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CHAPITRE V

DU MEILLEUR MOLZ d'aSSISTAKCE

L'assistance peut être envisagée au point de vue des individus assistés, et au point de vue des bienfaiteurs qui fournissent l'assistance.

Quant aux premiers, le but à atteindre, sauf impossibilité, c'est de les amener à n'avoir plus besoin d'être assistés. La meilleure aumône est celle qui, en subvenant à d'impérieuses nécessités, procure ou du travail ou les instruments du travail, ou la correction des vices qui s'opposaient au travail (1), ou, quand il s'agit des enfants, l'éducation, l'apprentissage qui aboutissent au travail. La meilleure aumône est celle qui, sans pousser le pauvre à l'hypocrisie , l'encourage au bien, en récompensant ses efforts, son courage, son dévouement à sa famille, son application à donner le bon exemple, son zèle pour la propreté de sa chétive demeure, son honnêteté, ses vertus. La meilleure aumône est celle qui évite de froisser ou d'altérer des sentiments qui méritent respect et faveur, celle qui n'humilie pas le pauvre et ne l'irrite pas contre la main d'où lui vient le secours, celle qui le sépare le moins possible de sa famille, de son pays rtatal, des objets de son affection. La meilleure aumône, c'est encore celle qui, prudente sans exagération, ne prodigue pas à des fainéants qui sanglottent trèshaut le secours nécessaire à d'honnêtes pauvres qui gémissent tout bas. La meilleure aumône enfin et surtout est celle qui améliore à la fois le bienfaiteur et l'obligé ; parce que celui-là donne avec délicatesse, et que celui-ci reçoit avec gratitude.

Or, cette aumône, quelle est-elle ? L'aumône personnelle , l'assistance directement fournie au misérable. Vérité d'une importance capitale ! Notre époque manifeste une tendance marquée à la centralisation officielle de la bienfaisance, à l'assistance légale; il est du devoir de l'économiste d'en signaler les dangei*s.

(i) Si peu d^hommes réussissent à demeurer honnêtes^ §u, degré requis par les intérêts économiques, sans le secours de la religion, bien moins encore réussissent, en dehors de son action tutélaire, à le redevenir. Mais nulle dégradation n*est sans remède , là où la religion peut agir. Hien n'est intéressant comme Texposé des moyens employés avec un succès prodigieux dans la prison de Gand par Thomme de foi qui en a la direction. {Assemblée générale des Catholiques en Belgique, en 186i!i, t. ii, p. 136.)

Réprouvons-nous toute assistance donnée aux malheureux pai' rÉtat ? Non. Il se rencontre des circonstances où un gouvernement, en présence d*une catastrophe soudaine exigeant des secours immédiats et considérables, ne fait qu'interpréter le sentiment public en subvenant d'urgence à des nécessités pressantes. Que deviendraient les habitants d'une localité incendiée, les riverains d'un fleuve débordé, les populations subitement privées de travail par une brusque crise industrielle, s'il fallait attendre le résultat de collectes lentement opérées ? Mais, en dehors de ces cas exceptionnels, l'Etat ne peut prendre à sa charge les misérables. Il n'en a pas les moyens.

Son unique ressource, c'est l'impôt, et l'impôt n'est légitime que dans la proportion des nécessités publiques. Le fonds de la charité, c'est le superflu^ l'excédant (fui reste au propriétaire, après que, sur son revenu, sur le fniit de son travail, il a raisonnablement prélevé le nécessaire à ses besoins présents. et futurs. L'État est une personne morale investie du droit de pi-endre à chacun ce qui est nécessaire au bien commim,, obligée à ne rien prendre au delà. Des fonctionnaires publics peuvent, sur leur traitement, faire la part des misérables ; l'État, n'ayant régulièrement rien à donner , ne peut pas donner.

L'assistance par l'État contient le socialisme. Prendre aux uns pour donner aux autres, c'est la négation de la propriété individuelle. On peut exproprier, moyennant indemnité, un individu pour cause d'utilité publique ; mais non prendre dans la bourse d'un citoyen cinq centimes pour les mettre dans la main d'un autre citoyen qui en a besoin (1). La pente est d'ailleurs si glissante! Il sera toujours agréable à un gouvernement,àun fonctionnaire, à un conseil municipal, de faire montre

(l) La taxe anglaise des pauvres ne contredit pas ce principe. Il ne s'agit plus ici précisément d'assistance, il s'agit d'un danger public orée par le paupérisme; la taxe paye les moyens de polic(» destinés à lutter contre ce danger ; c'est un décime de guerre contre la misère qui menace de renverser l'orgueilleuse forteresse de Topulence anglaise.

de bienfaisance avec de l'argent qu'on s'est fait remettre de par la loi. Le fonctionnaire a l'honneui' sans la charge, le contribuable la charge sans l'honneur.

