Ja.net, Morale, p
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Nous ne parlons pas de la première, qui nous semble donner comme solution du problème le problème lui-même. « Dans une même classe de devoirs, écrit M. Janet, on peut poser en principe que l'importance relative de ces devoirs est en raison de l'importance de leur objet, et, en cas de conflit, les plus excellents doivent l'emporter. » Mais où est cette classification des objets? et quels sont ces devoirs plus excellents? Faut-il sacrifier la foi à la pudeur, ou la pudeur à la foi? C'est le cas de la vierge Théodore, que choisit M. Janet. Il faut sacrifier la pudeur, répond-il, et il donne ses raisons. Nous ne voulons pas les contester. Mais il faudrait donc avoir fait, à grand renfort de dialectique, une comparaison préalable de tous les devoirs, et aussi de toutes leurs variantes. Car, s'il ne s'agissait pas d'apostasie, mais d'un léger mensonge, M. Janet ne seraitil pas moins affirmatif ? C'est là justement la difficulté : ni les objets ni les devoirs ne sont rangés dans des classes tranchées. Il y a une infinité de nuances et de transitions. Une échelle graduée mettrait en tout plus de rigueur qu'il n'en faut. Bien des points sans doute seraient contestables; et en attendant qu'on nous en mette une irréprochable sous
les yeux, nous demandons la permission de n'y pas croire.
Arrivons à la seconde règle de M. Janet : « Entre plusieurs classes de devoirs (toutes choses égales d'ailleurs), l'importance des devoirs est en raison de l'étendue des groupes auxquels ils s'appliquent. De là ce mot de Fénelon : « Je dois plus à l'humanité qu'à « ma patrie, à ma patrie qu'à ma famille, à ma « famille qu'à mes amis, à mes amis qu'à moice même.'» — Nous nous demandons si le principe même de cette règle est vrai. Dans la vie, nous faisons beaucoup plus pour notre famille que pour notre patrie et pour l'humanité. Nous avons envers elle plus de devoirs, sinon des devoirs plus grands. Et la phrase de Fénelon prise à la lettre contredirait cette vérité d'expérience. C'est que, si l'humanité et notre patrie sont plus vastes que notre famille, et si leur bien par conséquent est d'un ordre supérieur, nous sommes des millions à y travailler. Notre rôle à la plupart est insignifiant dans les destinées de l'ensemble. Pour notre famille au contraire nous sommes tout. Sans doute, il est des cas où la loi nous dispense de réfléchir, et, envoyé contre l'ennemi, le soldat chercherait une mauvaise excuse à sa lâcheté dans l'intérêt des
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siens. Mais celui que son devoir strict n'oblige pas à partir, et dont la présence est, nous ne disons pas utile, mais indispensable à des parents infirmes ou à des frères en bas âge, ne céderait-il pas, en les quittant, à la fatigue du devoir quotidien et à l'attrait de l'imprévu? Le véritable héroïsme n'est-il pas pour lui le plus modeste? C'est un poste comme un autre qui lui a été confié; car, suivant la pensée d'Hécaton, que serait la patrie elle-même, s'il n'y avait plus de famille? Son devoir n'est donc pas d'aller courir les dangers, puisque ce n'est pas son droit *.
