‹ Le problème économique et la doctrine catholiqueChapitre 33 sur 47 · LA CORPORATION MODERNE · texte numérisé non relu

LA CORPORATION MODERNE

c( La corporation, dit M. Pradié, est cette forme d'association où les ouvriers d'un même corps d'état s'associent entre eux et avec leurs patrons, non pour mettre en commun leurs salaires et leurs écoiiomies et aliéner leur liberté, mais pour se concerter entre eux sur les questions qui les divisent ou pour protéger leiirs intérêts contre la concurrence du dehors.

u La liberté ou l'indépendance, dont la propriété privée est la forme dans l'ordre civil, est le plus grand obstacle à l'établissement des sociétés ouvrières.

« L'homme se recherche avant tout lui-même, et il n'arrive à la réciprocité des services que s'il y trouve un intérêt personnel. L'homme échange sesservices contre d'autres services, son travail ou ses marchandises contre de l'argent ou d'autres marchandises. Mais une chose sur laquelle il ne transige pas, c'est son indépendance. Or, le moyen d'arriver à l'indépendance est d'assurer par la propriété son avenir contre la misère. Le besoin d'arriver à la propriété en vue de l'indépendance est donc, pour l'ouvrier, le grand obstacle à la mise en société de lui-même et de ce qu'il possède.

n Mais si l'association proprement dite ne peut s'établir que très-difficilement, il en est différemment de la corporation, dont l'objet est justement, non de mettre en société, mais de protéger les intérêts particuliers (de l'ouvrier, du patron, du marchand, etc.).

(( Autre chose est mettre en société ses salaires et son travail, et autre chose se concerter sur la quotité des salaires, sur les conditions de l'apprentissage, sur les heures et les condi-

lions du travail, sur les jours de chômage et sur tous les autres intérêts de la corporation.

(( Dans cette hypothèse, Touvrier et le patron conservent toujours, avec leur position respective de salarié et de salariant , leur indépendance réciproque, et ils disposent à leur gré et en toute liberté, l'un de ses salaires, l'autre du bénéfice de sa maîtrise. S*ils mettent quelques économies en commun, s'ils organisent une caisse de secours mutuels ou de retraite pour la vieillesse, ce n'est que l'accessoire; ce n'est pas une mise de fonds communs.

« Ainsi, dans la corporation, les individualités et les intérêts, divisés en principe et en réalité, restent ce que la nature et les positions acquises les ont faits ; les hiérarchies s'établissent suivant l'activité, la capacité ou le capital de chacun, le sel f'fjoveimment continue à fonctionner sans entraves d'aucune sorte, sans froissement de l'amour-propre, chacun se trouvant à la place que la nature lui a faite (1). »

La pensée de l'honorable auteur est la nôtre. Au lieu d'exiger des hommes tels que la nature n'en produit guère, la corporation accepte les hommes tels qu'ils se rencontrent communément; elle se borne à l'œuvre modeste, mais importante, d'établir dans les relations industrielles une organisation favorable au règne de la justice et de la bienveillance mutuelles. L'antiquité vécut sur la tyrannie économique, dont les traces se découvrent dans les siècles de la féodalité et de la monarchie absolue. Mais, par une de ces réactions violentes, si familières aux passions humaines, 89 nous a, sous prétexte d'affranchissement, dotés de l'anarchie économique. Au nom de la liberté, de l'égalité et de la fraternité, il a été décidé que tous les contrats relatifs au travail se feraient au jour le jour, selon le gré des contractants. Cette prétendue émancipation radicale du travailleur abandonne le faible au caprice du foi't, maître de par le droit indiscutable de la nécessité, en même

(1) ^Jondc Nouveau^ ch. xv.

