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L'EUROPE ET LA RÉGÉNÉRATION MAROCAINE

étrangère à aucun des événements qui ont pour théâtre « la mer latine » Mais, en dehors de la très vague faculté

d'intervention que cette qualité lui confère, et sans qu'elle puisse demander à sa situation aucun argument de quelque valeur, elle ne saurait se réclamer au Maroc ni de droits précis, ni d'intérêts particuliers. Son commercey est très modeste ; il atteindra à peine, en 1905,2,34 pour cent. Cependant, parce qu elle pouvait appuyer ses prétentions sur la Tunisie de considérations très fortes, qu'elle n'en a pas moins été évincée pour jamais, et qu'en ces conjonctures ses intérêts et son amour-propre ont été très profondément blessés, on comprend que celle des puissances méditerranéennes à qui le chiffre de son commerce, sa situation géographique, ses intérêts politiques conféreront une incontestable « vocation marocaine », doive avoir quelque penchant à accorder à l'Italie que l'on ne doit pas, sans son assentiment préalable et formel, disposer du Maroc, et qu'elle a quelque droit, en conséquence, à une compensation.

Pas plus que l'Italie, l'Angleterre ne peut arguer de droits historiques sur le Maroc. Elle a bien reçu, du Portugal, Tanger, parle mariage de Charles II avec Catherine de Bragance. Mais elle s'est empressée de l'abandonner. Les intérêts et les droits dont elle exige le respect sont ailleurs. Maîtresse depuis longtemps de Gibraltar, de Malte, de Chypre, établie depuis peu en Egypte, elle est décidée à faire que rien ne se passe, sur aucun point de la Méditerranée, hors de son consentement. Projette -t-elle une occupation territoriale du Maroc ? Il ne serait pas impos-

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sible. Voilà longtemps que sa politique vise à exclure les autres puissances de l'Empire chérifien . Depuis le traité de commerce qu'elle a conclu en i856 avec Abd-el-Rhaman, son influence ne fait que s'accroître. Elle laisse à Tanger, de i844 à i885,le même ministre, sir John Drummond Hay, qui ne cesse de contrarier la diplomatie française. Elle fait convoquer la conférence de Madrid, pour lui demander de réglementer la « protection », et d'empêcher les puissances représentées au Maroc d'en tirer de véritables avantages. Jusqu'à 1901, il est à plusieurs reprises question d'un protectorat britannique. Par ailleurs, son commerce, de /i3 millions en 1902, soit de 4i,6 0/0, de 45 millions en igoS, soit de 4i,i 0/0, de Sg millions en igo4, soit de 4o,i 0/0, garde, et de beaucoup, le premier rang. 11 ne sera dépassé qu'en igo5. — Néanmoins les Anglais ne se dissimulent pas que d'occuper le Maroc leur vaudrait l'irrémissible haine de l'Espagne et de la France ; que le protectorat britannique briserait tous les liens qui rattachent Londres à Madrid, empêcherait pour toujours avec la France la réconciliation franche et entière que, devant les progrès croissants de l'industrie et du commerce allemand, ils désirent toujours davantage. Aussi bien, à défaut d'un établissement territorial qui leur serait, semble-t-il en ce moment, plus facile qu'à toute autre puissance, ne sont-ils irréductibles, sans parler de la liberté commerciale, que sur la pleine disposition du détroit de Gibraltar, et l'assurance qu'aucun port de l'Atlantique ne deviendra jamais une base d'opérations contre

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leurs flottes. La guerre du Transvaal leur montrera le péril qu'il y aurait pour eux à être gênée dans leurs relations atlantiques avecleurs colonies. Quant au détroit, il est un des éléments de leur sécurité, et ils mettent à le défendre comme un instinct de conservation. Par Gibraltar, par Suez, par Aden, par Singapour, occupant chacune des étapes qui conduisent d'Europe en Extrême Orient, ils tiennent le pouvoir de conserver pour eux, en temps de guerre, la liberté des communications mondiales, de la refuser à leurs adversaires. Qu'ils soient certains de trouver toujours les mêmes facilités commerciales, de voir la côte atlantique du Maroc échapper toujours à toute ambition redoutable,et le littoral méditerranéen, de Tanger à Geuta, ignorer toujours les fortifications, ils sont disposés à payer de l'abandon de leurs droits acquis au Maroc, avec une amitié puissante, le droit d'agir à leur guise dans des contrées qui leur agréent tout autant, sinon davantage, et où ils ne rencontrent pas d'intérêts politiques trop mani festement antagonistes.