Impuissante à donner, l'autorité n'est pas réduite à voir d'un œil sec la détresse des misérables. Il reste un vaste champ à son zèle ; honorer, protéger, favoriser, encourager, soutenir, défendre la bienfaisance individuelle. Supprimer des entraves inutiles, est une mesure purement négative, et cette seule suppression aurait déjà des conséquences immenses (1) . En combien d'États les formalités bureaucratiques , imposées à la bienfaisance individuelle, n'en découragent-ils pas les élans généreux! Une politique mesquine trouvera compromettante la suppression de ces entraves ; elle verra les partis complotant sous le masque de l'Assistance. Terreurs vaines !

(1) Dans une brochure justement louée par M. de Melun, M. l'abbé Ileslot, curé d'AndoulUé, faisait, en 1849, ressortir les graves inconvénients de la législation française relativement aux donations de bienfaisance. Ces dispositions, issues d'un sentiment de défiance quelque peu jalouse à l'égard des œuvres de charité chrétionne, aboutissent à de grandes pertes de temps et d'argent, jointes à de grands ennuis, n Quand il n'y aurait, écrivait à cette époque Mk^ Parisis, que la défense constamment prononcée par l'administration d'autoriser aucun legs, aucun don d'aucun genre pour les pauvres en faveur d'établissements autres que les bureaux de bienfaisance et les commissions d'hospices, ne sufiSrait-elle pas, avec le temps, pour anéantir toute charité collective autre que la charité légale? Nous conjurons les hommes d'ordre de remarquer combien cette législation, que plusieurs d'entre eux ont trop longtemps soutenue, est favorable au communisme. » {Démocratie^ p. 101.)— Au reste, les donations faites aux établissements jouissant d'une existence civile rencontrent ellesmêmes, parfois, bien des entraves. « L'État, dit M. Heslot, a un pouvoir de tutelle administrative sur tous les établissements publics, et il peut, il doit même, dans un intérêt de haute justice, refuser son autorisation à des libéralités obtenues par des moyens de fraude ou de captation. Mais là cesse son pouvoir; et, lorsque les donations ont été libres et volontaires, il doit les autoriser. L'État doit se souvenir que rhomme a le droit absolu de disposer de ses biens, soit-de son vivant, soit après lui, et que le respect pour les actes de dernière volonté lui est imposé, à lui aussi bien qu'aux particuliers, par les règles éternelles de la justice et de la morale. » {Essai sur la question (le l'extinction de la Mendicité, Laval, 1850.)

Les conspirateurs s'occupent bien médiocrement de bienfaisance, et les polices européennes sont organisées assez savamment pour que la bienfaisance privée, même collective, ne puisse mettre en péril la sécurité des États.

Au reste,le sentiment du juste est aujourd'hui si développé, qu'en somme la meilleure et la plus solide des politiques est encore celle des anciens preux : « Fais ce que dois , advienne que pourra ! »

Qu'un gouvernement se contente d'impôts modérés, qu'il emploie sagement les sommes dont il dispose, qu'il fasse régner la sécurité et l'ordre, qu'enfin il préside avec intelligence aux travaux d'utilité générale, et quoiqu'il laisse à ceux qui payent l'assistance la légitime satisfaction d'assister à leur gré, il n'en demeurera pas moins fort, respecté et populaire. Le système opposé le mène à une impasse effrayante.

En effet, vis-à-vis de l'individu assez riche pour le secourir, le pauvre arrive à comprendre qu'il n'a pas un droit à faire valoii', mais une simple requête à adresser. Vis-à-visde l'État, assez imprudent pour se constituer distributeur de secours, le nécessiteux croit invinciblement à un droit. Vous avez, dit-il à son gouvernement, obligé les riches à apporter dans vos caisses une somme de tant à mon intention. Pour fixer la quotité de cet impôt, vous vous fondiez sur mes besoins. Je vous déclare que vous avez agi avec une lésine qui m'irrite, a\ ce une partialité qui me révolte. L'année prochaine, exigez deux fois plus, trois fois plus. Vous n'avez qu'à commander; c'est bien facile ! Si vous ne le faites pas, vous êtes, ô Etat, l'ami des riches et l'ennemi des pauvres

