IV. 1Z
r]ue, si rÉglîse catholique a de grands avantages sur ses rivales, au point de vue hisitorique et religieux, celles-ci ont rendu de grands services dfin^ l'ordie temporel, et que si la première est favorable à rovdrepai* son respect pour l'autorité et les traditions, les autres $ont nécessaires à la liberté, sans laquelle l'autorité dégénère en despotisme, la tradition en routine, l'ordre en apathie.
(( 11 y a du vrai dans cette objection,, comme dans toute objection, mais le parallèle tombe complètement à faux (1). n .
La réponse de M. l'abbé Martinet servira de fond à la mienne.
Pour apprécier la valeur respective du Catholicisme et du protestantisme par les résultats sociaux et économiques de l'un et de l'autre, il faudrait avoir une nation réellement protestante, une nation qui, non contente de professer le protestantisme, le prit pour base de ses mœurs, de ses institutions, et qui pût nous dire : « Je suis riche et heui*euse ; c'est le protestantisme qui m'a donné ma richesse et mon bonheur. »
Quelles sont les doctrv^es praprcs du protestantisme? C'est d'abord la suppression et la haine de la libei*té qui, d'après Luther et Calvin, n'est, dans l'homme déchu irrëmissiblement, • apte qu'à mal faire. C'est, par suite, l' absence de responsabilité morale, Finutilité de la pratique des vertus, remplacées par une béate confiance en C-hrist, nommée foi. Pecca fortiier et crede fortiùs. Verrons-nous là un élément de progrès économique?
Ci' est, en second lieu, la suppression de l'autorité spirituelle, imposant à tous, aux forts comme aux faibles, l'obligation de se soumettre aux prescriptions de la justice. A partir de la Réforme,.les forts, qui ne se confessent plus, qui n'ont plus de juge ici-bas, cessent d'entendre, quand ils abusent, (|uand ils spolient, quand ils se font la part du lion, ce forroi-
(l) Philosophie diA Catéchisme, liv. IV, ch. i i.
dable non licet de l'Église qui, chez les catholiques, ai*rête ou répare tant d'injustices, ^'errons-nous là un avantage marqué pour les classes laborieuses?
C'est, en troisième lieu, la suppression totale du rôle élevé que le Catholicisme assigne au monde physique daus l'eu^ semble des destinées de l'univers. Esprit et corps, membre du Verbe fait chair, sanctifié par la parole et la matière unies dans les sacrements, le catholique tient en religieuse estime l'univers visible ; aussi l'art, qui est la forme la plus intellectuelle, la plus noble, la plus humaine de l'industrie, a-t-il une place d'honneur dans sa religion. Une doctrine qui, n'envisageant dans les objets sensibles que le moyen de satisfaire les besoins sensibles, étouffe Fart dans sa forme la plus sublime et la seule complète, prend-elle les intérêts du ti'avail et du travailleur?
C'est, en quatrième lieu, la suppression de l'ordre pai* la • négation de l'autorité. Le Catholicisme règle l'autorité, il la , renferme dans les limites des besoins publics et de l'équité. Le protestantisme la supprime. Libre examen, libre conclusion. Libre conclusion, libre décision. Plus de maximes religieuses universellement adoptées et reconnues. Si le (^ode religieux est impossible, quelle est la valeur morale, la valeur obligatoire du Code civil et de tous les contrats? Là où chacun est juge de ses obligations, comme il advient dans l'ordre politique entre États, l'indépendance réciproque existe. L'autorité disparaissant, restent, en face les unes des autres, des individualités indisciplinables et partant insociablcs.
a Figurez-vous, dit ici M. Martinet (et, avec un mot de plus, son raisonnement atteindra une dernière catégorie de chrétiens diminués), une famille dont le père et la mère, ne voyant dans l'enseignement religieux du pasteiir que des opinions discutables, méditeraient, chacun séparément, la Bible [ùH consulteraient, dans le même isolement^ leur raison) , — une famille dont les enfants, arrivés à l'âge de raison et capables d'épeler la Bible [ou de réfléchir^ comme Descartes) , re-
mettraient en question, chacun séparément, ce qu'ils auraient appris jusqueJà en matière de croyance et de devoirs, n'obéiraient à leurs parents qu'autant qu'ils auraient acquis la conviction du droit qu'ils ont de commander ou de la justice de leurs ordres ; — une famille dont les servitem-s et servantes en agiraient absolument de même et répondraient à chaque ordre qui n'irait pas à leurs idées : nMieux vaut obéir à Dieu qu'aux hommes! » Enfm, figurez- vous une famille dont tous les membres ne suivraient, en matière d'obligations sociales envers les familles voisines, que leurs idées et inspirations individuelles.
