‹ Le problème économique et la doctrine catholiqueChapitre 45 sur 47 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Le plus furieux ennemi de Dieu à notre époque,»Pi*oudhon, a rendu à la religion chrétienne cet hommage :

(( Reconnaissons que la théorie de la résignation a servi la société, en empêchant la révolte. La Religion, consacrant pai* le droit divin T inviolabilité du pouvoir et du privilège; a donné à l'humanité la force de continuer sa route. Sans ce bandeau jeté sur les yeux du peuple, la société se fût mille fois dissoute. 11 fallait que quelqu'un souffrît pour qu elle fût guérie, et la Religion, consolatrice des affligés, a décidé le ))eup]e à souffrir. C'est cette souffrance qui nous a conduits où nous sommes; la civilisation, qui doit au travailleur toutes ses merveilles, doit encore h son sacrifice volontaire son avenir et son existence (l). »

La génullexion de l'athée sent la contrainte. Comme tous ses pareils, il fait de Terreur la condition et la cause du progrès : Sans ce bandeau jeté sur les yeux du peuple^ la société se fût mille fois dissoute. Ce n'est pas seulement M. Renan, de la pai't de qui rien n'étonne, c'est M. de Rémusat lui-même qui, <lans son panégj/nque du Panégyrique de Mahomet^ écrit que « tromper les hommes à bonne intention, n'est pas encore décidément regardé comme un moyen défendu î ! ! » [Revue des DeuX'Mondês, 1*' sept. 4865.) M. de Rémusat passe pour aimer la liberté, que répohdrait-il au fort armé qui ajouterait: <( Asservir les hommes à bonne intention, n'est pas encore décidément regardé comme un moyen, défendu? » Bienfaisante et héroïqtte imposture, bizarre providence du sophiste qui

(I) CûiilradkUons Économiques^ t. I, ch. vu

blasphème la Providence divine^ TÉvangile et la raison te maudissent d'une même voix ! E'st-€e quun arbre mauvais pf:ut donner de bons fruits? Mais l'aveu demeure. C'est la Religion qui a donné à Uiiuinf uké Ja forcQ.'de .continuer sa route jusqu'à l'heure présente, non pas, il est vrai, en consacrant l'inviolabilité du pouvoir sans distinction et du privilège sans motif, mais en consacrant les droits de Dieu et ceux de notre prochain. Sans les lumières et Ie9,force3 qu elle nous a apportées du ciel^ ébranlée par le choc des erreurs et des passions deFhMçime, la société se fàt ÎKiille fois dissoute. Quelqu'un a souffert pour tous, c'est le Juste, l'Agneau de Dieu, le Saint des Saints. La croix>a décidé les chrétiens» grands et petits, riches et pauvres, à souffrir les combats intérieurs et les luttes du dehors, les. tempêtes du cœur et les persécutions des /méchants, sans trahir le devoir, sans violer la justice, sans se fatiguer de la charité. C'est cette souffrance.de toutes les générations chrétiennes, transfigm'ée et consolée par les enseignements évaiigéliques, qui a conduit la chrétienté à cette élévation d'où elle domine les races infidèles, où la souffrance demeure inféconde. La civilisation, qui doit au courage chrétien, ti'iomphant sur le trône de saint Louis comme dans la chaumière du laboureur saint Isidore et de la bergère sainte Geneviève, tout son éclat et toute sa puissance, doit encore au sacrifice volontaire des disciples du Crucifié son existence. Ci' est d'eux qu'elle attend son avenir.

Voilà le vrai. Proudhon a constaté les effets, en essayant de^ donner le change sur les causes. La résignation (Retienne n'a pas seulement empêché des révoltes inutiles, elle a fait luire le jour de la justice. Le Christianisme, en rendant les masses <lignes de la liberté, les a conduites à la liberté. La supériorité purement physique est fragile ;.le pouvoir politique, destiné à la répression du mal, se dilate avec les désordres des peuples, et s'adoucit à mesure que les mœui*s s'améliorent. D'fiilleurs, ce n'est pas le Christianisme, mais le césarîsme qui prêche là résignation sans examen et sans condition, llaîine et mainte

fois rÉglise, en déclarant les sujets déliés du serment de fidé« lité, a fait connaître que la tyrannie est sans droit à la soumission. On peut voir là-dessus les fières théories de saint Thomas et (le Suarès, aussi peu obséquieuses que révolutionnaires.

Des persifllages ne prouvent rien. La douleur habite la teiTe, elle visite toutes nos demeures ; si la résignation chrétienne ne fait pas accepter les croix inévitables et celles qu'oD ne peut fuir qu'on violant un devoir, il est clair que la société est perdue.

Fièvre de jouissance, fièvred'ihdépendance; deux effroyables maladies de l'humanité dont la violence a redoublé durant la crise que nous traversons.

« La Religion qui porte la loi de. Dieu, la liberté qid Tacconri^lit, ont été divisées. De sorte que la liberté ne veut s'appliquer qu'à la terre ; de sorte que la Religion ne serait plus que pour le ciel... La calamité de ce siècle est dans le schisme de la nature humaine.

« Ainsi , les économistes n'ont étudié la société qiie dans son rapport avec ce monde qu elle doit traverser ; ils ne l'ont point considérée dans son rapport avec l'infini où elle doit mener les âmes. On a cherché sans cesse la fonction de la société dans le temps, sans songer à son but au delà du temps. La société n'étant que pour recueillir le genre humain et le

conduire à Dieu, le temps n*a pas répondu Chrétien,

rhomnie a voulu jouir en païen ; païen, il a voulu être traitéen chiétien. L'un demandait le luxe, sans réfléchir qu'on ne peut 'convertir en «r le pain de l'homme sans l'appauvrir ; rautitî voulait être en tout égal et frère, sans songer qu'il faut remonter à ce Père qui est aux cieux (1). »i

« Le luxe*sur.un point de la société a eu pour contre-coup le communisme à l'autre bout. Dès l'instant qu'on ne traverse cette terre que pour la vanité et le plaisir, il est juste que chacun en tire sa part (2). »

fl) Restauration Française, liv. I,-ch. ii. — (2) Ibid,, eh. ai.

