CHAPITRE PREMIER CLASSIFICATION DES RELIGIONS
Dans ce livre, qui doit être à la fois une récapitulation et un complément de ceux qui l'ont précédé, nous comparerons les diverses religions, au point de vue de leur influence sur rÉconomique.
Si j'écrivais ici : « les Economiques^ » ce pluriel serait immédiatemeni traité de barbare. On ne manquerait point de m' avertir qu'il peut exister différentes écoles d'économistes, mais que la vérité étant une, il n'existe en réalité qu w/ic écomique, comme w//e physique, une géométrie, iine astronomie. Or, nos contemporains entendent sans étonnement une expression bien autrement stupéfiante: nies Religions! » Et le calme qu'ils gardent en présence de ce pluriel absurde, que dis-je? l'approbation qu'il reçoit presqu'universellement prouve à quel degré est affaiblie dans le monde moderne la notion de la Religion.
Qu est-ce donc que la Religion? C'est précisément cette grande chose que l'humanité, depuis un siècle surtout, cherche avec une angoisse inexprimable ; c'est la communion UNIVERSELLE , dout le panthéisme est la décevante parodie.
Oui, tout réclame l'unité. Le monde antique vivait de fractionnement. Chaque État se cantonnait dans son territoire, dans sa législation, dans son culte. Athènes pour l'Athénien, Sparte pour le Spartiate, Rome pour le Romain, c'était l'univers! Entre le citoyen et l'étranger, il n'y avait pas distinction seulement, 'mais antagonisme.
« La première fois, dit saint Augustin, qu'on entendit prononcer à Rome sur la scène ce beau vers de Térence :
Homo suni, humanum nihil à me alienum pulo,
il s éleva dans F amphithéâtre un applaudissement universel ; il ne se trouva pas un seul homme dans ime assemblée si nombreuse, composée des Romains et des envoyés de toutes les nations soumises ou idliées à leur empire, qui ne parût sensible à ce cri de la nature. Ce cri était nouveau en effet, et il est remarquable que ce soit un affranchi qui ait fait entendre aux Romains ce cri précurseur de l'Évangile. Au surplus, ce cri ne fut pour les Romains qu'un beau vers tombé au milieu d'eux dans leurs jeux de théâtre, et l'on peut dire que Térence lui-même fut comme les sibylles, qui ne comprenaient pas ou qui ne comprenaient qu'à moitié ce que leur dieu leur inspirait de dire. Après Térence, nul chez les Romains n'alla dans cette voie plus loin que lui. Cicéron peut bien répéter et admirer le \ ers de Térence, il parlera même volontiers d'un lien de charité qui doit unir le genre humain tout entier, cariias generis huniani^ mais de cette intuition que conclutil? Rien. 11 semble qu'il n'a entrevu la fraternité humaine cpie pour en tirer quelques phrases sonores (1). » Issues de Babel, les sociétés antiques admettaient le fractionnement dans tous les ordres, et si quelqu'un rêvait une sorte d'unité, c'était la domination des dieux et des peuples vainqueuis sur les dieux et les peuples vaincus; la domination, c'est-à-dire, dans la sphère morale, la plus profonde des divisions.
(1) P. Leroux, de l'É(/atiU\ part II, ch. vji.
Sur ces entrefaites, 1* Évangile est venu proclamer dans une même affirmation l'unité de IKeu, l'unité de l'humanité et l'unité des destinées de toutes les créatures spirituelles et matérielles, en la personne d*an médiateur imiversel (1) , en qtd toutes choses^ sans altération, sans confusion, sans azmihilatioD, se tiennent unies. nEn lui ont été établies tootes GHOses visibles et invisibles^ dans les deux et sur la terre; toutes choses ont été criées par lui et vers lui. Il est avant touSf et toutes choses subsistent unies en lui (2), «
« Un seul Dieii^ Père de tous^ au-dessus de tous^ étendant sa providence sur toutes choses^ résidant en nous tous, A chacun de nous la grâce a été donnée (voilà le plan d'ensemble !) selon la mesure de la donation du Christ (voilà la hiérarchie dans le détail!). Le Christ est descendu jusqu'aux parties les plus basses de la terre^ puis il est remonté au-dessus des deux, AFIN DE REMPLIR l' UNIVERS (3). » Donc, comme l'Apôtre le dit au commencement du même chapitre, nous devons être un seul cotps^ un seul esprit^ dans une espérance unique, une vocation unique (A). Et dès lors, plus de distinction ^ au point de vue de la destinée étemelle, entre le Juif et le Grec^ puisque tous ont un même Dieu^ disposé à sauver tous ceux qui l'invoqueront (5).