« Cette famille n'a jamais existé. La nature s'y oppose. Un État constitué par les principes éminemment dissolvants du protestantisme est impossible. Ce serait l'anarchie, l'image terrestre du sombre séjour : ubi Jiullus ordo^ sed sempiternus
IIORROR INHABrrAT. n
Il existe, dans des contrées protestantes de fort bonnes choses; le Catholicisme les avait produites ; et l'esprit d'impiété, moins violent, parce qu'il ne se trouvait plus en face de la pleine vérité, ne les a pas démolies. Ainsi, la franc-maçonnerie de Londi'es et de Berlin n'a pas combattu le dimanche comme l'a fait la franc-maçonnerie française ; le prêche ne l'inquiétait point. On sait bien quelles blessures le protestantisme a portées à Tordre social et économique: l'histoire lui fait une large part de responsabilité dans la restauration de l'antique césarisme, elle met à sa charge la plaie inconnue jusqu'à lui de la misère endémique et héréditaire, ou du paupérisme; elle l'accuse d'avoir favorisé, avec l'isolement de la pensée, l'isolement du cœur ou l'égoïsme; elle lui impute ces luttes sanglantes qui ont longtemps attristé, affaibli et ruiné les nations européennes ; elle démontre que le socialisme EST SON riLs (1).
(1) Il m'est impossible de développer ici ces affirmations. Je reuvoîe le lecteur au très-important ouvrage de M. Auguste Nicolaa Du Protestantisme et de toutes les hérésies dans leurs rapports avec le socialisme.
Mais quels services le protestantisme a-t-il rendus au progrès économique dans le monde? Ce que des protestants ont fait, sous ce rapport, je ne Fignore pas ; mais les opinions religieuses de ces hommes intelligents et dévoués n'ont exercé aucune influence appréciable sur leurs découvertes, sur leurs entreprises.
Le (Catholicisme, par son action, a transfiguré le travail et créé une société nouvelle ; c'est un fait indiscutable. Qu'a produit la Réforme dans les pays où elle s'est établie sur les ruines du Catholicisme?
Plus d'industrie? — Je ne le vois pas. On a fait, dans un but qui se devine, grand fracas de l'industrie des protestants qui sortirent de France à l'époque de la révocation de Tédit de Nantes ; on n'a pas prouvé qu'ils eussent d'autres procédés que les catholiques. C^eux-ci et ceux-là vivaient sous le régime de la corporation; également routiniers de part et d'autre. Si les réfugiés avaient emporté avec eux, en Hollande, des méthodes encore ignorées dans ce pays, au détriment de la supériorité de la France, mais à l'avantage du « marché universel, » comme Ton dit aujourd'hui, ce mouvement aurait eu le protestantisme pour occasion, mais non pour cause. Des protestants exilés par d'autres protestants ont créé la richesse de l'Amérique du Nord; des catholiques bannis en eussent fait autant. Mais quand l'industrie européenne s'implante chez les peuples les plus sauvages, loin des comptoii^ et des canons européens, ce progrès est dû tout entier au Catholicisme, qui seul inspire à ses missioimàires le courage d'affronter le martyre.
Les peuples protestants vivent sur un reste de croyances catholiques. Réciproquement, les peuples catholiques sont protestants dans la mesure de leur infidélité aux maximes catholiques. Le mal, quand il s'y produit, s'y montre plus impétueux, parce que l'énergie des âmes y est plus grande, parce que la résistance y irrite la passion. Néanmoins, ces populations gardent une supériorité visible. Le bien-être n'y est
pas moindre que dans les sociétés protestantes, et il s'y trouve moins inégalement réparti.