N'est-ce pas là l'écueil inévitable de toute charité administrative ? On donne beaucoup à notre époque ; on donne avec intelligence; nos bureaux de bienfaisance sont admirablement régis, nos hôpitaux et nos hospices sont confortables, et après tant de sacrifices et d'efforts, les indigents assistés se plaignent beaucoup et murmurent très-amèrement. PourcjuGi ? Parce qu'ils se persuadent que l'assistance officielle peut puiser dans

des coffres sans fond. Pourquoi? parce que, même dans le cas où le secours provient de dons individuels, le bienfaiteur inconnu est trop caché derrière l'administrateur, répartissant des sommes qui ne sont pas siennes. Quelles clameurs surtout quand, parfois, les indigents viennent à s'apercevoir que les fonds destinés à l'assistance sont prodigués sans ordre et sans économie, ou gaspillés par un personnel trop nombreux et trop rétribué !

Le choix d'hommes d'une honorabilité parfaite pour administrateurs gratuits, la présence de religieuses dévouées qui, moyennant une indemnité bien inférieure aux services même matériels qu'elles rendept, se font les humbles et laborieuses auxiliaires des administrateurs, atténuent ce fâcheux effet, mais ne le suppriment pas (l).

Où est le remède? Ce rexnède,qui ne peut être appliqué que dans une sage et progressive mesure, c'est le développement de la bienfaisance individuelle et l'effacement de la bienfaisance exercée au nom du pouvoir. Nous vivons à une époque singulière. Les adversaires les plus décidés y ont souvent des aspirations communes, L'aspiration commune de ceux qui n'appellent pas le règne de Dieu, c'est l'État omnipotent, l'État chargé de tout, l'État remplaçant la Providence. Légistes césariens et révélateurs socialistes se donnent la main. Si une nation n'était qu'un groupe de personnes associées pour cheminer aussi agréablement que possible durant les courtes années de cette vie mortelle, les chefs de la caravane pourraient peut-être être chargés de veiller atout. Il n'en va pas ainsi.

Notre époque confond la société passagère et périssable avec la société nécessaire et éternelle, l'État avec l'Église. Les fidèles sont pour l'Église; l'État est pour les citoyens. Les fi-

(1) Voir Assemblie générale des Catholiques en Belgique^ année 1863. Rapport sur les œuvres de charité chrétienne, par M. de Melun (u i, p. 115.) Ce rapport est une éloquente démoDstration de cette thèse: « Toutes les fois que la charité est combattue ou restreinte^ la nécessité où est l'Etat de se mettre à sa place devient pour une natiofi un danger et une ruine, n

dèles sont pour r Église, car ce que s* est proposé premièi ment le Créateur, c'est de former une sodété d* êtres intelligents qui, victorieux dans T épreuve, formassent éternellement ' sa glorieuse Com'. L'État est pour les citoyens, car il n'est qu'un organisme provisoire destiné à protéger le développement d'êtres immortels pendant qu'ils subissent, sur la terre, l'épreuve d'où dépend leur future félicité. L'Eglise, ou la religion constituée, donne à l'homme toutes les lois fondamentales qui, assises dans la profondeur delà conscience, doivent servir de base aux lois particulières des divers ordres , et elle légifère directement et souverainement sur les matières religieuses. L'État, ou la société politique constituée, légifère directement sur les matières politiques, sous la souveraineté des lois morales qne l'Église elle-même ne crée pas — elles sont éternelles — mais promulgue, avec une autorité morale que le catholique sait infaillible, et que l'infidèle doit admettre comme la plus haute qui existe. L'État protège l'exercice de tous les devoirs, la pratique de toutes les vertus, ce qui l'amène à protéger secondairement la jouissance de tous les droits. A ce triple titre, l'assistance, devoir sacré, vertu bienfaisante, droit égal au droit de propriété, revendique la protection de l'État, mais une protection respectueuse et discrète. Tel est l'idéal vers lequel la pi-atique doit tendre.

A l'Etat de gouverner les œuvres d'assistance dont les fon-. dateurs ont dispai*u ; à lui encore de veiller au bon emploi de fonds destinés au soulagement des malheureux, et confiés, en fait^ à sa sollicitude, mais le progrès de l'assistance doit s'effectuer dans une direction opposée à celle de la bienfaisance officielle, anonyme, sèche, incapable de rapprocher ceux qui sont en haut de ceux qui sont en bas. Charité privée, tant individuelle que collective; rapports personnels entre le bienfaiteur et l'obligé ; patronage affectueux du riche à l'égard du pauvre, voilà le vœu de la Providence, et la nécessité la plus pressante des temps modernes (1).

