Observation sur le lieu commun
2. Voir récemment encore un article très partial de M. Havet contre la casuistique {Revue politique et littéraire, 13 janvier 1883).
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que nous ne le signalons à notre tour que par un scrupule d'équité et par une sorte de cas de conscience philosophique. Tant de règles n'encombreront-elles pas l'esprit, au lieu de l'éclairer? Un peu de bonne volonté ne vaut-il pas mieux que tant de science? Va-t-il falloir résoudre des équations pour être honnête? Ce serait là une conclusion désespérante pour la plupart, et pour tous ce serait une diminution de la moralité, dont un élan du cœur fait seul la grâce et le prix. Une casuistique aussi envahissante et aussi tyrannique serait un mal mis à la place d'un autre mal, et un mal pire : car il vaut mieux courir les dangers de la liberté que de s'asservir. Qu'on se représente des gens occupés à apprendre par cœur une encyclopédie de cas pour en reproduire mécaniquement les solutions, ou, si la mémoire vient à leur manquer, feuilletant avant d'agir une sorte de dictionnaire moral, et ayant une table de formules à la place d'une conscience. Combien la simplicité du cœur, et même de l'esprit nous semble supérieure à cette mathématique sans âme! Sous prétexte d'aider la bonne volonté, on l'a étouffée. La vertu ne sera plus qu'un travail de patience qui rebutera les uns et amusera les autres. Car il en est
que les difficultés attirent et attachent, et qui mettront une sorte de dilettantisme à les résoudre. Il n'y aura plus qu'une moralité d'amateur, et pour y prétendre il faudra avoir pris ses grades en casuistique. Encore cette préciosité morale, résultant de l'abus des règles et du convenu, garderait-elle quelque élégance. Elle rendrait au moins les esprits déliés et ingénieux. Mais ce serait un art subtil dont peu seraient capables, et la plupart devraient se résigner à un formalisme grossier, et à une obéissance dont la passivité détruirait peu à peu la qualité morale. Car tel est pour les âmes l'effet de ce régime. Gomme le plus souvent les remèdes demandent à être pris à petites doses, la discipline n'est un fortifiant que lorsqu'elle laisse une marge à l'initiative. Pour abuser de l'obéissance, on en perd le mérite, et l'on n'en sent plus le bienfait. Elle devient une habitude et, qui pis est, une habitude commode pour notre paresse naturelle. Et avec l'obéissance libre des âmes fortes il faut se garder de confondre cette manie d'obéir qui n'est plus qu'une atonie du vouloir.
Voici encore une autre conséquence du même formalisme moral; car ces conséquences varieront avec les esprits et les éducations. On
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verra des gens, honnêtes d'ailleurs, mais d'une honnêteté vulgaire, tenant les comptes de leur âme comme leur livre de caisse, traitant la vertu comme une affaire, méticuleux plutôt que scrupuleux, et mettant à observer leurs devoirs la régularité chagrine d'un commerçant qui
solde une traite. Que dis-je, on verra ; on
en voit tous les jours de ces dévots dont la ponctualité est toute la piété. M. Martha \ à qui nous ne nous lassons pas d'emprunter, raconte que dans certain monastère le prieur et tous les frères avaient, attachée à leur flanc et suspendue à une courroie, une tablette sur laquelle ils se hâtaient de consigner leurs péchés, au fur et à mesure qu'ils s'en rendaient coupables. C'était un examen de conscience en permanence, et une perpétuelle confession par écrit, « procédés où l'on prend la minutie pour de la délicatesse morale, et qui dans tous les cas supposent autant de loisirs que de scrupules ». A force de se regarder vivre, on oublie de vivre, ce qui serait un inconvénient grave pour tout autre qu'un moine. Nous irons plus loin et nous dirons que dans cette surveillance exagérée de soi-même il y a quelque chose non