La passion de la richesse y est moins vive, parce que des aspirations supérieures y modèrent J* amour de For. Mais à quoi sert une production abondante, si la répartition est mauvaise et si les mieux partagés eux-mêmes ne trouvent, dans leur opulence, rien moins que le bonheur?
On cite l'Angleterre. Que fait de ses revenus l'aristocratie protestante de l'Angleterre?
« Son activité s'emploie à convertir l'Angleterre en parcs et en prairies, qu elle dépeuple d'hommes pour les couvrir de bétail et de gibier. Elle construit des châteaux ou forme des galeries de tableaux, des bibliothèques, des collections scientifiques. Elle tourmente ses richesses jusquà ce qu'elle finisse par le suicide ou par F ennui (1).
f< Au-dessous des bienheureux^ condamnés à tourmenter leurs richesses pour ne pas être tourmentés de l'ennui jusqu'au suicide, que voyons-nous? La classe, beaucoup plus nombreuse, des poursuivants de la richesse, obsédés nuit et jour ])ar le démon du calcul et du travail. »
Quant aux populations ouvrières, généralement dénuées d'instruction religieuse, contraintes par les rigueurs de la concurrence à un labeur aussi pénible que mal payé, saisies dès l'enfance dans l'impitoyable engrenage qui ne les lâchera que broyées avant l'heure par des fatigues surhumaines, leur misère morale et -corporelle défie toute description.
Écoutons M. Périn : « Par le caractère de ses habitants, par la nature de son sol, par sa situation géographique et par la configuration de son territoire, l'Angleterre avait reçu de la Providence tous les dons qui rendent les peuples aptes à toutes les prospérités de l'ordre matériel. Son génie politique lui a assuré la constitution la plus favorable à l'expansion du travail dans toutes ses applications. D'où vient donc que cette
(t) Lcoiî Faucher, Études sur V Angleterre^ t l, p. 47.
nation, qui semblait, entre toutes, la moins faite pour ccmnaitre les épreuves de la misère, les subisse plus qu'aucmie autre? L'Angleterre, tout en gardant dans la vie extérieure les habitudes chrétienne^ que l'influence de l'Église catholique lui avait données, a laissé s'altérer en elle l'esprit chrétien. L-n orgueil indomptable, une passion insatiable pour les jouissances de la matière, l'ardente soif du gain ont pris dans ses mœurs la place de la sage modération et de l'activité cahne et féconde qu'inspire le Christianisme. L'Angleten-e protestante a secoué le joug du renoncement chrétien , et elle porte le joug cent fois plus pesant de la cupidité. De là tous ses maux : de là cet assemblage de la plus étonnante richesse avec la plus étonnante misère; assemblage monstrueux qu'on avait pu voir au temps des grandes corruptions païennes, mais dont le retour semblait impossible, depuis que l'Église catholique avait rendu au monde la charité avec la justice (Périn, de la Richesse ^ etc., liv. VI, ch. 11). »
L'auteur cite d'effrayants aveux des plus éminents économistes anglais; nous prenons seulement ici celui de Mac Culloch :
« La misère et l'abjection d'une classe très-nombreuse, surtout lorsqu'elle présente un contraste frappant avec la puissante richesse et le luxe extravagant d'une partie des classes supérieures, constituent un état de choses fort peu enviable, et d'où ne peuvent manquer de sortir la désaffection, la sédition et des troubles de toute sorte [a Treatise on the principles of taxation). »
Dans son livre sur le Travail^ M. Jules Simon, après d'autres, fait un tableau ravissant du sort de quelques ouvriers anglais réunis en association ; mais ces ouvriers d'élite sous tous les rapports forment, sur la face du pays, quelques groupes aussi clair-semés que les oasis du Sahara. Le reste, des millions d'hommes, est incomparablement plus misérable que les serfs du moyen âge, qui avaient le grand air, le soleil.
le repos de la nuit, un travail modéré et une nourriture grossière, mais saine et suffisante. ^
Ce résultat pouvait être prédit. Le Catholicisme lui-même, le plus énergique ressort de la charité fraternelle, n'arrête pas toujours l'exploitation de l'homme par l'homme, tant l'égoïsme est enraciné dans la nature humaine ! En développant le sentiment individuel, le protestantisme devait diminuer le respect, l'affection, la pitié de l'homme pour son semblable, et c'est ce qui est advenu. Le baron féodal, quand il était vraiment catholique, se considérait bien comme jsupérieur à son serf, mais il regardait cette supériorité comme une paternité. Le baron industriel, tel que le protestantisme l'a formé, admet que son ouvrier est son égal, mais profite de la situation inégale que les circonstances ont créée pour faire sa fortune aux déi>ens de l'ouvrier, libre d'accepter ses conditions ou de périr de misère.