Où allons-nous ? C'est ce que se demandent avec teneur tous les hommes qui savent penser. Deux perspectives s'ouvrent. Nous allons à toute vapeur au triomphe social de l'athéisme, ou au triomphe social du Catholicisme.

De prime abord, la première de ces éventualités semble de beaucoup la plus probable. Sans doute, le Catholicisme compte deux cent millions de personnes baptisées dans ses temples, mais sur ce&deux cent millions que ne faut-il pas retrancher, si l'on veut s'en tenir aux catholiques véritablement fidèles, et surtout aux catholiques toujours conséquents avec euxmêmes et s'inspirant dans la vie publique, comme dans la vie privée, des maximes de l'Évangile exposées et expliquées par l'Église ! Ne regarde-t-on pas aujourd'hui, dans toute l'Europe, un homme qui, prenant sa foi au sérieux, observe la loi de l'abstinence, refuse une provocation en duel, se soumet aux défenses de l'hglise relatives à la lecture des mauvais livres, enfin un catholique sincèreme^it sincère^ comme un personnage étrange, comme une relique gothique? L'athéisme (ou cette religiosité vague et flasque qui en diffère si peu) ne trône-t-il pas en dominateur dans les chaires dje l'enseignement, au théâtre, dans les musées, aux conseils des souverains, dans les cafés, dans les ateliers, partout enfin où se manifeste la vie pubhque? Beaucoup d'hommes qui ne sont plus catholiques, plusieurs qui le sont fort incomplètement, un très-petit nombre véritablement fidèles, voilà bien le bilan du Catholicisme au dix-neuvième siècle !

Le Catholicisme, s'écrient ses ennemis, est aujourd'hui lUie ruine, et bientôt, quand la Papauté romaine aura été brisée par l'irrésistible souffle de la Révolution, il ne sera plus qu'un souvenir. Alors l'humanité, délivrée du spectre divin, n'ayant plus d'autre loi que sa volonté et d'autre fin que sa jouissance intellectuelle et physique, arrivera, par l'évolution de sa science et le fécondité de son industrie, à se tîréer elle-même cette terre de lait et de miel que l'IsraéUte attendait de Jéhovah...

C'est ainsi qu'on pariait à Babel. Rien de nouveau sous le

soleil qui éclaire les bons et les méchants, jusqu'au jour du jugement.

J'estime que les athées modernes s'abusent. L'Écriture a bien prédit pour les derniei's jours du monde une épom^antal)le épreuve. Alors Dieu semblera dormir d'un sommeil profond ; l'injustice prévaudra, l'iniquité régnera avec une insolence inouïe, le blasphème retentira d'un bout du monde à l'autre ; et les puissances du mal se croiront triomphantes, ((uand tout à coup le Seigneur se lèvera et les enchaînera pour l'éternité.

Mais il ne semble pas que nous soyons arrivés à l'agonie du monde, et que la génération présente doive ^tre la dernière des générations.

J'admets qu'il est raisonnable et nécessaire de travailler pour

les générations futures, et, négligeant l'hypothèse de la fin

• prochaine du monde actuel, j'examine ce que présage pour

un prochain avenir le mouvement économique des sociétés

contempoiaines.

Le. monde économique est l'image .fidèle du monde politique. 11 a ses révolutionnaires, ses conservateurs entêtés et ses hommes de sage progrès.

Tous les révolutionnaires poursuivent un but identique, le renversement de ce qui est au bénéfice d'une reconstitution, d'après des plans plus ou moins problématiques. Le passé n*est pour eux tous qu'un obstacle. Mais ils se subdivisent en trois groupes. Les révolutionnaires fanatiques, qui, pour le bien de l'humanité tel qu'ils l'entendent, sont prêts à sacrifier les hommes, en tel nombre qu'il faudra (1). Aucun droit ne

(t) u b'jl est besoin de la guillotine, nous ne reculerons pas... La bourgeoisie capitaliste, aristocrate çt bancocrate doit périr... Si cent mille têtes font obstacle, qu'elles tombent.. Qu'est ce que la Révolution? C'est le triomphe du travail sur le capital, de Pouvriersur JLe parasite, de riiommc sur Bleui Ne nous inquiétons pas des obsta- Qt0§ à détruire, des barrières ù renverser. 11 fuut haïr, o*est prouver /By*i90 aime... »

Ainsi s'exprimaient les pauvres jeunes fanatiques du Congrès de

les arrête. Les yeux fixés sur une carte topographique, ils bouleversent les nations, défaisant et refaisant ces grandes familles au gré de leurs conceptions abstraites. Pour caiise d'utilité humanitaire, ils exproprient, ils ruinent, ils tuent avec une effrayante sécurité de conscience.

Après eux, viennent les révolutionnaires sceptiques, médiocrement convaincus des avantages sociaux du bouleversement général, mais disposés à profiter des événements pour leur avantage personnel ; hommes souples, hardis, entreprenants, réfléchis, dont les fanatiques sentent le besoin, et qui s'imposent aux fanatiques.

Enfin, l'immense plèbe des révolutionnaires naïfs, façonnés par la lecture quotidienne des journaux à une crédulité sans borne, gens sans initiative , mais qui suivent le torrent et créent à la Révolution une armée compacte. Ce sont ceux-là qui donnent aux premiers la puissance du nombre, si importante à une époque de suffrage universel.

