‹ Le problème économique et la doctrine catholiqueChapitre 40 sur 47 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

ABSENCE BB BELIGION

Sur la façade de Tandenne Bourse de Bordeaux, œuvre des seizième et dix-septième siècles, on lisait cette inscriptioD latine :

PIETATI ET JOSTITIJE

Et sur la porte :

Ton Dieu surtout aime d'amour extrême.

Et ton prochain comme toi-même.

La Bourse nouvelle, comme ses sœurs d*éclosion récente, n'est ornée que de statues peu vêtues, allégoriques, assuret-on. On estime, de nos jours, en ces lieux-là, que la Religion n'a rien de commun avec les affaires. C'était assez l'avis de Montaigne, qui a dit quelque part : « 11 n'importe de quelle religion soit mon médecin et mon avocat; cette considération n'a rien de commun avec les offices de l'amitié qu'ils me doivent, et en l'accointance domestique que dressent avec moi ceux qui me servent; j'en fais de même, et m'enquiers peu d'un laquais s'il est chaste, je cherche s'il est diligent, etc. » A leur tour, beaucoup d'économistes disent flegmatiquement : « Que la moralité soit favorable à la production et à la bonne répartition de la richesse publique, on peut l'accorder, quoique certains vices aient leur bon côté économique, quoique le goût de la toilette et de la bonne chère fassent prospérer des . branches importantes de l'industrie et du commerce, mais au moins la morale suffit, et la dévotion est tout à fait inutile. »

La morale suffit!... Mais qu'est-ce que la morale, pratique-

ment isolée de la Religion ? — L'accomplissement du devoir.

— Qu'est-ce que le dev<»r? — Ce à quoi on se sent obligé.

— Obligé par qui? Obligé à quelles conditions? Obligé sous quelle peine en cas d'infraction? Sans ordonnateur, point d'ordre; sans législateur, point de loi; sans souverain, point de devoir. Que reste-t-il? Un instinct, une vague distinction entre des actes qui semblent bons, louables, obligatoires, et d'autres actes qui paraissent offrir des caractères contraires, une trace, un vestige de l'éducation religieuse donnée aux générations antérieures. Que pourra cet instinct, qui ne s'appuie sur aucune base rationnelle, cet instinct qui n'est plus qu'un simple fait, devant les instincts violents d'un appétit qui est également xm fait, fait sensible, vivant, énergique, impérieux? ^

J'admets qu'un individu isolé puisse, dans des cii'constances favorables, accomplir, en dehors de toute pensée religieuse, ses devoirs de travailleur; mais dans une société, ce fait est trop exceptionnel pour compter. Il y a en chacun des hommes une bête et un ange ; l'ange mène la béte, ou la bête émancipée se vautre dans la boue* Que disent tous les poli-

tiques? Il faut de la religion au peuple I Oui, certes! et même il en faut à ceux qui se croient au-dessus du peuple. Il faut de la religion, parce qu'il faut de la morale et cjue la morale repose sur la religion.

a La source de la sagesse , disait à Notre-Dame le Père Hyacinthe, la fontaine de lumière, la source de la raison, c'est le Verbe de Dieu dans les hauteurs de l'âme, et sa présence révèle le commandement étemel (1). Ainsi, la vérité qui me parle dans le Sinaï de ma raison, c'est le Verbe de Dieu, lumière vivante qui éclaire tous les hommes, non-seulement ceux qui vont à l'éternité par le baptême, la foi, le sacrifice, mais tous ceux qui viennent au temps par la naissance, les idées, la moralité. Le Verbe ! voilà le législatem*, et quiconque

(1) Fom sapientiŒ Yerbuvi Dei i» excebis, et ingressus ilUus mandata ivteriia (Eccli., i, 15).

ne \eut pas remonter jusqu'à lui dans la raison est înconséc|uent. A cette hauteur, il est clair que la morale et la religioo sont unies par un anneau si puissant ([u elles semblent se confondre : car la même vérité est le premier principe de la morale et l'objet suprême de la religion (1). »

Il existe aujourd'hui en Europe une conspiration dont le but avoué est, non plus de réformer, d'épurer la Religion, comme le disaient les anciens adversaires de l'Église catholique, mais de la renverser de fond en comble (2). Depuis deux siècles, et plus particulièrement depuis une soixantsdne d'années, on popularise l'abominable doctrine de l'athéisme pratique. Un homme peut déclarer hautement qu'il ne prie jamais, qu'il n'accomplit aucun acte de religion, que le nom du Tout-Puissant jaillit de ses lèvres sous l'unicjue forme du blasphème : cet être avili n'excite plus ni l'horieur, ni la pitié: c'est un libre -penseur, c'est un homme éclairé, c'est un homme de son temps; il professe une opinion qui, comme les autres, a droit au respect ! Rai'ement l'athéisme est aussi radical qu'il veut le paraître; néanmoins, la vie d'un grand nombre d'hommes s'écoule et s'achève ainsi dans cette volontaire séparation de Dieu.

