CHAPITRE II LE TRAVAIL — SA FIN SUPKIIIEURE
Le travail, fonction caractéristique de notre espèce, n'est pas un déploiement tel quel de l'activité humaine. Consommer, c'est agir, mais non travailler; jouer, c'est encore agir, ce n'est pas travailler. Travailler, c'est déployer notre activité de manière à rendre utile l'objet sur lequel cette activité s'exerce. L'agriculteur qui laboure un champ travaille, car ce champ labouré offre une utilité qu'il ne prés.eiitait pas auparavant. Pour une raison pareille, le forgeron qui d'un morceau de fer fait un clou, le pêcheur qui prend le poisson dans ses filets, le tailleur qui confectionne un vêtement sont des travailleurs. L'enfant qui pique l'étoffe au hasard avec l'aiguille, le promeneur qui, à l'aide de la rame, pousse sa barque sur la surface d'un lac, ne travaillent pas.
Dans un sens général, le travail ne se borne pas aux manipulations de la matière. Il est spirituel, quand il a pour but une modification de l'âme; telle est la prière du chrétien, la méditation du savant : il est manuel^ quand il agit directement sur la matière ; tel est le labeur du terrassier, du maçon. 11 est mixle, quand il applique l'idée à la matière, comme
font Tingénieur, le peintre, le sculpteur. Mais, en économique, le travail est envisagé dans son action, soit prochaine, soit éloignée sur le monde physique, dont il transforme les éléments au profit de l'homme.
Le travail est donc le producteur desuiilùés. L'utilité, c'est la propriété que possède ou reçoit un objet de satisfaire nos besoins. Les utilités naturelles sont nombreuses. L'air, par exemple, joue un rôle si important dans la conseiTation de notre vie corporelle, qu'on n'en peut supporter la privation au delà de quelques minutes. Toutefois, ces utilités naturelles sont insuffisantes ; Dieu n'a pas voulu prendre à sa charge l'entretien complet de notre existence matérielle; il a dit à l'homme : « Sur ce globe que je t'assigne pour demeure, tu seras mon colon; jeté donne comme premier fonds les utilités naturelles, comme premiers instruments l'intelligence et la main; avec ces instruments réunis, tu créeras des utilités artificielles : réfléchis et travaille. »
Telle est la loi primordiale. « Dieu, dit la Genèse^ prit f homme et le plaça dans un jardin, pour quil y travaillât et en fût le gardien (1) . »
Cette loi du travail, qu'on le remarque bien, a précédé le fait de la chute. L'homme innocent eut pour destinée terrestre le travail. Au début. Dieu le traita sans doute comme un père traite son enfant en bas âge ; il le plaça sous un climat enchanteur, au milieu d'arbres dont les fruits, sans manipulation, pouvaient le nourrir. Cela devait être, puisque, dans des régions moins hospitalières', la Ade n'est possible qu'à la condition-d'un travail déjà développé. Mais la loi du travail était posée (2).
(1) Tulit Dominus Deus hominem, et posuit eum in paradihO voluptutis, ut operaretur et custodirct Ulum (Gen. ii, 1 5).
Ci) Oq ne peut faire sur la nature de ce travail, imposé au premier homme dans l*Eden, que des conjectures. C*eût été sans doute la culture facile du froment et de la vigne, dans les lieux les plus aptes à recevoir les agglomérations humaines ; puis le travail artistique, par
Le travail, en soi, n'est donc pas un châtiment; c'est révolution des puissances conférées à Tliomme, le moyen de régner sur les êtres inférieurs et d'arriver à la gloire par la libre glorification du Créateur, a 0 Dieu^ dit le sage dans nos divines Écritures, par votre sagesse vous avez établi rhomme pour qu'il dominât sur la créature^ votre ouvrage^ pour quil dis^ posât ce globe terrestre dans r équité et la justice! (1) » L'auteur sacré commentait le texte de la Genèse : « Dieu créa rhomme à son image^ il les créa mdle et femelle^ il les bénit et dit : Croissez et multipliez-vous ; remplissez la terre et soumettez-la; dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel et sur tous les animaux qui se meuvent sur la terre (2). w
Ainsi la Providence n'a pas plus attendu Quesnay et Adam Smith qu'Aristote et Platon, pour révéler à l'homme le secret de ses relations avec la terre. Organe des traditions originelles, séparé d'Adam par un petit nombre de patriarches (3), Moïse, près de 1600 ans avant Tère chrétienne, exposait le plan réel, le plan divin das destinées de notre race, et assignait au travail matériel sa vraie place dans Tensemble. Le monde physique est créé par l'Esprit tout-puissant. Le Créateur de la matière en est en même temps l'ordonnateur; les molécules inertes apparaissent avec les formes dont les revêt la Sagesse spirituelle; elles reçoivent de la Force spirituelle souveraine
lequel rhoinmc aurait tiré du monde matériel, où tout est symbole des perfections divines, des symboles plus expressifs encore.
