CHAPITRE PREMIER
Le stoïcisme est l'exemple le plus frappant de cette unité et de cette harmonie qu'il voit ou qu'il met partout; et de même qu'il n'y a point de hasard dans le monde pour un stoïcien, il n'y a point d'accident ni de horsd'œuvre dans le système. Tout a sa raison d'être, tout tient à tout, et Cicéron compare l'enchaînement des diverses thèses des stoïciens à celui des théorèmes de la géométrie *. Il nous faut donc chercher ici comment la casuistique, cette partie ondoyante de la morale, ondoyante comme l'homme, dont elle prétend suivre, pour la guider, la démarche indécise et chancelante, a pu trouver place dans l'exclusive rigidité du système.
1. Cicéron, De Fin., V, cité par Juste Lipse, Manudiiciio ad stoïcam philosophiam, lib. III, Diss. 1.
6 UN PROBLÈME MORAL DANS l'ANTIQUITÉ
Rigide et exclusive est en effet la théorie morale des stoïciens. On connaît leur définition des vertus et des biens, des vices et des maux : toutes les vertus sont égales; à vrai dire, elles n'en font qu'une; et il n'y a pas de bien en dehors de la vertu. — Toutes les vertus sont égales. Ce sont en effet les choses humaines qui admettent du plus ou du moins. Il n'y a pas de degré dans le divin, et la vertu est divine ^. Il semble aux stoïciens que cela résulte aussi du principe d'identité : la vertu est la vertu, et il n'y a rien qui soit plus vertu que la vertu. Qu'ajouter à ce qui par définition est parfait? Ou encore : une ligne est droite ou ne l'est pas, mais rien n'est plus droit que la ligne droite ^ Ghrysippe pousse cette thèse jusqu'aux plus étranges conséquences, et met sur le même rang l'héroïsme d'un soldat qui sauve sa patrie et la patience d'un homme piqué par une mouche ^ C'est que les vertus ne diffèrent^ entre elles qu'extérieurement pour ainsi dire, et par les circonstances où elles s'exercent. La
i. Voir les textes cités par Zeller, Stoïciens, Épicuriens et Sceptiques (trad, anglaise), page 267, note 1.
2. Jlste Lipse, Manuductio ad stoïcam philosophiam, lib. III, Diss. 4. Sénèque, Lettres, 56.
3. Plutakque, Des notions communes rapprochées des maximes stoïciennes, 6.
vertu prise en elle-même est toujours égale et semblable à elle-même. — Aussi qui la possède la possède tout entière. Le juste est en même temps courageux et tempérant, et il n'y a d'action parfaite que celle qui est accomplie par le concours de toutes les vertus \ L'interprète érudit de la philosophie stoïcienne, Juste Lipse, compare la vertu au soleil, qui, une fois levé, éclaire tout. — Ajoutons qu'elle brille d'un tel éclat que rien ne lui est comparable, et qu'il deviendrait inconvenant de donner à une autre chose le nom de « bien », qu'on donne à la vertu. « Oui, dit Ghrysippe, toute vertu disparaîtra, si nous laissons figurer parmi les biens soit le plaisir, soit la santé, soit quelqu'une des choses qui ne constituent pas l'honnête *. »
Les vices forment entre eux, comme les vertus, une sorte de société irLdiidâible et indissoluble ^ Cette thèse n'est que la réciproque et le corollaire de la précédente. Mais elle a le singulier avantage de choquer plus encore les opinions reçues. La vertu est placée par le stoïcisme sur un tel sommet que l'on comprend à la rigueur que, de si haut, elle embrasse tout et