M. Blanqui, ému des maux que prépare aux classes laborieuses la concurrence universelle, a demandé une législation adoptée par tous les peuples industriels exposés à se faire concurrence, au dehors, « On la bien fait, dit-il, jusqu'ici des traités de puissance à puissance pour s'engager à tuer des hommes; pourquoi n'en ferait-on pas aujourd'hui pour leur conserver la vie et la leur rendre douce? »
«Pourquoi, monsieur l'économiste? répond l'auteur delà Philosophie du Catéchisme. Mais le jour où la reine des nations industrielles consentirait à ralentir le mouvement désordonné de la production et à faire une concurrence moins meurtrière à l'industrie continentale, comment nourrirait-elle ses millions d*ouvriers affamés, qui, à la moindre stagnation des affaires, parlent de saccager le pays?» Et notre auteur ajoute cette proposition, qui semblera bien arriérée à nos économistes, habitués à faire du libre-échange absolu la pierre philosophale du dix-neuvième siècle :
« Les puissances continentales n'ont qu'un moyen de ramener leur industrie à un état normal et d'éviter les abîmes
où nous pousse la concurrence anglaûse. C'est une. ligue douanière [proh pudor!) qui, par de fortes taxes sur les produits anglais, relèver^t la valeur des nôtres, permettrait de réduire le travail dans les grands ateliers, de le faire refluer dans la famille et de combattre les inconvénients moraux et physiques des travaux manufacturiei's pai* Tintercalatiou des travaux agricoles. »
Le torrent ne remontera pas son cours ; mais si , en une zone bien large, hélas ! l'industrie moderne, dans ses développements fiévreux, a cessé de respecter la personne humaine, si elle a imposé à l'ouvrier ces labeurs malsains, périlleux, noctunies, accablants, que seule une impérieuse nécessité justifie; si, dans ses usines, l'homme est redevenu ce qu'il était dans l'ateUer païen, sauf une indépendance dérisoire, puisque la faim l'oblige à se soumettre; si, par suite, les populations ouvrières, comme les esclaves contemporains de Spartacus, frémissent et songent à briser une société qui proclame leur royauté et les fait vivre dans la douleur, je n'accuserai pas de tant de misères le protestantisme seul, mais je l'accuserai.
Les populations laborieuses avaient une avocate qui pouvait prendre en main leur cause. L'Église les aurait d'abord consolées, ce qui est, en définitive, quelque chose, puis éclairées, puis assistées, puis défendues. L'Église aurait pu fgdre de l'usine moderne ce qu'elle avait fait de l'atelier du moyen âge, au milieu de difficultés maintenant évanouies, une famille. Grâce au protestantisme, cet arbitrage tutélaire a disparu. Les masses ouvrières n'ont plus que l'arme, toujours dangereuse et souvent impuissante, de la coalition.
Le protestantisme a amoindri la conscience humaine. Un catholique doit examiner, au moins une fois l'an, tout lé détail de sa conduite ; avouer ses fautes à un prêtre et réparer les injustices qu'il a commises ou se voir interdire la. Table eucharistique. Un protestant ne rentre en lui-même que quand il veut et comme il veut.
Un catholique, par les pratiques de son culte, est continuellement amené à contempler la vertu sous toutes ses formes; un protestant n'a que la lecture de la Bible, livre' divin, mais dont toutes les pages ne répondent pas à ses besoins spirituels, et la prédication vague et pâle de ministres sans mission et sans autorité.