1. Voici un autre exemple du même conflit. Nous l'empruntons à ce que nous avons déjà appelé la casuistique de M. Herbert Spencer. « Prenons un fermier que ses principes politiques portent à voler en opposition avec son propriétaire. Si, étant un libéral, il vote pour un conservateur, non seulement il déclare par son acte qu'il vote autrement qu'il ne pense, mais il peut contribuer peut-être à ce qu'il regarde comme une mauvaise politique: il est possible que par hasard son vote change l'élection, et dans une lutte au parlement un seul membre peut décider du sort d'une mesure. Même en négligeant, comme trop improbables, de si sérieuses conséquences, il est évidemment vrai que, si tous ceux qui tiennent en eux-mêmes pour les mêmes principes étaient également détournés de les exprimer en votant, il en résulterait une différence dans Téquilibre du pouvoir et dans la politique nationale; il est donc clair que, s'ils restaient tout simplement fidèles à leurs principes politiques, la politique qu'ils regardent comme la meilleure pourrait triompher. Mais, d'un autre côté, comment peut-il s'absoudre de la responsabilité des maux qu'il attirera sur ceux qui dépendent de lui, s'il accomplit ce qui lui paraît être un
De même je crains que les passions humanitaires ne nuisent au patriotisme. Pendant la paix nul ne soupçonne le danger. Mais vienne la guerre, et que dirait-on d'un citoyen qui aurait une autre pensée au cœur que le salut de sa patrie? Nous ne parlons pas encore de ceux dont la loi simplifie le devoir. Mais imaginons un savant, qui, par amour pour l'humanité, tiendrait caché le secret d'un engin de guerre capable de faire triompher l'armée qui la première s'en servirait. S'il ne s'agissait que de compléter une victoire, je comprendrais encore ses hésitations humanitaires. Mais verrait-il de sang-froid son pays amoindri et rançonné, et l'étranger en foulant orgueilleusement le sol? Et que répondrait-il à ses concitoyens qui auraient payé son scrupule de leur honte et de leur
devoir social péremptoire? Son devoir envers ses enfants estil moins péremptoirc? La famille n'a-t-elle pas le pas sur l'État, et le bien-être de l'État ne dépend-il pas de celui de la famille? Peut-il donc adopter une manière d'agir qui, si les menaces qu'on lui a faites s'accomplissent, le fera expulser de sa ferme, et le rendra ainsi incapable, peut-être pour un temps, peut-être pour une longue période, de nourrir ses enfants? En admettant donc qu'il soit mal
d'agir de manière à nuire peut-être à l'État, et en admettant qu'il soit mal d'agir de manière à nuire peut-être à la famille, nous avons à reconnaître le fait que, dans un nombre infini de cas, personne ne peut décider laquelle de ces deux manières d'agir est vraisemblablement la moins mauvaise. » La morale évolutionniste : La morale absolue et la morale relative.
sang? De deux choses l'une : ou taire un pareil secret est un devoir qui dépasse les forces humaines, ou ce n'est pas un devoir.
M. Janet compare ensuite « l'échelle des biens suivant laquelle nous les évaluons et leur reconnaissons des prix différents » à « l'échelle des devoirs en tant qu'ils s'appliquent à des groupes de plus en plus étendus » ; et voici la règle : « Lorsque l'ordre des biens est en conflit avec l'ordre des devoirs, celui-ci doit être subordonné à l'autre. » Quelques lignes plus loin, M. Janet donne cet exemple : La famille n'a point le droit d'exiger que son chef devienne flatteur, intrigant, rapace pour la faire vivre. Nous le reconnaissons avec lui. Mais il s'agit moins des droits de la famille que des devoirs du chef de famille. Or nous nous demandons s'il n'y aurait pas quelque égoïsme moral à pousser le souci de sa dignité jusqu'à laisser mourir femme et enfants plutôt que de l'amoindrir. Tout est ici question de degré. Il faut d'une part que le besoin soit urgent, d'autre part que la faute soit infiniment petite. Mais, à cette limite extrême, le devoir ne passet-il pas d'une rive à l'autre ^? Nous avons nous-
1. M. Janet écrit lui-même : « Faut-il condamner Desdémone mourante, sauvant par un mensonge celui qui l'a tuée?»
même, contre Théophraste, signalé le danger de pareilles comparaisons entre notre vertu et l'intérêt, même d'autrui. Mais Gicéron, dont l'autorité n'est pas à dédaigner, admettait qu'on pouvait faire à sa patrie un léger sacrifice de son honneur. Nous n'osons pas trancher la question dans un sens. Mais nous avouons, à notre honte, qu'elle n'est pas pour nous tranchée dans l'autre.
Ce sera donc, dans tous ces cas, à chacun de se décider pour son propre compte. Le devoir dépendra de mille causes accidentelles \ que' le législateur perdrait son temps à poser et à combiner. Car un rien changerait les conditions de l'équilibre, et renverserait l'édifice péniblement construit de ses prévisions. Il n'y a pas ici d'autre méthode que l'instinct, la divination, la sûreté de goût, la droiture d'esprit. Ce n'est pas avec autre chose que son goût et son esprit que M. Janet, dans un autre chapitre de son livre % apprécie diverses restrictions mentales. Force est de reconnaître qu'il en est d'innocentes. Rien n'est plus dan-