INSTRUCTION
« Le vrai progrès, c'est le progrès en humanité, c'est-àdire en capacité. Être libre, voilà le progrès. Mais il y a deux libertés ; il y en a une, toute en négations, qui consiste à ne pas avoir de luaitre, et une autre, la plus subst-intielle, qui consiste à pouvoir être son maître. Apprendre, c'est devenir libre; faire des progrès dans la science, c'est faire des progrès dans la liberté. On a commencé, et on a bien fait, par détruire les lois de privilèges, les lois de castes, les lois liberticides, parce que, si elles avaient subsisté, on n'aurait pas eu d'écoles. Si jamais le peuple se compte, disait Platon.... Si jamais le peuple sait lire, disent les ennemis de la démocratie. Le peuple veut enfin savoir lire ! Ne cherchez pas plus
(1) Pradié, Le Monde Nouveau, ch x.
loin le cai'actèredu dix -neuvième siècle, car le Yoiliij! Vousdi^'e? ce que vous voudrez de notre siècle, qu'il est sfins foi, ^ans/ noceurs; qu il n'a ni la dignité du d^^-septiènije sièqle^ n^ T^r^ deur indomptable du dix-huitième, ; .s'il est le siècle des écoles» il siéra le plus girand de tous, les siècles. Développoi^^ l'in^ligepce; c'est ToutU qui fait lesoutik (1). » i
;Ce programme de nos modernes i;éformateui^, mêlé de vrai.et de faux, enivre Jes masses. On les cpnvie à la .conquête d'une science qui leur donnera la dernière force néçessai^P à l'indépendance, la force intellectuelle. «X^ moi du sièclçest l'émancipation; le secret de rémancipqiioii est P école. ». Déjà Platon 3* était persuadé querendre rhomme,?^vant, c'est.infail- Ublement le rendre sage, fort et libye. Hélas ! les Grecs du BasT Empire vinrent donner un cruel démenti au rêve de leur.grand philosophe.
Avant Platon, Confucius disait : « On s'approche de Dieu par deux moyens, en perfectionnant sa raison et en servant l'humanité. )) Et Confucius, selon la très^juste remai'que d'un contemporain, faisant dériver la perfection morale de la culture de l'esprit, au lieu de faire dépendre la culture de l'esprit de la perfection morale, prouvait qu'il ne comprenait rien à l'état réel de l'homme. Son peuple de lettrés, son peuple où tout, pour ainsi dire, repose sur des concours, des examens et des grades littéraires, n'en est pas moins un peuple décrépit, que la foi seule pourra ressusciter.
Le vrai progrès, ô réformateurs, c'est le progrès en vertu. 1^ liberté humaine ne consiste aucunement à ne pas avoir de maître, puisque toute créature a Dieu pour maître; elle consiste à n'être enchainé, ni au dedans par les habitudes vicieuses, ni au dehors par des hommes que Dieu n'a point investis de son autorité. Ne dépendre de persomie est, en société, une visée chimérique ; ne dépendre que dans une médiocre^ mesure, c'est un agrément de la vie présente, ce n'en est ni la
(I) Jules Simon, Le Travail, cb» ix*
fin, ni Thonneur. Le manœuvre vertueux est plus grand que le patron libertin.
^ Apprendre, c'est devenir libre. . . » si l'on apprend des choses utiles et si la volonté se développe dans le sens du devoir. Td grand savant ])eut être un grand scélérat, et tel ignorant un héros et un saint. Néron était un artiste des plus distingués; Jeanne d'Arc une paysanne illettrée.
3e l'avoue, ces bruyantes réclames en faveur de l'instruction populaire au dix-neu\ième siècle, venant de certaines bouches, me sont singulièrement suspectes ; ces réclames, dis-je, et les efforts qui les accompagnent pour livrer, sous prétexte scientifique, les âmes populaires à des meneurs dangereux. L'instruction en elle-même est un bienfait : la Uqueur me plaît; mais je me méfie de quelques échansons, qui se permettent des mixtures très-propres à transformer un breuvage fortifiant en poison.
L'école, dans la pensée des réformateurs libres-penseurs, doit être séparée complètement de l'Église et abandonnée en proie à la lîî)re-pensée. A l' école, école primaire, secondaire ou supérieure, école de petits enfants ou d'adultes, école de villageois ou de citadins; à l'école, sanctuaire de la science pure, en dehors de toute influence religieuse, de toute tradition, de toute autorité doctrinale, on formera des «hommes. » L'école serale moyen principal, dominateur du progrès «en humanité, c'est-à-dire en capacité. » La classe ne sera plus le bienfaisant supplément de l'indispensable catéchisme. Au lieu et place de cette soumission filiale aux volontés infiniment sages du Père céleste que le prêtre enseignait, le professeur inculquera les maximes du .Se//-//e//), et l'ouvrier de l'usine et des champs, devenu libre-penseur, mettra toute sa gloire à ne dépendre que de soi !