(1) Voir note J.

^ Le riche a besoin de voirie pauvre ; la pitié qui s'exerce à distance est superficielle; les grands enseignements que donne la misère sont peu eflBcaces pour qui ne les aperçoit qu'en peinture. Le pauvre a besoin de voir le riche, pour croire à sa. compassion, pour cesser de le haïr, pour recevoir les conseils de sa science et les encouragements de son expérience. Qu'on nomme un héros de la bienfaisance qui n'ait été en contact personnel avec l'indigent ! Je n'appelle pas héros de la bienfaisance l'homme qui, en mourant, fait, aux dépens des ses héritiers, un legs fastueux ; il donne moins que la veuve de l'Évangile sacrifiant son obole. Je parle des vrais héros, des hommes d'abnégation, des serviteurs des pauvres. On ne sert pas, on n'aime pas ceux qu'on ne connaît pas.

Ces principes posés, le rôle décisif du Christianisme dans la question de « l'assistance » apparaît immédiatement. nDieii a commandé a chacun de secourir son prochain^ dit cette divine loi (1) . n Toutes les générations catholiques l'ont ainsi compris. La vie des saints est toute remplie des>services/?er5o/me& qu'ils ont rendus aux indigents. Aux premiers jours de l'Église naissante , les Apôtres servent eux-mêmes les pauvres et ne se déchargent qu'à regret sur les diacres d'une occupation que le ministère de la parole leur rendait impossible. De nos jours, des vierges catholiques que l'on compte par centaines de mille, passent leur vie à servir corporellement les pauvres. Dans l'intervalle, s'échelonnent des faits racontés par tous les historiens, et qu'il serait inutile d'énumérer ici (2).

Les rois et les reines descendent dans les chaumières, lavent les plaies des lépreux et les baisent à genoux. La touchante cérémonie du Jeudi-Saint n'est que le symbole de ce qui s'opère durant toute l'année chrétienne. Dans les familles patriarcales, l'aïeule se fadt accompagner par le petit enfant

(1) Eccli., XVII, 12. .

(2) On peut lire, entre autres ouvrages, « la Divinité de V Église manifestée par sa charité ou Tableau universel de la charité catholique^ par le cardinal Baluffi, traduction dd M. Tabbé PosteL

sous le toit du pauvre ; elle Taccoutume à dompter les répugnances instinctives de la nature et à sourire à Têtre décharné qui est rami du bon Dieu. Sur les dons faits à l'Église ou aux corporations religieuses, la part des pauvres est constamment et largement prélevée ; les prescriptions du droit ecclésiastique sur ce point sont inexorables, et Téian de la piété dépasse souvent les obligations imposées par la loi. Sauf les temps de corruption, et souvent même en ces temps-là, le clergé séculier et régulier, les laïques eux-mêmes, tant que la foi, qui ne périt pas toujours immédiatement avec la pudeur, demeure sauve, témoignent aux malheureux une compassion généreusement fraternelle. Jusqu à la Réforme, le pauvre est, si j'ose'le dire, un enfant gâté pour les chrétiens; sa ressemblance extérieure avec THomme-Dieu le protège; la société catholique lui est douce, et secourable.

Si recommandable que soit la charité privée individuelle, n'imaginons pas que l'Église, en la recommandant, ignore ou néglige la puissance de l'association en matière de charité. Dès l'époque apostolique, les chrétiens aisés, sous la direction des évoques et des prêtres, s'entendent pour répartir avec intelligence les secours aux malheureux. Les Apôtres eux-mêmes, puis les diacres, président à la distribution das aumônes à Jérusalem ; les Papes des Catacombes divisent la capitale du monde chrétien en quartiers, dans le but de régulariser l'assistance accordée aux frères indigents. Durant le moyen âge, dans les campagnes, où le château seul était en état de secourir les pauvres, il n'y avait point lieu à former d'associations charitables; mais dans les villes, les corporations constituaient dans leur sein un service spécial de l'assistance, distinct du service de la mutualité et destiné au Soulagement de ceux qui, comme les orphelins, n'avaient rien apporté à la masse. De nos jours, l'esprit catholique, en matière d'assistance, s'est manifesté avec un éclat nouveau dans la formation et le rapide développement de la société de Saint- Vincent-de-Paul, destinée à rappeler à tous, par son exemple, que le pauvre étant

un homme, un frère, il faut commencer par l'aimer pour le secourir avec intelligence, et verser F huile et le baume sur les plaies de son âme en même temps que sm' celle de son corps. L'œuvre fondamentale de la société de Saint-Vincentde-Paul, c'est LA VISITE, qui implique le don du cœur avec le don de la main.

