CHAPITRE V LA PRATIQUE CATHOLIQUE ET LE TRAVAIL
Jésus ^ dit saint Luc, agit^ puis enseigna (1). Cicéron avait composé le livre « r/cs Devoirs » , en négligeant fréquemment les siens. Sénèque allait écrire sur un pupitie d'or l'éloge de la pauvreté. Les vertus que l'Honime-Dieu a commandées, lui-même les a d'abord pratiquée^s. Venu pour tout restaurer, pour rétablir l'ordre dans toutes les sphères de l'activité humaine, il devait rendre au travail son véritable camctère. Or, de tous les éléments humains de la société le travail était peut-être le plus profondément altéré. L'idéal de la perfection humaine dans les sociétés antiques était la liberté, et l'on entendait par homme libre un homme qui non-seulement négligeait, mais méprisait le travail.
« Dans les pays à esclaves, oisiveté et liberté sont synonvmes , » dit un historien économiste. OKuvre d'asclave , le travail était pouitant, dans la société antique, imposé par la nécessité à l'homme libre. «Les afl'ranchissements surtout, dit au môme endroit M. de Cliampagny, jetaient sur la place une multitude de gens (jui , après avoir amassé à force de sueurs un petit pécule, l'avaient donné à leur maître pour se racheter, et s étaient trouvés un jour hommes libres et citoyens romains, mais sans un sou. Le travail était donc souvent imposé à r homme libi'e. Et cependant le travail était pour l'homme libre une telle déchéance qu'il faisait tout pour y
(l) Cœpit facere et docere. (Ac/. I, i.)
échapper. De là^ la multiplication à Finfini de ces situationsintermédiaires qui ne sont pas le travail et qui ne sont pas la fortune, de ces industries interlopes peu utiles et par suite peu morales, dont Iç développement, qui est une plaie pour les sociétés modernes, était pour les sociétés d'alors une plaie plus grande encore. On se faisait histrion, prêtre d'Isis, prêtresse d'Adonis, devin, astrologue, gladiateur, laniste, cocher ou palefrenier du cirque, danseur, danseuse, bouffon; on se faisait, à des degrésdivers, leno, lena, hétaïre, meretrix, scortum, tout cela plutôt que de travailler. »
... «Honni, isolé, et parce qu'il était isolé et disgracié, écrasé par la concurrence du travail seÎTÎle, travaillant sans cœur, travaillant mal et vivant à grand' peine de son travail, telle était la situation du travailleur libre (1). » {Revue (Téconomie chrétienne^ avril 1863.)
Écoutons un des modernes admirateurs de cette société faussée dans laquelle le travail ne procurait plus au travailleur, enchaîné ou libre, ni honneur, ni propriété, ni jouissance , (ni même les biens de Tàme, tant la servitude l'avait abruti !). « Chez les Grecs, dit J.-J. Rousseau, tout ce que le peuple avait à faire, il le faisait par lui-même ; il était sans cesse assemblé sur la place. Il habitait un climat doux, il n'était point avide; des esclaves faisaient ses travaux; sa
GRANDE AFFAIRE ÉTAIT LA LIBERTÉ!... PoUF VOUS, peuplcS niO-
dernes, vous n'avez point d'esclaves, mais vous l'êtes; vous payez leur liberté de la vôtre. Vous avez beau vanter cette différence ; j'y trouve plus de lâcheté que d'humanité (2). »
L'oubli du Christianisme, l'horreur du travail et la propension à la tyrannie, s'appellent réciproquement. Mais comment reprocher sévèrement au philosophe genevois d'avoir demandé à la fantastique théorie de la pure nature la solution du problème social quand, à l'époque où il vivait, grâce à
(1) Les Antonins. De l'esclavage aux premiers siècles de l'ère chrétienne.
(2) Contrat social, liv. III, ch. xv.
r engouement généi-al de l'Europe pour l'antiquité païenne, la Religion, chez ceux qui la pratiquaient encore, n'était pins considérée que comme une relation tout individuelle et intime entre le croyant et Dieu, sans influence légitime sur les aflaires humaines. Supprimez la Religion qui, seule, met l'homme en contact avec Dieu , la tendance à se préférer à autrui n'aura plus de contrepoids suflisant, et les hommes d*élite^ c'est-à-dire les plus forts ou les plus fins, trouveront toujours moyen de jouir aux dépens des labeurs du vulgaire. Homme d'élite, Jean-Jacques sut bien faire élever ses enfants pai* les Filles de la Charité, femmes vulgaires.