Un catholique, pour peu qu'il soit réellement catholique, se préoccupe du jugement de Dieu ; il sait que ses fautes, même légères, 1 exposent à une rude expiation ; il craint l'enfer et le purgatoire ; le protestant se repose sur Christ et n*a, comme stimulant intérieur à la pratique du bien, que les bons instincts du cœur, facilement insuffisants.
Aussi un témoin assurément impartial, M. Faucher, parlant des ouvriers irlandais établis dans les centres manufactmiers les plus corrompus de l'Angleterre, déclare-t-il y avoir remarqué plus de solM'iété et d'instruction chez les hommes, plus de chasteté et d'application aux soins du ménage chez les femmes,- que dans le reste de la population. « J'ai vu, dit-il, le dimanche, cinq ou six mille enfants défiler processionnellement sous la bannière de saint Patrick, et la demipropreté, la décence de cette foule enfantine est le progrès le plus grand, ainVi que le plus inattendu, qu'il m'ait été permis de constater. »
Que dirons-nous du maintien dif/îie des populations protestantes ? Cette dignité ne serait-elle pas orgueil ? Quand le pape saint Léon disait au chrétien : « ô homme, reconnais ta dignité ! » le vicaire de Jésus-Christ ne songeait guère à ce que nous appelons aujourd'hui notre « dignité d'hommes» ; il parlait de la dignité dont la grâce de Dieu, l'alliance avec Dieu, la fidélité à Dieu revêtent cette poussière vivante qui, pai* elle-même, est comme un néant devant son Créateur. L'homme est d'autant plus homme, d'autant plus grand, d'autant plus digne, qu'il reconnaît mieux sa personnelle faiblesse, qu'il est plus humble. L'Évcangile ne prêche pas cette dignité rogue et empesée ; l'Évangile dit : « Celui qui s'.exalte sera abaissé. »
Si la fierté personnelle est le caractère du protestant sérieux, la charité gracieuse et secourable est celle du catholique sincèrement pratiquant, ('ette attitude, je crois, est meilleure, et pour lui et pour ses semblables. Sur une terre vraiment catholique, la bienveillance réciproque des riches pour les pauvres et des pauvres pour les riches, des patrons pour les ouvriers et des ouvriers pour les patrons contribue tout ensemble à la sécurité générale, au développement de la fortune publique et à la félicité de chacun.. Concluons avec notre vénérable auteur, auquel je renvoie pour le développeplus plus large de cet intéressant sujet :
« Il y a de la place pour tous au soleil catholique : si les montagnes d'or y sont moins fréquentes, les abîmes du paupérisme y sont aussi moins profonds, moins désespérants. De cette répartition plus large, plus équitable de la richesse, il résulte, il est vrai, une sorte de médiocrité générale qui trompe les observateurs superficiels, et accrédite cette erreur que le protestantisme a favorisé chez ses- sectateurs le développement du bien-être général. — Le bon sens dit que les nations les plus riches sont celles qui ont le moins d'indigents (1). »
Un mot seulement sur les sectiiteui-s de la religion naturelle. Ces hommes, comme nous Tavons remarqué, ne forment point un groupe ; s'ils composaient une sorte d'Eglise, ce serait apparemment dans les loges maçonni(iues, mais on sait que les athées, et même les athées agressifs, comme Proudhon, y sont les très-bien venus. Nous avons devant nous des chrétiens (|ui ont laissé périr ou s' engourdir en eux la foi aux vérités surnaturelles, tandis que dans leur raison, formée ellemême par l'éducation chrétienne, subsistent encore les premiers principes de la Religion. Le vent du siècle a soufllé et renversé l'édifice de l'enseignement divin, mais les fondements n'ont pas été emportés par l'ouragan. La fol surnatu-
(1) Philosophie du Catcchisme, liv. IV, ch. vi.
relie a sombré, Tadhésion naturelle aux vérités religieuses que la raison démontre surnage encore. En cet état, Tesprit est facilement accessible aux invasions de Terreur, et souvent glisse jusqu'à l'athéisme pratique. Néanmoins on peut concevoir, et Ton observe parfois un état d'âme qui consiste à croire à l'existence de Dieu, à sa Providence, à la loi morale, au jugement qui suit la mort, tout en méconnaissant la Trinité et l'Incarnation.
