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CHAPITRE PREMIER DE LA FAMILLE ET DE LA PATRIE

Dans le livre précédent, nous avons étudié T homme en tant qu'individu, vivant et travaillant, produisant et consommaiit au milieu de ses semblables. Mais les hommes forment sur la terre des groupes tant naturels qu artificiels, des cai*ps dont la valeur économique diffère de celle des simples individus.

La naissance donne à chaque individu une famille et une patrie ; des circonstances variées le placent dans une classe de citoyens ; l'association l'unit à de^ co-associés. Autant de combinaisons qui intéressent à divers titres la science économique.

Dans ce chapitre, je traiterai très-sommairement de la famille et de la patrie, moins pour démontrer que pour rappeler en leur lieu quelques vérités majeures.

* Le socialisme, en général, a combattu la famille. Il a été mollement réfuté par tous ceux que l'aspect du devoir effraye. La famille, dans son état normal, repose sur des obligations d'une gravité formidable. En dehors de l'unité indissoluble du lien conjugal, elle n'est plus qu'une ruine ; or, ce lien indissoluble pèse lourdement sur quiconque oublie que l'existence présente est ordonnée, non pour la conquête de la jouissance, mais pour l'épreuve de la vertu. La paternité et la maternité ap-

portent, avec quelques joies, beaucoup de fatigues, de dépenses, de devoirs. L'esprit de famille exige les plus solides vertus. Le libertinage fait donc bon marché de la famille : quand il ne lui préfère p^ 4^9, célibat crapuleux ou le concubinage, il en viole habituelleiii'ent les lois les plus sacrées.

Bâtard du paganisme antique, habitué à traiter de chimères les plus cTélicats sentiments du cœur", le soâàlis'me sacrifie la famille à la jouissance animale. Ce sacrifice, comme le lui a très-bien fait remarquer Proudhon, est l'aveu significatif de son impuissance; c est par économie qu'il supprime la famille dont l'entretien lui semble trop coûteux. S'il pouvait, par dfe procédés plus puissants, saturer, de jouissance tous les individus, sans toucher à la famille, il la laisserait vraisemblablement debout. C'est pour réduire la dépense, et par là grossiren qualité et en quantité la consommation individuelle, qu'iVsi^)stitue au foyer domestique le fourneau économique du réfectoire phalanstérien. C'est pour diminuer les frais de construction et d'entretien qu'il abat toutes les cloisons et remplace la chambrette de l'ouvrier par ses vastes dortoirs.

Voilà jusqu'où peut conduire là conception matérialiste en Économique!... Eh, Messieurs! ces citoyens que vous voulez ranger, leur vie durant, autour d'une table commune, coucher dans une caserne commune, réduire à Fétat de purs automates, dont le Machiniste-État monte les ressorts, ce ne sont pas des animaux toujours satisfaits, pourvu que Therbe soit tendre et abondante. Ce sont des hommes ! Ce sont des fils d'Adam î 11 leur est mauvais d'être constamment seuls, mais il leur est presqu' aussi pénible d'être toute leur vie embrigadés. Ils savent bien qu'ils doivent aimer tous leurs semblables; mais ils éprouvent le besoin d'affections plus spéciales et plus profondes : ils n'ignorent pas qu'ils doivent pei^pétuer leur race ; mais, êtres intelligents, ils ne le peuvent faire à la façon des brutes ; la famille est le besoin et la loi de l'humanité.

Sansdoute vous prétendez, après avoir brisé la société, la reconstruire d'après un plan nouveau ; vous êtes des fous I Ré-

formez les abus; mais nelouchez jamais à ce qui est universel dans le temps et dans T espace ; car vous vous attaqueriez stupidement au divin.

En dehors de la famille, ce ne sera pas le progrès économique que vous réaliserez, mais le chaos économique* Vous aurez des éditions nou'\ elles des fameux ateliers nationaux, de ridicule et triste mémoire. Quand on veut faire des soldats de l'émeute, il est habile de discréditer la famille, de la représenter à Touvrier comme un accablant fardeau, comme un obstacle à la prospérité de ses affaires. Un bon père de famille se prête peu à la construction des barricades. Un célibataire libertin, un mari dissipateur, habitué à mépriser les gémissements de sa compagne et de ses enfants, voilà, entre les mains scélérates des sociétés secrètes, un instrument plus souple qu un homme marié et dévoué à sa famille qu'il aime.

