CHAPITRE PREMIER L^HOMME ET LA NATURE
Je crois en Dieu; telle est la base de toutes les sdences théoriques. La science est la connaissance des lois ; or, sans législateur, point de lois. Il existe des athées qui se mêlent de science ; ces hommes sont singulièrement inconséquents. Ils suppriment le centre et dissertent sur les rayons, sur la circonférence, sur les tangentes, sur la sphère ! La science est la. connaissance des causes. Si le grand tout visible est sans cause, à plus forte raison chacune de ses parties. La science est Taperception de l'absolu sous les spectacles changeants des phénomènes; supprimer l'Etre absolu, c'est supprimer l'absolu dans tous les ordres. L'athée est hors de la science: quand il la sert, c'est à la façon de l'aveugle tournant la roue de l'ouvrier, par un labeur dont il ne voit pas le fruit.
Je crois en Dieu le Père tout-puissant^ créateur du ciel et de la terre, des choses visibles ht des choses invisibles; voilà le
premier axiome de toutes les sciences dites morales, sciences des faits où la liberté humaine joue un rôle. L'étude d*un fait complexe n'est exacte qu'à la condition de prendre en considération tous ses éléments. Si Dieu n'a abdiqué ni le gouvernement de l'homme, ni le gouvernement de la nature, si sa Providence, toujours présente, impose des lois dont elle récompense l'exécution et punit la violation, soit ici-bas, soit au delà du tombeau ; si cette Providence a ordonné les choses dans un but déterminé ; si, comme l'homme et plus puissamment que l'homme, elle modifie, quand elle veut, le cours habituel des faits physiques; si enlin, entre l'homme et la nature, le Créateur de l'homme et de la nature intervient, toute science morale, toute science religieuse, politique, économique qui ignore ou entend mal cette intervention divine, est invinciblement condamnée aux plus lourdes erreurs. L'architecte qui élève les murailles d'un édifice, en calculant tout, excepté la poussée de la voûte, le marin qui combine tout dans la direction de son navire, sans songer aux com'ants qu'il traverse ; le géomètre qui mesure un cube en multipliant seulement la première dimension par la seconde, n'aboutiront pas à des résultats plus faux et plus désastreux que le philosophe, l'homme d'Etat, l'économiste s' occupant de sciences morales, sans tenir compte de la Providence de Dieu.
Entre l'homme et la nature, il existe des relations. Ces relations, envisagées au point de vue du travail humain, qui les produit sous une forme appropriée à la satisfaction de nos désirs, sont l'objet de la science économique.
L'économiste est donc tenu de connaître d'abord Dieu, l'homme et la nature ; de savoir qui est Dieu considéré comme Créateur et Providence; qui est l'homme et à quelle fin il est destiné, quelle est la nature matérielle et quelle action peut ou doit exercer sur elle l'activité humaine. — C'est, dîra-t-on, la science universelle ! — Sans doute. Nulle science de détail n'existe que dans l'Unité. I\^ ne s'agit pas d'ailleurs pour l'économiste d'avoir creusé les derniers replis de la théologie,
de l'anthropologie et de la physique ; il lui suffit de posséder les vérités maîtresses qui constituent les principes généraux de chacune de ces sciences.
Qu'est-ce que Dieu? Dieu est la cause première et la fin dernière. Tout existe par lui. Sa Parole est Vérité ; sa Volonté est Loi. Tout ce qui rapproche de lui est salutaire ; tout ce qui éloigne de lui est nuisible. Sa perfection absolue l'élève infiniment au-dessus de l'homme et de la nature matérielle ; sa bonté infinie l'y unit étroitement.
L'homme et la nature matérielle ont ceci de commun qu'ils sont l'un et l'autre créatures, œuvre de Dieu et propriété de Dieu. ^
La ressemblance s'arrête là. La nature ne connaît point son auteur; l'homme le connaît. La nature est esclave; l'homme est libre. La nature subit une loi imposée ; l'homme est établi arbitre de son avenir, sous une loi proposée. Il faut donc étudier à part l'homme d'abord, puis la nature.
Qu'est-ce que l'homme? L'homme est un être mixte. II résume en soi tous les degrés de la création matérielle, et les dépasse. Agrégat de molécules, comme le minéral ; capable de développement et de reproduction, comme le végétal ; doué de sensibilité et de locomotion volontaire, comme l'animal, il est en outre capable d'actes spéciaux supposant un principe supérieur à celui qui donne aux autres êtres leur individualité et leur permanence, une âme raisonnable (1).