L'Espagne, à la différence de l'Angleterre, n'a pas de grands intérêts commerciaux au Maroc, bien que le chiffre de ses affaires soit encore appréciable. Son commerce, de 8.724.000 francs, en 1902, soit de 8,4 0/0, de 8 millions, en igoS, soit de 7,2 0/0, de 7 millions 1/2 en 1904, soit de 7,7 0/0, et qui descendra en 1906 à 3 millions, soit 4 0/0, lui donne le troisième rang. Mais ce ne sont pas tant des statistiques et des comptes, que des « droits historiques », qu'elle proclame. Voilà quatre cents ans qu'Isabelle la Catholi-

que, victorieuse des derniers musulmans d'Ibérie, a commandé, par son testament, à son peuple, de poursuivre ses triomphes, de venger des siècles d'usurpation, de prolonger la terre chrétienne jusqu'en Afrique. L'Espagne l'a entendue. Elle a passé sur la rive marocaine. Elle a occupé Geuta, Melilla, Pefion de Vêlez, Alhucemas, Peregil, Ifni, l'île Alboran, les Zafl'arines. Il est vrai que les présides ne lui rapportent guère : il est aisé, même pour un Espagnol, de calculer que leur mouvement commercial étant de 2 millions environ de pesetas, dont /joo.ooo de bénéfices, alors qu'ils en coûtent à peu près 2. 5oo.ooo, les possessions rifaines de l'Espagne lui valent un excédent de dépenses de 2 millions environ. Il est vrai aussi que, si la position de Geuta est de quelque valeur stratégique, les autres présides ne servent que de pénitenciers, lorsqu'on cherche à les faire servir à quelque chose. Il est vrai enfin qu'entre les Espagnols qui les gardent et la population, les coups de fusil composent à peu près toutes les relations. 11 n'en demeure pas moins que l'Espagne a jadis occupé un territoire plus étendu, surtout vers l'Oranie ; que ses côtes, parallèles sur une grande longueur aux côtes méditerranéennes du Maroc, lui donnent, à défaut de cette « servitude de vue » que l'on démontre avec emphase de l'autre côté des Pyrénées, l'équivalent d'un droit de voisinage ; que ses présides, quelque dérisoires qu'ils paraissent être, sont après tout les seuls points d'occupation européenne au Maroc, et créent pour leurs possesseurs des droits de frontière que l'on ne pourrait mettre en doute sans contester

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du même coup ceux de la France ; que sa monnaie, circulant dans toute Té tendue de l'Empire chérifien avec force libératoire, lui confère une véritable hypothèque sur le régime financier. Les droits de l'Espagne sont incontestables.— Y a-t-il pour elle un intérêt véritable à les faire valoir, c'est une question très différente. L'Espagne ellemême se partage là-dessus (i) ! Après les désastres de 1898, le peuple, par les déclarations de ses « chambres de commerce a marqué sa défiance à Tendroit de toute expédition coloniale, sa volonté de se consacrer aux champs, aux mines, aux pêcheries espagnoles, avant de chercher ailleurs des terres de labour et des gisements. Mais le parti militaire, la a camarilla » madrilène, demandent plus que jamais une guerre et soutiennent de toutes leurs forces les desseins marocains. Ils n'exigent rien de moins que le Maroc septentrional, et une participation aux réformes générales. Comment l'Espagne, qui n'a pas d'argent pour creuser des ports, pour bâtir des ponts, pour racheter et réparer ses voies ferrées, pour entretenir ses routes, outillera-t-elle ce Maroc qu'il s'agit de mettre en œuvre, cette difficulté ne les inquiète guère. Peut-être doit- elle préoccuper ceux que leur politique vient rencontrer au Maghreb, sans que ce souci doive d'ailleurs oblitérer la reconnaissance des droits espagnols.