Mais 'Féconomiste honnête éprouve une horreur profonde pour de si honteuses vues. Il sait et il enseigne ([ue la famille porte toute la prospérité malérielle de Thumanité.

On lui doit le travail, le capital et l'aptitude du travailleur à l'association, élément indispensable de tout progrès.

Dans la famille, Findividu se forme dès l'enfance à vivre avec autrui, pour autrui, hiérarchiciuement subordonné à autrui. Sous le toit domesti(iue commence ce combat de l'instinct social contre l'instinct individuel, qui est la vie humaine. Le travail y apparaît connue un devoir, longtemps avant de s'imposer comme une nécessité. .Noujri, logé, vêtu par ses parents» l'enfant reçoit d'eux Tordre de travailler, et s'applique à un labeur dont il ne saisit pas immédiatement le fruit ; il s'habitue à dépendre de son père et de sa mère, pour dépendre plus tard, dans l'Eglise et dans l'Etat, de la loi, ou plutôt du Législateur divin, par qui seul les artinam des lois imposent de justes prescriptions ( l ) .

Le travail de l'enfant n'est pas u:i élan vers la jouissance,

(1) Perme legum conditores justa decernunt. (IVov. vin, 15.)

c'est un acte de soumission à la volonté paternelle. L'enfant bien élevé travaille pour faire plaisir à sgn père et à sa mère. • Ainsi, dès le début, le travail revêt un caractère de désintéressement et de générosité, un caractère social.

Pourvu qu'en grandissant, l'enfant ne se déprave pas, pourvu que, devenu homme, il garde l'esprit de famille, son travail demeurera toujours marqué à ce noble cachet. Le père travaille surtout pour son enfant, la mère pour l'un et pour l'autre. Ainsi, parunemerveilleincomparable,dans la famille, le travail devient le nœud et l'expression de l'affection mutuelle. La recherche du gain, basse par elle-même, s'élève et se purifie par une destination sacrée. Le joug du travail est adouci par la joyeuse pensée de l'allégement qu'il procurera à des êtres aimés, L'ouvrier n'est plus un amateur de jouissance, pesant froidement dans l'unique balance de l'intérêt la peine qu'il doit prendre et la* satisfaction qu'il peut attendi*e; c'est un bienfaiteur! Chaque effort de son bras promet à sa compagne, à ses vieux parents, à ses enfants bienaimés l'abri, le vêtement, l'aliment, la sécurité, la dignité, la joie.

Sauf le cas où la religion est venue inspirer un ardent amour pour des malheureux inconnus, quel peut être, généralement, le labeur de l'homme sans famille ou peu attaché à sa famille? Un travail très-inférieur, puisque les stimulants les plus énergiques n'existent pas i>our lui. •

Admettons néanmoins que l'homme sans famille soit un grand producteur ; l'Économique lui demande quelque chose de plus qu'une production abondante, à savoir la création d'un capital. L'homme qui conserve tout ce qu'il produit, produisît-il une valeur de plus d'un milliard, est un homme inutile. L'homme qui, malgré tous ses efforts, consomme plus qu'il ne produit est pour ses semblables une charge et, s'il y a de sa faute, un fléau. On citera quelques célibataires avares, laissant après eux de fortes sommes ; point do règle sans exceptions : mais conjmunément, la famille seule capitalise. La

prévoyance, l'épargne, Tordre dans les dépenses, raméliora* •tien du sol, la persévérance dans les entreprises industrielles et commerciales, le travail obstinément continué jusqu'à une vieillesse avancée, toutes les mesures qui grossissent le capital d'une nation sont généralement inspirées par les senti* mentsde famille; et ces sentiments qui ont créé le capital le iconser\ent et le grossissent. D*où l'expérience condut irrésistiblement à la solidarité mutuelle de la famille et delà richesse publique.

D'autre part, le travail vaut ce que vaut le travailleur. Dans l'ordre humain, que la religion ne détruit pas, puisqu^au coi>traire elle le consolide en l'épurant, la famille est la plus puissante excitation à la vertu. Seule, (toujours dans Tordre humain) , elle discipline la plus fougueuse des passions, celle qui, si souvent, dans ses brutales fureurs, empoisonne les sources de la vie, et jette au milieu de la société tant d'êtres chétifs, souffrants, incapables de travail, tant* d'infirmes qui consomment et ne produisent pas. Ce que la famille accomplît dans Tordi-e de la chasteté, elle Topère, proportion gardée, relativement à toutes.les autres vertus. Elle est un frein à tous les vices ; — non pas sans doute un frein iiTésistible : il n'est point de frein irrésistible devant la liberté ; — mais un frein d'une incalculable puissance.

