‹ Le problème économique et la doctrine catholiqueChapitre 35 sur 47 · HLS, ET LA VÉRITÉ NOOS A TOUS RENDUS LIBRES DANS LE CHRIST · texte numérisé non relu

HLS, ET LA VÉRITÉ NOOS A TOUS RENDUS LIBRES DANS LE CHRIST

D'où je conclus que TÉconomie politique est une plante que le sol chrétien devait seul recevoir et faire fructifier. Sans cha-» rite, pas d'économie sociale, et sans Chiistianisme, pas de charité (1). » C'est surtout dans la question de la misère que se vérifient les éloquentes affirmations du jeune et savant publiciste.

La misère, comme toute souffrance, en tant que née du péché de l'homme, est châtiment; transfigurée par la charité de Dieu, elle devient e5:/?/ffftV>7î, épreuve, régénération, déification.

Un misérable, c'est un homme digne de pitié ; d'une pitié compatissante, si son dénuement est le fruit amer de sa faute personnelle; d'une pitié respectueuse, si, comme le Christ innocent, il expie, par un volontaire dénuement, la faute d'autrui.

Peut-être lo lecteur se souvient-îl encore de ces Misérables pleins d'insolence, dont un poète tombé traçait naguère la hideuse image. Drapés dans leurs haillons, ils accusaient fièrement la Providence et la société de leurs lourdes chutes, comme si onze millions de martyrs et des héros sans nombre ne nous avaient pas appris que, dans les situations les plus difficiles et les plus rudes, il existe toujours pour la conscience un suprême refuge ; comme si la religion n'enseignait pas à tous que qui sait mourir ne peut jamais être contraint à se souiller (2) !

(i) L. Gautier, Le Monde, 26 mai 1866.

(•2) La i^ublimit^ ùQi> actes de la vie catholique est comme la splendeur du Foloil; raccoutumance empêche d'y songer. Tout catholique qui fait un acfe de contrition, cet acte quotidien, cet acte obh'^atoire pour la réconciliation avec Dieu, se déclare prêt à quoi?... à mourir plutôt qu'à co)/nncftre une faute grave, en quelque eircoistutice que ce soit. Et ces martyres i.iruor(^s s'accomplissent encore tous les jours Tous les jours d'humbles chrétiennes préfèrent une vie de privation qui les mène au tombeau à Tinfamie qui leur donnerait Tabondance. Mais Dieu veille, et la mort n'est pas le sommeil éternel, n-ddri unicuique ^ecundum opéra ma.

La mis^e est donc une des iormes du fait général de la douleur. Du défaut d'équilibre entre les besoins et les ressources résultent la faim, le froid, la nudité et toute une chaîne de maux divers. Mais ce défaut d'équilibre lui-môme, ne pouvant être imputé que par des fous à Timpéritie de T Architecte de l'univers, est déterminé par quelque chose. Nous remontons ainsi jusqu'à la question dé l'origine du mal, qui dépasse toutes les analyses de la science purement économique. C'est une question historique, philosophique, et, pardessus tout, théologique. Science mondaine, l'Économique ne peut pas plus se passer des sciences supérieures, que l'Astronomie des mathématiques ou la Pharmaceutique de l'histoire naturelle.

Quand ces connaissances transcendentales, comme il arrive souvent^ manquent à l'économiste, son imagination bâtit sur des indices incomplets des théories fantastiques, sœurs jumelles de l'astrologie et des médications routinières et aveugles des vieilles femmes du village.

Présomptueuse, comme on l'est dans l'adolescence, la jeune science économique a plus d'une fois promis au genre humain la prochaine abolition de la misère. Hélas! est-elle en état d'abolir le péché, racine de la misère?

Conséquence du mal moral, le mal physique peut et doit, comme la cause qui l'engendre, être combattu, endigué, indéfiniment réduit; il ne disparaîtra jamais totalement ici-bas. •Quelques économistes espèrent, grâce à leurs démonstrations, rendre sages tous les mortels. Candides espérances parfaitement exprimées par un écrivain éminent, mais imbu des idées courantes.

