvriers, comme vos patrons! vous serez, prolétaires, comme les capitalistes ! » dit-on aujourd'hui aux multitudes qu'on veut ameuter contre l'ordre social, ordre imparfait sans doute» mais préférable mille fois à l'anarchie que nous préparent ces prédications d'égalité. Le premier emblème maçonnique, dit l'un des jurisconsultes de la secte, Ragon, c'est le niveau^ symbole de V égalité y base du droit naturel (1)... Du droit naturel, non ; du droit athée, oui. Le droit naturel admet des hiérarchies légitimes, nécessaires; il a pour base les lois providentielles saisissables par la droite raison, comme le droit surnaturel a pour base les lois proridentielles librement constituées dans un but supérieur et connues par la foi. La société n'est pas une plaine, mais une pyramide dont Dieu, le Dieu vivant, . le Dieu-Roi régnant, est la pointe indestructible.
((.L'égalité, dit la franc-maçonnerie, est le deuxième problème de notre époque. C'est avec ce mot qu'elle combat la valeur excessive accordée aux avantages extérieurs de la condition, des richesses, des honneurs; elle soutient avec raison que, dans un État libre, la qualité de citoyen libre est la plus auguste et fait dùparaitre toute autre distinction. Nous autres^ maçons^ nous avons donné à l'égalité une étendue bien plus grande; nous avons toujours regardé comme base de notre ordre ce principe que, dans leurs rapports les plus.éle-
tatif des initiations anciennes, p. 368.) — Pour plus amples détails sur la fraternité et la bienfaisance maçonniques, voir La Franc-Maçonnerie par Tabbé Gyr. Parii, Lethielleux, 1859. (i) Cours, etc., p. 108.
vés, les hommes sont égaux entre eux, et quen présence de$ avaniages commuais à tous les hommes^ toute mesquine diffé^ rence a disparu. >» Ainsi parlait le F* Gieseler, membre de la coinmission des écoles et docteur en théologie protcstante^dBns la loge de GœtUngue, en 18A8 (1). Le F. Trâîllard, de Lyon, disait de son côté, dans un discours couronné par la secte : o Si vous voulez consolider la fi'anc-maçonnerie, il iaut que toute votre attention se porte à consolider réalité et à rechercher la vertu. (Quelle vertu ?) Dû l'esté, pour aimer l'égalité et la justice, le peuple n'a pas besoin de grandes vertus (dS Ta bien fait voir, ainsi que juin 18i8) .
a Ne souffrons pas quç le Catholicisme exploite le vide que la société a laissé dans le cœur de l'homme. (\o\\si la grande passion de la franc^maçonnerie : succéder à l'Église dans le gouvernement spix*ituel du genre humain.)
«...La morale a besoin d'une base plus solide que celle qu'on lui a donnée jusqu'à présent, et cette base sortira immédiatement de la fraternité: (Nous pensions que la fraternité
était le but à atteindre plutôt que la source de la base )
Elle sera plus claire encore que celle de l'Évangile (2) ! » (Rien de plus clair, effectivement, qu'un appel à l'orgueil, qu'un cri d'insurrection et de haine contre toute supériorité !)
L'appel à l'égalité a été entendu ; « les statistiques les plus récentes font monter en chiffrés ronds les loges à cinq mille, les membres actifs à cinq cent mille, les membres inactifs à huit millions, sans compter ces tertiaires de F Ordre appelés libéraux, et qui, s'ils ne portent pas le tablier maçonnique, n'en sont pas moins d'importants auxiliaires (3).» Des écrits sans nombre propagent au milieu des classes laborieuses et souffrantes des enseignements où la sainte notion de l'équité est
(1) C.yr, p. 11->. — (2) //>.,p. 109. — (3) Civiltà cattolica, décembre ih65 ou janvier 1866. — L'impartialité veut qu'on ne traite pas tous les maçons de perturbateurs; l'Ordre aime à attirer à soi beaucoup d'hommes candides; mais tous les perturbateurs contemporains, rroudhon, Louis Blanc, etc., ont été maçons.
peî-pétuellement confondue avec la captieuse chiitière de l'égalité. Je n'examine pas ici quels dangers politiques ces excitations font naître; je constate qu'elles troublent profondément les rapports économiques entre les habitants d'un même pays, finnentent ces malaises chroniques qui paralysent la production en dégoûtant le travarHcur de son état, tandis que le capital effrayé se cache otf émigré, et menacent incessamment de ces révolutions qui, en quelques mois, dévorent non des millions, mais des milliards (1).
Qu'on cesse don^ d'insulter la croix et les disciples du divin Crucifié ! L'égalité règne devant Dieu seul. Au pied de sa croix, tous sont égaux, parce que tous sont infiniment petits devant lui ; tous sont égaux, parce que tous sont l'objet de son amour infini; tous sont égaux, parce que tous sont nour- ' ris à une même table d'un même pain divin ; tous sont égaux, parce que tous sont frères en Jésus-Christ et cohéritiers du ciel ; tous sont égaux, parce que tous sont pesés dans la même balance. De cette égalité jaillit, visible ici-bas pour Dieu seul, l'inégalité du mérite qui échelonne chacun selon ses œuvres et lui prépare la place définitive qu'il occupera dans l'immortalité : c'est de ce côté que le Catholicisme tournt avec raison les ambitions humaines. Dans ce stade de l'honneur, du dévouement, de la vertu, la concurrence est sans péril; la richesse céleste se partage sans se diviser ; les trésors amassés par un chrétien ne dépouillent aucun de ses frères, mais plutôt les enrichissent, grâce à l'édification que ce chrétien répand. Amortis par la prédominance des désirs supérieurs, les désirs terrestres ne fatiguent plus le cœur humain et n'arment plus l'homme contre l'homme : l'humilité produit la paix et amène le triomphe de la fraternité.
Si la paix et la fraternité sont les bienfaitrices insignes du travail,comme nul n'en peut douter, l'humilité, la vertu catho-
(1) La révolution de février a coûté environ deux milliards à la Franco. Le bilan de la révolution italienne sera bien autrement wajestueux.
lique, la vertu qui fledrit uniqu^neiit au pied de la croix, est une grande force économique, nécessaire aujourd'hui plus que jamais pour arracher les populations aux rêves décevants d'une impossible égalité. Entre chrétiens sérieux, la question n'est pas d'arriver au chiffre de fortune que tels ou tels ont atteint, mais de monter incessamment" vers oe tj^pe éternel de perfection morale, vere cette source infinie de pure félicité dont on peut, dont on doit se rapprocher incessamment, sans l'atteindre jamais (1).
Qu'on y veuille réfléchir : à l'orgueil, organisé sous le drapeau égalitaire de la franc-maçonnerie, les résistances médiocres de quelques sages n'opposeraient qu'une impuissante barrière; l'humilité, organisée à l'ombre de la croix, seule peut lutter et vaincre. L'histoire l'atteste; toute nation qui cesse de porter la croix dans ses mains et l'amour du Crucifié dans son cœur voit grandir dans son sein le luxe odieux de quelques forts et la misère extrême de la multitude. Fassent la grâce d* en-haut et la vertu des Français que l'expérience douloureuse nous en soit épargnée !