Oi', les sociétés antiques avaient brisé la famille. Et dans les régions idolâtres, cette ruine n'a pas été réparée. Le païen, chef de famille, travaille peu pour les siens, qu'il aime peu; fort souvent, il ne travaille point et se borne à faire exécuter par sa compagne les travaux que son indolence redoute et que dédaigne sou orgueil.

Témoin des fatigues des femmes khakhiennes qui, à leur retour des champs, qu'elles cultivent seules, pilent le riz et préparent le repas de la famille, tandis que le mari reste couché et fume négligemment sa pipe, une évêque missionnaire faisait à-Tun de ces asiatiques quelques observations amicales. Le mari, fort étonné, répond avec un grand sang-

froid : « J'ai payé ma femme assez cher pour qu'elle travaille à ma place jusqu'à la mort (!)• »

La femme avilie» abrutie, ue met ni intelligence, ni entrain, ni ardeur aux travaux de son sexe. Rendez-lui sa vraie place, le sceptre du foyer domestique, la confiance du chef de la famille : afin de rendre heureux ceux qu elle aime, elle travaillera vaillamment ; vous la verrez utiliser les moindres ressources, régler habilement la dépense, embellir la situation la plus modeste par mille inventions ingénieuses. Mais elle ne doit être ni courtisane ni esclave ; elle doit se sentir véritablement épouse et mère.

C'est ce qui n'a lieu que dans nos sociétés chrétiennes. C'est ce qui n'existe pleinement que dans la société catholique.

Le protestantisme admet, de nos jours encore, le divorce ; et Martin Luther, on le sait, autorisa jadis la bigamie.

La restauration de la famille par l'Église est un fait incontestable et incontesté. Il n'est pas moins évident qu'aujourd'hui la famille subit de terribles assauts. Le roman et le théâtre, ces agents destructeurs dont l'influence s'étend si loin, la démolissent à l'envi. En haut, d'immondes créatures, dont l'éblouissante parure ne fait que mieux resplendir l'abjection morale, deviennent despersonnages importants, choyés, considérés, reçus, visités, jalousés et imités; en bas, le concubinage se pratique avec ou sans voile légal ; en haut et en bas, on découvre avec stupeur un débordement d'infidélités parfois réciproquement consenties à l'avance , l'extermination préventive de la race, une éducation molle et sceptique, aboutissant naturellement à l'incrédulité et à l'ingratitude; plaies vives qyi rongent la famille contemporaine, et, avec la famille, la société. L'avenir, même matériel, des nations dépend de ce que vaudront les individus» les individus seront ce que les fera la famille ; la famille ne subsistera dans sa pu-

(1) Annales de la Propagation de fo/bà» janvier 1866^

reté, sa cohésion et son énergie que dans la proportion de sa fidélité à la religion qui Ta reconstituée au pied de la croix.

L'homme que n'aveugle pas le fanatisme antichrétien voit avec bonheur sa compagne pratiquer les devoirs que la religion présent; il veut que son enfant soit préparé par le prêtre î\ la première communion : et il sent que le jour où il voudra lui-même remplir sans restrictions tous ses devoirs de père, d'époux, de fils, son appui sera la religion. Dans la sphère de ses obligations les plus sacrées et les plus pressantes que connaisse l'humanité, il comprend la nécessité de l'assistance divine ; et même en la repoussant pour de tristes motifs, il confesse intérieurement sa nécessité et sa valeur. Il est impossible d'ignorer que tout, dans la doctrine et dans la pratique catholiques, tend à produire et à maintenir le respect, l'affection, la fidélité et le support mutuel^ bases indispensables de la prospérité de la famille.

Qu'une éducation judicieusement et énergiquement chrétieime forme des familles solidement religieuses, en peu d'années la richesv^e publique doublera; que la famille continue à muler sur la pente où une infâme littérature la pousse, en dépit des plus savantes combinaisons, le capital national fondra. Comme chez les Romains des derniers âges, les États n'auront plus ni hommes ni C4')pitaux.