Les conservateurs entêtés sont des ignorants, des égoïstes et des peureux. Satisfaits, en somme, de leur situation, ou craignant d'en rencontrer une moindre, ils voudraient immobiliser le genre humain, pour demeurer assurés de ne pas changer de place. Vous les entendrez se proclamer fièrement « hommes d'ordre ; » ils ne sont que des hommes de routine.

Ceux-là seuls sont vraiment sages qui rejettent également le bouleversement et Vimmobilîté ; qui honorent le passé et travaillent à améliorer l'avenir. Œuvre d'un Dieu bon, la société est foncièrement bonne ; Tunique affaire d'une saine politique est de la rapprocher de son tj'pe, éternellement présent dans l'intelligence du Créateur. Les passions humaines l'ont blessée ; m^is ce corps vivant ûe peut ni ne doit être brisé pour être reconstruit ; le traitement doit procéder par l'élimi-

Liège, dans leur ardeur poar la délivrance de Vhumanité collective^ — Les Annales des Congrès de Gand et d'Afnsterdam sont triplement Instructives. Elles coutrastent singulièrement avec les comptes rendus des Assemblées catholiques de Matines,

nation des causes morbides et par une alimentation saine; faire trembler les méchants, assurer la sécurité aux bons.

Parmi ces politiques sérieux , les catholiques ont on imr mense avantage. Accoutumés à voir les choses de haut ^ dans l'ensemble du plan providentiel, ils savent que la société est œuvre divine, qu'elle vivra jusqu'au jour du Jugement, que ses lois constitutives sont éternelles. Ils croient au progrès, non en vertu d'un système philosophique quelconque, mais en vertu de la loi fondamentale du monde spirituel tout entier. Estote perfecti sicui et pâte?* vester cœlestis perfectm est (l). Capables d'un éclectisme intelligent, parce qu'il a pour critérium les immuables principes qui gouvernent la création entièie, ils s'efforcent de détruire ce qui a été malencontreusement ou méchamment ajouté par l'homme ; ils développent et perfectionnent ce que chaque génération, par son labeur, a su apporter aq trésor de l'humanité.

Dans le monde économique, même spectacle.

Voici les fanaticiues : fanatiques du libre-échange, fanatiques de la production de luxe, fanafiques de la grande culture, fanatiques du morcellement, fanatiques de l'association, fanatiques du crédit, fanatiques de l'instruction populaire. Vite, qu on applique le système, et dans toute sa rigueur !. . . — Mais les intérêts les plus nombreux, les plus respectables, vont être lésés ; mais des populations entières vont tomber dans la plus profonde misère. — 11 n'importe ! Les hommes ne sont rien, l'humanité est tout. Si ces ouvriers meurent de faim, dans vingt ans d'autres ou\riers pourront faire meilleure chère. — Ceux qui tiennent ce langage sont souvent gens à partager leur pain avec le malheureux qui se recommande à leur pitié. Mais ils sont possédés du fanatisme économique.

A l'opposite, les conservateurs. Leur étabhssenient prospère, leurs bénéfices sont fort beaux. Qu'on les protège, alors même qu'aucime raison de bien public ne justifie la protec-

(I) Mattli., V, ^3.

tion ! Qu'on laisse en souffrance les intérêts de Tordre le plus élevé, qu on fasse bon marché de l'honneur même du diapeau, pourvu qu'ils puissent continuer en paix lem* petit commerce, et profiter de toutes les occurrences pour bien rançonner autiui !

Entre deux, les économistes convaincus de la possibilité du progrès et de la nécessité d'y tendre, mais avec une ardeur pinidente et l'œil toujours fixé sur la ^nature complexe de Thomme, sur ses relations multiples et sur sa fin essentielle. Ici encore, la supériorité du catholique se révèle. Sa foi l'oblige à tenir un compte exact des divers éléments du problème économique, à les classer selon leur ordre d'importance : le corps après l'àme, l'individu après la société, l'intérêt après le droit, la jouissance après le devoir. Comme tout autre, il peut se tromper dans une appréciation de lait. L'Esprit-Saint ne nous apprend point si l'industrie métallm'gique française peut lutter contre la concurrence anglaise ; si les sociétés cx)opératlves sont ou non préférables à la corporation du moyen âge ; si telle voie ferrée doit attendre un avenir brillant ou fâcheux. Sur ces points, un athée peut avoir autant et plus de coupd'œil qu'un chrétien. Néanmoins, il reste toujours que l'économiste catholique est en possession de principes fondamentaux que l'économiste libre-penseur ne possède ni aussi complètement, ni aussi nettement, ni aussi sûrement. Les erreurs de l'économiste catholique ne peuvent produire que des accidents passagers; celles de l'économiste hbreponseur peuvent amener un complet déraillement social. Si ce dernier se renferme dans l'étroit horizon de la production matérielle, il s'abrutit et travaille à l'abrutissement de ses semblables. S'il s'élève jusqu'à la sphère des choses spirituelles, mais y prend une fausse direction, il s'égare et égare ceux qui le suivent.

Vainement on s'efforce de chasser la théologie de la pensée humaine. La théologie s'impose partout. L'esprit la rencontre sur tous les chemins qu'il parcourt. II se trouve obligé d'entrer eiï colloque avec elle. Il paraissait tout simple au dix-

huitième siècle de se débarrasser en même temps du Catholicisme et de Dieu. La chose a présenté des diflScultés inattendues. Le Catholicisme est toujours debout, Ton pomrait dire seul debout, tant tout le reste est agité et peu 8Ûr du lendemain. Dieu n*a pas abdiqué. A mesure que les événeioents se précipitent, les hommes qui pensent se rapprochent de ' Dieu et du Catholicisme. La Papauté, traitée en suspecte plutôt qu'en reine par les joséphistes et les gallicans des deux derniei*s siècles, a vu les catholiques du dix-neuvième lui prodiguer les témoignages de Tamour fûisl le plus tendre ; die a vu les hommes les plus honnêtes et les plus éminents du protestantisme et du rationalisme, les Guizot, les Cousin, les Thiers, la venger et la défendre.

