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Janet, Momie : De l'intention morale

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gereux pourtant qu'une pareille concession, si on ne l'enferme dans d'étroites limites. Mais où sont ces limites? Quel est le critérium du permis et du défendu? — S'il y en avait un, il n'y aurait plus de casuistique. Car c'est nier la casuistique que d'en vouloir trop faire; et si les questions qu'elle laisse aujourd'hui pendantes pouvaient être prévues et résolues par des règles ou des combinaisons de règles, elles passeraient de son domaine dans celui de la morale définitive et dogmatique.

Si M. Janet a le tort, selon nous, d'avoir essayé de restreindre le rôle de la liberté dans la solution des conflits, il a le grand honneur de l'avoir mis en lumière, mieux que personne, dans ce qu'on peut appeler l'invention morale. Or cela même dépend de la casuistique, du moins comme la poésie dépend de la poétique. Il ne peut s'agir de tracer leur devoir à ces héroïques inventeurs, saint Vincent de Paul ou Monseigneur Affre, plus que de dicter son poème à un Virgile. Eux seuls pouvaient entendre la loi de charité comme ils l'ont fait. Mais il faut dire qu'en morale on ne distingue pas le superflu et le nécessaire. Le dévouement incessant de l'un, le martyre de l'autre furent des devoirs pour eux, dès qu'ils en eurent

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conçu ridée. On ne raffine pas impunément sa conscience. Toute question qu'on se pose amène à sa suite une réponse qui est un devoir. Mais c'est un devoir de s'en poser. La noblesse morale oblige, mais c'est un devoir d'être noble. Et les castes en morale ne sont pas fermées. Plusieurs ont tout ce qu'ils peuvent faire de se tenir dans les limites d'une morale bourgeoise et d'une sagesse vulgaire. Au-dessus d'eux est la législation plus subtile de l'honneur, et ses exigences plus délicates. C'est un idéal qui n'est pas le leur, mais qui pourrait le devenir. Au-dessus encore est l'ambition de la sainteté. Elle demande plus d'oubli de soi-même et un sacrifice plus continu. Tandis que l'honneur est un sentiment mondain et terrestre, la sainteté élève l'homme au-dessus des hommes et de la terre, à laquelle il ne reste attaché que par devoir. — Ce sont là les degrés de la hiérarchie en morale, et il n'a été dit à personne : tu n'iras pas plus loin. Nous ne perdons pas de vue notre sujet, comme on pourrait le croire. Car, si on ne peut parquer les consciences, si on ne peut étouffer les initiatives, nous sommes toujours dans l'indéterminé, c'est-à-dire dans la casuistique. Nous avouons que nous serions embarrassés

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après cela pour définir la casuistique qui comprend depuis les grossiers conflits de l'utile et de l'honnête jusqu'aux plus héroïques raîfinements du scrupule. Nous avouons même que nous avons laissé flotter à dessein ses limites, car nous ne pensons pas qu'elle en ait de tracées. C'est que par définition l'indéfini ne peut se définir, et tout l'indéfini en morale est du domaine de la casuistique. La science peut, sur certains points, repousser ce domaine devant elle, comme la colonisation repousse le désert. Mais le monde moral ne connaît point de limites comme le monde physique, et si loin qu'on repousse la casuistique, on ne peut la supprimer. Les conquêtes qu'on ferait sur elles lui serviraient à en faire elle-même, car il lui resterait d'être au moins la transition forcée entre le connu et l'inconnu.

Dès lors se demander si l'on doit faire ou ne pas faire de la casuistique est une question mal posée. De petits problèmes à résoudre pour soi ou pour autrui se présentent dans la vie morale la plus modeste. On est casuiste malgré soi. Mais, de ce qu'il y a de la casuistique dans la vie, doit-il y en avoir dans les livres de morale? Sous cette forme seulement, la question peut être discutée. Encore cette

discussion sera-t-elle déjà de la casuistique. Or, sans méconnaître ce qu'une morale en peu de mots a de fortifiant et de rassurant pour les consciences, surtout dans la première éducation, nous trouvons qu'il serait étrange de leur laisser définitivement croire que les choses sont plus simples qu'elles ne sont, et de les tromper pour les élever. Il faut prendre son parti de la vérité, et la dire, pourvu qu'on la dise à propos. Nous avons vu même quel danger il y avait à ne pas apprendre aux esprits à se défier de leur science et d'eux-mêmes ; nous avons vu qu'on multipliait les difficultés morales dans la réalité en les supprimant dans l'éducation. Allons plus loin : tout devient cas de conscience pour ceux qui, se refusant à faire descendre la morale du ciel sur la terre, la condamnent à n'être qu'une perpétuelle description de l'idéal. Ceux-là vont à tâtons dans la vie, voués à toutes les erreurs et à toutes les fautes. Honnêtes en, gros, ils deviennent fripons en détail \ Car cette bonne volonté à laquelle ils se fient, ne voulant pour elle ni contrôle ni secours, a un autre nom,

t. Montesquieu a dit dans un autre sens : « Les hommes fripons en détail sont en gros de fort honnêtes gens. » Esprit des lois, xxv, 2.

qui est le laisser-aller. C'est en morale que le romantisme et la fantaisie sont surtout dangereux. Or ce sont les romantiques et les fantaisistes de la vie que ceux qui s'affranchissent des règles. Pour un qui s'élèvera par la seule force d'une nature bien douée, combien payeront de leur chute leur ambitieuse ignorance ! Nous n'avons pas à refaire ici la démonstration que l'histoire a faite ailleurs pour nous. Qu'il nous suffise de la rappeler pour en conclure que la vertu ne s'improvise pas, et qu'il sera toujours téméraire de donner des problèmes compliqués à résoudre à qui ne sait pas ses premières règles.

Il faut se résigner à apprendre pour savoir. Voilà pourquoi il y a un A B C en morale que les parents font épeler à leurs enfants, les maîtres à leurs élèves, les ministres de toutes les religions à leurs fidèles. Gela simplifie la besogne de la conscience quotidienne, et la prépare. Une morale plus savante viendra ensuite. Elle complétera l'œuvre de ces précepteurs de toute sorte; mais on ne peut proscrire l'éducation en morale sans la proscrire tout entière, et j'ai bien peur qu'alors ce ne soit proscrire la morale elle-même. Ainsi se trouveront établis des devoirs classiques dont

le nombre sera plus ou moins grand, suivant que l'éducation aura été poussée plus ou moins loin. Mais on ne peut prononcer le mot de classiques sans évoquer l'idée des genres, c'est-à-dire de moules trop étroits pour la réalité. Cela est vrai même en morale. Aussi le classique n'y est-il pas tout. Là comme partout, la pratique étouffe dans la théorie, et la fait craquer par endroits, comme un vêtement qui gêne. Mais nous croyons, avec Kant \ que si la théorie ne convient pas à la pratique, ce n'est pas qu'il y ait trop de théorie, c'est qu'il n'y en a pas assez, qu'il n'y en aura jamais assez. Faut-il donc ajouter les règles aux règles, s'approcher de la réalité, en suivre les contours et les détours, s'adapter à elle, aux lois fixes d'une morale trop simple substituer à temps les lois flexibles de la casuistique, et là oîi les lois sont muettes, faire parler les exemples, et ne se lasser jamais enfin, puisque jamais on n'atteindra la complexité des faits, et que les problèmes naîtront entre les mailles, si serrées qu'elles soient, de nos prévisions? Ici un danger commence, si souvent signalé ^

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