Quelle méprise! quel oubli des lois de la nature humaine ! A lire certains économistes, il semblerait que la famille n'est (pruneaggrégation de fantaisie, comme une société industrielle ou une académie! On serait bien moins éloigné de la vérité, si Ton disait que tout l'effort de la science économique doit lendiv à la constitution de familles bien unies, si Ton soutewtKxX qu'aux yeux du véritable économiste, comme à ceux du véritable houune d'Ktat, le progrés de la famille d«nt être considért^ cv>nnne le premier de tous les progrès.

L*indi\idu utile, sorti d'une famille où ne rt'gne pas la \enu, os: une belle mais bien rare exception. C\^t la famille laborieuse, studieuse, courageuse, déxoutv ijui iVurnit les

hommes laborieux, studieux, courageux et dévoués. Telle éducation, tel homme. Nous sommes les fils de nos œuvres, sans doute, mais aussi les fils de nos pères (1).

Voilà pourquoi, avec le niveau de la fidélité religieuse dans les familles dont se compose un peuple, monte ou baisse celui de la prospérité économique de ce peuple.

— L'homme est dans la famille ; la famille est dans la patrie. Qu'est-ce que la patrie?

En un premier sens, c'est le sol habité par nos pères, fécondé par leurs travaux, glorifié par leurs exploits et consacré par leurs tombeaux.

En un autre sens, et c'est celui qui se rapporte à notre sujet, c'est l'agglomération des hommes appartenant à un même corps politique et, par là, compatriotes.

L'agglomération politique est une nécessité sociale. Isolées et indépendantes, les familles ne pourraient pas remplir toutes les fins assignées à l'homme sur le globe; il faut des travaux d'ensemble, des règles uniformes, une protection sociale des faibles contre l'injustice des forts; l'État politique est un fait primordial dont les races les plus dégradées conservent les rudiments. L'État politique suppose le Pouvoir politique, lequel, héréditaire ou électif, unique ou partagé, impose aux individus et aux familles les lois dont il urge l'exécution.

Et voici ce que les besoins économiques réclament du pouvoir politique : sécurité^ liberté^ appui.

Sécurité. Les travaux utiles ne donnent pas en un instant tous leurs résultats; pour épargner, pour entamer de longues entreprises, le gros capitaliste et le simple ouvrier ont également besoin de pouvoir compter tant sur la jouissance durable de ce qu'ils tiennent en main que sur la jouissance future du' fruit de leurs opérations et de leurs fatigues. L'absence de sécurité suffit pour rendre les affaires impossibles et ruiner un

(i) Voir, sur ce grand sujet de la famille que je ne puis qu'effleurer ici. Histoire de la sociale domestique chez tous les peuples anciens et modernes, par M»' Ci au me.

pays. Sans nul doute, des intérêts majeurs peuvent contraindre un État à courir les chances d'une guerre, et parfois la sécurité à venir exige Fébranlement de la sécurité présente. Mais, économiquement parlant, le pouvoir politique est bon, quand, respectant les droits de tous et sachant faii-e respecter les siens, il demeure, autant qu'il est en lui, en paix avec ses voisins; tandis qu'à Fintérieur, par une exacte police, des lois pénales convenables et des règlements sages, il met chaque citoyen à l'abri de la violence, de la rapine ou de la pression d'autrui.

Liberté. La liberté est la règle, et la prohibition est l'exception, non-seulement dans l'échange, mais en tout. Le bien public exige des sacrifices; la liberté illimitée, dans une société, est impossible. Un milieu exact entre la licence et la réglementation à outrance, voilà le vrai intérêt économique. En pratique, ne restreindre la liberté que dans la mesure évidemment exigée par le bien public; la restreindre, coûte que coûte, dans cette mesure, voilà la base sur laquelle doit s'élever la législation économique.