L'histoire, encore si audacieusement travestie par des journaux sans vergogne, reparaît dans des livres qui, comme la Défense de t Église de l'abbé Gorini, s'imposent à tous les esprits sérieux (1). La science sort de son ornière matérialiste, u Comme le Tort d'Israël, elle avait oublié sa mission pom* jouir des voluptés terrestres. Surprise, enchaînée, aveuglée par les Philistins, elle s'est vue réduite à tourner tout le jour la roue de leurs usines, et contrainte à servir de jouet dans le temple de F Humanité-Dieu; mais l'heure approche où, de ses hras puissants, elle ébranlera les colonnes du temple maudit, qui croulera sur l'assemblée des blasphémateurs. Sps chaînes tomberont, ses yeux se rouvriront à la lumière dont les rayons descendent des hauteurs éternelles; la vérité catholique, c'est-à-dire la vérité universelle, immuable, vivante et vivifiante, triomphera, et les soi-disant esprits d'élite ne seront plus que des esprits dévoyés (2). »

(1) La Revue des Questions Historiques^ (chez Palmé) va cootiuuer l'œuvre de Gorini.

(2) La Tacivjveet la Critique^ étude sut les procédés de /'a«/<-c/<rw/iV/nisme moderne (chez Douniol, Paris). Je me permets de renvoyer le lecteur à cette brochure, pour les preuves des assertions que je ne puis développer icL

Le même revirement s'opérera dans l'ordre économique. Et c'est probablement par les dures calamités, par les vastes désastres que l'esprit révolutionnaire produira en toute liberté sur ce terrain^ que commencera, avecla révélation de son impuissance à produire le bien, sa défaite. Depuis longtemps, les artisans du bouleversement, les fabricateurs de la société de l'avenir se plaignent d'être gênés, entravés, calomniés, étouffés. Selon toute probabilité, dans un avenir très-prochain, ils rencontreront quelque part dans l'Europe un ou plusieurs vastes champs d'expérience. Us auront ce qu'ils espérèrent un instant en 18A8 : la toute-puissance. Des peuples entiers seront livrés, comme de dociles troupeaux, à de colossales expériràentations. Plus de préjugés, plus de traditions, plus de croyances. Des ressources matérielles inconnues aux siècles passés, l'enthousiasme populsdre excité, un pouvoir affranchi des scrupules de la conscience chrétienne, toutes les conditions humaines du succès accumulées, rien ne leur manquera.

Et ils échoueront misérablement. Et ces grandes unités créées per fas et nef as aboutiront à d'effroyables divisions. Dans l'épouvantable conflit de toutes les convoitises fermentant au sein de ces associations ourdies précipitamment par la force, mécaniquement éthafaudées sur le nombre, on cherchera l'antique fraternité organique delà famille, de la patrie, de la religion, et il faudra bien comprendre, à force de malheurs, qu'une société sans Dieu est un corps sans âme, un cadavre auquel on peut imprimer des mouvements galvaniques, mais dont la vie s'est retirée et que la corruption va dévorer.

Combien de temps durera la crise? Les prévisions humaines font défaut. La mécanique calcule les effets des forces physiques ; elle connaît le trajet que parcourra le boulet lancé par le canon. Mais la liberté humaine est une force qui échappe aux calculs. L'obstination des méchants peut aggraver et prolonger l'épreuve de l'humanité; la générosité des bons peut l'adoucir et l'abréger.

Ensuite viendra la paix ; elle viendra par la vérité, par la

justice, par la charité, qui, se donnant à tous sans détriment pour aucun, unissent les cœurs qui, sans ces filles du ciel, se disputent avec acharnement la matière qui ne peut satis* faire qu un seul désir à la fois ; elle viendra, par le libre retour de rhumanité aux genoux du Père céleste, qui l'attend pour lui pardonner, la guérir et la faire asseoir au banquet de l'Évangile; elle viendra par la victoire sans larmes du Catholicisme : c'est assez dire qu!elle doit être un jour apportée et dès maintenant préparée par les catholiques.

« Les hommes^ dit M. Pradié, poursuivent une chimère^ depuis la création du monde, en voulant se constituer en dehors de Dieu (1). » Cela ne les empêchera pas d'appeler chimériques ceux "qui leur indiquent le seul moyen pratique de rendre viables leurs établissements éphémères.

« L'Église existe depuis bientôt deux mille ans, et nous délions qui que ce soit de trouver moyen de la détniire (2). Que les hommes appuient sur elle leurs sociétés : ils leur donneront ainsi solidité et durée. Ils ne le veulent pas aujourd'hui ; ils préfèrent à la protection matenielle de l'Eglise tous les périls et la ruine même. Soit ! Mais alors nous leur portons le défi de rien foire sortir de stable, de bien ordonné et d'heureux de leur chimérique prétention de se constituer en société sans Dieu.

« Personne ne se fait moins illusion que les catholiques ; ^Is voient clairement où est le salut de l'humanité, et ils le disent

(1) C'est Verreur^maUresse dans Tordre pratique. M^' Gaume, MM, Donoso Cortès, Saint-Bonnet, Keîler, tous les grands penseurs ehrétiens l'ont tour à tour, par des arguments divers, démontré avec la plus irrésistible clarté, il est tout à fait regrettable que de savants catholiques, séduits par l'illusion libérale, semblent croire à la possibilité d'une société civile parfaite, bien qu'officiellement étrangère au catholicisme, à la religion véritable.