Devant cette propension de l'homme à se décharger sur autrui de la peine imposée par le travail, (|u'a fait Notre- Seigneur Jésus-Christ ? On peut distinguer dans le Sauveur du monde le Maître et le Modèle. Comme Maître, il condamne séxèrement l'oisiveté. Connue Modèle, il fait bien plus, lise choisit pour pèie nourricier un ouvjier ; la Vierge sa mère est pauvre et api)Iiquée au travail des mains; autour de son berceau, placé dans une étable, les bergers de Bethléem se joignent au charpentier de Nazareth pour recevoir une bénédiction fjui bientôt après tombe sur les Mages, rois et savants^ selon la tradition ; en sorte que tous les labeurs humains, tant manuels qu'intellectuels, se voient, dès l'apparition de l'Homme-Dieu, par lui réjouis et consolés. Ses apôtres seront des i)ècheurs, et Paul , le brillant élève du docte (ianialiel, voudra, pour entrer plus profondément dans l'esprit régénérateur de l'Kvangile, exercer jusque dans ses voyages lin de ces métiei-s que méprise le fol orgueil d'Athènes et de Rome (1).
Ce n'cîst pas là toutefois la grande merveille. Jusqu'ici nous ne découvrons encore que des preuves de sympathie données au travail. L'Homme-Dieu va plus loin : si l'on excepte les
(1) Ktquia ejusdem orat artis, ir.anebat npudcos, (Aquilam ctPrîRcillaui) et operabatur. Erantautemîrcenofactoriœ arts. (Act. XVUI, 'S.)
trois dernières années de sa vie, consacrées à la prédication laborieuse de TÉvangilé, à des travaux intellectuels indispensables et accompagnés de grandes fatigues physiques, Jésus- Christ, iModèle de l'homme, et de Thomme placé dans les conditions les plus communes de l'existence, emploie sa \îe entière à gagner obscurément, par le travail manuel, son pain de chaque jour à la sueur de son front. Peuples de la terre, fixez vos regards sur cette humble chaumière de Nazareth! Depuis le retour de l'Egypte jusqu'au Baptême dans le Jourdain, tous les jours, sauf le jour voué au repos sacré, le plus grand des hommes, l'Homme-Dieu travaille !
Les pharisiens de tous les temps y trouveront un motif de mépriser le divin libérateur. Les hommes éclairés de Jérusalem diront en haussant les épaules : a N^cst-ce pas là l'oii- « vrier^ le fils de f ouvrier? » (1) Voltaire écrira ;
« Longtemps vi! ouvrier, un rtfbot h la main,
u Ses beaux jours sont perclus dans ce lâche exercice. » (2)
Mais les vrais penseurs reconnaîtront dans cette ineffable condescendance, dans ce choix volontaire et persévérant de l'occupation qu'il importe si fort de relever aux yeux des hommes une sagesse et une charité surhumaines, et ila s'écrieront avec Bossuet : « Que ceux qui travaillent des mains, que ceux-là se réjouissent; Jésus-Christ est de leur corps ! » Je dirai plus : éta^nt donnée la pensée générale de l'Incarnation, laquelle, en ce qui touche l'homme, avait pour but de le ramener aux vraies lois de sa nature, en l'élevant infiniment au-dessus d'elle, ce choix était nécessaire.
Prolongement du Christ, l'Église catholique devait à son tour prendre en main la cause du travail. Je regrette de ne pouvoir citer ici in extenso les belles pages de M. de Champagny sur l'Économique créée par l'Église naissante.
0) Nonne hic est faber? (Marc, vi, 13.) Nonne hic est fabri filîus? (Matth., XIII, 55.) . (2) Le Pour et le Contre^ (ou Epitre à Uranié).
« Au premier coup d*œil, le Christianisme devait faire bien <les pamres. Non-seulement il émancipait des esclaves^ mais à une foule d'hommes libres il ôtait le pain, bien on mal
gagné, qui les faisait vi\Te L'Église avait autour d'eUe,
non-seulement les échappés de rescla\-age, mais les échappés du temple et de la sacristie idolâtrique, les échappés du cirque et du théâtre, les échappés du Forum, des basiliques, de tous les ateliers de la tyrannie et de la fiscalité romaine, les échappés même du brigandage, du vol , de la prostitution; elle les avait autour d'elle, émancipés, affranchis, relevés, baptisés, honorés, régénérés, maïs affamés. Mère de tant de fils auxquels elle avait donné le pain de la parole, il fallait q[U*eUe leur assurât de plus le pain du corps.