M. Rondelet a renfermé en deux claires formules le rôle économique de la liberté. Première loi. La production de la richesse est proportionnelle à la liberté du tvavail qui Fenfante. Seconde loi. La production de la richesse est proportionnelle à la liberté avec laquelle le propriétaire dispose du bien créé. Gênez le travailleur, il travaille sans goût, sans entrain ; son labeur se rapproche du labeur ser\ ile et en oflre les déplorables conditions. Je ne veux point exagérer Tinfluence de la vocation; la plupart des hommes sont à peu près également aptes à des travaux assez vaiiés ; et c'est une chose fort heureuse, puisque les circonstances ne permettent pas toujours à chacun de suivre un attrait spécial. Néanmoins, il est évident que plus les vocations ont de facilité à se satisfaire, plus les individus demeurent libres de porter leur activité aux

ivaux qui correspondent avec leurs dispositions, plus l'orition sociale est parfaite. Certains travaux exigent une

grande force musculaire, d'autres l'adresse, d'autres l'intelligence* rinvention, le s^s du beau. Le pouvoir doit empêcha* •que les vocations ne rencontrent d'injustes entraves; la famille, dont la prévoyance est le caractère propre, doit étudier les vocations et les seconder. Trop souvent les parents, ou- Meux de ce devoir en même temps moral et économique, lancent, par des vues d'amour-propre, leurs enfants dans des carrières pour lesquelles ceux-ci ne sont pas faits. Le châtiment ne tarde guère. L'homme déclassé par excellence n'est pas celui qui ne peut mener un aussi grand train de maison qu'avaient fait ses aïeux, c'est celui qui remplit dans la socSété une fonction à laquelle il est impropre. Pauvre homme, en vérité, nuisible ou au înoins inutile à la société, critiqué, vilipendé, moqué, à charger aux autres et à lui-même !

Quand l'État, à l'entrée de certaines cairières, oblige i fournir des preuves de capacité, cette précaution, prise en vue du bien public, n'est pas une réelle entrave à la liberté indiduelle; c'est un garde-fou fort utile aux incapables pour les empêcher d'entreprendre des travaux au-dessus de leur force.

Ce n'est point assez que le travailleur soit libre dans son effort, il faut qu'il dispose librement du résultat de son eRbrt ou de sa propriété. Car c'est précisément en vue de ce résultat qu'il travaille.

CiOmme l'a si bien et si souvent exposé Bastiat, il importe souverainement que l'État respecte scrupuleusement la propriété. Il a des droits sur la propriété, comme il en a sur le citoyen. Protecteur de celui-ci et de celle-là, il doit, pour accomplir sa mission, astreindre le citoyen aux services . militaires et civils, aux actes et aux travaux que- réclame Je biep général ; il doit soumetti^e la propriété à l'impôt et. même, le cas échéant, à cet échange obligatoire qu'on appelle expra^ priation pour cause d utilité publique. Mais ses droits ont les mêmes bornes que ses obligations. Au delà, la spoliation «commence.

Or, la <i|v»liaiiijn par l'Ktai est d'aaiaot plus dangereuse, rguelle ne présente pas les caractères odieux de la spoliaticm par l'individu. Ln impôt eicessif, une aipropriatioa sans cause suffisante sont votés, décrétés par des foncUoonàÎFes qui ne bénélicir-ni pas personnellement du résultat de la décision; la nuance entre l'utilité pubiirgue et l'agrément public n'est pas toujours clairement saisissable: la proportionnalité entre les chartres imposées aux diverses formes de la propriété est un ])rolilème encore imparfaitement résolu. A quel chilTre, dans le budget d'un gouvernement ou d'une commune, cimmence ou commencerait la spoliation, nul ne le peut pércmptuiremeut déterminer. Ici, comme partout, la meilleure solution, c'est la veitu. Donnez-nons des gouvernants sincèrement dévoués aux intérêts des gouvernés, ils n'imposeront à la propriété et au citoyen que les sacrilices vél'itaiilement nécessaires. Ils ne se montreront pas magnifiques et fastueux, grâre à ta bourse d autrui. Une lésinerie sordide ne convient pas, sans doute, à l'honneur d'une nation ; mais celui-là serait souproimeux à l'excès qui redouterait ce genre de désordre dans les budgets modernes.

L'exagération de l'impôt, et surtout de l'impôt prélevé sur la propriété foncière, dont la prospérité est si indispensable au bien général, est, en Économique, une calamité; mais l'impôt modéré, par l'emploi utile <jue reçoivent les sommes éfjuitablement prélevées sur les propriétés, se résout en bénélices pour la masse des propriétaires.

