CHAPITRE V DE l'association
Sociable par nature, par nécessité, par goût, l'homme peut soutenir avec ses semblables des relations très-diverses. La forme la plus élémentaire de la vie sociale, ^ c'est la famille; sauf quelques exceptions malheureuses, l'homme grandit sur les genoux d'une mère et sous les yeux d'un père, environné de frères et de sœurs; premiers liens sociaux qu'il n'a pu choisir et qu'il doit nécessairement accepter. Des bienfaits reçus et des devoirs ([ui s'imposent, voilà pour lui, sous le toit domestique, les premiers phénomènes de la vie sociale. (]ette famille qui lui donne un berceau fait elle-même partie d'une nation, et l'enfant devient nécessairement, par sa famille et avec sa famille, membre de la nation. Derechef la
Providence, et non sonclioix, Tunit comme citoyen, à d'autres citoyens, Français, Anglais, Espagnols, régis par une constitution politi(|Qe à laquelle il se trouve soumis. Enfin, être religieux, capable de commître son (liéateur, et dès lors obligé à le servir, Thomnie, par le seul fait de son existence, est î\ppelé à entrer et à a ivre dans la société divine, ayant pour chef et pour centre Dieu même, et pour membres eiTectifs tous ceux qui ser\ent Dieu avec fidélité, l^es trois sociétés, domestique, politifpie et religieuse, se superposent hiérarchiquement. I/Etat protège la famille, et la famille sert l'Etîit; 4a société religieuse, par son action intime sur la conscience, protège rÉtat et la famille, tandis que la famille et l'État doivent à la société religieuse respect et docilité: tout cela est dans l'essence des choses (1).
Il existe une quatrième forme de la sociabilité humaine qui, de nos jours, préoccupe plus spécialement les esprits, c'est la société entre les hommes considérés comme travailleur, la société économique. Ici, la liberté individuelle joue un rôle
(1) Ce qui est ne doit pas faire oublier ce qui doit ôtro. l/ordre n'est parfait que là oi'i la société politique, ast^ez éclairée pour discerner clairement la vérité religieuse des conceptions religieuses inventées par des hommes, la respecte et s'y conforme, honorant, comme uuu mère, TÉglise catholique ou la société religieuse une et universelle, et tolérant avec une sage prudence les dissidences de bonne foi, si nombreuses à certaines époques. Subordonner la Société qui précède toutes les autres, les embrasse dans .son territoire qui est le globe entier, enfin régit Tliomme en tant qu'être appliqué à facquisition de sa fin immortelle, subordonner, dis-je, la société religieuse, sous le nom de Culte, ù l'inspection, à la protection dominatrice de l'iUat, société temporelle restreinte, c'est nier, ip^o facto, l'existence de cette société religieuse universelle, et adhérer implicitement à l»n doctrine inipie do ruumanité, seule maîtresse de ses destinées, on de l'État souverain absolu; c'est nier le gouvernement de la Providence, i^evant uue autorité réelle, la non-soumission est rébellion. Quand les peuples comprendront ceci, l'unité à laquelle ils aspirent sans en distinguer la loi, se fera. ï)o la possession' commune de la vérité une et immuable jaillira l'universelle fraternité. Mais que de préjugés il vaincre! — On lira avec fruit, là-dessus, M. Pradié, La Démocratk française^ ses rapports avec la Monarc/tie et le CathoUcismc,
considérable, et l'organisation des associations peut être beaucoup plus variée. La société religieuse impose, au nom de la Divinité, des devoirs qui ne se discutent pas ; les cultes de fabrication humaine, fallacieuse image de la vraie société religieuse, s'arrogent les droits de la souveraine dont ils usurpent le nom. L'homme doit chercher la véritable Église et, dès qu'il l'a trouvée, se soumettre aux commandements divins. En une société où Dieu a place, l'homme est nécessairement sujet; sujétion sublime, mais sujétion nécessaire. Dans l'État, l'individu peut contribuer à la direction de la chose publique, à la confection des lois, mais cette participation au pouvoir est nulle pour plusieurs, et illusoire pour la plupart. Dans la famille enfin, les relations, fondées sur le lien du sang et sur des titres immuables, sont lixes : un père ne peut cesser d'être père, et dès lors il ne peut échappei* aux obligations de la paternité. Il en est de même de l'époux, du fils, du frère.