Nous connaissons tout cela. L'histoire de la franc-maronnerie, livrée à la publicité par ses adeptes eux-mêmes, nous renseigne sur la philanthropie de ces bruyants zélateurs de l'instruction populaire.
« Avant toiU^ nous devons nous emparer de Finsiruction de la jeunesse (1). Nous le savons, depuis cinquante ans, on a fait beaucoup pour l'instruction. Mais l'instruction ne doit pas cesser dès que l'individu quitte l'école; elle doit embrasser tous les âges de la vie. » Ainsi parlait le F. •. Traillard, vénérable de Lyon, dans un discours couronné (2). Cette instruction, accaparée par la Maçonnerie, sera-t-elle simplement professionnelle? Qui le croira? Elle envahira le terrain des sciences morales, et quelles idées y fera-t-elle prévaloir? La haine de tout enseignement divin, l'adoration de soi dans toute sa cru-r dite. Prenons un document entre cent.
« Considérant que la libre-pensée a été admise par le Loges belges, en 1854, comme principe fondamental ;
« Considérant que l'admission de ce principe commande la toléi'ance la plus grande poui* les opinions de tous les maçons ;
« Considérant que le Grand-Orient, en aflichant comme seule devise cette maxime : « Vâ?ne, émanée de Dieu^ est immortelle^ » a méconnu formellement le respect dû aux convictions des frères qui n'admettent pas le spiritualisme;
« La loge La Constance, Orient deLouvain, proteste énergiquement contre l'atteinte portée par le Grand-Orient aux principes de libre examen et de- tolérance qui sont les bases de la maçonnerie belge (3) . »
(1) C'est ce qui eut lieu en 1830. Le monopole universitaire était alors le monopole maçonnique. Que d'efforts n'a-t-il pas fallu pour soustraire la famille à cette odieuse tyrannie?
(2) Latomia, t. ii, p. i3ù.
(3) Chaîne d'Union. Cité par l:i JPa/ne de Bruges, avril 1866.
La Franc-Maçonnerie belge (et la Franc-Maçonnerie en général), est donc la fraternité dans la nuit intellectuelle la plus profonde, dans l'absence de toute vérité universellement admise, dans la négation pure; précisément aux antipodes du Catholicisme, qui est la fraternité dans la possession commune de toutes les vérités essentielles à la direction de l'homme vers sa fin supérieure et définitive. Qu'on s'étonne ensuite si, un peu plus bas, on rencontre des sociétés secrètes chez lesquelles la conclusion est admise comme le principe, et
La pensée est un acte interne, soumis à la loi de rechercher toujours le vrai, de s'y attacher fortement après l'avoir trouvé, et de se détourner de tout ce qui noumt les passions. La liberté est si peu la perfection de la pensée, que plus on sait et mieux on f;ait, plus on est invinciblement saisi et enchaîné par la vérité. L'ignorance humaine adopte une opinion, faute d'une lumière assez vive pom- imposer la conviction. Mais la pensée di\ine n'est aucunement libre, parce qu'elle est lumière sans mélange d'ombre. I^ pensée n'est libre que dans la proportion de l'ignorance du penseur; plus un homme s'instruit, plus la vérité le pénètre et le domine. L'examen est le travail de l'intelligence pauvre; la certitude est la propriété de l'intelligence riche.
Comme acte interne, la pensée est entièrement personnelle, elle ne relève et ne peut relever que du tribunal de Dieu. Mais la pensée s'aflirmant, la pensée se proposant, la pensée s'im^-. posant à la faiblesse et à la crédulité, c'est un fait social au premier chef, (le n'est plus la pensée, c'est la parole, c'est le prosélytisme, c'est l'enseignement. La reconnaissance du droit de tout penser implique celle du droit d'agir conformément à sa pensée ou à sa conscience (la conscience n'étant autre chose que la pensée relative à la moralité de l'action), c'est-à-dirc de tout faire. Devant ce droit, seule se dresse la force. Mais la force en face du droit, c'est l'oppressioii, la tyrannie, l'injustice.