Unie au corps directement et sans autre intermédiaire que la volonté divine, nécessaire et suffisante à l'accomplissement de cette mystérieuse alliance, l'âme raisonnable entre par le corps en relations habituelles et inévitables avec le monde matériel.
(1) Du latiu antma, les scholastîques ont appelé le principe vital des plantes et des bêtes âme végétative^ âme animale, l'une et l'autre périnables et radicalement distinctes de TAroe humaine, qui seule douée de raison, seule capable de connaîtra les réalités purement intelligibles, seule libre, seule capable de moralité, seule immortelle, est appelée am e par excellence.
De là, possibilité et utilité d'une connaissance scientifique de ces relations ; de là, sous des formes plus ou moins nettes, longtemps vagues, aujourd'hui mieux accusées, la science Économique, science humaine entre toutes. Les purs esprits vivent dans une sphère supérieure à celle des réalités psJpa* blés, qui sont pour eux les ombres grossières des réalités intelligibles. Par une raison contraire, les animaux, entièrement plongés dans le monde sensible, et incapables des opérations spirituelles qui créent la science, obéissent à l'instinct qui les guide, ou à la direction des êtres supérieurs qui modifie leurs instincts ; jamais ils ne soumettent la matière à des opérations commandées par la pensée en prévision d'un but à atteindre. Seul^ l'homme est travailleur. Assujetti, conune les bêtes, à recevoir de la nature la satisfaction de ses besoins physiques; ne pouvant progresser, même dans l'ordre spirituel, qu'en demandant à cette nature un indispensable concours, il peut, en retour, exercer sur elle un prodigieux empire, et d'une main intelligente faire subir à la matière des transformations merveilleuses.
Sans doute, faute d'un morceau de pain, faute d'un peu d'air, ce dominateur de la nature languit et meurt. Car l'homme n'est pas Dieu, il n'est pas même un ange.
Mais voyez-le traversant les vastes mers sur le navire qu'il dirige à son gré, donnant aux métaux, à la pierre, au bois les formes les plus compliquées, lançant sur leurs rails étroits ses rapides waggons, ou transmettant au moyen du fil électrique sa pensée d'un hémisphère à l'autre. L'être qui vivifie ainsi par sa pensée la matière appartient évidemment à un règne entièrement distinct du règne animal.
Sa destinée ne peut consister dans ses rapports avec la nature matérielle, au-dessus de laquelle plane de si haut son intelligence ; et pourtant . la nature matérielle joue un rôle dans cette destinée, puisqu'il ne vit, n'agit et ne se développe que dans son atmosphère. Un lien de fer le rive au monde visible dont son corps est une portion ; il éprouve des
bénins physiques et même, (chose étrange au premier coup •d'oeil!) des besoins plus nombreux et plus difficiles à satisfaire que ceux de l'animal. Fixées au sol, les plantes reçoivent, sans le chercher, l'aliment de leur vie. Les bêtes trouvent aisément la grossière nourriture qui les contente ; mais l'homme, chef-d'œuvre de l'univers visible et premier habitant du globe, ne reçoit immédiatement de la nature qu'une très-faible avance, dont sa race ne peut se contenter sans marcher à une ruine rapide.
Un matérialiste contemporain — professeur d'esthétique — s'est rendu à jamais fameux par une page émue sur la béatitude d'une troupe de pourceaux qu'il contemplait frétillant sur le sable. Ces animaux, sans étude et sans effort, avaient atteint et savouraient Tinfime bien-être que la jouissance organique procure.
Faut-il admettre, avec notre moderne épicurien, que la fin de l'homme est là, dans la jouissance palpable? La raison rejette avec dégoût ces basses idées. Si elles étaient vraies, Tâme, vivante image de Dieu, aurait pour fonction essentielle d'être l'humble servante d'un peu d'argile. Si elles étaient vraies, le Créateur, après avoir donné à cette âme la sublime faculté de le connaître lui-même et d'explorer le monde divin des idées, l'aurait ensuite réduite à dépenser presque toutes ses forces au service d'une poignée de matière, impitoyable dans ses exigences. Ou Dieu n'existe pas, ou l'apparente parcimonie de la nature à l'égard de l'homme relève de causes supérieures. Nous ne travaillons pas parce que nous avons des besoins; nous avons des besoins, parce que nous devons travailler. Les résistances de la nature ne sont nullement fortuites; tout montre qu'elles ont été calculées pour faire de nous des victorieux.