Un assez grand nombre de catholiques, victimes d'une éducation mal faite ou de leur téméraire légèreté, vivent dans ce demi-jour, entre les splendeurs de la foi et les ténèbres du matérialisme. Il est clair que des croyances vraies, et d'une portée morale immense, des croyances qui, si Dieu eût été moins généreux, aurai^t pu strictement suffire poui* mener l'homme à une fin digne de son auteur, exercent sur celui qui les conserve une influence extrêmement salutaire. L'humanité leur doit les vertus des honnèteè gens modernes, si supérieurs aux plus vantés d'entre les païens. Néanmoins ces honnêtes gens ne sont que des catholiques amoindris. En se dérobant aux lois de l'ordre surnaturel, ils ont, eux aussi, supprimé beaucoup des mobiles qui les excitaient à bien faire, sans compensation aucune.
La lumière de la raison est à celle de la foi ce qu'est la lueui* de la lune à la splendeur du soleil. A celui dont l'œil est sain , elle montre le sol qui le porte, et les principaux contouis des objets situés à une médiocre distance. Si l'on a regardé durant le jour les objets qu'on voit ensuite à la clarté de l'astre de la nuit, la mémoire aidant l'œil, on voit plus distinctement : mais à cette lumière réfléchie de la lune, le spectateur voit moins bien et moins loin que s'il était éclairé par le soleil lui-même.
Suffisante, je le veux, à maintenir dans la voie de la sagesse un homme heureusement doué, convenablement dirigé dans son enfance, bien entouré, exposé à des tentations médiocres, soucieux d'une réputation sans tache, l'honnêteté naturelle^
la religion des déistes est saus action sur la plupart des hommes, et très-spécialement sur ceux qui ont goûté le don de Dieu et vécu de la vie surnaturelle dans l'Église catholique. Pour ceux-là, généralement, point de situation boiteuse. S'ils cessent d'aller à la messe, c'est pour céder à de mauvais instincts; et s'ils veulent faire leur paix avec Dieu, ils retournent à la messe.
En pourrait-il être autrement ? La Religion s'appuie tout entière sur la notion de la Providence. Savoir qu'il existe un Être parfait ne serait rien, si nous n'avions encore la conviction que cet Être parfait est en relation avec nous. Mais la relation admise par la religion naturelle est si vague ! L'auteur du livre la Religion iiaiurelle a essayé de lui donner un corps ; autant vaudi-ait essayer de façonner l'air en statue. Dieu veut que nous fassions le bien. Quel bien ? Celui que notre conscience nous indique. Mais les consciences humaines sont si souvent en désaccord ; la nôtre est si changeante en ses appréciations ! Comment discerner en mainte occurrence le préjugé ou l'instinct de la loi obligatoire? Puisque Dieu, qui pouvait si aisément s'expliquer, ne Fa pas fait, ne pouvons-nous pas de notre côté croire qu'il s'inquiète médiocrement de nos choix? 11 est si grand, si séparé de nous par la perfection infinie de sa nature! Son immutabilité ne s'oppose-t-elle pas à te qu'il se livre à l'examen de nos actes et les juge ? S'il existe un châtiment pour les fautes commises, ce châtiment est-il bien terrible ? Nos penchants ne prouvent-ils pas, par leur violence même, que certains actes qu'on dit défendus sont permis?....
Ainsi, sui* le terrain de la pratique, les principes certains de la religion naturelle, de la théodicée rationaliste abouth*ont j>ar mille chemins au doute. Or, le doute est un méchant et lâche compagnon poui* le travail, pour la liberté, pour la justice et pour la charité.
J'admire l'honnête homme qui, sans autre appui que la religion naturelle, consacre noblement sa vie à un labeur
utile, emploie honorablement une fortune honorablement gagnée, et n'oublie pas de faire large et abondante la part des faiblas et des malheureux ; mais cette vénération qu il m'inspire s'unit à une grande tristesse. Car je me dis intérieure- .ment : si cette âme forte et vaillante se nourrissait de l'Eucharistie, si tant de vertus étaient fécondées par la grâce divine, nous verrions de bien plus admirables merveilles: cet homme de bien, agrandi par les hautes vues de la foi, par les ardeurs de la charité, donnerait à la société un nouveau Vincent de Paul.