« Or c'est à cela que servait le principe de la réhabilitatîoD du travail, posé par l'Eglise. Car, pour toute cette foule de néophytes, il n'y avait guère qu'une ressource temporelle, le travail des mains. Le travail était la vie de la plupart des chrétiens. Après le dernier iidieu de l'assemblée et de l'agape, les fidèles allaient reprendi-e chacun leur vie ordinaire, dispersés au loin et plus étrangers qu'ils n'eussent voulu les uns aux autres. Mais on se séparait avec un courage nouveau et une résolution nouvelle pour ce travail rpii préservait des séductions du paganisme. Oue par malheur, en effet, le ïèle pour le travail vhit à se ralentir chez le chrétien, quelles tentations pour lui ! Ce n'était pas seulement sa paresse, c'était son orgueil qui se révoltait ; et, par moments, ce point d'honneur pouvait se réveiller, cet homme libre pouvait rougir d'être un artisan, c'est-à-dire un demi-esclave. « Nous apprenons, dit saint Paul, qu'il en est parmi vous qui vont et viennent, sans règle, ne travaillant pas, mais s' agitant. Ceux-là, nous leur mandons et nous les exhortons, au nom du Seigneur Jésus-Christ, qu'ils travaillent en silence et mangent un pain qui soit à eux. »
« Le travail, chez le chrétien, avait une puissance
qu'il no pouvait avoir chez le païen. L'un était énervé par la
débauche, l'autre était épuré pai- le jeûne et fortifié par la continence. L'un était sous le coup du mépris-., il faisait honteusement, à la dérobée, en rougissant de son abdication, l'œuvre servile à laquelle sa pauvreté le condamnait; l'autre se savait bien condamné au travail comme à une peine, mais condamné avec tout le genre humain. L'un, par suite du mépris qui pesait sur lui, était isolé, ne trouvant nulle part aide, consolation, conseil, avance d'argent; l'autre, relevé au sein de l'Église de ce préjugé méprisant, et à qui l'Église donnait des riches, des savants, des sénateurs pour convives, pour amis, pour frères, pouvait, dans le rapprochement amical de l'agape, s'entretenir avec eux des besoins de son ti*avail et des souffrances de sa famille, prendre conseil de leur science, être aidé même de leurs deniers. « Ne tourne pas le dos, avait dit l'Évangile, à celui qui veut t' emprunter de l'argent. » Le capital et l'industrie, ces deux grands personnages de l'économie politique moderne , l'un avec sa toge, son anneau d'or et ses mains blanches, l'autre avec sa simple tunique et ses mains calleuses, se rencontraient là et contractaient une alliance que l'antiquité avait toujoui-s ignorée (1). »
Pour maintenir l'élan donné au travail par la parole et
l'exemple de l'Homme- Dieu, l'Eglise a employé spécialement trois moyens, l'exemple des phalanges religieuses, l'abolition graduelle de l'esclavage, les œuvres de la charité.
Les premiers religieux furent les moines des déserts de la Haute-Egypte. «Saint Paul (ermite), dit M. Ampère, fut le premier qui habita seul dans le désert ; saint Antoine est le premier des Pères solitaires réunis, et le soldat Pacôme, qui serra encore plus le lien social et disciplina la milice du désert, est l'instituteur des Cénobites (2). » Mais l'historien ne distingue pas assez le monachisme chrétien du monachisme non chrétien. Fakirs, Bonzes , Talapoins et Derviches ne ressemblent que de très-loin à l'ascète chrétien.
(1) Les Antonins.
(2) Histoire littéraire de la France^ t I, p. ûl6.
Us n*ont ni la même foi, ni les mêmes mœurs, ni les mêmes occupatiom. L'oisiveté fait les délices de tous les faux contemplatifs ; les ascètes chrétiens, ces hommes qui ont volontairement renoncé à la jouissance pour mieux s'exercer à la pratique généreuse du devoir, ces hommes dont la vie est si sobre qu ils semblent, comme autrefois Jean-Baptiste, avoir oublié le boire et le manger, lèvent dans les profondeui^s de la solitude l'étendard du Travail. Les monastères sont de vastes ateliers. Le travail des mains s'y mêle constamment à là prière. Non-seulement ces thérapeutes catholifjues se suffisent à eux-méuies, mais ils répandent d'intarissables aumônes dans les contrées environnantes et deviennent au loin la providence des malheureux (1).
