Sénèque, Lettres
cepteurs du genre humain, et de faire accepter aux hommes faits les règles qu'on impose aux enfants.
— Mais toute leur peine est perdue, réplique Ariston; ils convainquent ceux qui sont convaincus d'avance, et n'apprennent le devoir qu'à ceux qui le savent. Les autres, c'est-à-dire les vicieux , sont des malades auxquels vous enseignez ce que l'homme sain doit faire, avant de leur rendre la santé. — Nous objecterons d'abord à Ariston qu'il est bon souvent de rappeler aux gens ce qu'ils savent le mieux. Leibnitz s'exprime sur ce point comme Sénèque : « Une bonne partie des vérités morales et des plus belles sentences des auteurs est de cette nature. Elles n'apprennent rien bien souvent, mais elles font penser à propos à ce que l'on sait '. » Est-il vrai d'ailleurs qu'elles n'apprennent rien? Il ne suffit pas d'aimer le bien pour savoir le faire en toute occasion. Que de fois at-on cité le mot de M. de Bonald que le difficile n'est souvent pas de faire son devoir, mais de le connaître! — Et c'est science compliquée que celle de nos devoirs, même quotidiens. — Il ne suffit pas non plus d'être sain pour être
1. Leibmtz, Nouveaiix essais sur l'entendement humain, IV, 8.
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à l'abri de tout risque. Il faut encore suivre certaines règles d'hygiène, et il y a une hygiène pour l'âme comme pour le corps. Elle n'est autre que ces préceptes dont on fait fi. — Mais non seulement ils défendent contre le mal l'âme qui n'en est pas atteinte : ils guérissent l'âme malade et l'aident à se relever. Ariston a tort de croire en effet qu'on passe en un clin d'œil de la maladie à la santé, du vice â la vertu. La vertu ne se rend point après un premier assaut. Il faut conquérir position par position, progrès par progrès. Il faut s'habituer au bien, et c'est par une scrupuleuse obéissance aux règles de détail que l'on arrive â posséder le calme et la force qui illuminent ensuite toute la vie morale. Ce que dit Pascal : pratiquez d'abord, si vous voulez avoir la foi, est rigoureusement vrai de la foi morale. C'est en faisant son devoir qu'on apprend â l'aimer. Encore cet heureux surcroît n'est-il pas donné à tous, du moins n'est-il pas donné également. Quant à cette vertu suprême qui se passerait de règles ou les devinerait, ce serait une sorte de génie moral, et comme le génie en toutes choses, le privilège d'une élite . Au commun des mortels il faudra donc toujours des conseils et des maîtres; car pour lui il y a un
apprentissage au métier d'iionnête homme. Ariston a en réserve un dernier argument. Si vous voulez, dit-il, donner des préceptes pour toutes les circonstances où nous pouvons nous trouver engagés, c'est une œuvre sans fin, c'est une entreprise irréalisable. Il vous faudra des codes différents pour les capitalistes, les cultivateurs et les commerçants. Il y aura un code des maris pour ceux qui auront épousé des jeunes filles, un autre pour ceux qui auront épousé des veuves, un pour les maris de femmes richement dotées, un pour les maris de femmes sans dot. — Sénèque se contente de répondre : Vous exagérez l'embarras du moraliste devant l'immense variété des faits. Il y a des principes généraux qui embrassent les cas particuliers, et pour les différences de personnes, de temps et de biens, elles sont prévues par d'autres principes qui viennent modifier les conséquences tirées des premiers. — Nous ajouterions, si nous ne l'avions déjà dit, qu'il nous semble étrange, parce que notre science morale ne saurait être infinie, de renoncer à ce que nous en possédons. Abandonnera-t-on une modique fortune par dépit de ne pouvoir amasser les trésors que l'on a rêvés? Au contraire, si on est ambitieux, on se
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sert du bien que l'on a pour en acquérir un plus grand. Ainsi fait celui qui a l'ambition de la vertu. Par l'étude et la pratique des règles, il donne à son esprit une forte discipline, et il trouvera en lui à l'occasion les ressources nécessaires pour résoudre les cas que ces règles n'ont pu prévoir. Mais s'interdire la moindre prévision, c'est se condamner à être pris au dépourvu au premier événement. La pratique quotidienne déroutera et trouvera gauche, devant le moindre obstacle, ces théoriciens de la morale. Des deux parties de la vertu, suivant les anciens et suivant Sénèque *, la contemplation et l'action, ils se seront bornés à la première. Ce seront des penseurs plutôt que des gens de bien. Encore pourrait-on se demander à quoi ils penseront, sinon aux actes humains et à leurs lois, et ce que peut bien être en pareille matière la théorie sans la pratique, la contemplation sans Faction.
Telles sont, sans doute, les raisons par lesquelles Gléanthe ' combattit Ariston. Ce fut Gléanthe qui l'emporta. La parénétique eut sa place marquée dans la philosophie. La morale admit même divisions et subdivisions, qui