(2) La Révolution croit que la destruction du pouvoir temporel est ce moyen ; les faits montrent que ses attaques contre ce pouvoir (qui subsistera du reste, sauf peut-être des interruptions de courte durée* parce qu'il est nécessaire à l'indépendance spirituelle de l^Église}, raniment le sentiment catholique et le fortifient . .-:

simplement. Il en sera ce que les hommes voudront

'< Mais nous pensons que la coupe est pleine des leçons de la Providence. La question, aujourd'hui, est can-ément posée : il faut périr révolutionnairement ou s'organiser chrétiennement.... Cette impuissance des nations à se réoi'ganiser, surtout depuis que la Révolution a fait table rase du passé, est un puissant stimulant à chercher le remède ailleurs que dans les expédients de l'ancien monde et du monde de la Révolution. On commence à comprendre que l'économie sociale et la politique sont des éléments de désorganisation, si on ne les rattache à la morale ; que la morale n'est qu'un mot, si l'on ne la rattache à la pratique, et que la pratique est imi)raticable sans le secours de Dieu. Les idées positives prévalent sur les abstractions des rêveurs, et de là à une religion positive, il n'y a pas loin. Or, le choix entre les religions positives ne saurait être difficile (1). »

« Les citeines du schisme et de l'hérésie étant à sec, il faudra bien recourir au grand réservoir des eaux vives du Catholicisme, Au mal universel de l'irréligion arrivée à son comble, le bon sens lui-même criera qu'on ne peut remédier que par la reUgion universelle. Sans doute, le fanatisme de secte combattra de toutes ses forces le mouvement de retour et restera fidèle à sa devise : « Plutôt périr que d'être sauvés par le Papisme ! » Mais le rapprochement des esprits lui aura enlevé sas principales armes : la calomnie, le mensonge, l'ignorance. ... Il me paraît certain que, dans le travail providentiel de fusion auquel est soumise l'Europe, l'or catholique resplen-^ dira, attirera les parcelles précieuses qui restent engagée dans les scories du^protestantisme, et que le Vulcain socialiste est chargé d'opérer ce dégagement et de combattre la bise glaciale de l'indifférence par la violence de ses feux (2). m

Entre les penseurs cathoUques, il y a bien peu de divergence

(1) Montie Nouveau, eh. xit.

{21 PMloèûphiedu Caiéchime catlioliqye, li^. IV, eh. x.

dans la manière d'apprécier les maux que F organisation laïque^ comme on dit aujourd'hui, c'est-à-dire purement politique et économique des sociétés, prépare à l'humanité, bien moins encore dans la conviction que seul le Catholicisme peut aujourd'hui plus que jamais guérir et perfectionner les nations; seulement les uns, comme Donoso Cortès, M*' Gaume, M. Louis Veuillot, M. Des Mousseaux, les écrivains de la Civiltà^ insistent davantage sur la maladie, et sont plus frappés des résistances que doit rencontrer l'application du remède; tandis qu'après de Maistre, les autres, le P. Ramière, MM. Martinet, Pradié, Saint-Bonnet, de Riancey, Périn, Rondelet, Hello, Viguié, croient moins lointain et moins difficile le triomphe so cial de la vérité catholique.

II faut remarquer, à l'immortel honneur de la religion professée par ceux-ci et par ceux-là, qtie les plus pessimistes dans leurs conjectures ne se laissent point aller au découragement et n'en combattent pas moins les combats de la justice. Mieux vaut pourtant, ce me semble, un peu plus d'espérance.

Le rôle des catholiques aujourd'hui est tracé par les événements.

Ils ont été é\dncés de la vie publique des nations, f/est à peine si, parmi les personnages qui participent au gouvernement des États, même catholiques, se rencontrent, aux degrés inférieurs ou moyens de la hiérarchie, quelques catholiques fidèles au devoir pascal ; «t la plupart de ceux-là dissimulent, dans la vie publique, leur foi comme un fardeau qui les incom- BQiode, bien qu'ils n'osent le rejeter. Les honorables exceptions qui se rencontrent sont trop rares pom* peser efficacement dans la balance. L'Europe officielle a renié le Catholicisme. En beaucoup d'États, elle l'opprime; ailleurs, elle l'honore, le décore, le paye, le protège et le surveille, concurremment avec les erreurs protestantes et juives, sur le pied d'une égalité à laquelle ces erreurs n'ont pas droit. Aucun cabinet ne songe aux intérêts de la vérité catholique, de la société divine, de la grande œuvre de Jésus-Christ; les meilleurs se préoccupent

des intérêts de nombreux individus catholiques dont l'opinion doit être mise en ligne de compte, de même que l'opinion de la minorité protestante ou juive.

Dans les sphères inférieures à la sphère politique, dans le monde des affaires, il en est de même exactement. Quels commerçants modernes préféreront, pour la fondation d'im comptoir, le point où cet établissement favoriserait la propagation du Catholicisme ?

Certes, le Catholicisme est toujours vivant, et plus vivant que jamais; mais ce n'est plus que dans le sanctuaire des consciences individuelles.

Les légistes de Philippe le Bel et de Frédéric II nous ont menés à cette émancipation de la société civile : fait accompli à l'heure où nous sommes.

On se persuade généralement que le clergé catholique regrette les temps où sa voix pesait dans les conseils des souverains d'un poids considérable, et que les regrets ont pour motif l'ambition déçue.

Grave erreur ! Saint Ambroise se plaignait amèrement de l'obligation où les habitudes du temps et la confiance populaire le mettaient d'employer une grande partie de ses jom*nées à régler des affaires temporelles. Nos évêques n'envient nullement les attributions des préfets. L'immixtion directe du clergé dans les affaires temporelles, au moyen âge, était mie conséquence accidentelle du système féodsJ. Ce que souhaite le clergé, c'est que la vérité, dont il est le dépositaire, soit librement" acceptée comme règle supérieure par la société civile ; c'est'que les laïques, convaincus par une étude sérieuse et complète de la fécondité sociale des principes évangéliques, appuient sur ces divins principes, et non sur des rêves d'un jour, leurs constitutions politiques, leurs institutions économiques, leurs plans d'éducation, leur littérature, leurs arts et tout ce qui a trait au développement temporel des nations. Si le prêtre ne formait pas ce vœu, le prêtre ne croh*ait pas à la divinité de l'Évangile. Là se bornent nos prétentions.