(1) Sapientia tua constituisti hominem, ut dominaretur creaturie, qusB à te facta est, ut disponat orbem terrarum in œquitate cl; justilla (Sap. IX, 2).
(2) Creavit Dcus hominem ad imaginem suam. Masculum et feminara creavit eos. Bencdlxitqueillis Deus et ait : Crescite et multiplicamini, et replète terram, et subjicite eam, et dominamini piscibus maris et volatilibus csBli, et universis animantibus quse moventur super terram (Gen. ï, 27).
(3) Lamech, père de Noé, était né lorsqu'Adam mourut. Arphaxad, petit-fils de Noé, avait pu voir Abraham. Lévi, bisaïeul de Moïse, avait vu Isaac.
leurs propriétés, leurs énergies, leui*s lois, et chacune d'elles se range successivement au lieu qui lui est assigné et y commence les évolutions qui lui sont prescrites (1). Alors, un acte divin, libre comme tous ceux qui l'ont précédé, sans excepter le premier Fiat, façonne un peu de matière inerte «n corps humain et lui donne pour principe de vie une âme spirituelle, intelligente, libre.
Cet être sublime doit être, au milieu des êtres inférieurs, le prêtre, le chantre, l'adorateur. Il doit connaître, louer, aimer le Créateur. Maïs à ces fonctions, qui lui sont communes avec les purs esprits, ne se borne pas son devoir. Dans les œuvres divines, rien n'est sans but. L'homme, par son corps, fait partie du monde matériel. Eh bien ! cette terre qui le porte, et sur laquelle, en vue de sa mission dans l'ordre spirituel, il a été créé seul de son espèce, il la remplira de ses générations, il la dominera, et, par la puissance que son intelligence fournira à ses faibles membres,* il ira saisir le poisson au fond des eaux, le chien deviendra son serviteur docile, le taureau, l'éléphant seront conduits par un enfant. A plus forte raison les êtres inférieurs, la plante, le minéral, le fluide, seront-ils assujettis à son service. Et dans les études nécessaires à l'invention des moyens d'assujettir la nature, dans les efforts indispensables pour donner aux éléments matériels leurs formes et leurs mouvements utiles, l'homme imitateur de
(i) Noussera-t-il permis de le remarquer au passage? Cette création du monde matériel est un mystère sans doute; mais dans ce mystère qu'impie à la raison la nécessité de refuser l'existence par soi à des êtres si étroitement limités et si évidemment esclaves, quelle msgestél Tout au contraire, dans ces rêveries cosmiques qui font jaillir, à la longue, ruuivers du rien devenant, on ne sait comment, le presque rien, pour arriver, par un autre prodige, à être quelque chose; dans ces systèmes qui montrent Tlntelligence au terme de révolution delà matière et non au commencement, c'est-à-dire la cause jaillissant de Peffet, le mouvement créant le moteur, et la créature enfantant laborieusement le Créateur, quelle absurdité palpable! On revfont à Tenfance de la métaphysique, et Ton ose aborder les sciences morales!!!
I>kti, riioiniiie artiste à son tour, croîtra, selon la loi de {perfectibilité inhérente à un être qui, connaissant Diea, a, par la liberté, le pouvoir de se rapprocher incessamment de Dieu.