La loi de communion universelle n'est point une découverte de la philosophie germanique; c'est une vérité révélée, et enseignée dans les saintes Ecritui*es et spécialement d^ns saint Paul, avec une précision qui ne laisse rien à souhaiter. Elle est le fondement de toute philosophie, de toute science sociale. Quiconque ne réussit point à la saisir est incapable de rien comprendre à la science.
(1) Unus Deus, unus et mediator Dei et hominum Christus Jésus. (ITim., II, 15.)
(2} In ipso condita suot universa in cœliset in terra, visibilia et invisibilia... Omnia per ipsum creata saat Et ipse est ante oinnes,et omnia in ipso constant (Col. 1, 16.)
(3) Ut impkrei omnici, Eplî. iv, 6-10. — {U) V, 3-5. —(5) «oaù, X, 12.
Or, (le la loi de communion universelle résulte évidemment l'unité, ou, s il était permis d'employer ce mot, Yunicité de la Religion. La Religion renferme trois éléments; des vérités, des sentiments, des œuvres. La vérité étant unique dans Tordre religieux comme dans tous les ordres, il ne peut exister qu'un Credo^ plus ou moins développé selon les temps et selon la vigueur des intelligences, mais toujours identique. Les sentiments sa ramènent tous à l'amour dû par la créature intelligente au Créateur et aux amis du Créateur; si le Créateur est un, la charité doit être une.
Les œuvres sont seules susceptibles d'un apparent antagonisme : mais soumises à une même loi, puisque le législateur' est un, elles doivent s'harmoniser entre elles. Dans les mêmes circonstances, ce qui est bien pour un homme sera bien pour tous, ce qui est mal pour cet individu, sera mal pour tous ses semblables.
Il n'est pas étonnant que beaucoup de nos contemporains, victimes d'une éducation incomplète , ignorent où est la Religion ; mais qu'ils croient à l'existence de plusieurs religions satisfaisant suffisamment à ce qu'exigent les droits de Dieu et les besoins de l'homme, c'est ce qui ne se comprend plus.
La Religion est la relation réelle avec Dieu.
En dehors de la Religion, l'humanité déchue nous offre divers degrés d'infirmité religieuse, que je crois pouvoir classer ainsi :
Irréligion pure^ aujourd'hui dénommée morale indépendante ;
Religion idoldtrique, ou adoration de la nature ;
Religion dite naturelle^ ou adoration individuelle de Dieu ;
Religion amoindrie (schisme et hérésie) ;
La Religion totale , c'est la religion qui naquit avec le monde, fut maintenue par les prescriptions spéciales données pour un temps par Abraham et Moïse aupeuple-prètrc, et s'est définitivement épanouie et conservée dans l'Église catholique ou universelle.
L'irréligion est la paralysie de la fibre la plus délicate de rame humaine. C'estrabrutissementproprementdit. L'homme irréligieux, Tathée, comme la bête, vit par l'instinct. Ignorant les bienfaits, les di'oits, l'existence même de son Créateur, il s'estime indépendant, et ne connaît plus à son existence d'autre but que la jouissance, appréciée par la passion. S'il n'existe point de Dieu, chaque individu est à lui-même son dieu, son législateur, sa fin.
Nous voilà loin de la communion universelle ! Entre athées, la conformité des goûta ou des intérêts peut former des groupements essentiellement restreints et provisoires, aussi différents d'une société véritable que les accouplements des animaux le sont du mariage et de la famille.