Or, il faut considérer que l'influence morale exercée dans tout l'Orient par ces moines était immense. Les empereurs eux-mêmes respectaient leui*s vertus. Aux jours des calamités publiques, ils apparaissaient dans les cités populeuses conmie des Auges descendus du ciel. Telles nos filles de charité au milieu des Osmanhs de (lonstantinople ou des Arabes d'Alger.
Et que racontaient à leurs compatriotes les pèlerins de Scété
(l) Citons ici quelques lignes d'Ozanam. « Le Christianisme n'a point fait l'humanité, il Ta refaite; il ne crée pas, il transforme. L'homme existe, mais sous la loi de la chair; la famille, mais sous la loi du plus fort; la cité, mais sous la loi d*lntêrôt Lo Christianisme réforme Thomme par la renaissance de l'esprit: la famille^ par le droit des faibles; la cité, par la conscience publique. De même aussi il trouve dans les sociétés antiques des temples, des sacrifices^ des prêtres; il ne l»'s abolit pas, il les purifi^î; le Christianisme n'a rîen
aboli, il a tout régénéré- Ainsi a-t-il fait du monachisme Les
ascètes païens étaient chastes (?), pauvres, disciplinés; mais il y a deux choses qu'ils ne connaissaientpasctquelesascètes chrétiens connais* sent; le travail et la prière. Le travail, car les ascètes de l'Inde ne travaillent pas ils demeurent immobil^'s: s'ilsoccupaient leurs mains ils troubleraient leur contemplation. Au contraire, les ascètes chrétiens travaillent des mains ou de l'esprit : dans les solitudes de la Thôbaïd»', il y avait des forgerons, des charpentiers, des corroyeurs, et même dr-s constructeurs de navires; dans les monastères d'Occî-* dent, c'est le travail d'esprit qui domine.. . {Lu Civilisation au ciu" quièiar sicriu, Icç. Xiu)
et de Nitrie? « Nous avons vu, disaient-ils, des saints. — Que faisaient ces hommes divins? — Ils priaient, jeûnaient et travaillaient. »
Un peu après, saint Benoît paraît en Occident. Le travail reçoit dans sa Règle une place d'honneur. Ses fils se répandent dans toute l'Europe; ils s'en vont défrichant les déserts, desséchant les marais, opérant des prodiges de patience, d'ardeur, d'habileté; suppléant à l'imperfection des instruments par l'énergie de la volonté; restaurant du même coup Y agriculture^ la science^ mère de Y industrie et le commerce^ que de grandes exploitations amènent nécessairement à leur suite. Aujourd'hui encore, l'Algérie montre avec orgueil son couvent de Staouéli, où une poignée de trappistes fait jaillir du sol les plus merveilleux produits.
11 est une Revue, malheureusement ignorée des économistes, quoique répandue à plus de deux cent mille exemplaires, où éclate en traits de feu la puissance de la doctrine catholique dans la génération du travail; je parle des Annales de la propagation de la Fou Sur toutes les plages où leur zèle les conduit, nos missionnaires plantent le drapeau du travail avec celui de la croix. Pai* une sorte de miracle, ils triomphent de la paresse chronique du sauvage, et l'instruisent à tirer de la terre, pai* le travail, les produits agricoles et industriels. Je parcours un seul numéro de ces bulletins du vrai progrès, celui de janvier 1866, qui paraît au moment où j'écris ces lignes. Voici ce que j'y trouve :
1* Page 21. Lettre de M9^ Bigandet, vicaire apostolique de Birmanie. »
«. . . • J'ai exposé au roi, dans un petit mémoire, que l'unique moyen de ramener, avec le commerce, la population et la prospérité dans cette partie de ses États (le pays des Shans) , aujourd'hui presque déserte et complètement ruinée, c'était de faire étudier par un ingénieur européen les différents défilés des montagnes, pour déterminer le tracé d'une route praticable aux voitures. . . . Mais l'insupportable apathie des Bir-
mans (idolâtres) pour teut ce qui demande énergie et persévérance me fait craindre que tout ne soit bientôt oublié. »
2" Page 52. Un frère de la congrégation dePicpus débarque bravement chez les Kanacs de l'Ue de Pâques (Océauie) , avec cinq moutons et quelques boutures d'arbres, un marteau, des clous et les montants d'un chalet. Comme l'Orphée et TAm* phion de la légende grecque, ou plutôt comme le véritable Orphée, le Verbe fait chair, il agit et il parle. Sa résidence est devenue le point de réunion de tous les curieux, c*est-idire de tous les habitants. Il a bâti son humble palais, il cultive son petit jardin; il prie, il fait le catéchisme, il forme une école. Le plus malaisé sera d'accoutumer les naturels au travail, car les Kanacs de l'Ue de Pâques sont accoutumés de temps immémorial