S'agit-il du travail? Rien, dans la condition des hommes, n'est essentiel. Le même individu peut être successivement et même simultanément patron et ouvrier, vendeur et acheteur, débiteur et créancier. D'homme à homme les relations sont généralement gouvernées par des devohs ; de travailleur à matière travaillée, elles sont simplement indiquées par les circonstances, par les besoins.
Dans certains cas, on peut se voir obligé, par la conscience ou par la loi, à un travail déterminé. Ainsi, dans une ville assiégée, un citoyen devra travailler aux fortifications ; ainsi, durant un incendie, les voisins devront travailler à éteindre le feu ; ainsi une femme devra tenir en bon état les vêtements de son mari et de ses enfants. Mais, dans tous ces cas, l'obligation de s'adonner à un travail matériel déterminé découle d'une obligation d'ordre supérieur. En thèse générale, il n'importe que telle matière soit ouvrée par Pierre plutôt que par Paul, et la loi du travail laisse chacun Ubre de choisir le point d'application do son effort.
Dans une société civilisée, l'immense majorité des travail-
leurs produit, non en vue de la consommation personnelle, mais en vue de l'échange, et produit d'après le système puissant de la division du tra\ ail qui implique des relations entre les travailleurs.
Les travailleurs esclaves du monde païen étaient juxtaposés et organisés par l'absolue volonté du maître, qui seul bénéficiait du résultat. Parfait en apparence au point de vue du rendement, puisqu'il ne laissait h tous les agens delà production, sauf un, que le strict nécessaire, ce système donnait pratiquement de faibles résultats. Nous avons expliqué, dès le début d(» cet ouvrage, comment l'homme amoindri, découragé, hébété par la servitude, n'était, en dépit des plus barbares rigueurs, qu'un détestable ouvrier.
Affranchi, grâce à l'Évangile, des fers de la servitude, le travailleur contemporain porte encore le joug de la nécessité. Ce joug peut-il être totalement brisé? Quelques fanatiques l'ont cru, Proudhon leur a rudement mais catégoriquement démontré que la métamorphose du travail en plaisir perpétuel exigerait h» renversement des lois fondamentales de la nature humaine et de la matière. Le spiritualisme chrétien prouve de son coté ([ue la Providence, soucieuse de l'éducation des âmes, ne peut permettre l'absolue suppression de la résistance de la matière, qui aiguise nos volontés en les contraignant à Tcffort. Mais ce joug de la nécessité qui ne peut être brisé et détruit, peut être graduellement adouci. Tout progrès de la science qui met une force naturelle de plus sous la domination de l'homme agit en ce sens.
Mais que gagneraient les masses à des perfectionnements industriels dont quelques gros capitalistes se réserveraient tout le profit ? Rien. Le simple ouvrier, dès qu'il s'est vulibre, a senti que la liberté n'est pas tout. Faible, il a du chercher des garanties contre les abus possibles de la force. Il avait devant lui la protection et l'association. La j)rotection ou le patroiiage librement réclamé et librement accepté n'est point, n'en déplaise à l'orgueil socialiste, chose mauvaise. Il est natu-
rel, il est bon, il est souverainement avantageux au patron, au patroné et à la société entière que la force intellectuelle, physique ou financière, quand elle repose dans des mains loyales et désintéressées, soutienne la faiblesse. Toutefois, la protection a ses périls. Là où ne règne pas. la délicatesse de l'esprit chrétien, les protecteurs se font payer parfois assez cher leurs services. L'association, qui d'ailleurs se combine aisément avec un patronage du meilleur aloi, offre à l'ouvrier une sécurité plus complète, et l'oblige, ce qui n'est pas indifférent, à des vertus plus énergiques. Ce qu'est, en politique, la confédération pour les petits États, l'association l'est pour les travailleurs à petites ressources. L'association ouvTière place ses membres dans une situation moyenne, entre celle de simple salarié et de patron, situation accessible à un grand nombre d'hommes qui, demeurés dans l'isolement, n'arriveraient que très-difficilement (si jamais ils arrivaient) à travailler pour leur propre compte.
