ASSISTANCE
11 exlHte 'des créatures humaines qui ne peuvent produire autant qu elles ont besoin de consommer. Ce sont les misérables, enfants en bas âge, infirmes, malades, blessés, vieillards décrépits, ou encore des travailleurs qui pourraient se suflire, s'ils étaient seuls, mais qui doivent partager leur morceau de pain avec des parents ou des enfants incapables de travail, hommes d'autant plus dignes de sympathie que leur souffrance personnelle naît de leur piété filiale ou paternelle.
Nous avons établi que, même dans le cas où leur dénuement ne provient pas de leur fait, ils n'ont pas le droit d'exijçiM' riiasistancc de tels ou tels parmi leurs frères plus heureux. (i(^ qu'ils ne peuvent exiger des individus, ils ne peuvent pas davantage l'exiger de l'État. La fonction de l'État est toute protectrice : il procure l'ordre public, il le défend ; il a été établi â c(»tte fin par la Providence, et reconnu par la nation dans cette mesure ; ni la Providence, ni la nation ne lui ont imposé robligation de s'empaiXM* du bien du riche pour le transférer au pauviT, ce (pii serait la négation de la propriété que l'État doit défendre et non pas ébranler.
l'i^t-co {\ diiv que les misérables doivent èti*e abandonnés? Est-ce à diiv (juc le stoïcisme antique a bien fait de proscrire la couqKiSvsion pour l'indigent et l'aumône qui en est le fruit pmtîquo? (îrAces immortelles en soient rendues à Jésus- Christ! Depuis sa venue ici-bas, nul ne le pense, et ceux-là mi^mes qui, par quelque fantaisie théorique, déclament contre
Taumône, la font, je pense, comme les autres, et la bonté de leur cœur triomphe des préjugés de leur esprit.
L assistance (prise dans le sens actif) est luiiversellement considérée comme une œuvre d'une beauté suprême (1). Le bienfaiteur des indigents est entouré des respects universels ; devant les sacrifices qu il s'impose, toute haine tombe, et les adversaires les plus acharnés de ses idées applaudissent à la noblesse de ses sentiments. Souvent même, de nos jours, l'admiration va jusqu'à une sorte d'idolâtrie, et volontiers l'on imagine qu'une existence est complète quand, le Père céleste étant d'ailleurs oublié et méprisé, un homme passe en faisant du bien à ses frères.
La compassion d'autrui, c'est la ressource ménagée au misérable par la Providence.
Sera-t-elle toujours suffisante? — Je vais paraître cniel, mais c'est la logique qui répond ici. Non ; elle ne sera pas toujours suffisante, et il importe, vu le penchant de l'homme à l'oisiveté et aux dépenses déraisonnables, qu'il en soit ainsi. Il faut, hélas ! bien souvent, que certaines populations, pour s'appliquer sérieusement au travail, aient peu?* delà misère; il faut qu'elles envisagent avec effroi la honte, le délaissement, les souffrances qui ordinairement l'accompagnent. Si toute misère recevait immédiatement, régulièrement, suffisamment le secours désirable, la société verrait croître avec une rapidité effrayante le nombre des oisifs, des débauchés, des imprévoyants. N'a-t-on pas déjà plus d'une fois surpris sur les lèvres d'ouvriers fainéants cette déplorable parole: « Quand on est jeune ^ on s'amuse; quand on est vieux ^ on a F hospice l » Supposez l'art du médecin en état de guérir instantané-
(1) Assistance et aumône signifient exactement la même chose. Le mot aumône (acte de commisération) fait songer au sentiment pieux qui dirige celui qui donne; assistance désigne plus directement rncte produit par ce sentiment. En appuyant principalement sur le sentiment, en s^adressant d^abord au cœur, la religion se montre, dans son langage, plus éloquente que la philanthropie A laquelle nous devons Texpression d'assistance.
ment les maux terribles et obstinés qu'engendre le libertinage, aussitôt le vice perd un des freins les plus capables de modérer ses excès. La misère a sa place assignée dans l'œuvre de l'éducation morale de l'humanité. Son bras s'étend d'autant plus loin et frappe des coups d'autant plus accablants que le \îce est plus général et plus triomphant ; les progrès de la vertu diminuent sa puissance, et dans une société parfaitement vertueuse, elle serait entièrement domptée.