J*irai plus loin. Accidentellement et vu la nature de la maladie dont TEurope souffre, il est bon que Tinfluence catholique, dans les choses du temps, ait été de toute part rejetée. Je Tai dit; on verra à 1* œuvre la société sécularisée. Science, machines, capitaux, voies de communication, facilité d'échange, crédit, associations, aucun des éléments sur lesquels elle fait reposer la prospérité du genre humain par le progrès économique ne lui fera défaut. Plus d'obstacle. Les excès de 93 ont été mis au compte des émigrés, des Vendéens, des réactionnaires. Il ne se rencontrera plus ni émigrés, ni Vendéens, ni réactionnaires. L'humanité sécularisée aura carte blanche. L'J'glise, avec laquelle il avait fallu si longtemps compter, TLglise, dont les excommunications faisaient trembler les souverains sur leurs trônes, sera méprisée comme une étrangère. Le droit nouveau, le droit sans racine au ciel, s'appliquera sans conteste. Rien n'entravera le libre mouvement de Thumanité. La foi, devenue simple conviction individuelle, sera pour l(^s pouvoirs humains, grands et petits, comme si elle n'était pas.

Dieu ne déchaînera pas, je pense, ces grands fléaux, ces effroyables pestes qui, à d'autres époques, jrappelèrent aux sociétés que tout, jusqu'à la vie humaine, est entre les mains de la Providence. Dieu laissera faire!...

Combien la déception sera poignante? A la place de ce débordement de jouissance que l'on attend, surviendra un débordement de guerres fratricides , guerres entre les nations, guerre entre les travailleurs arrivés et les travailleurs en chemin, guerre dans les familles, guerre partout. Il n'y a plus de distances; ces multitudes d'hommes rapprochés, mais non pas unis, parce que l'esprit d'indépendance et la soif de jouir n'unissent pas, entreront en fermentation, et de terribles explosions, se succédant à intervalles rapides, mèneront la société économique à l'état qui est pour elle la mort, ^à la

BDINE !

En ce tempa-là, les yeux s'ouvriront et chercheront plus

haut que la terre un remède devenu indispensable. Levavi oculos meos ad montes^ unde veniet auxiliitm mihi (1).

C'est alors que les catholiques, clergé et laïques, devront se dévouer au sauvetage de la société qui, éclairée par «ses malheurs, acceptera leur secours.

Aujourd'hui, ils doivent se préparerai cette grande œuvre par l'étude et par l'action. L'étude d'abord. Car la science, la science pratique surtout, ne s'improvise point, et le dévouement le ^lus héroïque ne la remplace pas. Pour arracher un navire à la tempête qui le pousse à la côte, il ne suffit point de se jeter dans une barque, il faut être homme de mer et pilote consommé. Saisir la vérité économique, atteindre dans ses racines et suivre en ses développements l'erreur économique, conquérir les esprits à des vues pour eux toutes nouvelles, par la puissance d'une exposition nette et éloquente, philosophique dans son fond et imagée dans sa forme, parce que les masses ne saisissent l'abstraction que dans les faits concrets, tout cela sera nécessaire, et tout cela suppose beaucoup de lecture et surtout beaucoup de méditation.

Qu'il répugne d'ajouter quelque chose aux programmes si chargés des grands séminaires et des collèges chrétiens, je le conçois. Mais n' est-il pas possible, opportun, nécessaire, de passer vite sur des points secondaires : au collège, sur des faits historiques ancien3 dont le souvenir exact est d'une utilité médiocre ; au grand séminaire, sur des eiTCurs aujourd'hui totalement oubliées ; de telle sorte qu'on puisse fournir aux élèves quelques indications sommaires, mais fondamentales, et donner à leurs études ultérieures une base solide et une direction judicieuse? La jeunesse de nos jours est destinée à prendre part à de grands événements; elle doit être élevée en conséquence.

Que de bien ne ferait-on pas aux jeunes gens intelligents «n dirigeant avec un 'soin attentif ces premières lectm-es sé-

(1) Ps. CXX, n.

rieuses, qui laissent dans leurs esprits des traces si profcûades ! Les lectures des élèves de rhétorique et de philosophie, des élèves du grand séminaiœ, assez forts pour n'avoir pas besoin de consacrer au travail de classe toutes leurs journées, jouent, dans la suite de leur vie, un rôle immense.

Un système d'éducation cléricale qui placerait le jeune prêtre en face de la société moderne sans une certaine connaissance de ses infirmités spéciales, des ressources qu'elle offire et des moyens de la guérir, même avec un honnête bs^age de théologie pure, l'exposerait à dépenser maladroitement, et peutêtre plus qu'inutilement, les plus vives ardeurs de son zèle. Un système d'éducation laïque. qui, sous prétexte de modération, ne donnerait à la jeune^e destinée aux luttes de la vie qu'un Catholicisme réduit à l'état de squelette, qu'un Catholicisme aussi peu catholique que possible, dans les limites de la stricte orthodoxie, et réduirait la doctrine-mère à ne pas tenir plus de place dans l'intelligence, le cœur et la vie qu'un art d'agrément, amènerait l'extermination du Catholicisme.