Au point de vue politique, le libre consentement des imposéa joue un rôle considérable. Économiquement, l'impOt Juste, môme perru par la force, est une source de richesse ; l'impôt excessif, même consenti à l'unanimité, une source d'ap])auvri3sement, Les droits du ritoyen sont une chose, et les nécessités de la propriété en sont une autre. .Mais il imjinrle que les hommes politiques, qui tranchent les questions Igétriiix's., se rendent un coin|)te très-exacl des vrais intéxinoniiqucs et ne demandent à une nation que les sacri-

fices réellement nécessaires. S'ils le font, la propriété, jouissant d'une liberté suffisante, sera grandement estimée et vivement désirée ; les travailleurs seront puissamment excités à Tordre, à Factivité, à l'épargne, à la vertu, par Tespérance d'arriver à la propriété.

Enfin, le pouvoir politique doit appui au développement économique. Pourquoi ? Parce que le bien généial ne consiste pas seulement dans la conservation, mais dans le progrès; parce qu'il est de l'intérêt de tous que l'État encourage, honore, et, s il le fautj subventionne ou même exécute luimême ou au moins dirige certains travaux que l'initiative individuelle ne peut aborder ou mener à bonne fin dans des conditions avantageuses à l'ensemble des citoyens.

Cet appui, accordé au nom de la nation à ces entreprises par- le pouvoir, lui confère le droit et la mission de stipuler en faveur du public. L'Etat met une compagnie en possession des terrains nécessaires à l'établissement d'une voie ferrée; maltresse de ces terrains, grâce à une intervention de l'État, la compagnie doit, par réciprocité, se soumettre aux règlements édictés par l'État en faveur des voyageurs et des expéditeurs de marchandises. Dans ces occurrences, l'État devient, par la force des choses, arbitre entre la compagnie qui offre ses services et le public moralement obligé à y recourir.

L'État n'outrepasse pas davantage son mandat, quand il fait exécuter les travaux que nécessite l'intérêt public, soit par des travailleurs salariés au moyen de l'impôt, soit, en cas de besoin, par des ouvriers commandés au nom de la loi et d'ailleurs payés, soit enfin, si une crise l'exige, par des citoyens qui, immédiatement du moins, ne reçoivent pas de rémunération ; la nécessité publique justifie la réquisition des sueurs comme celle du sang. En temps ordinaire, les travaux publics doivent être organisés avec une sage discrétion, exécutés par des travailleurs volontaires, dans des conditions financières qui sauvegardent à la fois les intérêts des ouvriei"S de l'État et les

droits (tes citoyens obligés À foumir, par l'impitt, le salaire de ces onvriers.

La rétribution de ces employés doit être coDveDaUe; aa delà, elle constitueniit pour l'iodustrie privée et, par suite, pour l'ordre général une concurrence abusive. L'Élat n'est pas libre d'élever arbitrairement les traitements de ses eioployés, puisqu'il lui faudrait, pour dépasser la réuibutioo commune, augmenter arbitrairement l'impùt, ce qu'il ne peut sans injustice.

Malheureusement, les vraies notions sur la nature du pouvoir politique, sur ses attributions et sur ses devoirs sont trèaobscurcies en Europe. Sous l'influence fatale de la Renaissance et du naturalisme, que la Renaissance a remis en r<^e, la négation pratique des droits de Dieu et des lois imprescriptibles de sa Providence a fait revivre ce qu'un publiciste ccHitemporain a très-bien nommé la Stalolàtrie. Dès que l'intervention directe de Uieu dans les choses humaines est révoquée en doute, dès que l'Église établie par lui pour éclairer et gouverner la conscience est mise au rang des institutions fabriqué<« de main d'homme, la première puissance sur la terre, spirituellement comme matériellement, c'est évidL-nuneot l'Etat, le corps social, dans lequel l'individuse perd comme la goutte d'eau dans l'Océan. Et comme une puissance n'est limitée que par une puissance sujiérieure, rnutorité spirituelle de l'Église une fois rejetée, l'État s'est tiouvé puissance suprême, puissance illimitée. L'individu, la famille, la société elle-même, se sont trouvés sous l'entière dépendance de l'État, qui définit leurs droits par la bouche des fonctionnaires dans lesquels il est incamé, les agrandit et les rétrécit par sa législation, enfin les affirme ou les nie, les respecte ou les foule anx pieds sans contrôle possible, puisqu'il est la plus haute puissance humaine et que la puissance divine est méconnue. iTtement ou virtuellement l'action gouvemementale aPriividence, athée pratique, l'État naturalislc devient ne la Providence et s'investit de toute l'autoi-ilé de la

Providence. L'homme, la famille, Tassodation légitime, ne sont plus devant le pouvoir des réalités complètes, jouissant de droits inviolables, mais de simples fragments du tout, obligés comme tels à subir l'impulsion dominatrice du tout. N'avons-nous pas vu la majeure partie des socialistes, tirant hardiment lés conséquences du principe, anéantir l'initiative individuelle, et, ramenant l'homme plus de vingt siècles en arrière, faire de nous, fils de l'Évangile, comme des vieux citoyens de Sparte et de Rome, des serfs de l'État (1) ?