Dans un chapitre des *Sopkismes Économiques^ intitulé « Deux morales^ » Bastiat établit le parallèle suivant entre la jnorale religieuse et la morale économique.

« Essayons de signaler la force bienfaisante qui tend à si;ç- •primer la force malfaisant^.

«Tout acte malfaisant a nécessairement dçux termes : le

point d*où il émane et le point où il aboutit ; Thoinme qui exerce l'acte, et Thomme sur qui l'acte est exercé ; ou, comme dit r Ecole, rafjentei le patient.

« Il y a deux chances pour que l'acte malfaisant soit supprimé ; l'abstention volontaire de l'être actif et la résLstaBce de l'être passif,

(( De là deux morales qui, bien loin de se contrarier, concourent, la morale religieuse ou philosophique, et la morale que je me permettrai d'appeler économique.

« La morale religieuse, pour arriver à la suppression de l'acte malfaisant, s'adresse surtout à l'homme en tant qu'agent. Elle lui dit : a Corrige-toi ; épure-toi ; cesse de faire a le mal ; dompte tes passions ; sacrifie tes intérêts ; n'opa prime pas ton prochain, que ton devoir est d'aimer et de «soulager; sois juste d'abord et charitable ensuite, » Cette mprale sera éternellement la plus belle, la plus touchante, celle qui montrera la race humaine dans toute sa majesté ; qui se prêtera le plus aux mouvements de l'éloquence et excitera le plus l'admiration et la sympathie des hommes.

« La morale économique aspire au même résultat, mais s'adresse surtout à l'homme en tant q\xe patient. Elle lui montre les effets des actions humaines, et, par cette simple exposition, elle le stimule à réagir contre celles qui le blessent^ à honorei* celles qui lui sont utiles* Elle s'efforce de répandre assez de bon sens, de lumière et de juste défiance dans la masse opprimée, pourrendi^e de plus en plus l'oppression difficile et dangereuse.

a 11 faut remarquer que la morale économique ne laisse pas que d'agir aussi sur l'oppresseur. Un acte malfaisant produit des biens et des maux ; des maux pour celui qui le suMt, et des biens pour celui qui l'exerce, sans quoi il ne se produirait pas. Mais il s'en faut de beaucoup qu'il y ait compensation. La somme des maux l'emporte toujoui*s, et nécessairement, sur celle des biens, parce que le fait même d'opprimer entraîne une déperdition de forces, crée des dangers, provoque

des représailles, exige de coûteuses précautions. La simple exposition de ces effets ne se borne donc pas à provoquer la réaction des opprimés ; elle met du côté de la justice tous ceux dont le cœur n*est pas perverti et trouble la sécurité des oppiresseurs eux-mêmes.

« Mais il est aisé de comprendre que cette morale, plutôt virtuelle qu explicite, qui n'est après tout qu'une démonstration scientifique; qui perdrait même de son efficadté si elle changeait de caractère ; qui ne s'adresse pas au cœur, mais à l'intelligence; qui ne cherche pas à persuader, mais à- convaincre ; qui ne donne pas des conseils, mais des preuves ; dont la mission n'est pas de toucher, mais d'éclairer, et qui n'obtient sur le vice d'autre victoire que de le priver d'aliments, il est aisé de comprendre, dis-je, que cette morale ait été accusée de sécheresse et de prosaïsme.

« Le reproche est vrai sans être juste. Il revient à dii*e que l'économie politique ne dit pas' tout^ n'embrasse pas tout, n'est pas la science universelle.

(( L'accusation ne serait fondée qu'autant que l'économie politique présenterait ses procédés comme exclusiis et aurait l'outrecuidance, comme on dit, d'interdire à la philosophie et à la religion tous leurs moyens propres et directs de travailler au développement de l'homme.