En un mot, la nature physique est pour l'humanité Tinstrument de son éducation morale. Supposez les utopies socialistes réalisées. Supposez la nature vaincue, la jouissance coulant à pleins bords, le travail devenu une fête, l'humanité
entière assise à une table surchargée de mets délicieux ; tous les objets non-seulement nécessaires mais simplement agréables devenus aussi communs que l'air respirable. Que se passera-t-il ? Vous verrez l'homme décheoir, se corrompre, s'abrutir. Vous verrez l'ivresse de la jouissance palpable envahir non plus quelques individus, mais l'universalité des honunes. Alors, plus de vertu; la charité s'éteint; toute assistance fraternelle devient inutile; la justice elle-même cesse d'être le respect généreux des droits d' autrui; quel mérite à ne pas toucher au bien du prochain, quand on nage dans l'abondance? Chacun, n'ayant ni besoin des autres, ni aucun service sérieux à rendre, se renferme peu à peu dans son moi. La Providence, de laquelle on n'attend rien, puisqu'on possède tout , est mise en complet oubli ; et les hommes avilis ressemblent au troupeau qui s'ébat dans de gras pâturages.
a L'homme, dit admirablement M. Saint-Bonnet, n'est pas entreposé sur la terre pour jouir, mais pour grandir. » Mais à quelle école ce sage a-t-îl appris une vérité qui va porter tout l'édifice économique? A l'école de Dieu, àTécole de l'Évangile, à l'école de l'Église catholique.
Je sais que la raison, suffisamment cultivée et suffisamment calme, peut démontrer à l'homme que sa destinée est audessus des jouissances matérielles. iMais l'expérience montre l'impuissance de cette froide démonstration sur l'humanité prise en masse. En fait, la passion do la jouissance, au milieu des peuples, ne recule que devant la Religion, non pas une religion vague, mais la Religion divinement organisée qui gouverne l'esprit par l'enseignement infaillible, et la volonté par des commandements précis, la Religion pratique, en un mot. Pourquoi ? parce qu'entre la partie haute et la partie basse de notre être, l'équilibre rompu ne se rétablit qu'au moment où la Religion vient jeter la grâce d'en haut dans la balance. Vous chercherez longtemps des individus sobres, temj^érants, chastes, en dehors de la soumission aux préceptes de la Religion; que serait-ce, s'il s'agissait d'une nation?
L'économiste peut donc affirmer ces deux propositions. d° Les hommes, sans Religion pratique, courent à la jouissance des biens matérieà, non comme à un moyen pour s* élever plus haiU, mais comme à un but. â° En conséqueticc^ leur idéal, cest la jouissance illimilée et toujours croissante de ces biens matériels.
Dès lors, empiétement funeste de Tordre économique sur Tordre supérieur qui nous rattache aux biens immatériels ; dès lors, lutte acharnée de Tbomme contre son semb^jEible pour lui ravir les instruments de la jouissance. Faites de la terre, selon les vues de la Providence, un champ de manœuvre sur lequel chacun de nous s'exerce à conquérir Timmuable et pleine félicité d'outre-tombe, notre devoir et notre intérêt nous obligeront à chercher premièrement le règne de Dieu et sa justice; nous serons probes et bienfaisants. Faites-en, au contraire, notre séjour définitif; coûte que coûte, il faudra chercher dans les jouissances qu'on peut goûter icibas ce bonheur auquel notre âme aspire in\inciblement.
Le spiritualisme purement philosophique sera toujours le rêve d'un petit nombre de lettrés. Le sens populaire comprend que la création de la Religion par T homme est une besogne au-dessus des forces humaines; il se dit : « Ou Dieu nous a déclai'é ce qu'il veut de nous, ou Dieu tient peu à nos hommages. Si la Religion catholique, qui a civilisé le genre humain et captivé depuis dix-huit siècles tant de subUmes génies, n'est qu'une illusion, comme le soutiennent les spirituaUstes incroyants, pourquoi leur spiritualisme ne serait-il pas mie illusion nouvelle? Nous n'avons guère le loisir de disséquer toutes ces théories : buvons, mangeons, jouissons. £t puisque la jouissance est le prix de la richesse, tâchons de nous enrichir ! La richesse est enfantée par le travail : travaillons ! Certaines habiletés détournent le cours du fleuve d'or et le font affluer plus rapidement dans certains réservoirs ; soyons habiles ! A la vérité, ces habiletés s'harmonisent difficilement avec les lois de la justice. Qu'est-ce que la justice?