Pour assurer l'exécution de son plan, la Providence a donoé à rhuffiaiiité travailleuse un contre-maître vigilant : le besoui. La domination sur la nature sera le prix d*une conquête exëcuté^r pas à pas par le travail. Ce glol>e n'est pas une richesse crjrLstituée et donnée par indivis à la race humaine, conune le revcTorit les srxûalistes ; c'est une vaste lande sur laquelle chacun dominera la portion qu'il aura rendue docile à sa charrue. Suhjidle eam. Une sensation particulière, qui de degré en degré arri\'e à l'extrême souffrance, presse l'homme de demander à la nature, par le travail, d'abord les objets iiéc^îssaires |KJur ne pas mourir, puis les objets nécessaires fiour ne pas souffrir, puis les objets nécessaires pour jouir. Le \H^)m est ainsi le grand éducateur de l'humanité ! Là où ses aiguillons s'émoussent, la paresse hébété et tue les populations.
Mais IcH Ixfsoins qui, généralement, poussent à l'accomplissonnent de la loi, ne se confondent pas avec la loi et dememrent sulxirdoimés à la loi. (7est encore ce qu'enseigne la Genèse, quand elle montre, dans le séjour habité par le premier homme, un arbre dont le fruit était beau à voir, savoureux à marrgcr, très-propre à satisfaire le besoin de nourriture, et riéanrnoiiiH interdit pour un motif d'ordre plus élevé, afin que r homme, par son abstention et son sacrifice, reconnût le suprénuî domaine du Créateur.
1/âme étant ])lus que le corps, les nécessités de sa vie propre gardent le pas sur les besoins les plus impérieux de rexist<5nce corporelle. Potins mori quam fœdari ! Déjà cette prééminence de l'âme est marquée par la loi du repos du sep-^ ûhï\(* jour, profitable au corps sans doute, mais pourtant d(»tiuéc directement à l'âme dont elle proclame la supériorité.
Tel CMt le plan divinement voulu, selon l'enseignement de la Religion qui a civilisé le monde. Un maître de toute la terre :
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Domini est terra et plenitudo ejus (1) ; un colon, l'homme : un instrument ie travail puissant, le bras guidé par l'intelligence: un avertissement quotidien, le besoin : une fin supérieure, le monde peu à peu soumis à l'homme, lui-même soumis à Dieu. Et comme conclusion suprême. Dieu glorifié par l'obéissance filiale de l'homme, l'homme récompensé par la bonté toute-puissante de Dieu. Rien n'est plus simple, plus beau et plus raisonnable que ce plan. Testimània Domini vera^ justificata in semetipsa (2).
En regard de cet harmonieux ensemble, que nous offre l'Économique positive (ou positiviste^ c'est une même chose) ? Des contradictions que Proudhon lui-même n'a aperçues qu'à demi et que l'esprit de système ne l'a pas laissé exactement décrire.
Qu'est-ce que l'homme pour cette science ravalée et estropiée? L'homme est un être qui produit et qui consomme. (L'Économique positive constate ces deux faits, et ne remonte pas à leur loi. Ce qui ne l'empêchera pas de raisonner à perte de vue sur la production et la consommation.) La nature, à son tour, est une mine de laquelle l'homme, avec plus ou moins de fatigue, extrait la jouissance. L'homme n'est-il rien de plus qu'un mollusque perfectionné, que lesinge en progrès du matérialisme éhonté ? la génération contemporaine est-elle le dernier terme d'une série éternelle, c'est-à-dire sans premier terme, ou bien avons-nous au ciel un Auteur^ notre père et notre maître? Que lui importe? La science, éminemment une, du chrétien le recherche soigneusement avant de s'engager dans les méandres des sciences secondaires. L'Économique positive dédaigne ces vastes conceptions. Dans la nature se découvrent des forces régulières et utilisables ; l'Économique positive les constate et ne remonte pas plus haut.