L'idée de l'association ouvrière est donc bonne; mais tout dépend du principe supérieur auquel on la rattachera. Depuis vingt ans les écrivains socialistes faussent à l'envi la notion de l'association ouvrière; foncièrement économique, elle deviendrait, entre les mains des meneurs révolutionnaires, un instrument d'asservissement politique au Dieu-État.
Aux yeux du socialisme, le travailleur, ou le producteur des utilités matérielles, c'est tout l'homme; dès lors, l'organisation économique du genre humain prime et régit tout le reste. Qu'on imagine avec Fourier une ruche phalanstérienne où chacun prendra librement le poste conforme à ses aptitudes, qu'on impose avec Cabet un genre de vie obligatoire à chacun, qu'on fasse de l'État un gérant universel, comme il plaît à M. Louis Blanc, l'utopie économique aboutit toujours à la négation de la nature de l'homme. L'homme est esprit et corps, esprit avant tout. Bien manger et bien boire ne sont pas ses plus importants besoins. Sous prétexte de le mieux engraisser, il n'est permis de lui ôter ni sa famille, ni sa
patrie, ni sa religion, ni munie sa liberté individuelle, tant quelle respecte le droit d' autrui. Travailler, j'y consens; c'est mon devoir ! Mais je prétends tra\ ailler dans ma famille et pour ma famille, dans ma patrie et pour ma patrie, dans ma religion et pour ma religion ; c'est mon droit ! Quiconque y porte atteinte au nom d'un seul ou au nom d'une multitude est un tvran.
Pourquoi tromper la classe laborieuse en lui disant qu'elle esta elle seule /c*/>e///?/^,.qu'elle n'a besoin ni des riches, ni des savants, ni des prêtres, ei qu'en se concertant, elle arrivera, par la destruction de tout ce qui n'est pas elle, à une prospérité incomparable?
« L'association universelle, dit un écrivain très-compétent, n'est que le communisme. Il faut donc distinguer les divers genres d'association par la nature et le but de l'association. Quand les ouvriers comprendront que l'association doit embrasser tels ou tels ouviiers placés dans les mêmes conditioiis de vie et de travaux, ils toucheront à la solution du problême qui fatigue et déconcerte les publicistes, les économistes et les journalistes. Le principe de l'association ne vaut que par l'emploi qu'il ouvre aux diverses aptitudes, aux spécialités. 11 donne satisfaction aux intérêts coiumuns. La loi de la production et les conditions du travail différent suivant la divei*sité des travaux et chaque genre de production (1). »
Il ne peut donc être question d'associer les ouvriei^ en masse, c'est-à-dire de former une avalanche révolutionnaire qui, après avoir écrasé les sommités sociales, se réduirait . elle-même en poussière. Mais il est possible et utile à des ouvriei-s d'unir leurs ressources, soit pour diminuer leurs dépenses [sociétés d approvisionnement et de consommation) y soit pour se garantir réciproquement contre les chances d'un fâcheux «avenir [sociétéa de prévoyance)^ soit pour tirer plus de profit de leur travail [sociétés de production), soit pour
(I) Coquille, Le Monde, du 25 janvier 186G.
obtenir dans de meilleures conditions les capitaux dont ils. ont besoin {sociétés de crédit) .
Toutes ces sociétés çnt une base commune : le sacrifice spontané que fait le sociétaire d'une part de sa liberté, de son temps, de son argent, au profit d'un groupe dont il devient membre, et possédant comme corps des avantages dont chaque sociétaire bénéficiera. Pour recevoir, on commence par donner.