Est-il besoin de montrer combien cette tendance, attentatoire à la dignité de l'homme, fatale à son développement intellectuel et moral, est opposée aux intérêts économiques? Remettre les destinées de chacun à un petit nombre de fonctionnaires d'une habileté contestable, d'un dévouem^t problématique, ignorants peut-être ou utopistes, substituer les visées de ces fonctionnaires, très-souvent étrangers aux intérêts sur lesquels ils statuent, aux réflexions, aux études, à l'expérience d'hommes directement intéressés au succès de leur travûl personnel, c'est diviser la société agricole, industrielle et commerciale en deux groupes : fonctionndres dirigeants, travailleurs dirigés et parfois plutôt entravés que dirigés ; c'est ôter à la production, sinon un certain appui, du moins la sécurité et la liberté, conditions premières et indispensables de sa prospérité!

(l) La Statoldtrie a été vigoureusement et spirituellement combattae, en dehors de toute préoccupation religieuse, par Bastiat {Propriété et Loi, — UÉtat^ etc.). L'émioent économiste résume ainsi sa pensée : « Dans tous les temps, deux systèmes politiques ont été en présence, et tous les deux peuvent se soutenir par de bonnes raisons. Selon Tun, TÉtat doit beaucoup faire, mais aussi il doit beaucoup prendre. Diaprés l'autre, sa double action doit peu se faire sentir. Mais quant au troisième, qui consiste à tout exiger de l'État sans lui rien donner, il est chimérique, absurde, puéril, contradictoire, dangereux. Quanta nous, nous pensons que l'État, ce n'est ou cène devrait être autre chose que la force commune instituée, non pour être entre \es citoyens un instrument d'oppression et de spoliation réciproque, mais au contraire pour garantir à chacun le sien, et faire régner la justice et la sécurité {L'Etat), i»

Orj a fiit que le progrès économique aurait tôt ou tard pour c/ififséquence la décentralisation p litique. D est. en effet, possible que k-s lumières fournies par rFconomique sur la condition réelle de rindi\idu, de la famille et de TasscxTiatioD éclairent d'un jour meilleur les lois parallèles de la société [Kililique. Ouoi f|u'il *;n soit de celte espérance, il est sûr que de ifjuif'i^ les [K^litiques la plus avantageuse au progrès économique, c'est la p<^>litique catholique. Par politique catholique, je n'cmtends pas d^îsigner la politique pailiculière de certains catholiques à une époque donnée de l'histoire; j'en-' tends la |Kilitique conforme aux principes évangéliques, la jiolitique qu'un homme d'Etat croyant et s'inspirant d'une croyance éclairée adopte et met en pratique, autant que les circonstances le permettent.

lAt caractère fondamental de la politique chrétienne, c*est la notion qu'elle donne du i)Ouvoir. « Les rois des natiom (païennes) excisent la domination sur elles, et ceux qui ont puissance sur les autres sont appelés bienfaisants. Il nVii doit pas être ainsi parmi vous. Celui qui est le plus grand doit se faire comme le plus petit, et celui qui a la prééminence comme le serviteur. Quel est le plus grand de celui qui est assis à table ou décelai qui sert? N'est-ce pas celui qui est assis ? Or Je suis au milieu de vous, moi, comme le serviteur (1). »

Oomniander n'est pas dominer, c'est servir. Servir en qualité d'exécuteur des lois divines, de ministre de la Providence, de dé|K)sitair(î responsable au tribunal divin de l'autorité délé^uécîde Dieu, qui seul a un droit naturel, primordial et inaliénablfî à comujander. Dès lors, les droits et les devoirs récîproqiies d(;s souv(îrains (rois, consuls, assemblées) et des citoyens sont éfjuitablement fixés. La volonté supérieuie de Dieu (.'St la régie commune des uns et des autres. A mesure qu(î cette Nolonté divine est mieux connue et mieux acceptée dans un Ktat, l'arbitraire eu haut et rinsubordination en bas

(1) Luc, xxir, 25.

vont en diminuant. La foi universelle forme une opinion publique, plus encore, une conscience publique éclairée et ferme, seule base sur laquelle la sagesse et la vertu des peuples puissent élever un édifice politique solide et prospère.