Existe-t-il une hiérarchie des besoins ? tous les besoins ont-
(1) Ps. XXIII, 1. — (2) Ps. XVIII, 18.
ils des droits égaux? se rencontre-t-il de faux besoins, fruits impurs de passions perverses? peut-il se présenter des occurrences où cei-tains besoins doivent être réfrénés? Elle esquive ces questions.
L'homme est im animal qui consomme. Le besoin pousse à la consommation. La consommation exige la production. La consommation rencontre dans la pénurie de la production des ' bornes qui laissent les besoins en partie inassouvis. Diminuer cet écart par la multiplication des produits, obtenir cette multiplication par une organisation perfectionnée du travsdl, voilà tout le problème pour l'économiste positif. Amener une répartition meilleure des produits entre les consommateurs, voilà tout le postulatum des économistes humanitaires. Faire tout cela, sans méconnaître les lois de la morale, voilà tout le souhait des économistes spiritualistes. Les meilleurs demandent que l'Économique s'incline devant la morale et la serve comme une reine ; ceux-là ne sont pas loin du royaume de Dieu. Mais ils ne disposent pas des puissants leviers que la religion pratique fournit.
Deux amours seuls peuvent déterminer les actes de l'homme. L'amour de Dieu, ou l'amour de soi. Quant à l'amour de nos semblables, il se subordonne nécessairement à celui-ci ou à celui-là. Tout être intelligent a l'instinct de la conservation et du bonheur. Si j'étais seul dans l'univers, je ne travaillerais que pour moi. Mais j'aperçois à mon côté un homme semblable à moi. Pourquoi, si mon intérêt se trouve contrah'e au sien, renoncerais-je à mon bonheur pour procurer celui de cet étranger? Il est naturel que je m'occupe de moi-même plutôt que d'un autre. Mais au lieu d'un semblable, en voilà deux, dix, cent, un million ! La situation reste la même. Du moment où je demeure dans la sphère purement humaine, je dois préférer mon avantage à celui de deux étrangers, de trois, d'un million. Dès lors, il me faut organiser mon travail, non dans l'intérêt d'autrui, mais dans mon intérêt personnel. Et si je suis fort, soit par mes capitaux, soit
par ma position, soit par mon habileté, j'emploierai mes ressources à satisfaire, non les besoins généraux, mais bien mes propres besoins, besoins qui, malgré ma richesse, croissent avec mes passions plus rapidement encore que mes produits. Laissons là, une bonne fois, la sentimentalité pour suivre la logique. Dès que Tamour du bien infini, de celui à qui je dois tout, de mon père céleste, de Dieu enfin, ne règne plus sur mon âme, ma fin, c'est la jouissance : mon progrès, c'est l'accroissement de ma jouissance; l'homme est d'autant plus vivant, d'autant plus homme qu'il jouit davantage. Jouissons !
Je le sais bien! Peu de gens tiendront ouvertement ce langage. Nous vivons en Europe, et surtout en France, sur un fonds de mœurs chrétiennes qui survit même au naufrage de la foi. Mads à mesure que la foi baisse, l'égoïsme monte. Or, avec l'égoïsme, le progrès économique, de social qu'il doit être, devient individuel, et dès lors moralement malfaisant. La science économique n'est plus que l'art d'accaparer le plus de jouissances possible. La jouissance étant le but, et la peine se trouvant attachée au travail, le problème définitif devient celui d'arriver à jouir sans travailler, c'est-à-dire en dévorant le travail d' autrui. Un trop grand nombre de nos contemporains le pose précisément de cette sorte.
Le vrai progrès économique, le seul objet digne d'exciter le^ méditations des hommes de cœur, ce n'est pas de multiplier les sybarites (nous n'en avons que trop, pour le malheur delà société et pour le leur), mais de diminuer l'excès du labeur matériel, sous lequel des millions d'hommes gémissent écrasés, au détiiment de l'éducation de l'âme ; mais d'adoucir le sort des misérables et de ceux dont la condition dure confine à la misère. Or, ce but, vérital)lement humanitaire, parce qu'il est aussi véritablement r^gieux,ne peut être atteint, si le travail est inspiré par la convoitise de la jouissance. Il réclame un esprit tout opposé, des visées toutes différentes ; il exige que l'amour de Dieu se manifestant par l'amour du prochain , le travailleur n'applique pas tout son effort personnel à sa jouis-
sance personnelle, comme il en a, vis-à-vis de ses semblables, le droit strict, mais qu'il pratique la grande vertu enseignée par l'Évangile : I'abnégatio!! !