Membre d'une société de consommation, l'ouvrier s'oblige à s'approvisionner au magasin commun et à payer comptant ; il bénéficiera de l'écart entre le prix du gros et le prix du détail. Membre d'une société de prévoyance, il apporte aux dates fixées sa cotisation; malade ou cassé de vieillesse, il touchera une utile allocation. Membre d'une société de production, il en doit observer ponctuellement les statuts, mais son gain pourra être plus élevé que s'il eût choisi à son gré l'atelier et l'ouvrage. Membre d'une société de crédit, il engage un certain capital et assume une certaine responsabilité, mais il trouvera, dans le besoin, des fonds autrement inaccessibles à son indigence.
Sans doute, la création et le développement de ces diverses associations ouvrières offrent des difficultés de plus d'un genre; toutefois, puisqu'elles existent, elles sont possibles; puisqu'elles sont utiles, elles doivent être encouragées, éclairées, soutenues, propagées.
S'il est une forme d'association ouvrière qui puisse paraître plus particulièrement irréalisable, c'est l'association du crédit mutuel. Elle existe pourtant; elle fonctionne en Allemagne sur une large échelle, faisant de nombreux prêts qui, sauf d'imperceptibles exceptions, sont très-exactement remboursés. Pour qu'on ne m'accuse pas de témérité , au détriment de la cause que je défends, je citerai ici le paragraphe VI des résolutions de X Assemblée catholique de Ma/ines^ eu 1864.
H L'association et la mutualité sont de puissants moyens d'améliorer la condition de la classe laborieuse. Elles peuvent
revêtir les formes et se plier aux combiuaisons les plus variées ;
Sociétés de secours mutuels pour les cas de maladie et d'accident ;
Sociétés de prévoyance poui'la vieillesse et les infirmités ;
Sociétés pour la production, les prêts, la consommation, etc.
Ces formes et ces combinaisons diverses sont toutes recommandables ; leur application peut être plus ou moins large, et leur succès dépend essentiellement des circonstances, du zèle et de la prudence des associés et de l'adoption de statuts plus ou moins parfaits.
Si la mutualité dans la production ne peut être généralisée, la mulualitc dam le prêt et la consommation est destmée^ en se développant, à assurer à l'ouvrier une plus grande somme de bien-être^ tout en l'éloignant de Tesprit révolutionnaire (1) . n
Moins que personne, Téconomistc catholique peut demeurer indifférent à ce grand mouvement, qui sort du Christianisme par les sentiments de justice et de fraternité desquels il jaillit , et y ramène par les vertus qu'il impose. La chrétienté apostolique de Jérusalem n'était pas, comme l'a dit le romancier Renan, une société financière de secours mutuels. Les fervents disciples du Sauveur s'unissaient, non pour vivre à meilleur marché, mais pour prier. Uîi cœur et une âme, une môme foi, un même amour; c'était le lien de cette communauté, comme c'a été celui des communautés catholiques fondées dans la suite des siècles. Mais il est bien vrai que l'union des cœurs devait amener dans le monde l'union des bras. De la liberté chrétienne et de la fraternité chrétienne devait naître la pensée de l'association dans l'ordre spirituel d'abord, puis, par voie d'imitation, dans l'ordi'e temporel. Rien n'estplus évangélique que la mutualité des services, sur lacjuelle reposent toutes les associations ouvrières.
(l) Assemblée générale des Catholiques eu Behjitjiie en 186^, L i, p. /i79. — Voir le rapport de M. Lemercier, p. 256. Études sur les Associations ouvrières, pur le môme. Le Crédit populaire, par M. Batbie.