11 a paru à quelques chefs de secte que l'heure était arrivée de formuler la théorie de cette hideuse praticiue, et nous avons vu systématiser la morale indépendante.

Un journal bien renseigné sur ces matières, le Siècle, a eu l'obligeance de nous apprendre à qui nous devons un aussi triste présent. C'est à la Franc-Maçonnerie !

« Dès 1820, la loge des Amis de la Vérité, berceau de la célèbre société secrète des C^rionan, Publiait, à Paris, une déclaration de principes, fruit des discussions de la Loge, et

(1) Troisième Conférence de iS6b,

(2) Quand la puissance temporelle de VÉglise catholique scm détruite^ ce qui reste encore de Catholicisme disparaîtra, disait le député Crispi au Parlement de Florence, le 9 juin 1866. Voilà le vrai but de la révolution européenne. Beaucoup de révolutionnaires mod^^rés ne veulent pas cela; mais ils sont dépassés et entraînés.

qui renfermait la morale indépendante^ sauf le nom. On y lisait ceci :

« Les idées métaphysiques sont des opinions explicatives « des phénomènes de la nature; aucune n'est saris contradic- « tions. Les religions sont des idées métaphysiques formulées « par des dogmes et un culte, elles changent par nations et « par siècles.

« La morale, au contraire, ne tient ni aux temps, ni aux « lieux, ni aux individus. Elle tient à l'espèce humaine tout « entière; car, supposez un homme seul dans le monde ^ Un y a a plus d'actes moraux ou immoraux.

(( La morale est la loi des rapporta entre les hommes, et « la seule chose, dans tout ce qui est humain, qui ne change « pas, étant Thomme lui-même, autrement dit son organi- (( sation , cette organisation doit être la base de la mo- « raie (1). »

Quel amas d'erreurs ! Les axiomes métaphysiques ne sont pas de simples opinions ; mais des réalités étemelles, les vé~ r//^5 immuables selon lesquelles ]hpuissafice divine a constitué les substances dont les phénomènes se déroulent devant nos regards. La Religion est, en tant que science, l'exacte et sûre connaissance des rapports, tant nécessaires que librement surajoutés, entre Dieu et les êtres intelligents ; les religions, qui seules changent, sont les erreurs des hommes relativement à ces rapports.

C'est trop peu dire que de rattacher la morale à l'espèce humaine tout entière. La morale gouverne toutes les créatures intelligentes; mais n'en existât-il qu'une seule en face de Dieu, la morale subsisterait, parce que le devoh: fondamental est* le devoir envers le (aéateur. La morale n'est nullement la loi des rapports entre les hommes ; son premier commandement se rapporte à Dieu, et celui qui regarde les hommes, modelé sur celui-ci, ne vient que le second. Bien loin que l'organisa-

(1) Siècle du 30 avril 1866.

tion de rhomme» comme fait, soit la base de la morale, Uwt au contraire , la loi divine a constitué cette organlsalkiD pour r accomplissement des devoirs imposés par le Maître éternel.

Ainsi la morale indépendante ou pratiquement athée d'est qu'un ramas d'absurdités. Mais elle est commode, très^oommode ; elle fait son chemin. Toute misérable qu'elle sôît, elle flatte l'homme qui vit en brute, en lui persuadant qu'il agit d'a})rès un sj-stème, qu'il a une con\îcdon, que sa dignité d'homme est intacte, que sa conduite est morale, d'une antre manière seulement, et même d'une manière plus élevée que celle des hommes religieux.

Mais ce n'est point en vain qu'on étoufle dans l'homme le sens le plus élevé, le sens divin par lequel l'homme vit dès maintenant, quand il le veut, en société avec Dieu. Ainsi diminué dans la plus noble portion de son être, il se jette avec une soite de fm^eur à la poursuite des jouissances terresires, trop grossières pour apaiser la faim et la soif de l'infini qui le dévorent sourdement. Un peuple d'athées est un peuple de mécontents, d'ambitieux, de jaloux, de libertins; un peuple livré d'avance à l'exploitation de tous ceux qui, pour l'entraîner, le berceront de n'importe quelle illusion.

L'industrie moderne n'a pas peur de l'impiété, souvent même elle la favorise. Aveugle !