temps qu'elle livre l'homme ignorant ou passionné aux tristes inspirations de l'ignorance ou de la passion. Absolutisnle du patron, quand les ouvriers ont besoin de lui ; c'est le cas le plus fréquent ; mutinerie des ouvriers, quand le patron a besoin d'eux ; despotisme ou anarchie dans l'atelier comme dans l'État, c'est tout le fruit du libre échange illimité entre le capitaliste dirigeant et l'ouvrier travaillant. • Néanmoins i' entente est possible, puisqu'elle est non-seulement commandée par la loi morale, mais encore utile à chacun des-contractants. Ce qui importe, c'est d'en poser les bases avant l'heure des conflits, heure de surexcitation, d'aveuglement, de folie. Ce qui importe, c'est de discuter la part de chacun sur un terrain favorable aux pensées d'équité et de conciliation. Or, nul moyen plus efficace que la corporation, pour atteindre ce but. L'avidité des patrons trouve une barrière dans l'intervention des délégués des ouvriers, hommes intelligents, capables d'apprécier la situation, hommes influents, en état d'agir fortement sur la masse ouvrière. A leur tour, les prétentions exorbitantes de certains ouvriers sont repoussées par les mêmes délégués, qui expliquent à leurs camarades les vraies nécessités de l'industrie et les difficultés contre lesquelles, aux époques de crise, les patrons euxmêmes ont à lutter. Dans une réunion nombreuse, les aspirations égoïstes sont intimidées, les sentiments d'honneur agissent et se propagent plus puissamment ; l'injustice qu'on aurait accomplie dans l'ombre, l'on n'ose pas la soutenir devant une assemblée.

Les statuts de la corporation, ses décisions, forment une force morale à la fois douce et puissante. En plaçant auprès des patrons les meilleurs ouvriei^, choisis par leui*s camarades, elle constitue, au sein des travailleurs, une légitime aristocratie, qui pénètre peu à peu, par la porte du mérite, du travail et de l'épargne, dans la classe des patrons où elle garde, avec Taffectueuse estime pour les simples travailleurs dont elle partagea longtemps les fatigues, la pensée de s'honorer

encore en traitant avec bonté ses égaux de la veille. L'enrichi insdlent est communément T homme à qui sa fortune, fille du jeu ou de l'injustice, n'a guère coûté, ou bien l'homme qui» placé en bas, subissait avec jalousie la supériorité d' autrui. Il n'en sera pas ainsi de l'ouvrier courageux qui, graduellement et sans secousse, par la hiérarchie de la corporation, sera arrivé à la maîtrise.

La corporation prévient donc des luttes désastreuses pour les fabricants, pour les ouvriers, pour le commerce, pour la nation entière ; elle favorise le règne de la justice dans les conventions; elle rapproche les citoyens et comble l'abîme qui sépare le patron et l'ouvrier ; elle con-espond aux besoins, aux aspirations, aux sentiments de notre époque : d'où vient que notre époque ne la réalise pas?

Le cœur de l'homme nous révélera le mot de l'énigme. Tout bien ici-bas est le prix d'un sacrifice. L'avare proprement dit est celui qui, en matière de finance, méconnaît cette loi. Il possède cent louis d'or: il en pourrait posséder bientôt cent vingt; mais pour obtenir les vingt nouveaux louis, il faudrait d'abord se dessaisir des cent qu'il possède. Voilà pourquoi, malgré son avidité, la somme demeure enfouie et stérile dans son coffre-fort. Soils des formes moins crues, cette folie est une mala(Jie commune dans l'humanité. On. ne sait pas jeter en terre le grain qui doit donner l'épi. La corporation est, pour tous ses membres, une source abondante de bien, mais elle tombe sous la condition de toute avSsociation; on n'y entre que par la porte du sacrifice. Pour le patron, sacrifice de son autorité absolue; pour l'ouvrier, sacrifice du droit non moins absolu de discuter seul des conditions de son travail. En entrant dans la corporation, (ju il ne pourra ensuite abandonner sans honte, sans une perte d'estime, suivie habituellement d'une perte de bénéiice, le patron se soumet à des règlements qu'il aurait pu déterminer seul et faire régner sans contrôle. A son tour, l'ouvriei- s'oblige, sous peine d'une exclusion dommageable, soit à remplir plus strie-

tement certains devoirs, comme l'assiduité à Tatelier, la fuite de ri\TOgnerie, soit même à verser sa cotisation dans une caisse de secours mutuels, à perdre une certaine mise s'il se retire sans motif acceptable. Entrer dans une corporation, c'est diminuer son indépendance extérieure, diminution sur quelques points secondaires largement compensée par des avantages importants, mais enfin diminution. L'homme passionné pour la jouissance matérielle a la vue très-courte; il se décide malaisément au sacrifice, quel qu'en doive être le fruit.

Vainement le sacrifice apparaît partout l'instrument universel de la vertu et même du bien-être, une seule puissance en persuade efficacement la pratique aux multitudes ; j'ai nommé une fois de plus le Catholicisme.