Dans cette visite, la charité se montre modeste sans cesser d'être personnelle. Le visiteur donne au nom de la Conférence ; mais la Conférence vit des cotisations personnelles des visiteurs. D'ailleurs, le visiteur a pris la peine de venir ; il s'assied, il converse, il connaît chaque membre de la famille. Il s'intéresse à tous, il parle en ami à des amis; le cœur doit être gagné. Lne fois le cœur gagné, les 'bons conseils sont écoutés ; tôt ou tard ils seront suivis.

Voilà le type de la plus parfaite assistance. Assistance prudente qui se renseigne directement et, par conséquent, exactement sur les vrais besoins ; assistance organisée sans être enchaînée par une réglementation minutieuse et inexorable; assistance cordiale, consolatrice en même temps que secourable ; assistance respectueuse pour le misérable en qui elle vénère la plus vive image du Roi des rois, et qu elle instruit de la sorte à respecter lui-même son incomparable grandeur de chrétien. Plus les associations bienfaisantes, plus les individus isolés se rapprochent de ce type, plus leur charité est utile aux pauvres et à eux-mêmes. Plus le riche «'achemine vers la demeure de l'indigent, accompagné des hautes pensées de la foi chrétienne, plus il donne et mieux il donne.

On objectera peut-être que l'assistance, émanant directement du sentiment religieux et dirigée par lui, fera une fâcheuse acception de personnes, réservant tout pour les coreligionnaires et abandonnant les autres comme des parias. Cette objection, souvent mise en avant, réclame une explication nette.

En principe^ il est naturel, il est juste qu'à besoins égaux, le bienfaiteur, impuissant à secourir tous les misérables, as-

siste de préférence ceux qui lui sont unis par des liens pins particuliers. La religion fait de tous ceux qui la pratiquant une famille ; les membres de cette famille se doivent les uns aux autres une afiection plus tendre. En outre, la fidélité du pauvre à sa religion lui a demandé des efforts, des sacrifices dont il est louable de le récompenser. Cette fidélité concourt à la gloire, à la stabilité, au règne de la i-eligion qui lui est commune avec son bienfaiteur ; il rend par là à ce bienfaiteur lui-môme un service dont il doit être tenu compte. Reconnaître, en matière d'assistance, des titres particuliers aux membres de la famille domestique, aux membres de la famille nationale, et les dénier aux membres de la famille religieuse, c'est nier la famille religieuse.

Eîi fait^ les inconvénients qu'on allègue ne se rencontrent guère. C'est surtout de la part des catholiques cju'on redoute ce qu'on appelle de la partialité en faveur de lem's coreligionnaires. Mais les quelques juifs et protestants que possède la France sont généralement riches et peuvent beaucoup plus facilement secourir leurs indigents que nous les nôtres. Us se croient obligés à le faire, et ils le font. Quant aux libres-penseurs, ce sont, en général, des catholiques dont la foi est engourdie. Admettons que les sectateurs de la religion naturelle forment une catégorie distincte de citoyens. Ajoutons une classe pour' les tristes partisans de la morale indépendante. Personne n6 trouvera mauvais que ces hommes, en présence de besoins égaux, préfèrent ceux qui vivent avec eux dans une communauté plus grande de pensées, d'aspirations, de conduite. Ils feront pour leui's indigents ce que catholiques, protestants et juifs fout pour les leurs.

Ah! sans doute, si l'homme religieux allait jusqu'à fermer son cœur et sa main à l'indigent qui ne partage pas sa foi, il mériterait alors un blâme sévère; et ce blâme lui viendrait directement de Jésus-Christ, le divin auteur de la parabole du bon Samaritain.