L'homme sans religion est un homme sans espérance. Il veut jouir. Avez-vous donc les mains pleines de joiûssauces pour les jeter aux travailleurs, comme les Césai-s jetaient à pleines mains l'argent à la foule ix)maine ? Le travail, c'est encore aujourd'hui le sacrifice, le rude sacrifice, et vous appelez de tous vos vœux la chute de la Religion ! I^ travail, c'est la subordination, c'est l'obéissance, c'est la fidélité, c'est l'entente cordiale dans des groupes presque toujours fortuitement réunis, c'est la pratique de vertus nombreuses, difîiciles, délicates. Vous espérez obtenir de l'intérêt personnel, si étroit dans ses conceptions, ou d'une organisation artiliciellc plus

ou moins savante, ce que las mobiles religieux n'obtiennent pas toujours de l'humaine faiblesse. Mais vous n'avez donc jamais observé rhomtnel Vous avez apparemment pris pour types des personnes religieuses des gens qui n'avaient de la Religion que la superficie, et pour type des gens honnêtes sans croyances quelque heureuse et rare exception. 11 est temps d'ouvrir les veux. La démoralisatioio marche vite, surtout dans les grands centres industriels. Elle y tue les travailleurs et le travail. Nos campagnes épuisées ne remplaceront pas toujours les ouvriers moissonnés par le lib^tinage à la fleur de leur âge. Et alors?...

On propose, comme moyens de moralisation, des conférences instructives, des récréations honnêtes, la construction de logements plus agréables; tout cela est excellent, mais secondaire. Pour avoir des travailleurs et du travail, il iaut avoir des hommes. Un homme, c'est un être religieux. Un homme, c'est un être créé par Dieu, pour Dieu, le sachant et agissant en conséquence.

La raison est le point culminant de notre êU*e natureL Mais la raison est bien peu connue. C'est en son nom que l'homme prétend pouvoir se passer de Dieu, et c'est précisément parce qu'il est raisonnable qu'il doit être religieux, puisque la raison est en lui le rayonnement de la Raison infinie, c'est-à-dire de Dieu, qui, en illuminant l'honmie, entre en société personnelle avec l'homme.

Le paganisme avait ôté la Religion au travailleur, mais il lui refusait en même temps la raison ; il en faisait une brute et le traitait en brute. Pour conserver dans le plus pauvre ouwier le sentiment de sa dignité d'homme raisonnable, et avec le sentiment de sa dignité celui de sa responsabilité, il n'est qu'un moyen toujours suffisant; c'est la Religion. Si l'impiété refait des brutes, ces êtres avilis redeviendront la proie de leurs passions qui les affaibliront, puis des habiles qui les asserviront. La liberté se conserve par l'énergie de la conscience, l'énergie de la conscience par un ferme sentiment du

devoir en général et de chacun des devoirs, et ce ferme sentiment par ]a pratique de la Religion.

Après dix -huit siècles de (Christianisme, on écoute encore des fanatiques d'impiété qui s'érigent en pasteurs des peuples, en voyants de l'avenir, et proclament Tavénement prochain d'une société dans laquelle l'Économie, succédant à la Religion éteinte, ramènera l'âge d'or sur la terre ! Quand le père de famille aura été éconduit, alors ses enfants vivront dans la fraternité la plus touchante. Quand les malheureux n'am-ont plus d'espérance, quand le ciel ne promettra plus de compensation aux petits, aux faibles et aa\ opprimés d'ici-bas, quand la force seule donnera la jouissance, quand l'unique fin de -rùtre intelligent sera de se dépenser à nourrir sa gaine d'argile, alors la matière, objet des labeurs et du culte de l'homme, engraissera son adorateur, l'épaisse béatitude rêvée par Fourièr satisfera tous lea désirs, et l'humanité, ayant encombré ses vastes magasins d'étoffes, d'aliments, de denrées de toutes sortes, les échangeant sans entrave et en usant largement, l'humanité, arrivée à la félicité du cheval anglais nourri de foin de choix dans une écurie de marbre, s'applaudira d'avoir trouvé le bonheur avec l'oubli de Dieu !

A cela, un homme qui avait quelque praticjue des hommes, Napoléon I", répondait brièvement : « Sans la Religion^ les hommes s' enir'égor géraient pour la plus belle femme et la plus grosse poire. » A son degré le plus inlime, l'Économie prétend être la science de la richesse, source de la jouissance!

— SANS LA RELIGION, POINT d'oRDRE ; SAXS ORDKE, POINT DE

RICHESSE. L'impiété est trop favorable à la paresse, à la débauche, .au vol, à la prodigalité, au luxe, aux discordes civiles, pour n'é|tr,e pas l'ennemie mortelle de la prospérité économique.

Page 1