Lamentable misère î Ce n'est plus assez d'avoir, dans la société, des milliers d'êtres étranges, isolés intellectuellement, sans racine dans le monde dtîs esprits, flottant à tous les souffles de leur imagination, qu'ils appellent pompeusement la raison : comme si la raison, émanre d'en haut, n'était pas le sens commun des premiers principes, desaxionies fondamentaux de-
où le droit à tout faire est aussi accepté que le droit à tout penser? ApK's que le vrai tt le faux se sont enibrass«''s sur l'autel de la tolérance, comment ne verrait-on pas le bien et le mal ^(^ réconcilier à leur tour? Ebt-ce que la pensée n'est pas le germe de l'aution?
vant lesquels tous, sauf les fous d'orgueil, s'inclinent; ce n'est plus assez de posséder, parmi les personnages nourris de littérature, des u libres-penseurs »; rantichristianisme moderne veut que la masse ouvrière devienne « libre-penseuse » ! Sous le couvert de quelques génuflexions dérisoires devant le Crucifié, tout le mouvement scientifique du socialisme moderne va là. Le dieu de l'univers, dieu inconnu jusqu'aux jours de la télégraphie électrique et du libre-échange universel, c'est l'homme qui, enfin, grâce aux découvertes de la science moderne, arrive à connaître sa valeur infinie et ses droits à la domination complète sur le monde. L'ancien Dieu n'était que le moteur supposé des merveilleux eflets que l'homme suffit à produire. Aujourd'hui les éléments sont dans ses mains, il les combine, il les décompose, ils n'ont d'autre maître que lui; il est dieu !
Rêves insensés, sans doute, mais trop accueillis par le peuple, subjugué par l'apparente clarté des démonstrations superficielles d'une science empirique et l'imperturbable assurance des démonstrateurs. On lui fait saisir l'action et l'enchaînement de quelques causes secondes ; il s'extasie et oublie la cause première, raison unique et nécessaire de toutes les autres. A peine sait-il que les globes célestes s'attirent, (ou du moins circulent comme s'ils s'attiraient) , en raison directe des masses et en raison inverse du carré des distances, qu'aussitôt il oublie que ces énormes corps ne pourraient ni exister ni se mouvoir sans la création et sans l'impulsion divine. Ses maîtres l'amènent insidieusement ou naïvement (car eux-mêmes sont fort sujets à cette infirmité que M. de Mirville appelle Xhallucination des savants), iiisqak tenir pour vérités assurées les plus stupéfiantes hypothèses. Astronomes et géologues, historiens et journalistes sont passés maîtres en cette matière.
Eh bien ! voilà ce qui nous épouvante. T/est cette indigne exploitation du nom auguste de la science ; c'est ce système de flagornerie satanique qui persuade à un malheureux ouvrier que, pour avoir reçu quelque teinture légère des sciences du
dernier ordre, il n'a pkis besoin de recevoir du del les hauts enseignements de la religion et de la morale ;> c'est Fimpiidence avec laquelle on décerne à cet infortuné un brevet de « savant » , qu'il accepte sérieusement et grâce auquel il mèpdse profondément ' la religion de ses pères, la religion qui a civilisé le monde et reçu 1* hommage réfléchi des plus grands génies qu'ait vus l'humanité!
Non, la science naturelle n'est pas mauvaise ; mais elle est à l'enseignement révélé ce que l'Économique est à la Beligion, ce que le corps est à l'âme. Lui donner le sceptre de la vie humaine, la charger de faire des hommes, se fier à elle pour la formation des caractères, prétendre que plus savoir, m6me dans l'ordre inférieur des connaissances mathématiques ou physiques, rend nécessairement meilleur, subordonner^ avec CiOnfucius, le développement moral à J'évolution scientifique, c'est tout renverser, fausser notre nature, surexciter enfin non le juste sentiment de la dignité humaine, qui consiste essentiellement dans l'uuion à Dieu, mais Torgueil ou l'idolâtrie de soi, source de toutes les hontes et de tous les malheurs I
Que l'instruction, comme, le bien-être, auquel d'ailleurs elle saura concourir, descende, descende encore, descende jusqu'au pâtre et au terrassier, c'est un bien si évident qu'il est superflu de le mettre en lumière. Quels que soient les dangei*s qu'offre, de nos jours, l'effroyable diffusion de la presse immorale et impie, FÉglise n'en continue pas moins à employer ses légions les plus dévouées, ses religieux et ses filles de charité, à enseigner la lecture jusque dans les plus pauvres villages. Car l'engourdissement intellectuel ne vaut rien, ni pour la vie présente, ni pour la vie future. Nous savons fort bien que ce n'est point avec des imbéciles qu'on fait des samts.