Hors de là, le pouvoir, n'ayant d'autre soutien que la force, s'inquiétera plus d'être fort que d'être juste; le citoyen, mis en présence de ce pouvoir découronné de son auréole divine, le méprisera, le vilipendera, l' ébranlera et le renversera. Peut-on concevoir rien de plus funeste aux intérêts économiques que cet état perpétuel de guerre entre le pouvoir et les citoyens ?

On parle du règne de la loi. Une abstraction ne régne pas. Le règne de la loi, c'est le règne de ceux qui confectionnent la loi; rien n'est plus clair. Le règne de la loi divine, c'est le règne de Dieu : le règne de la loi portée par tel monarque absolu, tel sénat, ou telle assemblée populaire, c'est le règne de ce monarque, de la majorité de ce sénat ou de la majorité de cette assemblée, ou pour être plus exact encore, le règne de celui ou de ceux qui, ayant conçu la pensée de la loi, ont réussi à la faire décréter par le pouvoir. Appuyée sur l'immuable sagesse de Dieu, mais pratiquée par des hommes faillibles, la politique catholique peut être défectueuse dans ses applications, par le fait des erreurs ou des passions de ceux qui l'appliquent; mais que sera-ce d'une politique qui repose* sur la base vacillante du bon plaisir de quelques hommes?

(iette politique naturaliste, se jetant à la traverse du progrès social qui s'accomplissait lentement sous l'action des principes évangéliques , faussant les vues sages renfermées dans les cahiers de 1789, et en fin de compte lançant l'Europe dans un état de révolution permanente, c'est-à-dire de bouleversement chronique , est le grand péril contemporain , même dans Tordre matériel.

Que de richesses s'accumulent aujourd'hui dans un Etat européen, quand la Révolution lui laisse dix ans de répit 1

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Tettervescence d'une révolution, par quelques centaines dlKimmes dont la plupart n'étaient ni philosophes, ni jurisconsultes, ni hommes d'État (1) ; remplacer par le fétichisme de la légalité la belle et fière notion chrétienne de la loi, précepte qui n'oblige que s'il est juste; donner aux caprices quotidiens d'une assemblée quelconque ou de l'homme habile qui dirigera à son gré l'assemblée la souveraineté qui n'appartient qu'à la raison divine, c'est ramener les peuples à cet état d'enfance où les instincts tiennent lieu de convictions arrêtées ; état d'instabilité perpétuelle, et dès-lors de souffrance économique inévitable.

Appuyée sur des maximes immuables, protectrice de tous les droits, sans excepter ceux que la force ne couvre pas, inspiratiîce de tous les dévouements» ennemie de tous les vices, maîtresse de toutes les vertus^ la politique chrétienne, j*entends la politique qui préfère l'Évangile au Contrai Social et saint Paul à Machiavel, est une politique tout à la fois conservatrice et progressive, juste et généreuse, soucieuse de la paix, mais sans sacrifice du droit, équitable envers tous les hommes, parce qu'elle est fidèle au Père de tous les hommes; elle mérite les sympathies de tous les honnêtes gens, et spécialement celles des véritables économistes. Puisse une étude calme et suivie les en bien convaincre !

(l) Tout n'est pas mauvais dans U Déclaration des Droits de T Homme, et Ton a même vu un auteur ingénieux ramener chacon de ses article» à un sens orthodoxe ou à peu près. Ce qui est mauvais et absurde, c'est la pensée inspiratrice di\ cet acte; c*est la préteotîoa de poser les vrais fondemeota de Tordre social, en affectant d'oublier l'Evangile.

Il s^agFssait en 1789 de ramener au type évangéliqoe une société faussée par l'absolutisme césarien qui fait l'essence de l'ancien régime, par un retour déplorable aux idées païennes à dater de la l^enaissance et enfin par les passions habituelles des hommes, qui sont de tous les temps. Il eût fallu un Chariemagne et l'on eut les admirateurs de Voltaire. Voilà pourquoi la reconstruction du monde politique marche si lentement Voilà pourquoi les architectes, les cou* structions provisoires, et les échafaudages de toute sorte se succèdent sans fin..

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