Comme l'Espagne, l'Angleterre et l'Italie, la France est une puissance méditerranéenne. A ce seul titre, la compa-

(1) Cf. V. Bérard, op. cit., ch. IV.

raison de ses intérêts économiques au Maroc (i) avec les inlérêts des nations rivales, permet de déterminer déjà sa place dans la hiérarchie des puissances. Son commerce, — de 33 millions en 1902, soit de 3 1,1 0/0, de 35 millions en 1903, soit de 3i,7 0/0, de 29 millions 1/2 en 190/i, soit de 3o 0/0, de 36 millions 1/2 en 1906, soit de 46 0/0, — lui confère le second rang jusqu'à 1904, le premier à partir de 1905. Sa colonie comprend environ i .5oo résidants, groupés en syndicat, possédant tous un certain pécule, ayant pour la plupart fait en Algérie un stage qui leur a donné Texpérience des choses musulmanes et l'habitude des mœurs indigènes. Elle possède plus de 260 établissements, 95 pour cent des industries, la moitié des exploitations agricoles européennes. Elle a un service de postes dans les principales villes. Elle fait 80 pour cent des affaires de ban ques. Elle a engagé d'énormes capitaux dans toutes les entreprises : 25 millions pour les maisons de commerce, 5 millions pour les propriétés foncières et les exploitations de tout ordre, 12 millions pour les recherches minières et des études diverses Elle entretient dans les ports et dans quelques villes de l'intérieur des écoles, des hôpitaux, des dispensaires. N'est-ce pas là un ensemble d'intérêts qui lui conférerait déjà, à lui seul, la première place parmi lès

(1) Cf. Bullelin de C Afrique française, passim ; Fidel, op. cit., et Les inlérêls économiques de la France au Maroc \ Fallot, La solution française de la question du Maroc ; Rouard de Gard, Les traités de la France avec le Maroc \ Le protectorat de la France sur le Maroc; R. Pinon, op. cit^ ; A. Tardieu, La Conférence d'Algésiras, ch. P"" ; La France et les alliances, passim.

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puissances pour qui le rétablissement de Tordre doit être un souci véritable, surtout si l'on songe que son commerce est avant tout un commerce d'importation, et que la plupart de ses nationaux sont des travailleurs modestes, et qui ont émigré pour trouver une vie meilleure ?

Mais la France n'est pas seulement une puissance méditerranéenne. Elle est une puissance africaine. Elle s'est constitué un empire qui, des caps de TÂtlantique aux dunes de la Libye et aux forêts du Tell, couvre un tiers du Continent Noir. Est-il possible d'exagérer l'importance de cette possession ? Est-il possible d'exagérer la valeur de cette Algérie-Tunisie, qui, mettant à vingt-quatre heures du littoral Nord de la Méditerranée un aussi vaste territoire que celui de l'ancienne Gaule, double la superficie de la France et fait d'elle, si l'on rapporte, comme il convient, le Maghreb à l'Europe du Sud, le pays le plus étendu de l'Europe après la Russie P qui, donnant à la France une longue étendue de côtes sur les deux rives de la u mer intérieure», lui confère l'hégémonie delà Méditerranée occidentale, et ajoute à sa participation dans la construction du canal de Suez, à ses intérêts toujours vivaces en Orient, assez de pouvoir pour lui préparer l'hégémonie de la Méditerranée entière ? L'Algérie Tunisie et la France ne sont désormais qu'un seul et même pays. Ce qui touche à l'Algérie touche à la France. Or, l'Algérie est contiguë de l'Empire chérifien sur une frontière de 1.200 kilomètres. X'histoire atteste que tous les possesseurs du Maghreb de l'Orient et du Centre ont cherché, poussés par des forces