Ceux qui font grand éuUage de Tinstruction obligatoire de certains Etats d'Allemagne se taisent sur la multitude des écoles gratuites et universellement fréquentées de Rome, sans qu'il y soit nécessaire d'employer la contrainte ; ceux qui y récla-
mmt notre admintioa pcmr' Iw^H/etAii^ics hisHiiêtes de' i* An- ^^e^iT%'e^\e&'Laâwerkervem el> dw Hanovre,
iselxiblent nep» 80icq>ç(miier qo'^ Fmneévjlfieh «vont finétitttiôn des eoims^ ^puMics dctslinés atec adoltèsv'tes F^èreck des > Éeoles^Chrétiennes et la société 'de Bâmtr^¥inoebt4e']NEil isvaîent, avec un z61e admnrablë^ouvertattii'ouvriérsétâttx soldats des écoles parmi lesquelles beaddoop, sortit celles ides militaires, donnaient les plasi ibeaincrésoMats(l)j >/e ne parle que du présent. Su^r la questfon dé iPinsttticâoni populaire, le passé du Catholicisihe a été yengéKparn)oltre< jeune «t déjà brillante École des Chartes, d'une foçoÉ si^énempMte ' «que la discussion sérieuse est close; €e n'esd < pas ' d'hiel-v ^ pour lutter centre une subite concurrence, que l'iË^se rarige rinstruction populaire parmi les œuvres les plus méfitoIriBS ^e puissent embrasser ceux qui tendent à la |)erfectîon du Christianisme. Jérôme Émilien, Jean-Baptiste de la Salle. Vincent de Paul, Angèle de Méricî ont vécu avant qu'il fût •question, dans les régions laïques, de populariset Finstnictîon. Aujourd'hui même, les congrégations enseignantes font peur aux adeptes de la franc-maçonnerie et du socialisme; on les dénonce, on sollicite contre elles les rigueurs de Pordre légal ; et cela au moment où Ton crie « des écoles ! et encore des écoles! »
Touchant l'instructiirtî populaire, le Catholicisme a le secret de la véritable mesure. Secret fort simple. Le nécessaire, puis Futile, puis l'agréable. Or le nécessaire, c'est la science de la destinée, la science du salut. Il est facile à la bontie foi de reconnaître que cette science doit émaner d'en-haut. Dieu sait ce qu'il veut de l'homme. Il ne l'a pas révélé à chacun indîvi-
(1) De 1853 à 1858, nous avons pris part aux travaux d'une société d'adultes, réunie à Orléans chez les Frères. L'histoire» la scienee, la religion y avaient une place égale dans renseignement des Conférences, qui se faisaient tous les quinze jours. Aux réunions de chaque soîr, il n'était question que de science. — Ce quî se passait là avait lieu à. peu près dans toutes les réunions analogues.
duellemeut, il n'a pas même placé dans notre intelligence les ressources nécessaires pour par\ enir à le trouver avec la clarté, la promptitude et la certitude indispensables en cette occurrence. L'ouvrier surtout sent parfaitement que l'obliger à se fabriquer sa religion, c'est l'obliger à l'impossible. Il a besoin d'être instruit. Par qui? Par quelque libre-penseur? Et par lequel? Les libres-penseurs sont si peu d'accord ! Pour choisir entre tous, il aurait besoin d'être plus savant qu'eux, et alors leur enseignement lui serait inutile. Ils ont pourtant la prétention d'enseigner, d'élucider le problème de la destinée humaine, de donner là-dessus des lumières supérieures au grand soleil de la doctrine catholique, ilais le i)euple ne peut prendre longtemps ces prétentions au sérieux. Pour se faire écouter, lé libre-penseur a besoin de flatter, de chatouiller l'orgueil, la cupidité, le sensualisme, l'envie ou quelque autre mauvciîs instinct. On l'écoute alors, on le suit, on le méprise, on n'est pas convaincu, on s'endort dans un scepticisme honteux.
Le prêtre seul éclaire les esprits, sans les humilier. Il n'est qu'un écho ; mais l'écho de dix-huit siècles, et pour le fond de sa doctrine l'écho de tous les siècles. Il est l'écho des plus grands hommes de toutes les générations. Il est l'écho de r Homme-Dieu. Il ne parle pas de lui-même ; il n'exhibe pas ses personnelles conceptions ; il expose un enchaînement de vérités, dont la durée, au milieu de tant d'épreuves, garantît la divine solidité. Il ne divise point insolemment les intelligences en intelligences d'élite et intelligences vulgaires ; chei nous, Bossuet, comme le charbonnier, s'incline de^Tint la Raison infinie; le charbonnier, comme Bossuet, entend la voix de Bleu.
Tel est et doit être l'enseignement de la science nécessaire, enifeignement vraiment digne du Créateur et de l'humanité, parce qu'il confond tous les rangs devant le bon et unique ïrtlàhre, Jésùs-l'hrist.
Lé Catholicisme possède cette science majeure, il la possède avec certitude. En dehors de lui, il n'existe que le doute.