Mais, encore une fois, tous ne sont pas misérables par leur faute, et même à l'égard de ces derniers, la justice rigoureuse peut être tempérée par une miséricordieuse pitié. Celui qui frappe est père; il ne frappe qu'à regret, il voit sans déplaisir la charité amortir les coups de son bras. Même à l'égard de ceux qui ont mérité leur indigence, la compassion fraternelle, pourvu qu'elle n'encourage pas la persistance dans le désordre, est louable. Cet homme a faim ; il peut être coupable, je n'en sais rien, je ne tiendrais à le savoir que dans le cas où, ne pouvant donner que peu, je devrais commencer par secourir la vertu malheureuse : je sais que cet infortimé souffre ; pour moi c'est assez; je lui donnerai du pain. La justice rigoureuse ne m'en impose pas l'obligation, mais il ne s'agit plus maintenant de justice, il s'agit de charité. Si je m'étais, même par ma faute, réduit à cet état, ne serais-je pas heureux qu'une compassion indulgente m'épargnât les funestes conseils du désespoir? Faites à autrui ce que vous voudriez qu'où vous fit à vou^-même.
L'assistance est donc, dans tous les cas, une belle action. Toutefois, si elle n'était lîen de plus, le sort des indigents serait affreux. La beauté d'une œuvre purement facultative touche un petit nombre d'âmes généreuses ; plusieui's de ces âmes d'élite ne possèdent pas des ressources matérielles au niveau de leur dévouement; et cependant c'est par milliers et par millions que se comptent les indigents dnns xme grande société. Heureusement, l'assistance est plus qu'une belle action.
L'assistance est un devoir, devoir d'une gravité telle, que l'avoir négligé suffit pour ravir éternellement à rhomme, dans la vie future, la félicité à laquelle il aspire. Ce que le langage théologique exprime par cette formule : le précepte de H aumône oblige soias peine de péché mortel.
Que disent, touchant ce devoir, les économistes matérialistes, les économistes philanthropes et les économistes chrétiens ?
Les premiers, plus occupés de la richesse, objet de leur science sans entrailles, que de Thomme, voient l'indigent d'un ceil de courroux ; il fait obstacle au développement de la richesse; il consomme plus qu'il ne produit, il est dans la machine sociale un élément nuisible. Sous le nom de paupérisme, la misère doit être bien plutôt combattue comme un fléau que fraternellement assistée. Malheur à l'infortuné qui, incapable de travail, tend vers de pareils économistes ses mains affaiblies! On le laissera mourir de faim, comme on le voit sans étonnement tous les jours à Londres, en pleine capitale de la très-opulente Angleterre, ou l'on prendra des expédients pleins de dureté, non pour consoler et soulager des frères souffrants, mais pour empêcher que les cadavres des indigents ne viennent à encombrer les rues et les chemins. Pratique du paganisme, pratique de la société chinoise, pratique des tribus sauvages descendues à la dernière dégradation, pratique d'autant plus abominable, au sçin de la civilisation moderne, qu'elle se drape fastueusement dans une prétendue science de la richesse!
Indignés de cette barbarie, assez intelligents pour préférer l'homme vivant à la richesse inanimée, remplis d'un sentiment de fraternité sincère, les économistes philanthropes aiment les indigents, et le prouvent non-seulement par leurs écrits mais aussi par leurs actes, leurs dons, leurs sacrifices. Je ne suis point de ceux qui appellent la philanthropie une caricature de la charité. Pourquoi outrager ainsi une vertu réelle, utile à ceux qui souffrent, salutaire par les exemples qu elle offre, et
singulièrement propre à conduire ceux qui la pratiquent jusqu'à cet amour religieux, surnaturel du prochain qui s'appelle la charité? Parmi les hommes bienfaisants sans être chrétiens, y a-t-il des pharisiens, cherchant dans leurs œuvres plutôt une vaine satisfaction d'amour-propre que le soulagement des malheureux? Je neveux pas le rechercher. Même parmi les chrétiens, l'hypocrisie vient parfois souiller de son venin les œuvres les plus saintes. C'est le Jansénisme et non le Catholicisme qui estime mauvaises même les œuvres les plus utiles, toutes les fois que la grâce n'y a point de part. De ce que ces œuvres, faites en dehors de l'atmosphère surnaturelle, ne peuvent mériter une récompense surnaturelle^ il ne résulte pas qu'elles soient indignes de toute louange et de toute rémunération. — Mais l'économie spiritualiste de l'école philanthropique est-elle en étart de procurer seule aux classes souffrantes l'assistance nécessaire? C'est au moins fort douteux.