L'ouvrier associé devient, par le seul fait, plus moral, et dès lors plus proche du royaume de Dieu. Il contracte des habitudes d'ordre, de probité, de délicatesse; il dompte luimême sa naturelîô inclination à l'indépendance; il s'accoutume à vivre en dehors des préoccupations purement égoïstes; alors même que le sentiment de l'intérêt propre a été le motif déterminant de son entrée dans la société ouvrière, il s'y trouve plus en mesure de résister aux* attraits du vice; il y prend insensiblement des allures plus sages, il y donne autour de soi de meilleurs exemples, il y évite plus aisément une misère fatale à lui et aux siens : ces avantages sont assez précieux pour compenser quelques inconvénients et quelques périls qui, d'ailleurs, ne sont pas sans remède.
Les sociétés ouvrières où la valeur personnelle de l'associé joue le rôle le plus décisif, ce sont les sociétés de production. La gérance y remplace le patron. Ce que celui-ci eût gagné dans son entreprise est partagé entre les sociétaires. Financièrement, leur bénéfice se borne là. Moralement, les associés ont, dans l'exploitation, la république au lieu de la monarchie. Si cette petite république se compose d'un nombre restreint d'Jiommes sages, laborieux, d'un bon caractère, elle a des charmes pour chacun de ses citoyens. Maiscesconditions sont toutes requises. La division du travail exige une hiérarchie, les ouvriers associés auront donc des chefs ; après les avoir élus, ils devront se soumettre à leur commandement. L'autorite de ces chefs étant précaire, si les subordonnés ne sont pas animés d'une suffisante bonne volonté, on se querellera, et l'association chancellera, croulera. Tous les ouvriers ne sont donc pas aptes à former une association de production, mais seulement un certain nombre d'ouvriers d'élite ; d'élite par la vertu, d'élite aussi par l'intelligence. La direction des opérations industrielles et commerciales n'est rien moins que facile; si le conseil de la société ouvrière, malgré sa probité, manque des lumières et de la capacité suffisante, la société se ruinera. Enfin, généralement, la société ouvrière manquant, ail moins
à Torigine, de capitaux suffisants, devra recourir au crédit, et c'est chose délicate pour uii ouvrier que a avoir à répondre d'un empiTiiit fait, peut-être témérairement, par un conseil d'administration.
Les sociétés ouvrières de production ne peuvent donc être que peu nombreuses, et ce serait une véritable folie que de les supposer destinées à remplacer partout le système ordinaire qui groupe des salariés autour d'un patron.
Le maréchal Bugeaud a raconté lui-même qu'un jour, en Algérie, il associa une soixantaine de jeunes soldats, hommes de choix, pour cultiver en commun des terres excellentes. L'association ne tint pas plus d'un an. '« C4es camarades, associés pour la gloire et la vie de caserne, demandèrent tous à se désassocier pour le travail. « — Pourquoi?» leur demanda le maréchal. — « Parce que nous ne travaillons pas. » — « Et pourquoi ne travaillez- vous pas? » — « Parce que nous nous mettons au niveau des paresseux (1) . »
Voilà le grand écueil. Dans l'association, l'intérêt personnel, r honneur personnel, la responsabilité personnelle ne sont plus les mêmes , et chacun aimant à se reposer sur touf», les instincts de paresse (oisiveté ou emploi capricieux des forces), se réveillent et viennent tout gâter.
Le but de ces observations n'est point hostile aux sociétés ouvrières de production : je veux seulement expliquer pourquoi elles s'organisent si lentement, pourquoi tant d'essais ont abouti à des liquidations désastreuses, et partir de là pour dire aux travailleurs comment, s'ils veulent constituer des associations sur des bases véritablement solides, ils doivent devenir sincèrement et solidement chrétiens. La pratique religieuse leur donnera les vertus indispensables au succès.
«Deux forces, dit M. Périn, sont nécessaires pour que l'association fonctionne dans sa pleine puissance, l'énergie propre des individus qui apportent leur concours à la chose coni-
(1) Veillées (Tune Ckaumièrc^ par le maréchal Bugeaud.
mune, et l'esprit de discipline et d'abnégation de soi-nnême, qui rattache d'une façon persistante à l'unité de l'œuvre sociale toutes les volontés individuelles. La pratique du renoncement chrétien donne ces deux forces...