Cl La jouissance pour but, a dit énergîquement le P. Félix, c'est l'égoïsme pour ressort. La jouissance donnée pour but au travail enferme toutes les ambitions du travailleur dans la froide et solitaire enceinte de là personnalité. Les théoriciens du travail pour jouir l'ont si bien compris, qu'après avoir posé la jouissance comme but, force leur fut de réhabiliter la jouissance comme ressort. Ils ont dit gravement, et sans rougir, des paroles énormes, comme celles-ci : « Nous ne détruisons pas l'égoïsme, nous le sanctifions; au lieu de le flétrir, nous le couronnons. » Ah! qu'ils le couronnent, ce roi, le seul digne de régner dans cet empire du travail tel que \'Oudrait le faire une économie barbare... » (Cinquième conférence de 1806. Le travail chrétien devant C Économie,)
Certes, je partage l'indignation qu'inspire à l'éloquent conférencier le spectacle des bassesses, des turpitudes de « cette bête cmelle, cupide et toujours affamée qui se fait comme une tanière où elle ramasse toute sa proie, pour s*eii faire dans l'ombre et dans la solitude une jouissance que nul être vivant n'est admis à partager. » Mais il me semble que l>eut-ètre l'orateur de Notre-Dame, dans sa Conférence sur le renoncement^ et M. Périn, dans son très-excellent omxage : « La richesse dans les sociétés chrétiennes, » ont un peu trop laissé dans l'ombre le côté honnête et permis de la jouissance,
La peine joue un rôle considérable dans la vie présente; instruit par l'Kvangilo des trésors qu'elle recèle, le chrétien l'accepte avec résignation, et le saint l'accueille avec allégresse, la recherche avec ardeur. A Dieu ne plaise que l'Évangile subisse ici un amoindrissement l
Néanmoins, en face des appels séduisants de l'Économique épicurienne, si pleine d'attrait pour l'homme charnel, il est, je crois, très-opportun d'accentuer fortement cette vérité que toute jouissance n'est pas maudite par le Catholicisme.
Eloigné de tout excès, paice qu'il est exempt de toute erreur, le Catholicisme ne maudit que la jouissance désordonnée, la jouissance née de la violation de la loi divine.
Dieu même a, dans un dessein d'un évidente sagesse, attaché la jouissance à l'accomplissement d'actes innocents, d'actes nécessaires, d'actes obligatoires. Sauf des accidents, sauf certaines épreuves spéciales imposées par la Providence dans un but supérieur, la pratique de la vertu, l'application convaiable au travail conservent la santé, le premier des biens matériels, et procurent de vraies et pures jouissances, tant aux individus qu'aux sociétés. Se sevrer de ces jouissances, en vue d'un perfectionnement de l'âme plus rapide et plus complet, c'est chpse louable asàurément, et d'ordinaire tous ceux qui ont été grands par la science ou par les oeuvres ont fait bon naarché de la jouissance ; mais tout ce qui est louable n'est pas obligatoire. Des mobiles moins héroïques peuvent déterminer les mouvements d'âmes solidement vertueuses, sans être des soleils de sainteté. Que l'appât de la jouissance honnête ait été proposé aux Juifs pour les exciter à la pratique fidèle de leurs devoirs, c'est ce que pei-sonne n'ignore. Le Christianisme est venu perfectionne!' la loi mosaïque, et non la contredire. Car Dieu ne se contredit jamais. La recherche de la jouissance n'est pas commandée au chrétien; il est même averti de prendre garde aux fascinations et aux pièges de la jouissance ; mais elle ne lui •est nulle part interdite, pourvu qu'elle demeure, comme la raison elle-même l'exige, subordonnée à la recherche plus importante et seule indispensable de la félicité étemelle, salaire certain de la vertu. Que la doctrine catholique insiste peu sur ces choses, on le comprend de reste. Sur ce point, des enseignements directs n'étaient pas nécessaires; ni l'Évangile, ni les moralistes chrétiens n'avaient besoin d'aveitir l'homme qu'il peut, dans la limite du devoir, goûter la satisfaction attachée aux actes réguliers de la vie corporelle. Il s'agissait bien plutôt de réfréner le désir immodéré de
la jouissance. Il nous suffira de remarquer que l'Église a toujours vu, avec un sourire maternel, les jouissances honnêtes et la prospérité matérielle de ses enfants; qu elle a travaillé elle-même à les leur procurer, et que, dans ses cloîtres, où la mortification est le plus strictement pratiquée, elle approuve que les fêtes soient célébrées par de modestes festins. « Saint Augustin , dont l'ardente jeunesse avait voulu goûter toutes les joies, disait que le plaisir devait entrer dans le bon règlement de F âme. » (Huguet, Des Délassements permis^ ch. I.)