Un vieillard, jusqu'à la dernière heure, peut, par une sorte de miracle, se convertir. Rectifier dans le détail ses fausses opinions, il est impossible d'y songer ! Qu'il s'incline devant la divinité de Jésus-Chiist, devant l'infaillibilité de l'Église, devant les Articles de foi, c'est tout ce qu'on obtiendra de lui. Jusqu'au dernier soupir, il conservera une infinité d'idées fausses sur les rapports entre l'Église et l'État, les communautés religieuses, les œuvres et le patronage catholiques, l'indépendance et les droits de la Papauté, etc., etc. Dans une vie meilleure seulement, ses préventions s'évanouiront.

Mais à k jeunesse pleine de sève, destinée à servir efficacement la cause de Dieu et de l'humanité, voiler, selon uu système d'entêtement et d'orgueil, ou selon une défiance outrageuse de l'innocuité de la vérité, une grande partie des rayons divins, lui présenter, à la place 'de cette complète et sublime synthèse de la science chrétienne, une doctrine étriquée, raboMgrie, passée au tamis d'un rationalisme audacieux,

c'est la rendre incapable de remplir sa mission, c'est l'atrophier, c'est commettre de tous les crimes sociaux le plus grand.

Nul, sans doute, ne le £iit délibérément; mais combien de pères et de maîtres, aveuglés par la routine, croient remplir leur devoir en formant la jeunesse à ce Catholicisme étroit et lâche qui se cache pour prier, qui se mondanise avec les mondains, et semble, par ses allures réservées et timides, supplier les libres-penseurs de le vouloir bien tolérer!...

Tout catholique qui, dans la vie sociale, dissipiule son Catholicisme, est au moins un très-pauvre homme, et sa moindre misère -est une incapacité absolue à ramener, avec le règne de Dieu, le bonheur dans l'humanit^.

Hommes d'étude, les catholiques de ce temps doivent aussi être hommes d'action. Jamais la pratique des vertus sociales n'est complètement impossible.

Nous pouvons peu, je le sais. Ce que nous pouvons, faisons-le, et faisons-le de grand cœur. On acquiert les qualités pratiques, même sur un humble théâtre et dans des travaux dont les conséquences semblent minimes. Que chacun, selon les indications providentielles, s'océupe avec une religieuse ardeur, soit d* agriculture, soit d'industrie, soit de commerce; soit, si surtout ses occupations ordinaires sont plus immédiatement intellectuelles, de patronage, de mutualité, d'éducation populaire. Par cette conduite, nous serons considérablement utiles à quelques-uns de nos semblables, et le jour où les sociétés, éclairées par l'expérience, nous diront : «i Prenez le gouvernail I » notre expérience sera à la hauteur de notre dévouement.

Point d'excuses! point de futiles et honteux prétextes! Toujours le bien fut difficile à réaliser. Il serait plus commode, sans doute, de se renfermer, sous prétexte de modestie, dans son égoïsme, comme le rat de La Fontaine dans sa petite forteresse, et d'assister de là, en spectateur curieux, aux efforts de l'humanité laborieuse et souflrante.

Mais Dieu ne le permet pas, mais un semblable égolsme serait, pour un catholique, l'infamie des infamies. Il est le disciple de Jésus-Christ, qui a dépensé toute sa vie à faire du bien. Filius hominis non venit ministrari^ sed ministrare (1). Que les pharisiens se contentent de souhaiter du bien à leurs semblables ; les vrais chrétiens doivent agir. « Si votre frère et votre sœur sont nus et manquent de la nourriture quotidienne et qu\in d^ entre vous leur dise : « Allez en paix^ chauffez-vous^ rassasiez-votis ! » sans leur donner ce qui est nécessaire pour leur corpSy à quoi servira ce langage? Saîis les œuvres, la foi est morte (2) . »

O Dieu ! Père de la famille humaine, quand \îendra le moment où, parmi les peuples réchauflTés au soleil de l'Évangile, la fraternité fleurira comme aux jours du Catholicisme nsûssant? Quand verrons-nous l'exquise joie de faire des heureux préférée à la hideuse joie de faire des envieux? Quand l'opinion, cette inconstante reine du monde, fixée enfin par le choix généreux des nations, fera-t-elle consister l'honneur et la grandeur dans les services rendus, dans les ignorants éclairés, les faibles soutenus, les misérables assistés ? Quand tous ces millions, dévorés en haut et en bas par un orgueil absurde, deviendront-ils, par un emploi plus sage et plus généreux, la compensation spontanée des inégalités natives?

Ce sera lorsque l'humanité, désabusée de ses rêves présomptueux, se soumettra à Celui qui donne le pain et multiplie le pain !

«Les trois quarts de la terre habitable sont encore un désert où l'homme ne peut tenir, parce qu'il y manque de pain. Il faut donc y multiplier les pains.

«Le nombre des vivants n'est assurément pas le quart de ce qu'il devrait être, et pourquoi? Parce qu'il n'y a pas de pain et que les hommes ne connaissent pas encore Celui qui multiplie les pains.

(1) Matth.,xx, 28. — (2) Jac, n, 15.

« 11 est douloureux, dit la science, mais il est nécessaire de reconnaître qu'aujourd'hui encore, chaque année, même chez les peuples les plus prospères, un grand nombre d'hommes meurent de faim I

« Eh quoi! disent les plus avancés, il en sera toujours ainsi ; car, si le pain vient à se multiplier par le travail, le nombre d'hommes se multiplie tout aussitôt beaucoup plus vite, et les derniers et les plus faibles sont toujours décimés par la faim. Voilà la loi.

« Mais, en face de cette loi, le Christ vient annoncer la bonne nouvelle aux pauvres, nourrir les faibles, relever les derniers. Il vient multiplier les pains au delà du nombre des hommes (1). »

Qu'on ne dise point : ceci est l'illusion d'un noble cœur. La Chine présente ce merveilleux spectacle. Les païens y pratiquent l'infanticide sur une large échelle et sont décimés par d'épouvantables famines ; les chrétiens y recueillent les enfants d' autrui, et leurs familles, accrues par la charité, prospèrent. « Dieu, disent nos missionnaires, dédommage nos chrétiens des sacrifices qu'ils font pour les orphelins; il les bénit visiblement dans leurs travaux, leui-s personnes, leurs ménages, leurs récoltes. La paix, la joie et une honnête aisance régnent au foyer domestique.

