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CHAPITRE III

RELIGIONS IDOLATRIQUES

La science contemporaine, emmaillotée dans les étroites conceptions du naturalisme, supprime, avec une timidité risible qu'elle prend pour de la hardiesse, tous les faits surhumains qui l'embarrassent, et dès loi*s se fourvoie relativement à l'origine et à l'essence des religions idolâtriques. « Nous parlons avec un étonnemeot niais de l'absurdité dé l'idolâtrie, dit quelque part Joseph de Maistre ; mais je puis bien vous assurer que si nous possédions les connaissances qui égarèrent les premiers idolâtres, nous le serions tous ou à peu près. » L'origine réelle de l'idolâtrie a été le commerce entre les esprits déchus et l'humanité. L'adoration des simulacres n'y était qu'un accident analogue à la superstition des chrétiens ignorants qui attribuent une vertu directe à la statue d'un saint. L'idolâtre adore des forces vivantes, tantôt dégagées de la matière qu'elles remuent, tantôt incamées dans un homme (comme le Bouddha vivant) , ou même dans un être inférieur, mais animé, comme le bœuf Apis, tantôt unies par un lien mystérieux à un objet inanimé, comme la pierre noire de Pessinunte ou l'amulette du sauvage. Cette croyance est autre chose qu'un long délire, et l'histoire sérieusement étudiée dans ses sources authentiques, fournit les preuves multipliées de la réalité des communications entre le monde des esprits et notre monde. Ne pouvant insister ici sur ces vues, je renvoie le lecteur, désireux d'approfondir ce sujet intéressant, à Clément d'Alexandrie, initié converti, à Eusëbe, et aux récentes études de Me»" Gaurae et de MM. de Mirville et des Mousseaux sur le paganisme.

(1) Soirées de Saint-Pétenhourg^ lettre x.

(^uoi qu il en soit de T origine et des dogmes des religions qui remplacent Fadoi-ation de Dieu par radoration des dieux, des génies, des forces chimiques, de la bonne Nature, toutes présentent un caractère commun : elles ne sont pas moralisatrices, elles ne tendent pas à rendre Thomme meilleur, à le sanctifier. Les dieux s'y montrent formalistes, exigeants, susceptibles; ils récompensent ceux qui les honoretU^ ils punissent ceux qui les méprisent ou qui leur manquent de parole. Ils veulent des dévots ; mais la dévotion ^Kiïeune, qui exige parfois de grands sacrifices à la gloire du dieu, s'accommode de tous les vices. Le peu de vertu que gardent les peuples antiques a pour racines la toi naturelle gravée au fond des consciences, la tradition des premiers enseignements divins en partie conservée, l'éducation, Thonneur; le culte, qui est la religion païenne tout entière, n'y a point de part.

Aussi, dans le monde païen, ne voyons-nous point la Religion faire des hommes, mais la patiîe façonner des citoyens. Sans doute, la Religion est mêlée à tout, mais comment? En qualité d'instiniment de règne. La religion est un des rouages de la machine gouvernementale; les dieux forment, dans rÉtat, une sorte d'aristocratie redoutée dont la classe inférieure s'efforce d'obtenir les bonnes grâces. Le patricien romain, après avoir honoré d'un regard et d'une aumône le client qui est venu le saluer à son lever, va jouer à son tour, devant Jupiter Capitolin, le rôle de suppliant. La crainte et l'espérance, c'est-à-dire l'intérêt, mènent dans les temples. Le sang des victimes y coule à grands flots; jamais l'enseignement de la vertu ne s'y fait entendre.

L'édifice économique repose sur le travail et sur la liberté* Qu'enseignent les religions idolâtriques sur le travail et sur la liberté?