Ceux qui doutent n*ont pas le droit d'enseigner, ils n'ont que celui d'écouter ou de chercher. Ceux qui doutent et osent, en face de l'imposante unanimité de la tradition catholique, ouvertement ou pai- d'habiles détours, avec ou sans ménagjÇ^ ment,* par voie d'aggression, d'allusion ou d'élimination, arracher de l'àme d'un ouvrier la croyance des siècles pour y substituer leur « opinion » , sont des malfaiteurs sans excuse. Jusqu'où ne doit pas aller leur orgueil, pour qu'ils estiraep> leur pensée supérieure à la pensée de tant de générations ? Si tout esprit est infailhble, qu'ils laissent leur frère raison^ejr seul , et atteindre seul le vrai ! Si les raisonnements hunaaiqs peuvent être infidèles aux lois dictées par la raison, qui les assure qu'ils ne vont pas arracher le froment pour semej? l'ivraie?
Je crois pouvoir exposer ces pensées, même en un livre 4'Économique. Toutes les sciences se tiennent, et quand on voit jusqu'à des athées déclarés, comme l'auteur de la « Vie de Jésus » , se mêler d'instiuction populaire et abuser de qi,ielque réputation scientifique pour répandi'e jusque dans les pli;is humbles demeures des publications destructives du Christia-r nisme et même de toute croyance, il faut bien afBrmer quQ cette propagande est malhonnête. Libres-penseurs, disputez entre vous, dans vos académies ; respectez le peuple !
Évidemment, la question religieuse est la question maîtresse. Enseigner la religion à l'ouvrier, c'est le premier devoir de quiconque s'occupe du progrès des classes laborieuses, Et ici, il feut entendre la religion pour elle-même. De l'enseignemeçyt religieux résultera, par contre-coup, dans l'ordre humain luimême, un merveilleux progrès. C'est par l'étude de la religion que le peuple se trouve initié à la philosophie, qu'il se familiarise avec le monde immatériel, qu'il devient a penseur. » Nous avons eu mainte fois l'occasion d'admirer les connaissances variées, la précision d'aperçus, la perspicacité, l'étendue de jugement, la passion pour le beau, la vigueur intellectuelle, la tendance à l'idéal produites chez les
en&Dts du peuple par rapplication aux instructioDS if on eaté* chisine de persévérance. Quiconque a observé de près la vie chrétienne peut dire combien, dans un esprit naturellement droit, Finstruction religieuse étend, en tous sens, la capacité.
Ne voyez-vous pas que le Catholicisme aborde les questions les plus hautes, qu'il remonte dans Thistoire jusqu'au berceau de Thumanité , qu'il éclaire par sa morale les plus délicats replis de ce cœur humain si plein de mystère, qu'il met par son symbolisme, ses sacrements et son culte l'intelligence en action incessante ; qu'en faisant du monde le chef-d'ceuvre de h^ sagesse étemelle, il excite le chrétien à étudier avec ardeur la merveille divine ? Quoi ! une doctrine qui propose, comme une récompense d'un prix infini, la science complète, la vue distincte de Dieu et des œuvres de Dieu, ne serait pas, même dans l'ordre actuel, éminemment propre à élever le niveau des intelligences ?. . .
Avant tout, la science du salut, la science nécessaire. Ensuite, rinstruction. Instruction et science sont deux choses. Les savants seront toujours ici-bas une faible minorité ; car la science exige beaucoup de temps et des aptitudes particulières. Mais l'instruction peut s'étendre plus loin. Un homme instruit (du latin instrueré) c'est un homme muni des connaissances les plus en harmonie avec la situation où il se trouve. L'instruction est la portion de la science universelle qui met un homme ^n état de remplir facilement, fructueusement, honorablement sa fonction. Affaire personnelle, elle vaxit ett proportion des avantages qu elle procure à celui qui la reçoit. Le dessin fait partie de Tinstruction d'un menuisier ; il ne rendrait pas un jardinier plus instruit: par contre, des notions d'histoire. natui*elle, indispensables à un jardinier instruit, sont superflues pour le menuisier. Donner à chacun les con?naissances relatives à ses occupations habituelles, tel est le but de Teoseiguement pratique, ou de rinstruction.
L'instrament universel de toute étude, c'est le livre, ou renseignement fixé et rendu acx^essîble en tout temps et en.