« Les mœurs y sont plus pures, la santé plus florissante, les enfants y naissent doués d'un caractère plus aimable, d'un esprit plus souple et plus précoce. Dès ce monde. Notre Seigneur se plaît à leur rendre le centuple de ce qu'ils font pour lui (2). »

Jésus-Christ, partout où les hommes le connaissent et l'adorent, multiplie les pains !

Parce qu'il est Dieu, il est la solution universelle; et parce que la vraie science le reconnaît, sur toutes les voies qu'elle

(i) Gratry, Commentaire sur saint Matthieu, eh. xiv. (2) Annales de l'Œuvre de la Sainte-Enfance^ février 1866. Lettre du P. Bourdilleaa.

explore, comme solution universelle, la vraie science est un hymne à sa divinité.

Bacon a fait quelque part une réflexion aussi juste que profonde, a Dieu a imprimé à chaque être dans la nature une tendance vei's deux sortes de biens. Le premier est celui qui convient à un être en tantqu illbrme une espèce de tout; le second est celui qui convient à cet être en tant que partie d'un plus grand tout. Et celui-ci [bonum communionis) est plus noble et plus important que celui-là {bonum individualé). Y eut-il jamais, depuis Torigine du monde, une philosophie, une secte, une religion, un institut qui ait inculqué la prépondérance du bien commun sur le bien individuel avec autant de force que notre sainte religion? D'où il parait manifestepent que c'est un seul et même Dieu qui a donné aux créatures les lois naturelles^ et aux hommes les lois chrétiennes, »

Ce principe fécond de Tunité harmonique de l'ordre naturel et de Tordre surnaturel, que Tincrédulité supposait ennemis et qu'une foi trop peu savante estimait simplement juxtaposés, le dix-neuvième siècle catholique aura la gloire d'en fournir la démonstration développée, rigoureuse, complète. Ce sera son éternel honneur de vantles générations futures. Il ne s* agira plus de démontrer qu'on peut être savant, sans cesser d'être chrétien ; on comprendra qu'en dehors de la synthèse catholique, toute science ne peut être que fragmentaire, superficielle et empirique ; on comprendra surtout que les sciences pratiques qui ont le bonheur de l'homme pour objet relèvent des vérités enseignées par le créateur de l'homme.

Déjà les premières assises du monument s'élèvent. La science, mutilée par l'abject matérialisme du dix-huitième siècle, réduite en vapeur par le scepticisme germanique contemporain, torturée par les sectes qui veulent s'en faire un instrument, secoue les fers dont l'erreur ou la passion l'avait chargée. Rorbacher nous donne la vraie histoire du genre humain, le Père Gratry démontre l'unité du monde des idées, M. Pradié ramène à des formules précises les intuitions de la

science comparée et en déduit les règles à suivre dans les conjonctures présentes ; une grande école catholique se forme, qui, sans négliger la réfutation des erreurs du temps, va s'appliquer surtout à rechercher et à faire resplendir la vérité complète dans sa suprême beauté.

J'ai essayé d'apporter ma pierre à l'édifice. J'ai montré, selon que je l'ai pu, F affinité de la scimce] et de la religion dans Tordre économique. A dessein, j'ai très-souvent cédé la parole aux écrivains catholiques qui, avant moi, ont traité les nombreux sujets qu'embrassait le plan de ce livre. 11 m'était souverainement agréable de m'effacer devant ces piiblicistes d'intelligence et de dévouement, trop peu connus et appréciés même parmi leurs coreligionnaires. Il me semblait souverainement utile à la sainte cause que je plaidais de renvoyer, sur chaque point spécial, le lecteur encore incertain peut-être à des avocats d'un talent supérieur et plus persuasif.

Je ne m'étonnerai point que ce travail, sur une matière délicate, immense et encore peu explorée, soit jugé incomplet ; j'accueillerai avec la reconnaissance la plus vive les observations d'une critique loyale et franche; je ne demande qu'une chose, c'est que, reconnaissant le néant et le danger d'une science vide de Dieu, et dès lors rebelle à Dieu, les hommes de cœur prennent un sérieux souci du bien-être de leurs semblables, étudient l'Économique au flambeau des enseignements divins, et qu'ils le fassent immédiatement, [parce que les événements se précipitent et que le socialisme est à l'œuvçe pour réaliser très-prochainement sa solution fatale.

Arrière la torpeur, fille de l'égoïsmel « L'avenir, plein d'espérances pour les uns, de terreurs pour les autres, de mystère pour tous; par les uns salué comme le triomphe absolu du bien, par les autres salué comme le règne absolu du mal, partons attendu avec anxiété, sera ce que nous l'aurons fait (1). » Que ceux qui veulent sauver l'humanité se

(1) MV' Gaume. La Révolution^ t xu, p. di^i.

rangent autour du Sauveur! A cette condition, ils seront forts; s'ils n'empêchent pas la catastrophe, ils l'adouciront, ils l'abrégeront, ils la répareront. Le paralytique de Bethsaîde étendu depuis un grand nombre d'années sur le bord de la piscine, s'écriait douloureusement: « Hominem non habeo ! Au milieu de cette foule humaine qui passe et repasse devant mes yeux, je cherche vainement celui qui doit faire acte d'humanité en venant à mon aide ! » Quand les nations de la terre, dans la détresse, chercheront, pour être guéries, des hommes^ économistes catholiques, vous trouverez la récompense de vos études et de vos obscurs et, en apparence, presqu inutiles travaux; vous serez ces hommes!

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