L'égalité, assure-t-on ; mais les inégalités qui nous élèvent nous offrent des channes. Que la société se défende comme elle pourra ; chacun pour soi. Si nos combinaisons sont défavorables à un certain nombre de nos semblables, c'est leur affaire ; nous ne les avons point placés sur le globe, nous ne nous chargeons point de les y nourrir, w
Faut-il poursuivre? Du moment où la tendance à jouir des biens matériels cesse d'être gouvernée par la loi morale, qui ne fait qu'im avec la loi religieuse, cette tendance devient une passion violente, une fièvre qui détruit l'homme et le mvale AU niveau de l'animal. Que fait la Religion? Maudit-elle ce globe dont les entrailles recèlent les métaux précieux, dont la superficie noumt les blés et les raisins, dont les produits variés donnent à la race humaine ses vêtements, ses demeures, sa nourriture? Non certes! mais elle le ramène à sa fin vraie, en érigeant au milieu du théâtre des travaux de l'homme Tautel de Dieu. L'autel n'est étranger ni à la nature ni à l'homme. La nature fournit les matériaux, la pierre, la cire, le pain, le vin. L'homme façonne cette pierre, il enflamme cette cire, il pétrit ce pain, il prépare ce vin. L'autel est l'œuvre du travail humain s' exerçant sur la nature. Mais voici la merveille et le beau témoignage de notre grandeur. Le but du travail, cette fois, n'est pas la jouissance, même légitime, c'est l'adoration! Dans l'autel, le travail parle à Dieu, le ti*av£dl parle de Dieu. Le travail est devenu culte divin ^t sublime prédication. L'homme, par l'érection de l'autel, prouve qu'il a compris la loi de ses relations avec le globe qui le porte. Le globe, avec ses semences, avec sa parure, avec ses forces prodigieuses, n'est qu'un serviteur et qu'un instrument. L'homme doit utiliser les ressources offertes à son activité par la terre qui le porte ; il doit travailler des mains, de ces mains si admirablement adaptées aux opérations les plus variées et les plus délicates ; mais les besoins corporels ne sont ni les seuls besoins ni les premiers besoins de sa haute essence : le coi-ps n'est que l'enveloppe de l'âme, esprit immortel qui con-
naît Dieu, qui peut aimer Dieu, qui est appelé à viM-e de la vie même de Dieu, Voilà ce qu'exprime, ce que proclame, ce que chante l'autel !
L'industrialisme moderne n'aime pas l'autel. Volontiers il en arracherait les pierres éloquentes pour en bâtir un temple de plus à son Dieu, une Bourse ou une Banque. Car il n'a d'estime que pour ce qui est productif, et dans sa pensée l'autel est improductif.
Là est le danger contemporain. L'autel soutient tout ; non pas seulement le trône, comme on le disait il y a trente ans, mais le foyer domestique, mais l'usine, mais la Bourse et la Banquç elles-mêmes. L'autel est le producteur de la vertu populaire; et sans vertu, l'ordre matériel lui-même devient impossible. En haut, en bas, partout, il ne reste que le despotisme de la force, l'asservissement de la faiblesse, une déperdition inouïe des fruits du travail, le luxe insolent, la misère sans consolation et sans remède.
L'autel soutient tout, Mais.il est surtout l'asile des faibles et des malheureux. Si, en pays chrétien, lem'S souffrances sont encore si navrantes, c'est précisément parce que l'influence de la Religion est entravée par l'égoïsme qui règne à tous les étages de la société, parce qu'en maint lieu la foule ne veut plus se presser autour de l'autel. Des économistes singulièrement imprudents poussent les masses à déserter le temple catholique, pour cause d'incompatibilité entre la doctrine qu'on y enseigne, et les aspirations de la génération moderne. Il faut dire au contraire que nos contemporains cherchent avec angoisse la solution du vaste problème de la diffusion du bien-être jusque dans les classes les plus humbles de la population, et que la doctrine catholique, seule, peut conduire à la solution.
Le dire, c'est trop peu. Avec l'aide de Dieu, je vais le prouver.
Pour y parvenir, j'examinerai d'abord le fait du travail, sur lequel repose tout l'édifice économique ; puis je traiterai
successivement de la propriété, fruit du travail, et de la propriété accumulée et transformée en auxiliaire du travail^ c'est-à-dire du capital.
Viendra ensuite l'étude de la condition du travailleur considéré d'abord comme individu, puis comme membre du corps social. A l'étude de l'ordre économique normal succédera, comme la pathologie à la physiologie, l'étude du désordre économique ou de la misère. J'achèverai par une revue comparée des religions, considérées dans leurs rapports avec le bien temporel de l'humanité.