Quoi ! en dépit de tant d'obstacles accumulés par la tyrannie et par Terreur, à une époque où la classe ouvrière portait encore la trace des fers de l'esclavage, avec une industrie bien moins développée que la nôtre, le sentiment catholique, transformant insensiblement la corporation antique, lui donna sa véritable forme, comprimée encore, mais reconnaissable sous les liens dont la chargeait un absolutisme gouvernemental qui s'étendait à tout; que ne ferait pas aujourd'hui ce même sentiment catholique sur la société moderne, si cette société lui demandait enfin la vie que tous ses progrès matériels ne lui donnent pas?

En plein moyen âge « les coutumes chrétiennes avaient ennobli le travail, en appelant l'ouvrier aux plus grands honneurs, à la plus haute considération. Fils libre et dévoué de l'Église, il participait à la liberté des enfants de Dieu. II était souverain : dans la sphèt'e de ses droits et de ses intérêts ^ il tie relevait que de lui^ ne connaissait d'autre autorité que la sienne. La corporation, société vivante, que nul n'avait créée, que nul ne pouvait détruire, se gouveniait et s'administrait. Elle avait droit de justice sur ses membres. L'ouvrier n'était soumis (ju' au jugement dé ses pairs, ce qui est véritablement

la liberté. La coi-poration était une société, elle avait ses trois ordres, maîtres, compagnons, apprentis ; en quoi elle ne ressemblait pas à nos associations d'ouvriers, fondées sur l'égalité et dépourvues de gouvernement intérieur et de juridiction (1). »

Les abus signalés en 1789 ne tiennent pas à l'essence de la corporation. C'étaient de mauvaises lois économiques, portées alors par l'autorité compétente. Faudra-t-il abolir les gouvernements actuels, parce que leurs prédécesseurs ont fait de mauvaises lois politiques? Non; mais on devra, dans l'un et l'autre ordre, profiter des leçons que donne le passé pour mieux légiférer à l'avenir (2).

On a sou\ent remarqué que l'Angleterre, pays de coutume et de tradition, a conservé, malgré sa défection religieuse, des tendances, des manières d'agir qui reposent sur l'impulsion catholique originelle. L'Angleterre n'a pas perdu ses corporations, qui rendent encore d'importants services; l'éducation économique des ouvriers (3) y est plus développée, et un manufacturier anglais pouvait dire naguère sans trop de forfanterie : « Dans une crise, nos ouvriers ne se mettront pas inconsidérément en grève; ils sont trop instntits pour cola. »

En France, malheureusement, il ne s'agit plus de modifier en mieux, mais de rétablir les corporations ouvrièies. Tache ardue! Autant l'amour rapproche, autant la haine éloigne, même au détriment de l'intérêt. Or, grâce à des excitations incendiaires, grâce à la religion du moi, prêchée aux masses avec une inconcevable insistance, la haine couve dans une foule de cœurs. C'est un triste symptôme que le chiffre élevé des crimes commis sur des chefs par leurs serviteurs ou em-

(1) M. Coquille, cité par M. Pradié. Monde Nouveau, eh. xvii.

(2) Mieux légiférer est souvent chose aisée; il suffit de moins légiférer,

(3) Je ne parle que des ouvriers d'élite, de ceux que la misère et rivropmerie n'ont pas abrutis; mais ceux-là dirigent toute la classe ouvrière.

ployés dans le cours de 1864, et ce symptôme, relevé dans le compte rendu officiel du ministre de la justice , n'est pas seul. 1848 a répandu sur les sentiments des prolétaires à l'égard des propriétaires une lueur subite et effrayante; depuis, le calme ne s est fait qu*à la surface. Ce n'est pas que parmi les riches il y .ait plus de coupables ou de phis grands coupables que jadis : loin de là, la classe supérieure, pour qui sait regarder, s'améliore; elle fait beaucoup, et souvent de trèsgrand cœur, même pour ceux des prolétaires qui la haïssent ; mais les prétentions des masses, bonnes et loyales quand elles sont laissées à elles-mêmes mais si faciles à entraîner, grandissent sans mesure (1).

La doctrine qui inspire à l'humanité la divine passion du sacrifice, possède le secret de faire tomber ces haines insensées. Avec plus de christianisme , le patron qui ne hait pas ses ouvrière, mais qui ne les aime pas toujoui*s assez, les aimera jusqu'à s'en faire aimer : les ouvriers qui haïssent le patron cesseront de haïr et finiront par aimer.