toiit lieu. Pour apprendre quoi que ce soit» le moyen hal^ituellement le plus aisé, et en bien d^s cas le moyen indisjpen^ satde, c'est de savoir lire. Aussi la lecture est la base ordinairç de Tinstruction. Toutefois, c'est une excentricité de soutenir^ avec un certain parti politique, que « savoir lire est une obligation du citoyen. » « En vérité, dit l'auteur du Travail^ il semble qu'il soit tout naturel d'obliger tout électeur à savoir lire. On comprend ceux qui veulent quç le droit attende la capacité ; mais quand le droit existe, ne pas exiger que par tons les moyens possibles, on y joigne la capacité, c'est avoir bien envie de livrer la société au hasard. D'un autre côté, le peuple souverain va se plaindre, car enfin, il ne faut pas qu on lui fasse de sa couronne un hochet. Il veut faire en connaissance de cause son métier de grand électeur. Il ne comprend, rien à la contradiction à laquelle on le condamne. Est-il mineur ou est-il souverain? C'est quelque chose sans doute que de jeter un bulletin dans l'urne, encore faut-il pouvoir le lire (1). » I
QudUie confusion ! Je ne parle pas de la réunion en un même; personnage de ces deux titres contradictoires, grand-électeur et souverain. Je ne m'arrête point à faire remarquer que ceux qin donnent la couronne' ne portent pas la couronne, que la souveraineté du peuple entendue au sens révolutionnaire est absurde, puisque chaque individu est mineur vis-à-vi^ du pouvoir, même le membre de la majorité qui a investi un homme ou plusieurs hommes de la gestion de l'autorité. L'insinuation
(i) Le Travail, eh. iv. Il n*est pas sans întérét de rapprocher ces lignes d^un passage do discours cité tout ù l^heure», )
« La Maçonnerie, dit le frère Traillard, doit accomplir la prophétie de Ççndorcet, lorsque celui-ci dit : « Aucun hornme ne pourra dire d&ôrmaîs : la loi m'assure J'égallté des drofts, mai» on me reAidé De Tilbyen de les connaître. Je tle dois dépendre que de la loi, maisfnon Ignorance me rend dépendant de tout ce qui m'entçure. On m'a dit dans ma jeunesse que l'instruction est une nécessité; mais, forcé dô travailler pour vivre, les premières notions se sotit èfflièées ^fe nriL trlëmofre, et il ne m'en est resté que Taigreur,! non contre i la jVPl^té de la nature, mais contre rtz^usUoe de la socié^>»./ ,,>,;<)*'
la plus dangereuse ici est celle qui fait de la lecture l'instrument de la capacité politique et d* une capacité illimitée. En politique, Touvrier qui sait lire, mais n'en devient pas |K)ur cela un de ces hommes rares qui sont appelés « hommes d*Etat, » est, habituellement, le serf volontaire et l'involontaire écho de son journal, du journal qu'on lui prête ou qu'il trouve sur la table du cabaret ; voilà le fait. Pour exercer raisonnablement son droit d'électeur, l'ouvrier bien avisé n'a que deux voies, dont aucune n'exige qu'il sache lire: se renseigner auprès de quelque honnête homme, bien connu de lui, et assez au courant des affaires pour juger le candidat ; ou bien voter pour le candidat réputé le plus vertueux, la probité et le courage étant toujours les qualités les plus indispensables chez les personnages qui ujcltent la main aux affaires du pays. L'éducation politique faite par les journaux, feuilles presque toutes passionnées, partiales, dociles esclaves d'un parti, souvent soudoyées et menteuses jusqu'au cynisme, n'est propre qu'à égarer les masses ; l'expérience le montre bien. La presse quotidienne, grâce aux assertions tranchantes des journalistes sur toutes choses^ a dépravé l'intelligence humaine à un degré inouï : quiconque lit un journal se croit en état de juger en dernier ressort toutes les questions ; présomption absurde : ce môme homme, en fiiit, adopte aveuglément l'argumentation et les conclusions de son journal ; crédulité pitoyable.
La lecture fût-elle ce qu'elle n'est pas, le moyen nécessaire d'exercer le dioit de vote, en résulterait- il l'obligation pour la société d'apprendre ù lire à tous ses membres ? En aucune façon. Ce n'est point à la société politique qu'incombent les dépenses et les soins nécessaires pour instruire les hommes ; c'est à la famille d'abord, puis à eux-mêmes. On veut que la société tende des échelles à ceux qui se sentent capables de mpiUer; c'est donner à la société une grande et lourde res-r ponsabilité. La société doit écarter les obstacles, c(î qui n'est pas une mince besogne; la famille et l'association doivent Aibriqpçr les échelles. — Celui-ci veut qu'on apprenne gratuite-
raent la lecture à rouvrier ; un autre pourra demander qrfdn lui procure un journal gratuit ou à prix réduit , car à quoi sert de savoir lire, si Ton ne peut payer le IIntc ? un troisième de^ mandera des bibliothèques gratuites, des cours supérieurs gratuits, etc., etc. Tous ces moyens d'instruction populaire, créés par les associations ouvrières ou émanant d'un fraternel dévouement des classes instruites, sont chose excellente; mais l'État n'est pas plus tenu à fournir à chacun la science que lè pain, pas plus obligé à enseigner l'usage du livreqlie celui dti marteau ou de la lime. Dans une société régulière, les établissements d'instruction publique ne peuvent être que des facilités offertes à la famille et à l'individu pour rtîcevoîr l'enseignement librement proposé et librement accepté.