Aucune n'a protesté contre l'esclavage ; la plupart, sinon toutes, consacrent formellement la domination de l'homme sur l'homme. Les dieux de la mythologie grecque ont des escla^ es au service de leurs temples, et souvent des esclaves

réservés à tous les opprobres ; la mythologie in doue, comme la mythologie égyptienne, divise l'humanité en castes, dont les plus élevées tiennent, de droit divin, les plus basses sous le joug-

Aucune n'a fait du travail un devoir. Depuis les Travaux et les Jours du vieil Hésiode jusqu'aux Géorgiques de Virgile, le travail n'est jamais envisagé par les chantres divins comme une occupation moralisatrice et méritoire. L'idéal du dévot païen, comme celui de l'athée, c'est Toisiveté^et la richesse ravie au travailleur par la conquête. Que soçt les célèbres Travaux d'Hercule? Des combats ou des tours de force, des prodiges d'audace et de vigueur; rien qui ressemble à ce labeur paisible, régulier, soutenu, sur lequel repose le mouvement économique des sociétés. Dans ce Panthéon païen qui, au dire de Varron, renfermait trente-deux mille dieux, vous trouverez des divinités protectrices de toutes les passions, et même de plusieurs vertus , car le Panthéon veut de la variété et des contrastes ; le bien y a sa petite place modeste, comme dans nos romans modernes ; mais vainement vous chercherez le dieu du Travail. Il n'y est point; et les millions d'esclaves qui travaillent sous le fouet du maître, n'ont pas dans l'empyrée un seul génie qui les protège.

Aucune mythologie ne respecte la vraie loi de l'activité humaine. Le bouddhisme est la religion de la paresse. C'est ce que M. Ampère a parfaitement fait ressortir dans son étude de la Légende de Sakia-Mouni^ objet de radmiration de M. Renan.

Sakia-xMouni avait soixante mille femmes, et pourtant s'ennuyait.^ On l'engage à voyager. Il fait la rencontre d'un dieu qui lui expose la vraie doctrine. « On s'élève au-dessus des misères de la vie et des vicissitudes de l'être, en atteignant, par la quiétude, à la simplicité du cœur. Quand un homme est parvenu à ce point d'abnégation... il est immobile com?7ie la terre; délivié de l'aflliction et de la douleur, et il obtient le salut par l extinction, » a Le bouddhismCj dit très-bien M. Ampère, n'a

jamais connu dTautre dieu qu'un dieu mort, car il est sans individualité, sans conscience de son être; un dieu soumis à la fatalité, car le monde émane nécessairement de son sein ; un dieu qui n'aime point, car il n'y a pour lui ni mauvais ni bon , lui-même ne peut être dit ni bon ni mauvais, chaque distinction se perdant au sein de sa ' ténébreuse et indiscernable unité. Aussi toute la tendance morale du bouddhisme s'en est ressentie. Les vertus activés qu'il prescrit n'ont été considérées que comme des degrés inférieurs conduisant à une perfection plus haute, et cette perfection a été F anéantissement de Facii-vite humaine (1). »

Ailleurs, chez des peuples plus remuants, en Scandinavie, par exemple, les dieux aiment la guerre et mènent leurs adorateurs sur les champs de batailles. La guerre païenne, c'est la spoliation brutale, effrénée, la chasse aux hommes. Pour varier, le paganisme institue aussi la prostitution sacrée dans les temples. Il ne pénètre dans la région des occupations de l'homme que pour les souiller. Veut-on être honnête, dans le paganisme, il faut agir en impie; il faut rompre avec les dieux, comme avec une mauvaise compagnie.

Que dire des religions idolâtriques au point de vue de la justice et de la fraternité, ces nécessaires éléments du monde économique ?

Toutes ont pour cachet l'arbitraire. Les dieux s'y montrent semblables à ces juges de la terre que Ton peut corrompre par des présents ; ils prennent parti, non selon le droit, mais selon leurs passions , des passions aussi capricieuses riue celles des simples humains. Victrix causa diis plaçait^ sed victa Catoni! Il ne s'agit plus de ces mystérieuses voies de la Providence qui tolère provisoirement le triomphe de l'iniquité, mais de dieux prenant véritablement fait et cause pom* d'indignes protégés, de dieux épousant sérieusement des querelles où le droit ne pouvait être des deux côtés à la fois. Les Romains, pai* exemple,