L'assistance est une lom'de et souvent très-fastidieuse besogne. De loin, l'assistance peut être dépeinte comme une douce et délicate jouissance du cœur: les poètes excitent, avec le nom magique de bienfaisance, de pures et délicieuses émotions ; des exhortations pathétiques des orateurs font couler des larmes qu'on est heureux ef même assez fier de répandre ; de près, tout change. La plupart des misérables offrent à la nature quelque chose qui la froisse : la malpropreté de leur demeure et de leurs vêtements, leurs plaies, souvent, hélas ! leur grossièreté, leurs défauts, leurs méchantes habitudes, leur peu de reconnaissance, tout cela repousse. Puis, où sont les riches en état de faire sérieusement l'aumône sans s'imposer des privations? 11 en coûte à l'homme d'épargner, même en vue de son avenir personnel ou du bien-être de sa famille ; que sera-ce quand il s'agira de se dépouiller pour des inconnus qui sont nos semblables sans doute, mais rien de plus?
La conscience parle! — Oui, mais elle parle des obligations envers les misérables comme elle parle des obligations
envers Dieu, d'une manière très-générale et qui, dans la pratique, laisse une large entrée aux sophismes de l'égoïsme. L'action de la conscience, isolée de l'action du Christianisme, est si évidemment d.ébile que partout où le Christianisme a disparu, la conscience parle de plus en plus bas et finit par garder un complet silence. Nos honnêtes gens de France ne croient le Christianisme inutile que parce qu'ils en aspirent par tous les pores les vivifiantes influences. Qu'ils se transportent en un pays infidèle, et regardent !
Il faut assister les misérables! — Dans quelle mesure? Comment? Abandonner à leur intention, sans aller jusqu'à eux, quelques parcelles d'or, est-ce assez? Si l'on se décide à les aborder, que faut-il leur dire? quelles consolations, quelles espérances, quels conseils leur faut-il apporter? Estce au nom du doute ou de spéculations philosophiques personnelles plus ou moins vraisemblables, plus ou moins claires, qu'on relèvera leurs âmes aflaissées et ulcérées, chose nécessaire pour les ramener en même temps au travail, à la vertu et à une situation meilleure? L'assistance qui ne moralise pas est boiteuse, même au point de vue le plus matériel ; et comment moraliser eflicacement les indigents? Les plus sincères et les plus honorables des économistes philanthropes avouent leur embarras, et réclament l'appui du prêtre et de la sœur de charité, l'appui de la religion.
En effet, la religion apporte d'en haut la solution du problème.
Considérée comme simple devoir social, l'assistance peut être éludée de cent manières. Je travaille, peut se dire l'homme; le fruit de mon travail est à moi ; si mon semblable souffre par sa faute, qu'il porte la peine de ses vices ; s'il souffre sans sa faute, la Providence toute-puissante qui l'a mis sur la terre peut, sans fatigue et sans sacrifice, lui procurer ce qui lui manque. Je n'ai pas fait la situation de ce pauvre ; je ne suis pas chargé de la défaire. Quelle est cette voie dans laquelle je m'engagerais? Après un premier indigent, un
second, après celui-ci un troisième, un millième! Cet honime est membre de la société à laquelle j'appartiens, me dit-on. Dans ce cas, que la société l'assiste, je payerai ma part de la taxe; il me semble que c'est assez. Et Toq arrive à l'assistance légale, déplorable expédient dont nous démontrerons bientôt le danger.
Qu'a fait le Christianisme? Il est venu vivifier le devoir abstrait de l'assistance, il l'a transformé en un acte précis et essentiel de la première des vertus religieuses, l'amour de Dieu. Intérieure et extérieure tout ensemble, la religion, fondée pai' r Homme-Dieu et sur l' Homme-Dieu, exige avant tout la rectitude des sentiments. Dieu voit le cœur, et les plus belles actions, accomplies par des motifs répréhensibles, sont coupables à ses yeux. Mais les sentiments sincères doivent nécessairement se traduire dans les œuvres. Qui pense bien agit bien. Qui aime Dieu fait la volonté de Dieu; qui aime Dieu aime la famille de Dieu ; qui aime* Dieu fait du bien aux enfants de Dieu. Telle est la large et solide base que l'Évangile donne à l'assistance fraternelle; il en fait un acte religieux au premier chef (1) .