La religion idolâtrique est l'adoration des forces créées, au lieu et place du Créateur. Selon les temps, elle affecte deux formes diverses. Tantôt, elle se fixe à des objets spéciaux, aux esprits recteurs des astres, par exemple, ou aux astres considérés comme des êtres animés ; c'est l'idolâtrie païenne. A des époques d'ignorance plus lettrée, l'idolâtrie étend son hommage à l'ensemble des créatures , et alors ce n'est plus devant un soleil ou un fleuve, c'est devant tous les soleils, devant tous les fleuves, devant tous les grains de poussière, devant la Nature enfin, qu'on fléchit le genou. Telle est l'idolâtrie moderne, l'idolâtrie de Gœthe , l'idolâtrie de l'école encyclopédique du dix-huitième siècle, l'idolâtrie des positivistes contemporains, l'idolâtrie de tous les savants à courte vue, pour lesquels l'attraction et les autres effets généraux de la puissance divine dans l'univers sont devenus, sous le nom de lois physiques^ 'des divinités agissantes , comme Tétaient pour les païens de l'Étrurie la Fièvre et la Peur. Tous ces hauts personnages reviennent à l'antique fable de l'âme du monde substituée à la foi en la providence d'un Dieu infiniment parfait, et absolument distinct des êtres finis qu'il gouverne. Les illuminés, les spirites, tout en n'éconduisant pas tout à fait l'Architecte des mondes, attachent une importance toujours
croissante à un fluide universel (1) , esprit et matière à la foiSf qui doit faire de Dieu une hypothèse inutile (2).
La religion dite naturelle reconnaît F existence et la providence de Dieu ; mais elle rejette le lien social, le lien exkérîenr et sensiUe entre Dieu et l'humanité. Elle suppose que chaque individu doit communiquer directement et isolément avec Dieu, selon les lumières^ habitudlement vagues, qu'il prdse dans son intelligence, et s'unira ses semblables selon un pacte plus ou moins libre, dans des conditions de justice dont il est actuellement l'appréciateur suprême. C'est l'isolement religieux ; c*est la négation de la communion imiverselle, sinoa dans l'avenir, au moins dans le présent.
Le Catholicisme affirme la communion universelle dans sa plénitude. Il applique dans leur complète extension les beaux textes que nous citions tout à l'heure. 11 proclame F Asso- GUTiON, non fortuite, non arbitraire, mai^ divinement voulue, DE TOUS LES ÊTRES, depuis Dieu même jusqu'au plus imperceptible atome. La loi est partout, parce que le législateur est partout présent. La loi s'impose aux créatures irraisonnables, elle se propose aux créatures raisonnables ; aucun être ne lui demeure étranger. Tout ce qui est au-dessous de nous est pour nous ; et nous, nous sommes frères, nous sommes un seul corps, nous devons vivre pour Jésus-/lhrist notre chef, c'est-à-dire pour la Loi vivante, aimante et agissante, et Jésus-Christ vit pour Dieu. I^ Catholicisme ou l'universalité religieuse est là tout entier ; le reste est le développement providentiel de ce thème fondamental.
Unir les êties intelligents à Dieu, et en Dieu les unir les uns avec les autres, telle est l'œuvre de la Religion.
L'union d'êtres intelligents se réalise dans la possession
(1) Il existe de curieux rapprochements entre la Franc-Maçonnerie et le Spiritisme. La doctrine des Loges généralement a Papprobation des crayons mystérieux. En certains lieux, on fraternise.
(2) Voir Rogers. Philosophy of mysterious ageuh^ et les ouvrages de M. de Mirville et Des Mousseaux, passim.
d'une même vérité : ronîm cT êtres aimants se réalise dans Tamour d'un même père et GTmie même famille; Tunion d'êtres a^ssants se réalise dans la coopération à une même œuvre. Donc, même foi, même cbarité, même moralité religieuse et sociale, voîià la Religion réelle. Et seule, ici-bas, la famille catholique réalise ces conditions (1). Aussi tous les hommes y sont-ils appelés directement ou indirectement ; ceux mêmes qui ne la connaissent pas explicitement sont considérés par elle comme ses membres inconnus, quand, appartenant à Dieu, ils entrent invisiblement dans la famille de Dieu ou dans FÉglise; tous ceux, au contraire, qui, par une négligence coupable, une rébellion obstinée ou une ignorance volontaire refusent d'entrer dans son sein, s'excluent pour l'éternité de la communion universelle dans Famour et la joie (2) .