(1) Revue des Deux-Mondes^ IV* série, t x.

avaient des formules dO^a^fq fions poi^r attirer dans leur camp les dieux protect^yrs .^es , yiHç3 dont ils faisaient le siège (1). Pour engager jces.géQi|^,^.tr;»}ûr leurs protfâgés, oq leur promettiût à Rosoe, dfg^, hpnpeuf;^ ipagnifiques, par des voeux toujours fidèlameut qbspi'yéa., , Les livres parlaient bien d'une divinité de la justice, ^5/r^<ï.î;?rj<>; mais la déesse, aussi outragée par les immortels que p^ notre çhétive race, ne se mêlait plus des affaires du n^qniîle, A^^ée ayant quitté la terre, la raison du plus fort devait unTP?^q^«L^I6II^^l^t organiser Tesclavage sur une immense éclie\le.;^c'est ce qui advint, et c'est ce qui se voit encore dans toutes les coi^trées où règne r idolâtrie.

Sans justice, point de fraternité. Car, avant de faire volontairement du bien à autrui, il faut ,^* abord respecter son droit. Sur quoi, d'ailleurs, dans le paganisme, poiu^rait s'appuyer la charité réciproque? Les dieux ne s'aiment pas les uns les autres. Si la discorde est dans l'Olympe, pourquoi la concorde serait-elle obligatoire dans notre humble vallée? La guerre, la spoliation, les attentats à l'honneur des familles, les adultères, les enlèvements sont les hauts faits des dieux ; les hommes peuvent bien imiter les immortels! Donc, point d'autre fraternité que la fraternité très-restreinte de l'instinct et de la patrie. L'instinct, quand la loi morale ne le règle pas, l'apôtre saint Paul a dit, dansil'Épître aux; Romains, à quelles abominations, radicalement destructives de la famille, il mène (Rom., I). Lai philosophie n'^tai^, pf^s.^eylç à admettre cette perversité ; l'Olympe ?« dqniw* 4p^^^ÇppIes, et Jupiter làdessus avait précédé le dow XirgU^. pe^ Peuple à peuple, on se haïssait, de compte à d^.^y^l/^ diçi^x. Dans l'enceinfe de la cité, la femmeet ye^ifaifti^t|a^çt)|a.pr.opri^^^^ à son tour, était la propriété jQib q^Cj^qpfjç. h^i|es qui se proclamaient la patrie. Les di!3iux,ftppr.ç|i^y^}ep,t. Lçvrs prêtrei rie faisaient Jamais en teindre ice^ éi^çrgiqu,^^ ]r^pré§eptations en

(1) Wacrobe. Satumal^ liv. III, cli. ix, cité par M»' Gaume. Trailé du

Snint-Esprity t i, eh. xv. ' , i* * ; , - >U... >i\ j.. .. ,\ ,;

faveur de la faiblesse, du malheur, de la pauvreté, par lesquelles plus tard la vraie Religion a si souvent fléchi ou effrayé les forts.

Ainsi ridolâtrie n'a rendu aucun ser^ ice au monde économique ; elle a laiasé passer, accepté, sanctionné les abus les plus contraires au bîen-ôtre matériel de l'humanité comme à son perfectionnement intellectuel. Elle est foncièren^ent incompatible ^vec la vraie éducation de l'homme, avec la civilisation fondée sur la liberté et le travail, la justice et la fraternité. Voilà pourquoi, après de longs siècles de paganisme, le monde romain a péri de misère; voilà pourquoi la Chine est dévorée par d'épouvantables famines contre lesquelles la science égoïste des lettrés ne cherche aucun remèdç, et le désespoir ignorant des petits aucun remède.

Ainsi l'histoire religieuse de tous les siècles témoigne que nulle part ne se trouve, je ne dis pas l'abondance des jouissances, mais l'indispensable nécessaire, là où les peuples ne disent pas à l'unique Créateur et maître de l'univers : Noire Père qui êtes aux cieiix^ donnez-nous notre pain!

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