(le serait, en .effet, erreur et injustice que de comparer un incroyant laborieux et bienfaisant à un catholique indigne du nom qu'il porte et de la foi qu'il professe. Il faut comprendre qu'un homme étant donné, la foi et la pratique catholique l'excitent et l'aident à mieux fuir le mal et à réaliser plus courageusement le bien, tandis que toute diminution de Sa foi aflaiblit sa vertu.
Quant aux masses, elles n'entendent rien aux spéculations trop subtiles; elles vivent -d'une dçctrine nette, tranchée, positive. Elles réclament quelque chose de déterminé et de complet. Elles sentent que leur destinée ne peut reposer sur d'ingénieuses théories, élaborées à loisir par quelque bachelier doué d'une certaine aptitude métaphysique. Otez-leur la vérité catholique, elles accepteront la déesse Raison, en chair et en os ; elles accepteront le spiritisme ; elles accepteront l'idolâtrie du Moi, le culte du Grand-Tout ; elles reviendront, s'il le faut, aux dieux de l'Olympe. Pourquoi le protestantisme, miné par le rationalisme, a-t-il encore des adeptes? Parce que, chez ceux qui ont été élevés dans son sein, le sens religieux réclame une satisfaction quelconque. Pour absurde que soit la secte, les temples ne demeureront pas vides. Notre nature a faim et soif d'une vie plus haute que la vie terrestre. Le sentiment du dirin s'atrophie chez les individus quelquefois, dans les nations jamais.
Voici donc pour vous, économistes, un grave sujet de
réflexions. L'homme est un être qni boit, mange, s? habille, se loge, voyage, trafique, s'enrichit ou>se ruine; mais Thonime est aussi un être religieux. Sans religion, il devient un animal pervers, trë&-nuisible à son espèce ; ses passions le mènent, et la paresse, la débauche, le vol, instincts souverainement, anti-économiques, sont les plus communes et les plus fortes.
Vous ne ferez rien d'un peuple athée. La Révolution ellemême, aux jours de ses plus furieuses haines contre le Catholicisme, a tremblé devant le spectre de l'athéisme. Vos discours, quoique sages, sembleront tièdes, le «devoir » , réduit à une insaisissable abstraction, ne domptera pas dans son cœur la convoitise ardente.
Alors on verra , en dépit des progrès de la science , des merveilles de l'industrie et du savoir faire de la politique, la réalisation lugubre de l'antique oracle des Saintes Écritures:
« Le Seigneur va entrer en jugement avec les habitants de la terre, parce que la vérité^ la miséricorde^ la science de DiEO (1) n* y sont plus. »
« Le mefisonge^ Phomicide, le vol, Vadultère y ont dé^ horde ; le sang y touche le sang. Cest pourquoi cette terre sera désolée, et ceux qui f habitent seront frappés (2). »
Athéisme ou Catholicisme; voilà le dilemne du dix-neuvième siècle. La logique, elle aussi, a progressé ; elJe démolit tous les abris intermédiaires où les esprits indécis aimaient à se réfugier. Affirmation totale, ou négation totale; l'Église dont le Vicaire de r Homme-Dieu est le centre vivant, ou la ruine de toute autorité, de tout ordre, les combinaisons mouvantes de majorités déplacées d'heure en heure, l'absence de
(1) Au dialogue de Giaucon, dans le iii* livre de Xénopbon, Socratc prouve que, pour gouverner, il faut plus que la science des choses physiques, plus que la science de Thomme, la science de Dieiu' Chez nous, c'est la seule qu'on méprise! (Saint-Bonnet, Re^tannUion française^ I, Ixid) On gouverne, on enseigne les sciences morales, on écrit des traités didactiques, et Ton ignore fièrement les vérités fondamentales de tout ordre moral. Étrange progrès I
(2) Osée, IV, 1-a.
tout principe supérieur, et pcir conséquent de tout bien obligatoire entre les hommes, la barbarie morale au milieu des splendeurs de la civilisation matérielle la plus rallinée ; entre les deux, il faut choisir. Du choix qui sera fait dépend également l'avenir religieux et Tavenir économique du monde.