L'Évangile, et sous l'inspiration de l'Évangile, les théologiens catholiques font de l'aumône un devoir envers Jésus- Christ. Dès lors, aux titres que l'indigent peut faire valoir pour obtenir le don fraternel se superposent les titres bien autrement imposants et entraînants de Jésus-Christ, c'est-àdire de Dieu môme.
C'est le caractère propre de la religion véritable de nous montrer Dieu présent et vivant dans tous nos frères. Par là,
(1) Il faut lire là-dessus le sermon de Bourdaloue : Sur l'aumône (1" vendredi de Carême). C'est Li dissertation la plus complète et la plus exacte sur la matièra Dans un autre discours sur l'aumône (VIll« dimanche après la Pentecôte), l'orateur, parlant de l'inégalité des fortunes, et oubliant, comme tout le monde à cette époque, la stérilité naturelle de la matière, laisse trop dans l'ombre le rôle décisif du travail, et par conséquent de la liberté humaine, dans la constitution des fortunes.
tous les devoirs de la justice, toutes les œuvres de la charité obligatoire ou de surérogation revêtent un caractère sacré; obéir au supérieur légitime, c'est obéir à Dieu; défendre le& droits du faible, c'est défendre les droits de Dieu ; faire du bien à un homme, grand ou petit, connu ou inconnu, vertueux ou tombé, c'est être le bienfaiteur de Dieu : « Tout ce que vous (wez fait au moindre des miens ^ vous lavez fait à moimime (1).
Il est certain pourtant qu'il a plu au Dieu de bonté de faire du pauvre ici-bas son image privilégiée et, comme disent les Pères, son mandataire spéciail. Le pauvre est un crucifix vivant ; vers lui doivent incessamment se porter les regards et les sentiments du vrai disciple de l'Évangile. Quelle solennité dans ce discours de Jésus-Christ, répété chaque année par l'Église catholique durant la célébration de ses mystères! — 11 faut justifier la Providence qui, après le trépas, fait aux mortels des destinées si différentes. Le Maître divin débute par deux paraboles, celle des dix vierges et celle des talents. Pour n'avoir pas tenu allumée dans leur cœur la lampe du divin amour, les vierges folles sont exclues de l'étemel festin; pour n'avoir pas fait valoir la somme qui lui avait été confiée, le serviteur paresseux est chargé de liens et jeté dans les ténèbres extérieures. Aimer Dieu et travailler, ces deux grandes choses suffisent-elles? Écoutons.
« Lorsque le Fils de l'homme viendra dans sa majesté, accompagné de tous ses anges, il s'asseoira siu* le trône de sa gloire. Les nations seront rassemblées devant lui, et il séparera ceux-ci de ceux-là, comme un berger sépare les boucs des brebis. 11 placera les brebis à sa droite, les boucs à sa gauche. Et à ceux qui seront à sa droite, le Roi dira : «Venez, « les bénis de mon Père, posséder le royaume préparé pour « vous dès le commencement du monde. Car j'ai eu faim, et « vous m'avez donné à manger; j'ai eu soif, et vous m'avez
(1) Matth., XXV, /lO.
— ii6 —
u donné à boire; j'étais sans asile, et vous m'avez recueilli ; « j'étais nu, et vous m'avez vêtu ; j'étais malade, et vous m'avez « visité; j'étais en prison, et vous êtes venus vers moi. » Alors les justes lui répondront : .« Seigneur, quand est-ce que nous « vous avons vu avoir faim, et que nous vous avons donné à « manger, ou avoir soif, et que nous vous avons donné à boire? <{ Quand est-ce que nous vous avons vu sans asile, et que (( nous vous avons recueilli, ou nu, et que nous vous avons (( vêtu? Et quand est-ce que nous vous avons vu malade ou <( en prison, et que nous sommes venus vers vous? » Le Roi répondra : « Je vous le dis en vérité; autant de fois vous « avez fait ces choses à un des moindres de mes frères que « voici, autant de fois vous l'avez fait à moi-même. » Alors il dira à ceux qui seront à sa gauche : « Allez-vous-en loin de « moi, maudits, au feu étemel, qui a été préparé pour le « démon et pour ses anges. Car j'ai eu faim, et vous ne m'avez « pas donné à manger; j'ai eu soif, et vous ne m'avez pas « donné à boire; j'étais sans asile, et vous ne m'avez pas re- « cueilli ; j'étais nù, et vous ne m'avez pas vêtu ; j'étais malade « et en prison, et vous n'êtes pas venus vers moi. » Ceux-ci lui répondront : a Seigneur, quand est-ce que nous vous ({ avons vu avoir faim, avoir soif, être sans asile, nu, malade « ou en prison, et que nous ne vous avons pas se?^'i? » Mais il leur répondra : « Toutes les fois que vous ne l'avez pas fait « à l'un de ces plus petits, c'est à moi-même que vous ne « l'avez pas fait. »
« Et ceux-ci s'en iront au supplice étemel ; les justes, au contraire, à la vie éternelle (1). »
A ceux qui font de l'Évangile un écho de doctrines antérieures, nous demandons ici le nom de celui qui, avant le Fils de l'homme, avait montré Dieu s'identifiant avec le pauvre jusqu'à résumer ainsi la religion dans l'assistance donnée à l'indigent! Les siècles, qui ébranlent et renversent tous les
(1) Matth., XXV.