« Admettons donc l'action simultanée de 1^ morale proprement dite et de l'économie politique. Tune flétrissant l'acte malfaisant dans son mobile; par la vue de.sa laidepif, l'autre le discréditant dans nos convictions pai* le tableaujd&8e&effet&

(( Avouons même que letriompbe.dujporaiUste religieux, qîiand il se réalise^ est plus beau, p^us consolant et, plus ra^dical.. Mais, en même teiqpfty il est difficile de ne pas reconnaître que celui de la science économique ne soit plus fctcile et plus sûr. » - '' "j

L'auteur, là^essus, semble n'éprouver aucun> doutée II eât surtout persuadé que la morale économique doit s' étabUci la première et ouvrir la voie à la morale religieuBe^ s * ^ » ' .

0 Admettons la complète diffusion de la morale défenswe qui n'est, après tout, que la connaissance des intérêts bien entendus, toujours d'accord avec l'utilité générale et la justice- Cette société, quoique certainement bien ordonnée, i)om^ rait être fort peu attrayante, où il n'y aurait plus de fripon, uniquement parce qu'il n'y aurait plus de dupes; où le vice, toujours latent et pour ainsi dire engourdi par famine, n'aurait besoin que de quelque aliment pour revivre ; où la prudence de chacun serait commandée par la vigilance de tous, et où la réforme, enfin, régularisant les actes extérieurs, mais s' arrêtant à l'épiderme, n'aurait pas pénétré jusqu'au fond des consciences,... Dans une société qui, sans être relativement vertueuse, serait néanmoins bien ordonnée par l'action de la morale économique^ les chances du progrès ne s'ouvriraient-elles pas devant la morale religieuse?

« Un pays où, de longue main, chacun serait déshabitué de l'injustice par la seule résistance d'un public éclairé, pourrait être triste encore. Mais il serait, ce me semble, bien préparé à recevoir un enseignement plus élevé et plus pur. C'est un grand acheminement vers le bien que d'être désaccoutumé du mal. Les hommes ne peuvent rester stationnaires. Détournés du chemin d» vice, alors qu'il ne conduirait plus qu'à l'infamie, ils sentiraient d'autant plus l'attrait de la vertu.

« La société doit peut-être passer par ce prosaïcjue état, où les hommes pratiqueront la vertu par calcul, pour de là s'élever à cette région plus poétique, où elle n'aura plus besoin de ce •mobile. »

. Ces pages, résumé fidèle des prétentions de l'économisme honnête, modéré, conciliateur, font songer aux bienveillantes «t protectrices paroles adressées à la morale chrétienne par la philosophie rationaliste, ou encore aux propositions d'alliance faites aux catholiques par M. Guizot et son école dans un but

de défense commune contre les excès de F a théisme. Que d'inexactitudes mêlées à certaines vérités! Nous retrouvons, à propos de la misère, la doctrine de Platon et de Confucius

sous la plume de M. Bastiat. Pour lui aussi, les fautes des hommes et les maux qui les suivent viennent de Vignorance. Répandez l'instruction; vous détruirez le vice.

Certainement, la perpétration du mal est contraire à l'intérêt bien entendu, même temporel, au moins en la plupart des cas ; non moins certainement, la connaissance donnée aux hommes de leurs droits les aide à mieux défendre ces mêmes droits. Mais avons-nous là une morale particulière, destinée à renouveler la face des naftîons? De tout temps, les théologiens €t les philosophes moralistes ont fait ressortir l'union intime et nécessaire qui existe entre le devoir et la somme des intérêts bien comprise. Tous font une vertu de la prudence, dont une des fonctions est de se renseigner sur la nature des droits que Ton possède pour pouvoir les défendre. Si l'analyse économique élucide la notion de quelques droits, elle rend, sous ce rapport, un service à la morale, telle qu'on l'a toujoui^ entendue ; elle ne fonde point une morale sut generis.