à l'existence rêvée par les économistes sensualistes pour les sociétés européennes. « Ces braves gens, dit le frère Eugène, n'ont rien à faire les douze mois de l'ao^ née. Un jour de travail leur assure une abondante récolte de patates pour une année entière; pendant les trois ceiit soixante-quati*e autres jours, on se promène, on dort, ou .se visite. Aussi les assemblées, les fêtes sont continuelles. » A quoi bon, àivoni certains censeui-s à couile vue, apporter à ces heureux insulaires des besoins qu'ils ne connaissent pas? Pom'qnoi ne pas les laisser dans leur heureuse simplicité? Pourquoi ? Pour qu'ils cessent d'être un troupeau passablement repu et commencent à devenir des hommes. Il faut donc qu'on leur donne l'idée et le goût d'un développemiiit progressif de leur être, qu'on exerce leur intelligence, qu'on excite leur volonté. Et pour en faire des hommes, il est indispensable d'en iaire des travailleurs. Honte au ti'afiquant sans cœur qui apporte à des peuples enfants ou plutôt décrépits l'opium et les liqueurs fortes qui achèveront de les tuer; mais honneur aux missionnaires catholi({ues qui leur présentent d'une main la croix et de l'autre l'outil, rinstmment du travail qui les doit régénéi-er !
S" Cette môme hvraison des Anna/es renferme encore une
notice du plus haut intérêt, sur une colonie agricole fondée par la congrégation du Saint-Esprit au Sénégal. Le lecteur ]a trouvera à la fin du volume (1).
Il est, je pense, suflisamment établi que le Catholicisme, à toutes les époques de son histoire, a placé dans les mains de ses bataillons d'élite, de ses corporations religieuses, le drapeau du travail, et maintenu dans le monde les traditions du divin charpentier, son fondateur.
Un second service rendu par le Catholidsme dans Tordre économique, c'est sa lutte contre l'esclavage. L'esclavage faisait partie de l'organisation économique des sociétés païennes, et il ieaà visiblement à reparaître, sous des formes peu différentes, dans les sociétés qui répudient les principes catholiques. L'essence de l'esclavage, c'est l'exploitation de l'homme par l'homme; c'est la nécessité pour le faible, abandonné à la merci du fort, de subir la loi de celui-ci, sous peine oo de mort ou des horreurs de Fextrème misère. Il faut le rédire sans cesse am admirateurs béats de l'antiquité classique, l'homme idéal de la sagesse païenne, l'homme qui seul comptait dans la société, le rà<(^^n, ce n'était pas même le rentier contemporain, c'était le chevalier d'aventure qui, par la spoliation, mal dégtHsèe sous le nom de conquête, dévorait oi^ueitteusement le fruit du labeur d'autiiii. Mais, nous devons l'avover, m, la vertu, dans les dasses supérieures, était incomplète et boiteuse, l'état moral des classes injRârieures était phia déplorable encore. L'ordre et l'épargne, indispensables au travailleur libre, supposent des vertus impossibles à des malheureux dont la servitude a fait des brutes. I>'émi« aenla esprits ont fait voir dans l'esclavage un réel progrès politique et écoiMMnique smr TwEiarchie. C^esl une première ébauche (foi^nisatioii sociale : le capital, instrument nécesstàn du déreloppenent matérid, va se former. Le maître , réduisant ses esclaves au strict nécessaire, peut accumuler,
épargner, capitaliser. Pour l'homme descendu à un certain point d'abaissement, la servitude vaut mieux qu'une liberté qui, pour la volonté dégradée, n'est plus que le droit d'assouvir ses passions. L'émancipation de l'esclave doit commencer par l'âme pour s'étendre à la personne tout entière. Voyez ces nègres des htats-Unis que la dernière guerre a brusquement affranchis ! Ils refusent de travailler et ne savent que choisir entre ces deux extrémités funestes : le vol et la misère.
En présence d'une Société dont l'esclavage était un des rouages principaux, et qu'elle ne pouvait démolir brusquement, l'Eglise catholique a procédé avec une admirable sagesse. Elle a donné ses premiers soins à l'âme des esclaves, puis elle a inauguré, secondé, activé le mouvement social qui élevait à la* liberté la classe laborieuse régénérée, éclairée, déifiée par l'Evangile, par le Baptême, par l'Eucharistie. La délivrance du monde esclave commença le jour où l'on vit des esclaves chrétiens, debout auprès de leurs maîtres chrétiens, confesser avec eux la foi et avec eux cueillir la palme du martyre. A l'heure où, sur le Golgotha, THomme-Dieu mourait de la mort réservée aux esclaves, l'institution de l'esclavage était irrévocablement condamnée à disparaître.
