Cité par Poxtas dans la préface de son recueil
2. Rapport sur un mémoire de M. Arthur Desjardins couronné par Vlnstituti
pourtant consacré tout le troisième livre de son de Officiis; et beaucoup de moralistes ont trouvé prudent de faire comme lui. Car le silence de la morale ferait le jeu de ceux qui n'ont qu'une peur, celle d'y voir clair.
Mais, à leur tour, ces conflits de l'intérêt et du devoir sont-ils le tout de la casuistique? — Hàtons-nous de dire qu'il y a quelque chose de factice dans toute classification morale. A parler exactement, l'utile et l'honnête font ensemble tant de compromis qu'avec un peu d'analyse on pourrait découvrir un intérêt caché dans l'obligation le plus strictement observée, et une trace de bonne intention, alambiquée et sophistiquée, jusque dans le plus noir calcul. Mais, étant admis que nous avons reconnu une première classe de conflits, et que nous en avons défini la nature, est-elle la seule? — On le croirait en feuilletant certains recueils à l'usage des confesseurs. On le croirait encore en lisant le beau sermon de Bourdaloue sur la fausse conscience. « On nous l'a dit cent fois, et malgré nous-mêmes peut-être l'avons-nous reconnu : dès qu'il ne s'agit point de l'intérêt, il ne nous coûte rien d'avoir une conscience droite, ni. d'être réguliers et même sévères en ce qui regarde les obligations de la conscience.
Notre intérêt cessant, ou mis à part, ces obligations de conscience n'ont rien d'onéreux que nous n'approuvions, et même que nous ne goûtions. Nous en jugeons sainement, nous en parlons éloquemment, nous en faisons aux autres des leçons, nous en poussons l'exactitude jusqu'à la plus rigide perfection, et nous témoignons de Fhorreur pour tout ce qui n'est pas conforme à la pureté de nos principes. » Il est incontestable que beaucoup de conflits de devoirs ne sont au fond que des conflits de l'intérêt et du devoir. Nous avons à l'avance donné la raison de cette confusion : c'est que les petits drames qui se jouent dans nos consciences n'ont pas une intrigue aussi simple qu'on le croit communément. On se représente à tort le duel isolé de l'intérêt et du devoir. En réalité, il y a toujours des intérêts du côté du devoir; et nous nous demandons alors s'il n'y aurait pas des devoirs aussi du côté de l'intérêt. Nous sommes bientôt dupes de notre propre ruse, et tous nos scrupules sont levés lorsque nous avons ainsi substitué un conflit de devoirs au conflit de l'intérêt et du devoir. Dès lors nous ne nous dirons plus que nous sacrifions le devoir à l'intérêt, mais un devoir à un devoir. Tous ceux qui savent combien nous met-
tons d'art et d'opiniâtreté à nous tromper en toutes choses S admettront bien que dans les questions pratiques nous ne connaissions guère d'impossibilité. Et qu'on ne vienne pas parler de bonne foi. Que reprocher à des gens qui commencent par se tromper eux-mêmes? à moins qu'on ne pousse aussi loin que Kant l'analyse, et qu'on ne reconnaisse un genre de bonne foi nouveau, mais obligatoire, la bonne foi envers soi-même.
Cette ruse de l'intérêt qui, pour mieux combattre le devoir, se transforme en devoir, explique un grand nombre de conflits. Les explique-t-elle tous? Pour que cela fût, il faudrait que l'homme ne sût jamais estimer à leur juste valeur les bonnes raisons qui s'offrent à lui de faire le mal, et qu'il mît une constante complaisance à se laisser surprendre. C'est peutêtre faire tort à son intelligence et à sa moralité que de le prétendre. Notre bonne volonté ne se dépense pas toute pour le mal. Mais nous avons beau purger notre âme de tout ce qui altérait notre vue, nous restons dans une sorte de pénombre morale, nous cherchons et nous ne trouvons pas, et nous endurons le pire des
1. Voir plusieurs analyses psychologiques d'une remarquable finesse dans la thèse de M. Brochard sur l'Erreur.
324 UN PROBLÈME MORAL DANS l'aNTIQUITÉ
tourments pour une conscience délicate : se savoir un devoir, et ne savoir lequel. — La preuve en est qu'alDstraitement, et pour un spectateur impartial, les problèmes subsistent. Bourdaloue nous dit que nous avons la conscience exacte « sur ce qui n'a nul rapport à nous », que nous savons être « consciencieux pour notre prochain » . Gela est vrai dans un très grand nombre de cas. Mais il en est d'autres où nous discutons la conduite d'autrui, où nous hésitons entre l'éloge et le blâme. Et cela, quand les faits nous sont devenus indifférents par l'éloignement, quand il s'agit d'histoire romaine par exemple, et de Brutus faisant mettre son fils à mort. Si nous sommes encore dupes, dans de pareilles discussions, d'intérêts et de sentiments, ce n'est que des intérêts et des sentiments qui sont la substance de l'esprit humain. Il est trop certain que de ceux-là nous ne pouvons nous défaire; il est trop certain qu'objectivement il n'y a pas deux devoirs, que le conflit est subjectif et dû à la complexité de notre nature. — Mais de pareils conflits qui ne naissent point de notre faiblesse, et que notre énergie ne suffit point à résoudre, méritent d'être étudiés à part. Cicéron l'a fait et nous l'avons fait comme lui. C'est une autre
phase de la casuistique stoïcienne et de toute casuistique.
Il reste à savoir si elle ne tient pas à notre ignorance. Dans un livre qui est, sur presque toutes les questions pendantes en morale, la plus haute expression de la conscience contemporaine, M. Janet s'est spécialement occupé des conflits de devoirs , et il paraît croire qu'ils pourraient être prévus et réglés par une législation dont il trace les grandes lignes. C'est une autre pensée qui anime toute notre exposition de la casuistique stoïcienne. Elle est née de la lecture des textes, et du tableau de conflits infiniment divers. Mais, en oubliant un instant le stoïcisme et le désordre de sa casuistique, nous n'avons pu prendre sur nous de croire à la possibilité d'un ordre définitif en pareille matière. Nous admettons certains conseils vagues et généraux, mais nous faisons une large part à l'indéterminé, plus large que M. Janet, qui lui en fait une cependant '. Nous croyons en effet que les règles qu'il propose, et qui sont faites pour supprimer toute exception en morale, sont sujettes elles-mêmes à des exceptions.