Dès lors, l'obstacle au rétablissement ou, si ce mot sonne mal aux oreilles contemporaines, à la création des corporations ouvrières sera possible. En présence du bon esprit général, la politique abaissera les barrières qu'elle n'élève qu'à regret contre des institutions si favorables par elles-mêmes à la prospérité, à la tranquillité publiques ; et la famille industrielle se trouvera, à son tour, régulièrement constituée.

(1) D'après les comptes officiels?, l'assista nce publique consacre annuellement 1^20 millions au soulagement des malheureux; la charité privée, au dire des statisticiens les plus compétents, dépense unesommu égale, en tout 260 millions. Joignez à cela les servi ces />er5o;i;ie/.v rendus par plusieurs milliers de religieuses, par les membres de la société de Saint-Vincent- de-Paul, par les administrateurs des bureaux de bienfaisance', par tant de personnes compatissantes, et calculez la distance <iui sépare Athènes et l\ome païennes de la France chrétienne du dix-neuvième siècle. Nous avons désappris un trop grand nombre de maximes évnngéliques, mais le devoir d'aimer et d'assister les misérables n'a pas été mis en oubli. Disons-le, à la décharge d'une époque dont les défaillances, sur d'autres points, sont trop visible?.

.Vlors, devant les corporations publiques, réunies entre elles par un lien fraternel, disparaîtront les compagnonnages se- ■crets, qui si souvent dégénèrent en foyers d'irréligion et d'anarchie. L'État se sentira d'autant plus fort pour traquer les associations ténébreuses que les associations au grand jour seront plus libres. Plus la liberté d'association règne à la surface du sol, plus inexcusable est l'insulte faite à tous par ceux qui s'assemblent furtivement dans les souterrains. Rien n'est si absurde, en France, et si inique que les conventicules de la franc-maçonnerie, types des sociétés secrètes du plus bas étage. Messieurs, quand on ne s'occupe que de bienfaisance, on n'a pas besoin de se barricader. Fussiez-vous l'association la plus innocente, dès que vous vous enveloppez de mystère, vous êtes justement suspects. La publicité est, dans un ttat démocratique, la première et ia plus indispensable garantie de la moralité. Lorsque, pour de bonnes causes, l'Autorité suprême du Catholicisme vous a, hier encore, déclarés hors de la société religieuse universelle, hors de la famille de Jésus- Christ, vous avez eu tort de vous montrer mécontents, car il est bien évident qu'en vous groupant irrégulièrement, sans aucun motif plausible, en dehors de vos concitoyens, baptisés par vous du sobriquet de prcrfaiies^ vous vous mettiez en dehors de la communion de ces profanes, qui sont la nation.

Les chrétiens de l'Église naissante se sont réunis dans les Catacombes; ils ont vécu sous la discipline du sea^et ; mais c était alors pour eux une nécessité, puisque la justice légale les égorgeait. « Qui agit mal, hait la lumière, >> dit l'Évangile (1). Les premiers chrétiens ne haïssaient pas la lumière; on les contraignit à chercher la sécurité dans les ténèbres. Ce n'est pas seulement comme catholique, c'est comme citoyen, c'est comme économiste que j'insiste sur le désordre profond que constituent les associations secrètes. Il faut, pour que la société arrive à s'asseoir, (jue tous sachent ce (|ue veut cha-

(1) Joan. III, 20.

cun, et réciproquement. Les relations avec des hommes masqués sont impossibles. La société secrète pèse à la fois sur ses membres, qu'elle contraint aune soumission ignominieuse, sur les profanes sans énergie qui s'y jettent, moins par attrait que dans l'espoir souvent déçu d'une mystérieuse assistance, et sur les honnêtes travailleurs, qui ne savent comment faire face à une concurrence dont les forces et les moyens leur échappent.

Un ancien cordonnier allemand, devenu prêtre et mort honoré de la prélature par Pie IX, M"^' Kolping, a réussi à établir dans son pays un compagnonnage chrétien, franc et dénué de tout mystère ; bel exemple qui appelle des imitateurs (1) , belle réponse aux tièdes, toujours prêts à dire : Impossible!