systèmes humains, viennent les uns après les autres apporter leur respectueux témoignage à la divinité de TÉvangile. Quand Jésus-Christ parlait, l'esclavage régnait, le terrible problème du paupérisme n'était encore soupçonné de personne ; mais son regard divin embrassait tous les temps, et j'ose dire que c'était pour notre siècle surtout qu'il parlait au milieu des bateliers juifs qui l'entouraient. A celui qui, dans l'ordre matériel, se trouve au dernier rang et même hors des rangs, l'Homme-Dieu a, dans l'économie surnaturelle, assigné la place la plus honorable; du pauvre il a fait un autre luimême ; au pauvre il a voulu qu'on fît ce qu'il aurait droit d'exiger pour lui-même.
Les Apôtres parlent comme le Maître : « Écoutez, mes frères bien-aimés, dit saint Jacques, est-ce que Dieu n'a pas choisi les hommes pauvres en ce monde pour en faire des riches en foi, les héritiers du royaume que Dieu a promis à ceux qui l'aiment. Et vous avez manqué de respect au pauvre! Vos autem exhonordstis pauperem (1)! » Saint Paul, racontant en quelques lignes sa première entrevue avec les principaux apôtres, à Jérusalem, apprend aux Galates qu'il fut décidé que saint Pierre s'occuperait de la conversion des Juifs et lui de celle des Gentils, avec recommandation expresse de se souvenir des pauvres, ce qu'il a toujours fait (2).
Que le lecteur contemporain, retournant par la pensée dix-huit siècles en arrière, se représente les pêcheurs galiléens apportant aux grandes cités du monde grec et romain une doctrine^si opposée à tout ce qu'on avait pensé jusque-là, disant aux fiers patriciens : Ces esclaves auxquels vous dédaignez d'adresser la parole, ces enfants qu'on expose au coin des rues, ces vieillards qui achèvent leur agonie dans quelque réduit enfumé, voilà les dieux qu'il vous faut servir ; ils sont les statues animées, les tabernacles vivants du Dieu qui veut être aimé en leur personne (3) ! A lui seul, cet enseignement
(1) Jacob, II, 5. — (2) Galat, ii, 10.
(3) Dans son beau roman chrétien de Fabiola, image Adèle des
devait inspirer aux riches de la terre une répulsion profonde pour la doctrine évangélique ; mais , par contre , s'il était accepté, une prodigieuse révolution devait s'opérer dans l'ordre économique. Régénérée, ramenée au sentiment de sa dignité, de ses devoirs et de son avenir immortel, la classe laborieuse devait échapper à l'esclavage; une moralité plus complète en bas et en haut, un dévouement nouveau, ardent, infatigable, inépuisable devaient tarir le fleuve de la misère. C'est en effet ce qui advint dans toutes les chrétientés ferventes ; à partir de la prédication de l'Évangile, toute population solidement chrétienne assiste ses misérables. Sauf les cas exceptionnels de calamités publiques, en pays chrétien, mais vraiment chrétien, on donne du pain à ceux qui ont faim, on donne à boire à ceux qui ont soif, on habille ceux qui sont nus, on visite les malades et les prisonniers, on sert Jésus- Christ en la personne des pauvres, ses représentants ; les misérables ont disparu.