Cette grande révolution s'est opérée lentement, sans doute, car tout devait, s'accomplir avec la libre coopération des hommes aux miséricordieux desseins de la Providence ; mais elle s'est opérée, et maintenant, si l'on excepte quelques petits Etats de l'Amérique du Sud, l'esclavage, partout maintenu dans les contrées non chrétiennes , a disparu chez les nations catholiques, ou seulement chrétiennes. L'efiroyable séparation des fils d'Adam en propriétaires d'hommes et hommes possédés comme des choses a disparu devant la croix. Le mot de saint Paul s'est réalisé : « Vous êtes tous les enfants de Dieu. Il n^y a plus homme libre et homme esclave ; vous êtes un seul corps en Jésus-Christ ! (l) .
(1) Omnes filii Dei estis per fidem quœ est in Christo Jesu.... Non
L'affranchissement subit du travailleur, encore chargé des chaînes invisibles, mais pesantes, de l'ignorance et des brutales passions, eût été la désorganisation complète du travail : l'affranchissement du travailleur, éclairé, moralisé par la Religion, enfante le progrès du travail. Le travail n'était, pour l'esclave, qu'une coiTée sans profit ; dès lors, et en dépit des verges, l'esclave travaillait peu. Comme l'animal habituellement maltraité, il opposait aux coups, aux supplices, une invincible force d'inertie. Le travailleur libre prend goût à son ouvrage, il s'y applique ; les fruits qu'il en recueille l'encouragent et l'aiguillonnent; il arrive à produire et davantage, et plus vite, et mieux* Il réfléchit, il combine, il invente, il déploie toutes les ressources de son esprit, toute l'énergie de sa volonté; et c'est ainsi que, de progrès en progrès, le travail, devenu libre, par la grâce de Dieu et le» efforts persévérants de l'Église, a créé la richesse générale des sociétés chrétiennes, infiniment supérieure à l'indigente opulence des sociétés infidèles. En dehoi-s de l'atmosphère chrétienne, on rencontre un petit nombre de princes ou d'hommes puissants qui, grâce à l'oppression et à la rapine, étalent un luxe inouï ; mais le capital social, le produit de tous les travaux exécutés sur le territoire, demeure plus que modique. Ce luxe lui-même est fort incomplet, parce qu'il demeure purement personnel.
« Les sociétés anciennes, dit très-bien M. Rondelet, malgré leurs apparences de richesse, sont demeurées pauvres et indigentes. Lorsque Lucullus prodiguait, dans les diverses salles de son palais, des festins dont le prix aurait effrayé les finances de la République , il n'y avait rien dans ce phénomène anor-
estservus neque liber. Omnos vos unum estis in Christo Jesu. (GaL, m, 26-28.) Le cadre de cet ouvrage interdisant les développements historiques, j*indiquerai seulement ici quelques uns des ouvrages où Tinflùcnce de PEglise sur rai)olition de Tesclavage est mise en lumière : Histoire de l'Esclavage dans l'aniiquHc\ par M. Wallon. L'Aholitinn de VEsclavage, par M. Cocliin. Le Protestantisme comparé au Catholicisme dam ses rapports avec la civilisation européenne, par Balmès, ch. xv-xix. Les Césars de M. de Cliauipagny, passim.