« Il semble qu'il soit tout naturel d'obliger tout électeur à savoir lire. . . » Et pourquoi pas aussi d'obliger tout électeur à savoir par cœur la Déclaration des droits de l'homme, voire à subir un examen de baccalauréat ès-sciences politirpies ?
Qui ne le sait, d'ailleurs? ce n'est point la lecture qui fait des hommes capables, c'est l'observation, la réflexion, la droiture du cœur, la modestie qui garantit contk'e les jugements précipités, le choix attentif de bohs conseillera, l'application soutenue à chercher avec un complet désintéressement le vrai en toute chose. Les plus incapables des bornâmes sont les esprits faussés par de mauvais llri^s, meurtris par une instruction! mal dirigée.
!'*' Longtemps on a exagérer danà notre pays timpoirtànce de rins<jruction primaire, de celle qui est destinée. aux |iopulationfe labdrieuses. Il n'y a point, certes, dans les pretaieirs éléments de nos conliaissances, danSIa lecture, l'éCriWe et leé quatre règles, la vertu qu'on semblait leur attribuer pour former le moral de Thomme. On est aujourd'hui revenu à deâ idées'plus raisonnables, et l'bn apprécie rinsttuctioilprimlatii^e' 1 à ëa juste valeur : on avoue que des habitudes de rigide morâ- = lité, d'existence douce et paisible se rencontrent chëîj déà po^ pulations complètement illettrées; on reconnaît même, et c'est
le grand point, que, lorsqu'il y a chez une population absence de principes, de croyaDce$,cettc instruction à peine commencée deviendra souvent l'auxiliaire du mal plutôt que du bien. Si l'on consulte les statistiques de la justice criminelle, on voitt par une triste coïncidence, que, depuis tiente ans, la progression du nombre des jeunes prévenus a suivi l'accroissement du nombre des écoles. Enfin, au dire d'un recommandable ins^ pecteur des prisons, M. Moreau-Christophe, ce n'est presque jamais parmi les prisonniers ignorants, mais parmi ceux qui sont instruits que figurent les plus effrontés, les plus indisdplinables, ceux sur lesquels il semble le plus difficile d'exercer une heureuse influence pour les déterminer à entrer dans une voie d'amendement (1). »
.A notre époque, l'instruction est plutôt offerte au peuple que demandée par lui. Trois catégories de maîtres s'offrent à lui donner les connaissances qui peuvent l'intéresser: l'Eglise, la première en date , puis des hommes d'ordre, animés d'intentions parfaitement honorables, et enfin, beaucoup de socialistes,qui ont leurs motifs pour s'efforcer d'attirer àleure écoles les masses ouvrières.
Il est urgent que le zèle des vrais catholiques, des catholiques vivants et agissants, grandisse. Qu'ils ne s'effrayent ni de leur petit nombre, ni des défiances semées contre eux ! Qu'ils se souvieiment des luttes soutenues pour la vérité paileurs pères! Si puissante que paraisse Terreur, elle est faible, elle est* mortelle. Dans l'Inde, dans l'Océanie, quelques prêtres catholiques indigents, en face des ministres protestants bien payés et bien appuyés, élèvent avec une imperturbable sérénité leurs chapelles et leurs écoles, sûrs de l'avenir qui
(i) Dufau, Essai sur la Science de la Misère. M. Leplay émet uae appréciation toute semblabla Les Ouvriers européens, p. Zi2. Allant plu» loio, M. le pasteur Naville {De ta Charité légale, t ii, p. 269) voit un danger grave et un acheminement vers Timmoralité et la miaère dans rinstruction que n'accompagne pas une forte éducation religieuse. Voir Périn, De la Richesse, llv. II, ch. vi.
