CHAPITRE II
I — Les finances iV Ahd-el-Aziz . — Le Sultan, Sir Arthur Nicholson, Menebbi et le Tertib de 1901. — Réformes et ruine, — Bou- Hamara et les révoltes. Les emprunts. — Les frappes de monnaie et leurs conséquences. — La banqueroute.
II. — L'emprunt du 12 juin 1904. — La France, le Makhzen, et l'Angleterre. — Le choix d'une banque. — Le prêt et ses garanties. — Les douanes chérifiennes. — Les achats de change. — Représentant des porteurs de titres.
III. — La Banque d'Elal française . — Projets de Banque Impériale. — M. Delcassé et les financiers. — L'accord franco-anglais. — L'ajournement des pourparlers. — La question des responsabilités. — L'accord franco-espagnol. — M. Saint René Taillandier à Fez.
En avril et en octobre 1904, deux conventions, conclues par la France avec l'Angleterre et avec TEspagne, accueillies par l'Europe sans aucune protestation, semblent préparer, et au profit de la France, un règlement prochain du sort du Maghreb. En février igoB, à Fez, devant le Makhzen et une assemblée de notables marocains, M. Saint-René Taillandier développe le programme des réformes que le Gouvernement français propose au Sultan
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d'accomplir avec sa collaboration. L'Europe paraît favorable. Le Maroc semble docile. Comment le Makhzen dont la souple habileté aggravait encore vers 1901 les rivalités des puissances, a-t-il pu laisser, contre lui, en un aussi court intervalle, se clore le conflit protecteur des convoitises et s'accomplir la redoutable conciliation des intérêts ? Gomment le Sultan, dont Timperméable inertie faisait sur le Maroc ruisseler, comme de l'eau sur de l'argile, toutes les sources de réformes, a-t-il pu consentir à sanctionner l'intervention officielle de la France ?
Abd-el-Aziz est le souverain le plus apte que l'Europe puisse souhaiter, à précipiter pour son pays l'heure des destinées suprêmes. On l'a dit « d'esprit ouvert et plus libéral que la plupart de ses sujets » ; on lui a attribué « une intelligence vive, le goût des réformes et du progrès » (i). Peut-être cette appréciation se ressent-elle d'une excessive aménité diplomatique. Est-ce par « goût des réformes et du progrès » qu'il accumule dans son palais les billards et les automobiles, les machines à glace et les Kodaks ? Estce par largeur d'esprit qu'il imagine de changer, du jour au lendemain, un système d'impôts fondé sur la double autorité des siècles et de la religion ? Est-ce par sympathie pour l'Europe qu'il lui demande de l'argent quand il est
(1) Tardieu, La France et les alliances, p. 126.
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acculé à la ruine? Il est permis d'en douter. Il semble même que cet adolescent obèse, gauche, à la barbe rare et aux regards troubles, n'aura jamais, veillant dans les ténèbres d'une sensualité rudimentaire, qu'une pauvre petite pensée, une volonté vacillante ; il paraît bien qu'il ne fera jamais qu'assister sans les comprendre, aux événements qui le précipiteront, après la défaite, dans cette médiocrité d'où, pour l'indépendance du Maroc, sinon pour le profit de l'Europe, il n'aurait jamais dû sortir.
Abd-el-Aziz a succédé à son père en 1894. Mais il ne règne que depuis la mort du Grand-Vizir Si Ahmed, qui, de 1894 à 1900, a été le véritable maître de l'empire. Il n'a jamais songé qu'à s'amuser. Si Ahmed disparu, il se donne tout entier à sa passion pour les jouets. Ses caprices sont aussi insatiables que coûteux. On ne peut penser à payer des ballons et des cinématographes avec des bœufs ou du maïs. Les revenus du Makhzen ne suffisent pas. Douros ou marks, écus ou livres sterlings, on cherche de l'argent. Gomment se procurer le numéraire sans lequel tout divertissement européen est impossible, tel est le problème sur lequel se tend désormais la pensée d'Abd-el-Aziz, et qui va devenir l'axe de sa « politique ».
Il demande conseil à Sir Arthur Nicholson, ministre d'Angleterre, qui lui témoigne une généreuse amitié. Sir Arthur Nicholson songe qu'une réforme heureuse de l'administration et des finances, exclurait pour longtemps du Maroc toute influence hostile à l'Angleterre ; qu'une réforme malheureuse, par l'agitation qu'elle provoquerait,
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n'aurait rien de fàciieux pour les ambitions anglaises, et qu'en attendant, les maisons de Grande-Bretagne, qui reçoivent la plupart des commandes impériales et prouvent par d'impériales factures combien elles sont sensibles à cet honneur, ne pourraient que se féliciter d'un accroissement des revenus du Sultan. G est pourquoi il imagine de préconiser un nouveau système fiscal, fondé sur la suppression des privilèges, une équitable répartition des redevances, une perception régulière. Gomment le diplomate britannique gagne-t-il à ses idées Menebbi, le ministre de la guerre (i), c'est ce qu'expliquent assez la jeunesse du favori, son désir d'être agréable au maître, son irritation contre la condescendance scandalisée que les gens du Makhzen montrent à sa rapide carrière.