mal et coûteux qui changeât quoi que ce fût aux conditions de la pauvreté universelle. De ce que des nations tout entières avaient été mises en réquisition pour prendre ou élever des rossignols dont la langue était servie en ragoût; de ce que des armées avaient été envoyées à la poursuite des éléphants dont la trompe ou les pieds étaient prodigués comme entremets ; de ce que des flottes véiitables avaient été construites et équipées pour fournir les sauces d'ailerons de requins, il n*en résultait rien du tout par rapport à la richesse générale du pays, Lucullus n'en était pas moins obligé de subir, pour tout le reste, les conditions de Findigence commune. Il lui fallait travei'ser des rues sans pavés par le mauvais temps, sans lumiëi*es par les nuits les plus profondes. Il était obligé de se faire porter en litière, faute de pouvoir circuler à pied ; de se faire précéder par des torches pour ne point perdre son chemin, et d'avoir, derrière et devant lui, des esclaves armés de fouets et de bâtons pour le défendre contre la dent des chiens sauvages qui, à la chute du jour, infestaient les rues de la Ville éternelle. Ce luxe n*était plus le résultat du progrès et comme l'épanouissement naturel de la richesse commune; c'était un effort démesuré et cruel qui appauvrissait d'autant le reste des hommes. Ce n* était plus le deniier mot d'un travail intelligent et la suprême attestation du perfectionnement dans les industries, mais une dépense, une consommation elTrénée d'hommes et d'efforts, sans autre résultat qu'un produit unique, plus difficile encore â renouveler qu'à obtenir,
<c Rien n'atteste mieux l'indigence économique de ces civilisations fastueuses que les monuments laissés pai* elle. On se complaisait à y inscrire le nombre des hommes qui y avaient travaillé, et quelquefois qui y avaient péri. On voyait dans ces gigantesques efforts comme un certificat de la grandeur de l'dîuvre. Cette puissance barbare aimait à se voir mesurée sur le déploiement prodigieux de ces moyens grossiers, au moins autant que sur la majesté de l'œuvre obtenue. » {La Morale de la Richesse^ p. 353.)
Du faste de quelques-uns à la richesse nationale, il y a ïAea
loin travail énorme, résultat insignifiant; orgudlleuse
mais réelle décadence.
On a dit, sans doute, que la doctrine évangélique, personnifiée et agissante dans TÉglise catholique, a énergiquement entamé ToBuvre de l'émancipation des classes laborieuses^ mais n'a pas su la mener à fin ; aux yeux de la foule, la Révolution de 1789 a, seule, Fhonneur d'avoir, sans l'Église et malgré l'IÉ^Iise, achevé ce grand ouvrage. C'est la thèse ordinaire des ingrats modernes qui, obligés par l'évid^ce de l'histoire à reconnaître les bienfaits du Catholicisme dans le passé, veulent lui ravir le présent et l'avenir. 1789 de\ient pour eux une date fatidique (1). En deçà, on peut admettre, avec M. Guizot, que la civilisation européenne fat servie par l'Église; au delà, l'humanité pourvoit seule à son perfectionnement, et les lumières de l'enseignement divin ne lui sont plus nécessaires. Ou plutôt, un enseignement vraiment divin ne pouvant vieillir, la doctrine que des peuples enfants avaient crue divine n'était qu'une utile supercherie; il n'est plus d'Homme-Dieu, il n'est plus de communication vivante entre le Créateur et la créature ; l'humanité, jetée et abandonnée capricieusement sur le globe, si tant est qu'elle n'y ait pas poussé fortuitement, doit se faire ses destinées. On a commencé à comprendre cela en 1789, et alors seulement a pu commencer le règne social de la justice, qui implique toutes les libertés
Je ne puis écrire ici un livre sur la Révolution de 1789. Il me suffira de faire remarquer que X identification de F Église avec tcncmi Régime^ confus et triste amalgame du Christianisme qui était dans les mœurs et du Césarisme païen ressuscité parles légistes, es/ tm«/7!€reca/b;72me, et que les réformes utiles
(1) « Alors s'ouvrit, le 5 mai 1789, cette assemblée, U plus spleonelle des temps modernes, qui allait prononcer Tarrôt de mort da monde social dont Torigine remontait jusqu'à Jésus-Christ. » (Lavallée, ffiswire des Français^ fia du t ni.)
