El; itXïiôo; oôx lâffiv. Disc, XXXII
150 UN PROBLÈME MORAL DANS l'aNTIQUITÉ
regret, des intérêts et des droits particuliers; et ce fut un stoïcien, Cassius, qui, dans cette délibération du Sénat romain, où quatre cents têtes d'hommes étaient en jeu, se fit le défenseur des lois existantes et des sévérités préventives qui garantissaient la sécurité des maîtres. — D'autres chercheront un compromis, et se contenteront pour les esclaves, à qui ils devaient peut-être davantage, de l'indulgence et de la pitié. Sénèque lui-même se défend de réclamer pour eux la liberté *. Chrysippe semble vouloir leur faire signer leur propre servitude, et imagine un contrat qui, de leur part, serait un consentement. « Ce sont des mercenaires à vie ^ » dit-il. — Cette conception fut sans doute un progrès; mais si l'œuvre des politiques est de rechercher des transitions entre l'injustice du passé et la justice à venir, les philosophes doivent n'accepter que provisoirement ces conciliations, qui sont des concessions, et maintenir tout droit dans son intégrité. Qui prendrait en effet le parti de l'idéal contre les faits, si eux-mêmes le désertaient?
i. « Dicet nunc aliquis me vocare ad pileum serves. « liCttvss 4'7«
2. Sénèque, Des Bienfaits, III, 22. Cf. Cicéron, De Off., I, 13.
Une autre raison nous semble avoir combattu dans l'esprit des stoïciens la thèse des droits inviolables de tout homme, et en avoir retardé l'inévitable conclusion. Les stoïciens se font de l'homme une haute idée; mais des hommes ils ont fort mauvaise opinion. Tous ont la raison, mais tous ne savent pas s'en servir. Tous sont libres, c'est-à-dire que tous ont la liberté en puissance; mais la vérité est que tous en fait sont esclaves. Seul le sage est libre. Qu'importe dès lors que, ravalés au rang d'êtres sans raison, ils ne jouissent pas des droits de l'être raisonnable, et que, esclaves de leurs passions, ils le soient en outre d'autres hommes? — Les inégalités qui tiennent aux situations sociales ne sont rien; celles qui tiennent à l'usage que chacun fait de ses facultés sont tout. Au fond, beaucoup d'hommes libres sont esclaves, tandis qu'un esclave peut être libre, comme Épictète l'a prouvé, — et maître de ses maîtres, comme le prétend Diogène. C'est ainsi qu'un trop grand souci de la liberté idéale empêcha les stoïciens de songer à la liberté dans le sens vulgaire du mot. C'est ainsi qu'ils fermèrent les yeux sur les souffrances et la servitude de millions d'hommes pour adorer un être imaginaire, le sage libre et heureux jusque dans les fers.
152 UN PROBLÈME MORAL DANS l'ANTIQUITÉ
C'est ainsi qu'enfin ils oublièrent la réalité pour un rêve *.
Ce dédain des choses humaines et des individus humains, joint au culte de l'intérêt général, s'oppose donc dans le stoïcisme à l'idée de la liberté et la fraternité universelles. C'est une des antinomies du système. Et là est, nous semble-t-il, sur la question de l'esclavage, le secret de ses hésitations et de sa timidité.
Mais le premier terme de cette antinomie en contient à lui seul une seconde qu'il nous faut maintenant développer. C'est, nous l'avons vu, la morgue du sage stoïcien, se croyant seul en possession de la raison, qui l'a empêché de compatir à la destinée des animaux, et qui lui a fait regarder de trop haut les injustices d'ici-bas. Comment concilier cette sagesse éQ:oïste et renfermée en elle-même avec l'idée que les stoïciens se font de la société, et du rôle que chacun doit y jouer. Nous ne sommes rien sans la société. Nous lui devons tout, notre sécurité et notre supériorité. La société, autant que la raison, fait l'homme ce qu'il est ^ Mais
1. n semble que Zeller (p. 329-330), qui traite fort sommairement ce sujet, aboutirait cependant à une conclusion analogue à celle que nous proposons dans ces dernières lignes.