« Nul ne peut dire jusqu'où se fût élevée la puissance de rassociation,sirÉglise avait conservé dans les temps modernes l'action qu'elle exerçait sur les mœurs au moyen âge. Les retours païens de la Renaissance, la Réforme avec le Gallicanisme et le Jansénisme qui en dérivent, l'exagération de l'autorité royale et de la centralisation administrative portèrent à l'esprit d'association en Europe, et surtout en France, de rudes atteintes. Ce qui nous en reste, nous le devons à l'esprit catholique qui anime encore nos mœurs... Cette noble et sainte force de l'association est tombée de nos jours dans le domaine des manieurs d'argent (1). »
La plupart des grands travaux modernes sont exécutés par des compagnies formées non de compagnons animés d'une même pensée et dévoués les uns aux autres, mais par des capitaux confiés, sur renseignements plus ou moins exacts, à des administrateurs inconnus, par des actions offertes au son des trompettes de la réclame, souscrites et échangées selon les hasards de la Bourse. Les assemblées des priîncipaux actionnaires sont un contrôle aristocratique et d'une pratique difficile. Les manieurs d'argent, seuls renseignés avec exactitude et maîtres du terrain, associent les capitaux des bailleurs de fonds aux labeurs des ouvriers, de manière à réaliser plusieurs genres de gros bénéfices aux dépens de l'actionnaire, étranger à l'administration de ses deniers.
Cette situation est mauvaise ; la morale et la science économique demandent que l'union du capital et du travail soit plus resserrée, et les associations ouvrières, agissant à la manière d'enfants qui cultiveraient en commun le domaine paternel, réalisent précisément ce désirable résultat.
(1) De 1(1 Richesse dans les Socictcs chrétiennes^ liv. 11, cli. xiv.
Parmi les formes multiples que peut revêtir l'association ouvrière, quelle est la plus avantageuse?
S'il faut en croire l'auteur du Travail^ c'est l'association qui élimine absolument tout ce qui n'est pas prolétaire. M. Jules Simon professe une horreur extrême pour toute espèce de patronage. Il se lamente à la pensée que les sociétés de secours mutuels comptent plus de huit mille membres honoraires. Point d'aumône, c'est bien entendu! mais pas plus de conseils, pas plus de protection que de pain ou d'argent. Hommes en blouse, faites à vous seuls une société où l'homme qui porte un habit, peut-être votre compagnon d'hier, arrivé à l'aisance par un labeur loyal et couragçux, ne pourra plus pénétrer (1) ! Il paraît que, si, conformément à l'Évangile et à l'instinct de la droite nature, votre frère vous donnait fraternellement quelque chose de son abondance, s'il remplissait à votre égard son devoir de chrétien, son devoir d'homme, il vous déshonorerait !
Sotte et dangereuse chimère ! Autant il convient de ne pas se laisser capricieusement dominer, autant il serait stupide de ne pas se laisser aider. La meilleure forme de l'association est celle qui n'exclut aucune bonne volonté, mais réunit au contraire tout(^ les aptitudes, toutes les ressources, tous les dévouements, celle qui ne rapproche pas un certain nombre d'hommes en faisceau pour tenir les autres à une plus grande distance, celle enfin qui, comme l'Église, son modèle, ne connaît pas plus de suspects a priori parmi les riches que parmi les pauvres, parmi les savants que parmi les ignorants, parmi les capitalistes que parmi les prolétaires ; c'est la corporation. Non pas, il est vrai, la corporation païenne ou même la corporation féodale d'Etienne Boileau, utile en son temps,
(1) M. Laurent, dans ses excellentes Études sur les sociétés de prévoyance et de secours mutuels, cite une société de secours mutuels (jui non-seulement excluait tout propriétaire se présentant comme candidat, mais en outre prononçait rexclusion de tous les propnciaircs faisant partie de la société! (Part II, ch. ix.)
mais la corporation moderne, s* épanouissant aux seules clartés des principes catholiques.