Nous avons, en France, certaines susceptibilités à ménager. Par-dessus tout, F ouvrier déteste ce qui, de près ou de loin, semble avoir pour but de le contraindre à l'accomplissement des devoirs religieux. Ainsi, la corporation ouvrière doit, sous peine d'insuccès complet, éviter les allures d'une confrérie. Il est du droit et même du devoir de la société de Saint- Vincent-de-Paul de mettre pour condition à l'admission de ses membres la pratique religieuse. Le but de cette société étant l'exercice en commun, non d'une bienfaisance quelconque que chacun demeure libre^d' exercer individuellement ou collectivement, mais de la charité catholique, la présence d'un noncatholique ou d'un catholique habituellement rebelle aux devoirs catholiques y est une contradiction manifeste. Fondée dans un but économique, la corporation peut reposer sur d'autres bases. Sous peine de perdre l'appui moral que lui offre la (iatholicisme, elle doit exiger que dans son sein le Catholi-

(l) Le protestantisme allemand û voulu en effet l'imiter; mais ses essais ont été peu fructueux. Quand un grand nombre de ministres, dits f'cangéliques^ sont notoirement affiliés aux sociétés secrètes, comment le protestantisme leur opposQrait-il efficacement les associations à ciel ouvert?

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Voiri sa loi : plus le sentiment chrétien est énergique, plus In corporatinn devient famille; plus le sentiment chrétien \}:\mi; ])1ij» li-s tionirnes rctounient, dans les relations économi(|MCM, il l'état de f,'uerrc. Voyez un couvent de trappistes! i'.rn liavaillcurs qui aînient Dieu de tcjut leur cœur, de toute leur Aiiii\ de toutes leurs forces, n'ont entre eux, à la lettre, tf Un co'ui' et (pi'nne Ame. Voyez un atelier où du matin au irptenût 11- liiLsphéinc. ! l'ouï' les infortunés ([ui l'habitent, DU L'sl l'ennemi, et les compagnons de Inbeur sont des

étrangers, des connaissances, rien de plus. Chacun n'aime que soi, et croirait stupide de sacrifier une portion de son bien-être au bien-être d' autrui. Ainsi ce couvent où la foi est ardente dépasse la corporation ; cet atelier impie est incapable de s'élever jusqu'à elle. La corporation représente la somme moyenne d'abnégation que la religion peut produire dans une masse; la communauté religieuse montre jusqu'où, dans quelques âmes d'yne générosité plus parfaite, cette abnégation peut s'élever. La communauté, comme l'a si bien démontré M. Pradié, est le modèle et l'encouragement de la corporation. Ainsi la virginité est l'encouragement et le modèle de la chasteté conjugale; ainsi la pauvreté volontaire est le modèle et l'encouragement de la modération dans la fortune; ainsi en tout la sainteté est le modèle et l'encouragement de la vertu.

L'utilitarisme demande avec un [dédain sarcastique à quoi ser\'ent les communautés religieuses. Elles servent à glorifier Dieu, à sanctifier leurs membres; c'est assez ; elles sont par là amplement justifiées. Elles servent aussi à donner aux familles laïques les plus importantes assistances ; elles acquièrent par là d'incontestables droits à la gratitude de la société. Elles font plus; elles démontrent invinciblement à l'homme charnel, à l'homme amolli, à l'homme tombé sous la servitude des sens, enveloppé des filets de l'égoïsme, enfin à l'homme pécheur que la domination du mal sur sa noble nature n'est pas fatale ; que l'âme peut ressaisir le sceptre; que les instincts bas peuvent être muselés ; que la vraie fraternité peut refleurir ; que du sacrifice jaillit, dès ici-bas, la joie intime, profonde, immense, d'une conscience satisfaite ; elles démontrent à l'Économie inquiète qu'il existe, dans les profondeurs de ce monde spirituel, trop oublié par elle, une force avec laquelle il est possible de donner aux hommes, sur ce globe disposé selon r équité et la justice (1), toute la prospérité morale et matérielle que comporte l'état d'épreuve auquel, durant la vie pré-

Ci) Sap. , IX, 3.

sente, ils sont assqjettis. La communauté religieuse est l'Ange visible de la corporation ou\Tière (I).

Après avoir manifesté sa puissance bienfaisante dans les autres sphères, le Christianisme doit étendre de nos jours, dit un publiciste de Técole de Bûchez, son action tutélaire dans la région des intérêts économiques. M. Ott a raison, et c'est, croyons-nous, par l'organisation du travail selon l'Évangile, réalisée principalement dans la corporation des temps nouveaux, que le Sauveur du monde fera éclater à notre époque son infmie tendresse, et pacifiera la société en l'attirant sur son cœur par ce dernier bienfait.

' (1) Rien n'est plus intéressant que les chapitres du Monde Nouveau, consacrés à Tétude de la corporation, de la communauté religieuse, et dei^ services que celle-ci peut, dans des temps plus chrétiens, rendre à cclle-Il

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