Les médecins ne pourraient-ils pas établir sur des motifs plus solides encore l'existence d'.une morale médicale ou morale hygiénique, qu'ils mettraient au-dessus de la morale économique elle-même, puisque l'intérêt matériel le plus grave est celui de la santé? Autant il existe de sciences confinant à la morale, autant nous aurions de morales différentes. N'adoptons pas un abus de langage très-propre à fausser les idées, en donnant à telle ou telle scionce de détail une importance fondamentale et générale qu'elle n'a point. Dites, économistes, que les déductions économiques bien conduites viennent corroborer les prescriptions de la morale, vous serez dans le vrai; mais n'allez pas plus loin, et surtout n'imaginez pas qu'en perfectionnant l'éducation économique d'un peuple , vous obtiendrez, par cela seiil^ un sérieux progrès moral.

Les conclusions de M. Bastiat sur la puissance de la notion du droit sont dangereuses par l'étendue qu'il leur donne. Le sentiment de la résistance dégénère facilement en sentiment révolutionnaire; les masses qu'on nomme opprimées et qui

troj^it VHff:^ ^'artùeiil prompteraent pour revencBqoer, dod- <iMSTilem^it âfA firoiu ré^, mais aussi des droits îmagiDaîres, aij jrrarid /l^riment de la société et'des masses elles-mêmes. Sfipp^/<îer que, grâce aox poblicatioas de Técle économique, tba/{ue OD^rier arrivera aa degré de science et de sagesse îndj.Hfieri5|îïWe pr^ur porter un jugement eitact et impartial sur Je» matières éc^^nomiques dans lesquelles ses intérêts sont engagés, c'f^t peu connaître la nature humaine.

Knfiri, gardonf^noas d'exagérer la puissance du sentiment de l'intérêt temporel bien entendu. Ces distinctions radicales entre Tintelligence et le œur ne valent qu'en analyse métaphysique : l'homme est un ; sa pensée modifie ses sentiroents; ses sentiments influent sur sa pensée. Les passions Tempéchcnt souvent de voir juste; alors même qu'il voit juste, elles l'entraînent à mal agir. Les passions obtiennent tout aussi aisément le sacrifice de Tensemble des intérêts individuels k un intérêt passager, que la violation du devoir. L'ivrogne discerne auasi bien les inconvénients économiques de rivrr>gn(;ric que la laideur intrinsèque de ce vice. Et il boit ! La nK)raI(î religieuse le convertira peut-être ; les calculs des économistes le laisseront impassible. Est-ce que les larmes (le son épouse, les cris de détresse de ses enfants, n'étaient pas plus convaincants que tous les chiffres? Les spoliateurs do la Bourse ont étudié l'économie politique; et souvent les spoliés eux-mêmes en connaissent les axiomes. La spoliation continue!! S'il est vice démasqué, conspué, c'est bien l'agiotage contemporain. Est-ce que ce vice est pour cela réduit à l'état Ifitrîit?

Après tout, c'est l'immortel honneur de notre nature que le mobile de l'intérêt terrestre ne la détourne que très-médiocnunent (hî la perpétration du mal. Jouissance pour jouissance , l'homine se croit le droit de préférer la jouissance actuelle, munie légère, à la jouissance future, môme considérable. Los calculs mesquins d'un êgohme mw^é»' touchent trèstnédiocromont la rude et énergique natme du travailleur ; c'est

pourquoi Dieu, voulant régénérer l'humanité, lui a donné tout d'abord, non les ingénieuses équations d'une économique délicate, mais la vérité religieuse et la loi religieuse. Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice; le reste sera ajouté. Sans aucun doute, l'Angleterre est le pays du monde où les connaissances économiques sont le plus répandues, depuis une trentaine d'années, et pourtant le fleuve fangeux du paupérisme y élargit incessamment son lit.

Pour revenir au problème qui fait l'objet de ce chapitre, la religion qui, par ses enseignements sur le péché et les conséquences du péché, donne l'explication historique et rationnelle de la misère, fournit aussi les moyens essentiels pour la combattre. Mieux que toute autre force simplement humaine, en l'attaquant à sa SQurce même, elle la restreint dans son cours. Les chapitres suivants le feront voir.

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