opérées en 1789 n'ont été aucunement censurées par TÉglise, qui eût applaudi de grand cœur à ces progrès rendus possibles par elle, si l'impiété triomphante n'avait frauduleusement détourné au profit de sa haine contre la Religion les progrès réalisés. Que plusieurs membres du clergé, à la vue des attentats accomplis au nom de la Révolution, en présence de la guerre d'extermination faite par les hommes de la Révolution aux plus saintes et aux plus nécessaires croyances, aient enveloppé dans une réprobation commune le bien encore peu apparent et le mal si visible, qui pourrait s'eo étonner? Ce qui est évident, c'est qu'à la date du 5 mai 1789, en ce qui touche la liberté du travailleur, l'Eglise avait rempli sa mission tout entière. N'oublions pas, en effet, la distinction nécessaire entre l'ordre religieux et Tordre social. La Religion fournit à la société les principes de justice et de charité qui doivent servir de boussole aux enfants de Dieu, même dans les choses humaines ; les applications particulières sont notre affaire personnelle. L'Église a poursuivi la grande injustice de l'exploitation de l'homme par l'homme, en vertu du droit brutal de la force. Grâce à son influence tutélaire; la classe laborieuse s'est formée au milieu des commotions du moyen âge et par des victoires successives sur l'absolutisme des nombreux seigneurs, demeurés Germains par les mœure, quoique chrétiens par la foi. Les corporations furent le moyen et la manifestation de la prise de possession de la liberté par les classes ouvrières, et ces corporations se formèrent sous l'égide de l'Eglise. Les règlements de ces associations, pai*fois despotiques pour les associés et exclusifs pour les étrangers, étaient des combinaisons purement administratives, imaginées plus ou moins heureusement dans l'intérêt des travailleurs, et plus souvent encore dans celui des consommateurs. Tout cela, sans doute, n'était point parfait, mais FÉglise n'avait plus à s'ingérer dans ces questions intérieures de la réglementation du travail. Ainsi, elle prêche au général, au soldat chrétien le courage , la discipline , la fidélité au drapeau, le
respect des personnes inoffensives; elle maudit la guerre entreprise sans nécessité, la conquête injuste ; elle n'envoie point ^es prêtres sur le champ de bataille fixer le poste de chaque régiment, et distribuer à chacun son rôle dans Faction.
Resterait d'ailleurs à examiner si l'abolition pure et simple des corporations, et par suite la division si tranchée survenue entre patrons et ouvriers, contre les prévisions d'hommes enthousiastes d'égalité, fut vraiment un accroissement de la liberté des travailleurs ; mais ce n'est pas ici le lieu d'aborder cette grave question. Avant la prédication de l'Évangile, lé travail esclave produisait peu et récompensait moins encore le travailleur; depuis la fondation de l'Église, et dans les sociétés chrétiennes, (dans celles-là seulement) , le travail, devenu libre, produit davantage et laisse au travailleur une rémunération meilleure ; voilà le fait économique irrécusable qui suffit à la glorification de l'Église.
En troisième lieu^ la charité, recommandée par tout le monde, mais plus puissamment inculquée par le Catholicisme que par toute autre doctrine religieuse ou philosophique, — les faits l'attestent, — la charité fraternelle excite puissamment l'homme à ti*availler,iet à travailler dans le senf^dela production la plus utile. Pour donner, il faut avoir; pour avoir beaucoup, il faut ou recevoir beaucoup, ce qui est rare, ou produire beaucoup. L'homme charitable, remai'quant le bien qu'on peut faire avec un morceau de pain, attache de l'împoi-tance à une poignée d'épis de plus dans son champ. Ce n'est pas qu il pressure, comme l'homme de luxe et de jouissance, ses subordonnés, afin de les réduire au moindre salaire possible. Non ! Il ne lui vient point à la pensée de mettre dans la gêne ses ouvriers, qu'il connaît et qu'il aime, pour tirer de la gêne des étrangers et des inconnus. Mais la perspective du bien qu'opérera le produit d'un travail énergique et pereévérant l'anime et double ses forces. Que de merveilles l'amour paternel, l'amour filial, l'amour des pauvres ont opérées et
opèrent journellement sous ce rapport! Qui n*a vu l'aiguille voler entre les mains de la diligente ouvrière, dont le travail soutient ses vieux parents? Qui n'a admiré la \'aiIlanoe du laboureur, du vigneron, de FouNTier de tout état, qui s'est •dit : « Je veux que rien ne manque à mes enfants? » Qui n'a . vu, au milieu des épidémies, la fille de charité se multipliant pour soulager d'innombrables douleurs? A la vérité, les aflections purement humaines> la voix du sang, les instincts d'un ca»ur généreux produisent, dans une certaine mesure, ces touchants prodiges ; mais la charité chrétienne, fondée sur des motifs plus hauts, seconde, fortifie et dépasse ces bons sentiments ; elle fait aimer un plus grand nombre d'hommes — tous les hommes, sans excepter les ennemis ; — elle fait aimer plus courageusement, plus |)ersévéramment ; elle nous presse •donc plus fortement d'ajouter à la production des objets nécessaires à nos propres besoins la création des ressources réclamées par les besoins d' autrui.
J'ai prouvé, pour la troisième fois, que la doctrine catholicjue, réalisée dans la vie catholique, favorise puissamment le développement du travail, dans le sens de la production des objets véritablement utiles soit à la vie matérielle de l'homme, soit à l'acoomplissement^le sa destinée morale, première fin que doit se proposer le véritable économiste.