Abd-el-Aziz rend grâces à Allah d'apprendre que, par une rencontre merveilleuse, sa paresse amie des plaisirs s'accorde avec les besoins de son pays, et qu'il travaille pour la résurrection du Maroc en cherchant de Targent pour ses distractions. A peine Menebbi est-il rentré de son ambassade à Londres, que le Sultan fait rédiger le r(?/'/i6 sauveur. Désormais Etrangers, Protégés et Marocains, paieront tous l'impôt sur les animaux domestiques, les terrains et les attelées de labour, les vergers et les jardins. Get impôt sera égal pour tous et exclusif de tout autre. La perception n'en sera pas donnée aux gouverneurs, car a le Sultan (Dieu le glorifie !) veut couper
(1) Voir sur ce personnage, E. Aubin, op. cit., p. 221.
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court aux sources d'injustice et d'arbitraire », et Ton sait de reste que la réforme la plus équitable, confiée aux caïds et aux cheikhs, deviendrait vite un instrument d'oppression. Les caïds recevront un traitement fixe ; l'impôt sera levé par un corps spécial d'oumanas et d'adouls, aidés parles consuls dans leurs relations avec les étrangers (i).
Certes, ce Règlement est excellent dans son principe. Il supprime tout privilège et oblige les deux classes de privilégiés, chorfa et étrangers, à participer aux charges de ce pays dont ils vivent. Il clarifie et simplifie le système incohérent et obscur des impôts séculaires. Il soustrait toute perception aux gouverneurs avides et concussionnaires, en même temps qu'il leur retire le droit féodal d'infliger des amendes et de se payer sur le produit des levées. Par là, il réduit les caïds au rôle de fonctionnaires salariés, met tous les sujets sous l'autorité directe du Sultan, mène le Maroc du moyen âge aux temps modernes. Substituant aux anciennes contributions de caractère religieux, des redevances régaliennes de caractère politique, il achève de préparer l'organisation d'un véritable état.
Mais, dans la mesure où il est excellent, ce règlement est révolutionnaire, franchement et insolemment révolutionnaire. Les chorfa, dépouillés de leurs azib, vont se révolter contre une mesure qui les prive du plus clair de
(1) Cf. E. Aubin, op. cit., chap. XII ; Tardieu, A Igésîras, p. iiQ sq.; Jeannol, op. cil , p. 228 sq.
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leurs revenus. Les gouverneurs, dépouillés de la daïra et de la gherama, vont entraver, bien loin de l'aider, Tapplication d'une réforme dont le premier résultat sera de les réduire à la u portion congrue » : croit-on que pour quelques douros par jour, ceux qui jusqu'alors faisaient sans pitié suer l'argent à cette chair misérable, vont se renfermer dans leur rôle de collaborateurs desoumanas, veiller même à ce que u sur les sujets de Sa Majesté chérifienne », il ne soit perçu en surplus de l'impôt exigible « la moindre rognure d'ongle » ? La masse elle-même va se montrer hostile au tertib qui doit améliorer son sort. Les foules accueillent toujours avec défiance les mesures qui, dans le dessein d'alléger leur misère, commencent par bouleverser leurs habitudes. Quand Alexandre II abolit le servage dans son Empire, les paysans, épouvantés devant l'inconnu qu'on leur apportait, se soulevèrent, et le tsar dut les contraindre par la force à changer leur état de bêtes de somme en condition d hommes libres. Comment les sujets d'Abd-el-Aziz pourraient-ils recevoir avec pleine créance un Règlement qui prétend soustraire les tribus à des exactions, à des concussions qui se sont toujours abattues sur elles ? Ce tertib cache quelque piège. La preuve en est que l'aumône coranique est abolie ; qu'il ne subsiste plus rien des prescriptions du prophète dans le nouveau régime ; que les étrangers, les u infidèles » lui sont soumis. Acquitter l'aumône, c'était montrer sa foi, s'assurer le Paradis où l'on oubliera les effroyables misères de la vie. Payer les impôts nouveaux, de concert avec les
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« mécréants », ce sera quitter Allah, ce sera déserter la foi, ce sera ne rien faire qu'entretenir le Makhzen dans son faste, sans espoir de divine récompense. Il n'était pas bon de faire descendre brusquement les pensées des « fidèles » du ciel sur la terre, de dissiper Farrière-plan doré d'espérances et de rêves sur lequel ils avaient projeté jusqu'alors leur sombre soumission à la puissance du Sultan..,
Abd-el Aziz va faire la cruelle expérience qu'il ne vaut rien d'arracher brutalement un peuple à son passé. La tra dition est une force qu'on ne saurait prétendre briser sans périls. Menebbi et sir Arthur Nicholson le savent bien. Il y a vingt ans à peine, Moulay el Hassan, après avoir fait inscrire dans la Convention de Madrid, l'obligation pour les Européens de payer l'impôt agricole, après avoir promulgué un tertib soumettant Étrangers, Protégés et Marocains, au paiement de trois impôts remplaçant les anciens, n'a-t-il pas hésité, et finalement, retiré son règlement ? Or le tertib de 1881 épargnait les privilégiés et se bornait à confondre Marocains et Étrangers devant des impôts après tout peu différents des taxes traditionnelles. N'y a-t-il pas un redoutable danger, pour le mol Abd-el- Aziz, à prétendre imposer à son peuple un tertib révolutionnaire, alors que l'énergique Moulay- el-Hassan a reculé devant les difficultés d'application d'un tertib réforma-
(1) Voir le texte de ce règlement dans Cousin et Saurin, op. cit., p. 62-65.