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irrésistibles d'expansion, à s'agrandir du Maghreb occidental. Les Phéniciens et les Grecs dépassèrent les colonnes d'Hercule. Les Romains annexèrent à la Mauritanie Césarienne laMauritanie Tingitane.Les Byzantins dépossédés ne se consolèrent jamais de cette perte. Les Arabes vainqueurs de l'Egypte, de Tunis et d'Alger, ne s'arrêtèrent qu'aux plaines atlantiques. Les Turcs, maîtres de rAlgérie-Tunisie, envahirent à maintes reprises le Maroc et s'y taillèrent de vastes territoires. G'ast que la Berbérie ne forme qu'une seule contrée, qui commence au golfe de Gabès pour se terminer à l'Océan ; que la Tunisie et l'Algérie n'en sont qu'une partie, dont la possession appelle l'autre ; que la porte de Taza s'ouvre comme une invite, dans l'épaisseur de l'Atlas ; que la sécurité n'est pas complète et que les menaces d'invasion planent sur les terres de l'Est, tant que l'occupation des terres d'Ouest n'a pas mis en concordance les destinées historiques et les destinées géographiques de l'Afrique mineure. Ces raisons valent pour 1 Algérie française comme pour le Maghreb arabe, comme pour la Mauritanie romaine. Elles valent d'autant plus que le Maroc est maintenant la seule enclave qui, fichée comme un coin dans la terre française, empêche notre culture de l ayonner sur toute l'Afrique du Nord et de l'Ouest ; que la fusion n'est pas complète encore, en Algérie, entre tous les éléments de la population (i), et que la surveillance de

(l) Algérie : 4 millions et demi d'indigènes, 217,000 étrangers, 360.000 Français. — Tunisie: 1.750.000 indigènes, 123.000 étrangers, 40.800 Français.

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Tordie y est d'autant plus nécessaire. « La question tunisienne, déclarait Jules Ferry le 5 novembre i88i, est aussi vieille que la question algérienne. Elle en est contemporaine. Un bon Français peut-il supporter la pensée de laisser à d'autres qu'à une puissance faible, amie, ou soumise, la possession d'un territoire qui est, dans toute racception du teime, la clef de notre maison.^» Le même langage ne s'impose-t-il pas à propos de ce Maroc, dont le commerce avec l'Algérie pourrait être si florissant, mais d'où l'anarchie jette tous les jours, sur les confins oranais, des hordes de fugitifs et de rebelles.^ où tous les agitateurs algériens, Abd-el-Kader, les Oulad-Sidi-Gheikh, Bou-Amama, ont trouvé une base d'opérations ? où il suffirait qu'une puissance hostile à la France s'installe, par l'occupation militaire, parle protectorat, parla pénétration pacifique, pour qu'un incurable malaise travaille l'Algérie-Tunisie, pour que les dépenses consenties jusqu'ici aux frais de mise en œuvre passent aux mesures défensives, pour que la métropole vive dans la crainte continuelle de se voir obligée, par un soulèvement algérien, à se défaire d'une partie de ses troupes, à s'exposer ainsi à une attaque continentale ?

Cet intérêt politique <( spécial » de la France est indiscutable. Il lui a toujours été reconnu, il ne lui sera jamais contesté. Le prince de Radolin déclare à M. Delcassé, le 23 juin igoi, que « tout le monde s'en rend compte (i) ».

(I) Livre j mine, 1901-1905, n» 18.

L'accord franco-allemand du 8 juillet igoB le formulera officiellement (i). M. de BûIoav l'avouera dans le même discours du 6 décembre igoB, oii il ne réclamera pour rAUemagne que des intérêts économiques (2). L'accord du 8 février 1909 le proclamera en termes formels (3). — Il se fortifie de la capacité « spéciale que nous confèrent notre habitude des questions musulmanes, la possession d'un personnel rompu aux difficultés d'administration en pays arabe, et tout indiqué pour les réformes demandées par la condition du Maroc, les contrats passés avec le Sultan pour l'envoi de deux missions militaires, les appels déjà faits par le Sultan à nos services et qui vont devenir de plus en plus fréquents. La conséquence incontestable n'est-elle pas pour la France, — sous la condition d'accepter, dans une mesure qu'elle déterminera elle-même, la collaboration de l'Espagne, de désintéresser l'Angleterre ei ritalie, de garantir à toutes les puissances, et particulièrement à l'Allemagne, la liberté commerciale — le droit et le devoir de contrôler, en présidant à leur exécution, les réformes de tout ordre, qui doivent donner à l'Empire chérifien, l'ordre, l'administration et les finances capables de lui faire remplir ses destinées ?

Cependant, vers 1901, la mêlée des rivalités bat son

(1) Livre jaune, n° 287 et annexes.

(2) A. Tardieu, op. cit., appendice, p. 494.

(3) P Albin, Le coup d'Agadir, p. 122,

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