Dans cette touchante parabole, nous voyous un juif fort

orthodoxe dans ime situation qui réclame une prompte et généreuse assistance : des brigands l'ont dépouillé, frappé et laissé à demi-mort sur le chemin. Un prêtre et un lévite, c'està-dire ceux-d' entre ses compatriotes qui devaient se montrer plus empressés à le secourir, un prêtre et un lévite passent, le voient, et continuent leur route. Vient un Santaritaîn, un hétérodoxe, un schîsmatique, qui, à la vue de cet infortuné, se sent ému de compassion et l'assiste avec une bonté admirable. « C'est celui-là^ dit le Seigneur, qui est véritablement k pro^ chain du blessé. Imitez- k (1). »

La charité catholique, qui admet de légitimes préférences, ne connaît pas d'exclusions. Si l'indigent n'est pas toujours un membre vivant de Jésus-Christ, il est encore une créature de Dieu, une image de Dieu, un être appelé à devenu- ou à redevenir l'enfant adoptif du Père céleste, d'autant plus digne de pitié que son cœur ignore la source des consolations chrétiennes, d'autant plus digne d'intérêt que peut-être, comme autrefois Pacôme, ce soldat étranger, recueilli et soigné en frère dans un hameau catholique, il fera des réflexions qui l'amèneront à la foi et, par la foi, à l'étemel bonheur.

Que le bruit d'un sinistre se répande, que de nombreuses familles soient tout à coup sans pain ; les catholiques donnent, comme les autres, parfois plus que les autres, et ne s'informent pas si les infortunés qui leur devront la vie, vont ou ne vont pas à confesse. Qu'on pénètre dans les hôpitaux fran- (ais et étrangers, on y verra nos religieuses catholiques pro-

(1) Luc,*x.— Ce serait une grave erreur d'inférer delà que l'Homme- Dieu attachât peu d'importance à Tunîté religieuse. Le Maître voulait en cette occasion iiumiller l'orgueil des Juifs, en leur montrant chez les égarés qu'ils méprisaient la charité fraternelle mieux pratiquée qu'elle ne l'était par eux-mêmes. Ailleurs, s'entretenant avec la Samaritaine, près du puits de Jacob, il établit nettement la vérité dogmatique : « Vous êtes dans l'erreur; la vérité est chez les Juifs, et bientôt cette vérité, enveloppée d'o'mbres chez ses dépositaires providentiels, va rayonner, dégagée de ses langes, sur le monde entier. Vas adoratis quod nescitis ; nos adoramus quod scimus : quia salus ex Judtris est. Sed vcnit hora et nunc est^ quandd veri adoratores adorahunt Palrem in spiritu et veritate (Joan, lY, 2'2).

(liguant leurs soins à tous, au Musulman fataliste et sensuel, au Chinois matérialiste et hébété, àTimpie dont la bouche vomit le blasphème contre leurs croyances les plus révérées, comme aux malades qui récitent le chapelet et portent le scapulaire. Calcul, dira-t-on; ces catholiques, ces religieuses espèrent que leur culte profitera de ce dévouement. Eh bien, oui, calcul ! Mais calcul de grands cœurs! calcul du héros qui, courant à la brèche où l'attendent les blessures et le trépas, s'encourage lui-même par la pensée du triomphe de son drapeau! calcul du père qui, menant une vie irréprochable, s'excite à bien faire, parla pensée que son exemple excitera ses enfants à ne jamais quitter le sentier de l'honneur ! calcul béni, qui, par une merveilleuse alliance, fait tourner au profit de toutes les misères humaines la puissance du désir que les serviteurs de Dieu éprouvent d'étendre le règne de Dieu.

N'abusera-t-on point de la charité au profit du prosélytisme? — Si cette étude n'avait avant tout un but de conciliation et de paix, je pourrais dire, pièces en main, où se trouvent ceux qui, parfois, traiiquent de la conscience des indigents. Ce ne sont pas des catholiques. Les catholiques sont trop persuadés que les fausses conversions outragent Dieu et mènent, par la voie hideuse de la communion sacrilège, aux extrémités les plus fatales. De nos joui-s, hélas! ce n'est pas dans le sens de l'accomplissement de ses devoirs religieux que la classe ])auvre subit une pression, mais dans un sens tout opposé, à ce point que, pour aller à Jésus-Christ son divin consolateur» l'indigent, comme le riche, doit remporter sur le respect humain une victoire chèrement achetée, supporter les dérisions» les outrages, et parfois recevoir son Dieu dans le secret, comme les chrétiens primitifs, pour n'avoir pas à sublir de la part de ses compagnons ou de ses chefs, une situation intolérable.

Reste donc cette conclusion. Issue principalement du sentiment religieux^ Fassistance est essentiellernent u)ip œuvre religieuse. Plus elle conserve ce caractère, plus elle est parfaite (I) .

(1) Voir la note K. Delà Mendicité.

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