Nous pouvons le dire avec cette fierté patriotique que la religion ne proscrit pas; notre France, comblée des dons de Dieu, n'a pas laissé périr la semence divine. Elle remplit noblement le grand devoir de l'assistance. L'erreur y a été répandue dans un grand nombre d'intelligences ; une multitude d'hommes égarés voient dans l'Église de Jésus-Christ une ennemie du progrès, de la civilisation, du bien-être des masses; comme les Juifs qui condamnèrent le Seigneur, ils s'imaginent, en attaquant l'Église, honorer Dieu et servir le genre humain ; mais il reste datis beaucoup de cœurs une admirable générosité. Quand la réflexion et les événements auront déchiré le nuage , sous l'égide de la charité la foi revivra , et par ses Français bien-aimés, non plus seulement dans une sphère restreinte, mais dans l'univers entier Dieu opérera les plus consolantes merveilles.
mœurs de ce temps, le cardinal VVisemann a su admirablemeut dramatiser cette situation.
Beaucoup de moralistes l'ont remarqué ; le mal fait ici-bas plus de bruit que lé bien; l'égoïsme s'étale, la bienfaisance modeste se cache. Les abus excitent d'universelles clamem's; l'accomplissement du devoir passe inaperçu, nul ne parle de l'assistance donnée, tant qu'elle ne s'élève pas jusqu'à uu héroïsme dont les occasions sont rares. Mais jugeons des dispositions habituelles, latentes, par ce qui se passe quand un étranger, un inconnu se trouve en péril de mort. Faut-il chercher longtemps im homme qui se dévoue, qui se précipite dans le fleuve, qui s'élance à travers la fumée et la flamme? Le premier passant se conduit en héros l
Le Romain et le Grec se dévouaient pour la patrie, leur idole ; l'homme moderne, élève de l'Église, même quand il ne veut plus la reconnaître, se dévoue pour le dernier d'entre les pauvres. Qui a mis dans le cœur de l'honmie moderne une si vaillante abnégation ? l' Homme-Dieu. L'élan qui pousse l'homme moderne à donner sa vie pour n'importe lequel d'entre ses frères est un élan chrétien. Élan chrétien, élan catholique, puisque le Catholicisme n'est autre chose que l'application universelle des lois chrétiennes.
Mais qu'on y songe! Séparé de la racine qui l'avait nourri, le rameau se dessèche peu à peu. Le fils libre-penseur d'un père chrétiennement charitable pourra porter très-loin sa bienfaisance. Le petit-fils sera moins généreux. II aura contracté de bonne heure des habitudes égoïstes et coûteuses ; il n'aura pas été accoutumé au spectacle des souffrances de ses semblables : il donnera aux misérables de loin et peu. Comment en serait-il autrement? L'homme oscille entre la sainteté et l'égoïsme, comme entre deux pôles opposés. La sainteté donne au delà de ses forces et accomplit en faveur du pauvre des prodiges de dévouement; l'égoïsme réclame d'autrui au delà de ce qui lui est dû, et, se préférant de beaucoup à tous, donne le moins possible.
Voulez-vous voir les inspirations du dévouement, les habitudes du sacrifice prédominer chez un peuple, à la gloire des
riches bienfaisants , au grand avantage des malheureux consolés, faites-y régner la religion. La raison, dans les conditions les plus favorables, ne forme que Thonnête homme, et y réussit plus rarement encore que la religion à produire le saint. Le saint est nécessaire au monde, même dans la sphère économique; le saint pratique la charité héroïque, et par une influence bénie il élève le niveau de la charité commmie. Joignez à ce que la charité de saint Vincent de Paul a directement accompli les dévouements qu'elle a suscités; réunissez aux œuvres des religieuses catholiques, servantes volontaires et perpétuelles des misérables, les bonnes ac-' tions que leurs exemples, leurs prières, leurs sollicitations ont fait accomplir; vous aurez quelque idée des services rendus aux classes soufiiantes par la religion qui fait les saints.
Il s'est rencontré des hommes qui se disaient les amis des malheureux et qui travaillaient de toutes leurs forces à amoindrir, à renverser la religion. Hypocrites insignes ou francs étourdis ! Quand vous aurez éteint ce rayon céleste des espérances chrétiennes qui transfigurait la soufli'ance du pauvre, Taurez-vous soulagé? Quand vous aurez persuadé au riche que la foi qui lui montrait Dieu même dans son frère malheureux était une illusion, Taurez-vous rendu meilleur? Vous voulez l'assistance; ne touchez pas à la doctrine qui a créé l'assistance, qui seule pourra, de nos jours, égaler à la détresse des faibles la compassion des forts !