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leur appartiendra (1) . De nos jours, prêtres et fidèles doiv^t mettre la main à fédacation populaire, dans tonte la mesuré dë^Ieur force, et au delà, car la charité a de saintes audaces. Déjà plusieurs curés de campagne ont ouvert des écoles d'à-' dultes et font eux-mêmes des cours professionnels; qu'il» soient bénis ! qu*ils soient imités ! Honneur aussi aux hommes dévoués qui, sans arrière-pensée perturbatrice, avec un zèle aussi vif que désintéressé, ont convoqué les ouvriers à des réunions où leur intelligence s'élève en s'éclairant ! Mais qu'il nous soit permis de les en avertir en toute franchise : s'ils ne veillent pas très-soigneusement, en présence de ces auditeurs qui, sous le rapport intellectuel, sont souvent encore de véritables enfants, à bien respecter les enseignements sacrés de la religion, ils feront avec un peu de bien beaucoup de mal. Rien n'est plus sottement vaniteux, plus impertinent, plus accessible aux mauvaises inspirations, plus apte à grossir les phalanges des associations anarchiques que l'ouvrier sans re-^ lîgton qui balbutie quelques-uns des termes Vie la langue scienttîfique. Encore la neutralité la plus stricte entre les dogmes de' la religion et les fantaisies de la libre-pensée sera-t-elle difficilement suffisante. Par la force inéluctable des choses, si les coiu^ d'adultes ne travaillent point pour le Catholicisme, ite feront les affaires du socialisme. Ils créeront une génération inffeîtuée d'elle-même, ambitieuse, ardente à la curée des places, impatiente de tout ordre, toujours prompte à critiquer^ toujours lèhte à se soumettre, une génération de bavardÀ, addiè dël'ôîsiveté et plus portés aux gains pirompts et faciles qtf^ti travail probe et persévérant, quelque chdse comme lêé Gi^ecs du temps de saint Paul, ou comme ceux d'aujourd'hui* — La science à son troisième degré,^la sciencejsimplement agréable, doit tenir parmi les délassements de l'ouvrier juae
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(i) Malgré leur pauvreté, les missionnahresjéBiifte» dériadousM entretiennent deux collèges et quatre-vingts écoieB^îtnaJreii. ^ V^ Annaleê de la Propagation de la foi^ mars 1866, p» 100. AmMtle$ ' ié >lb Sainte-Enfance, avril 1866, p* t27. ,. ' ' ' . i: ;',iil n
place de choix. Mais nous osons demander que ceux qui parlent et écrivent pour récréer les masses ne se bornent pas à leur procurer, dans ce petit nombre de pages qu elles pouif ont lire» une puro distraction ; il est à souhaiter qu'ils réalisent la maxime tant répétée « Utile diilci, » L'agrément n'y perd rien. Une histoire, un roman qui renferment des documents intéressants, qui aboutissent à une conclusion morale, gagnent en attrait. Pauvre peuple! Qui te délivrera de ces publications malsaines, de ces journaux bêtes qui, même sans méchanceté préméditée, affaiblissent en toi lé sens moral, nourrissent ton imagination de niaiseries et habituent ton cœur à des émotions fausses, sottes, pleines de danger?
La littérature populaire catholique, souvent jugée avec une singulière sévérité par des gens qui, n'écrivant rien, trouvent fort naturel d'exiger des chefs-d'œu\Te, n'a pas encore réalisé tous les progrès désirables ; il lui manque, je l'avoue, surtout des livres, des journaux scientifiques expurgés de toutes Ips parenthèses fâcheuses, de toutes ces allusions, de toutes <!es plaisanteries, de toutes ces inexactitudes anticatholiques qui déparent les publications de MM. Figuier, (iuillemin et autres savants contemporains. Critiquer ce cjui manque est chose trop aisée : il vaut mieux se mettre à l'o/uvre, composer, répandre des livres irréprochables au point de vue scientifique, écrits avec clarté, avec chaleur, avec cette élégante simplicité que le peuple sait parfaitement goûter, ^'entendre enfin pour créer aux travaux catholiques qui en seront véritablement dignes cette « vogue » dont l'école antichrétienne sait si merveilleusement user pour lancer les plus piètres publications, dès qu'elles sont suffisamment impies.
Le progrès de la presse cathohque populaire doit être aujourd'hui l'une des préoccupations principales de tout chrétien qui aime son pays et l'humanité. Le peuple a besoin d'être récréé: tandis qu'à l'envi le théâtre et le cabinet de lecture perfectionnent leurs poisons, le chrétien ne peut se croiser les bras. Qu'il écrive, ou du moins encourage et soutienne ceux
qui écrivent ! Ne faisons pas du livre scientifique ou simplement récréatif un prétexte à sermons ; mais que partout la vérité religieuse soit rigoureusement respectée, qu elle n*y apparaisse qu en son lieu, avec sobriété, mais avec toute son intégrité, son autorité et sa majesté. Les choses divines ne sont pas de celles sur lescjuelles on peut se montrer indifférent, bien moins encore de celles qu on peut frôler par une épigramme.
L* agréable, prudemment distribué, devient Tutile, et contribue au nécessaire. La production intellectuelle exige de l'écrivain une grande droiture d'âme, une scrupuleuse probité, un dévouement ardent : c'est sur elle que repose l'avenir de la société. En un sens très- vrai, l'on peut dire : la question des écoles est la plus (jrande question de notre époque. La librepensée le sait ; là où les catholiques l'oublieraient, ils seraient écrasés, et la société moderne, dont les principes chrétiens sont le rempart, tomberait, en dépit des efforts d'un spiritualisipe honnête mais anodin, entre les mains du socialisme victorieux.
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