Le schisme et l'hérésie sont des amoindrissements de la Religion. Est-ce pour devenir meilleur, pour s'unir plus étroitement à Dieu et à ses frères qu'on se sépare d'elle ? Jamais ! L'Église qui a formé saint Vincent de Paul et tant d*autres héros de la charité, fournit les plus amples moyens de pratiquer la communion avec Dieu et avec nos frères. Le schisme et l'hérésie sont la boutade d'un individualisme inconséquent et peureux. La règle paraît pesante; on n'ose pas secouer tout joug. On di'esse un tribunal, la Religion y est citée, les passions y obtiennent la parole, et Ja volonté individuelle, s'érigeant en juge, accomplit une œuvre de conciliation en accordant quelque chose à l'orgueil, quelque chose à la paresse, quelque chose au respect humain, à l'ambition, à la volupté, sans oser complètement rompre avec la société religieuse universelle. Mais comme cette société n'est pas seulement une idée, mais un fait, une église, une autorité ; comme les rebelles publics
(1) Je parle de Tinstitution, etnon pas des individus, plus ou moins fidèles ù la loi qu'ils reconn&lsseot
^2) Je dis : dam l'amour et la joie; car par la justice, les réprouvés eux-mêmes se trouvent maintenus dans le cercle de To^ratlon difine.
et obstinés se voient exclus formellement de la communioR {excommuniés) , alors ils forment entre eux des conventicules nor tionaux ou autres, dans lesquels, selon la portion qu'ils ont conservée de la doctrine évangélique, l'ombre et le souvenir de la Religion continuent quelque temps à éclairer les ténèbres et à réchaufl'er Tatmosphère; jusqu'au moment où la sécession religieuse aboutit à l'indépendance absolue en matière de religion et à la ruine totale de l'esprit religieux. Ici encore, la communion universelle a disparu, et toutes ces églises locales, fondées sur des croyances contraires, sont la division, et non pas seulement, comme leurs avocats le prétendent, l'unité sous des nuances multiples. Que toutes ces religions tronquées, sans consistance, sans bases profondes, se montrent disposées à des égards mutuels ; que, sous la bannière de la tolérance, elles multiplient les témoignages d'une estime réciproque ; cela doit être. Elles se savent égales. Car d'une erreur à une erreur, la différence est légère. Une opinion individuelle vaut une autre opinion individuelle. Seule, la Religion ne peut montrer que du mépris pour les i-eligions. Seuls aussi, ceux qui ont le bonheur d'adhérer à elle peuvent pratiquer une véritable tolérance, en supportant avec une patience charitable des erreurs dont ils connaissent avec certitude la gravité et le danger.
La Religion vne et universelle, le Catholicisme, aune physionomie, une situation, des fidélités et des haines qui n'appartiennent qu'à elle. Sa prétention à être la source pure de la vérité, la loi divinemeut établie, l'instrument nécessaire de la communion universelle , prétention exorbitante aux yeux de ceux qui pensent j)eu, prouve aux esprits plus attentifs sa céleste origine. Toute religion qui, en abordant l'homme, consent à subir de la part de homme des mutilations et des rabais, discute, marchande, se soumet au lieu de commander, est fom'berie ou illusion ; car Dieu est maître et parle en maître.
« Les religions, a dit M. Hello, en ce qu'elles ont de faux.
sont posées par Thomme, qui les fait et les défait suivant le caprice du moment. Or, l'homme ne hait la Religion que parce qu il n'a pas de prise sur elle ; elle le domine ; elle le gouverne. La Religion est intraitable, mais les religions sont commodes, flexibles, maniables. On les travaille comme on veut. De là, la sympathie de tous les athées pour toutes les hérésies. Le rationalisme fait conune l'empire romain : il reçoit volontiers un Dieu nouveau qui demande droit de cité, à côté des autres^ dans le Panthéon. 11 repousse le vrai Dieu, qui est nécessairement unique, exclusif et immuable. Là où une histoire des variations n'est pas possible, l'orgueil se cabre, parce qu'il a horreur de tout ce qui ne vient pas de lui. Or, le caractère propre de la Religion, c'est de ne pas venir de l'homme (1). »
Que le lecteur me pardonne cette digression, si c'en est une. Tant de gens ont, de nos jours, une notion si vague de l'essence de la Religion, une idée si superficielle de l'abîme qui sépare les religions, les cultes, les inventions humaines, de la Religion vraie, de celle qui réalise l'unité des esprits et des cœurs dans là vérité, la charité et l'action ! tant d'esprits supérieurs, tant de nobles âmes sont loin de l'Église, faute de la bien connaître ! tant d'hommes dévoués demeurent impuissants dans leurs efforts pour régénérer la société, faute de savoir où se trouve le levier divin ! Une démonstration complète n'était pas possible ; une indication sommaire m'a semblé indispensable.
Commençons-maintenant la revue des divers systèmes religieux, économiquement envisagés.
(1) M. Hello. L Allemagne et l'Athéisme au XIX* siècle^ eh. i.