La vie chrétienne est sérieuse, mais elle n'est pas triste ; elle est grave, mais elle n'est pas maussade ; elle s'accomplit au pied de la croix, mais le Crucifié^ prenaiït pour lui le calice amer des doulems, ne refuse pas à ses enfants, faibles et faciles à décourager, l'huile et le vin des jouissances innocentes. Les plus délicieuses, celles de l'intelligence et du cœur, leur sont libéralement accordées, et le corps lui-même peut recevoir un à-compte sur les délices qui l'attendent lui-même après la résurrection. Régulièrement, la vertu produit l'aisance, et l'aisance, ainsi conquise, un bien-être qu'on peut goûter sans remords.
Travailler pour jouir, c'est se dégrader, c'est s'abrutir. Se proposer secondairement une jouissance honnête, comme stimulant durant le travail et comme récompense après l'achèvement du travail, l'Évangile ne le défend aucunement. Cherchez premièrement le règne de Dieu et de sa justice ; le reste vous sera donné par surcroît (1). De la réalisation de cette maxime évangélique dépend le vrai progrès, même matériel, de l'humanité I
La recherche de la justice est pour l'individu, même isolé, le plus rigoureux des devoirs et le plus droit chemin vers le bien-être. Est-ce que le vice n'est pas un empoisonneur, un
(l) Quœrite primura regnum Dei et justitiara ejus, et haec omnîa adjicientur vobis (Matth., VI, 33).
si)oliateur, un assassin? Est-ce qu'il ne mène pas, chaque jour et sous nos yeux, ses esclaves à la ruine, à la maladie, à la mort? Mais cette vérité est bien plus éclatante encore, s'il s'agit des sociétés. Sans l'abnégation, ignorée avant l'Évangile (car le dévouement du citoyen romain à la patrie était bien plus enthousiasme que renoncement) , maintenant pratiquée dans les sociétés chrétiennes avec une facilité, une continuité qui font oublier la merveille; sans l'abnégation, la jouissance exorbitante d'un petit nombre de forts laissera les multitudes écrasées par la souffrance. Elles travailleront, mais le fruit de leur travail leur sera ravi.
11 n'existe, en effet, que deux forces en ce monde : la force bmtale et la force morale. La force morale ne fait qu'un avec la force religieuse. Ce sont les croyances qui fout les vertus énergiques, car les bons sentiments sans fermes convictions ne sont que branches détachées du tronc et bientôt flétries. La force brutale ne sera jamais favorable aux niasses. On essaye souvent de les entraîner, en leur faisant croire que la force va où se trouve le nombre. Bientôt l'expérience les désabuse cmellement. Partout et toujours, quelques individus, supérieurs par l'intelligence, domineront la multitude. Si ces individualités supérieures par l'esprit le sont aussi par le cœur, alors la force morale aura l'empire pour le bien général, et le sort des peuples s'améliorera.