Sénèque, id., VI
S4 UN PROBLÊME MORAL DANS l'ANTIQUITÉ
Voilà dans quelle mesure il faut juger indifférent tout ce qui n'est pas la bonne volonté. Mais la volonté n'est bonne elle-même qu'en tant qu'elle veut le bien ou ce qu'elle croit être le bien. En niant la valeur au moins relative et imaginaire de son objet, on supprime sa valeur propre. C'est pourtant ce qu'a fait Ariston. Là, il cesse d'être stoïcien, il devient sceptique, et je ne vois pas ce que peut être la vertu pour les sceptiques, à moins qu'elle ne soit de mettre en pratique leur théorie, et d'arriver à cette indifférence réelle qu'ils appellent ataraxie ou apathie. C'est Cicéron qui rapproche avec insistance Ariston et Pyrrhon K Mais en même temps il les distingue par une importante remarque ^ Ariston n'a pas l'audace ou plutôt la déraison de Pyrrhon. Il déclare les choses indifférentes en droit : il avoue qu'en fait elles ne le sont pas, et qu'il y a en nous mille désirs et mille aversions. — Mais qu'arrivera-t-il alors si la morale persiste à se tenir au-dessus de ces désirs, de ces aversions et de leurs objets, si elle ne descend pas dans l'arène, pour ainsi dire? Plutarque va répondre, et rarement sa
1. Cicéron-, Prem. AcacL, U, 42. De Fin., II, 13; III, 3; IV, 16. De Off., I, 2.
2. Cicéron, De Fin., IV, 16. Prern. Acad., II, 42. (Différence entre àoiaçpopia et àitciOsia.)
critique a été mieux inspirée : « Il y a chez les Ethiopiens un peuple où un chien est roi; à ce titre tous les honneurs lui sont prodigués; mais c'est le peuple qui exerce effectivement le pouvoir. Ainsi en est-il de la vertu chez vous; vous lui rendez, comme au souverain, comme au seul et unique bien, toute espèce d'hommages ; cependant vous raisonnez, vous philosophez, vous vivez, vous mourez comme tout le monde, avec et d'après les choses indifférentes. Bien plus, chez ce peuple d'Ethiopie, le chien demeure sur son trône, entouré de respect, inviolable; personne ne songe à le tuer; vous, vous faites bon marché de la vertu, et vous la sacrifiez pour conserver la santé et les richesses *. » En un mot, mettre le bien où le met Ariston, c'est le reléguer avec honneur dans un coin, et vivre sans plus se soucier de lui, au gré de nos instincts ; — ou bien c'est faire consister le bien dans ces instincts même, quels qu'ils soient, et dans la liberté avec laquelle nous les satisfaisons tous. Cette façon de ne pas pratiquer, ou de pratiquer le bien a un nom, c'est le cynisme. C'est sans doute un écho invo-
1. Plutarque, Des notions communes..., 11. Nous nous sommes borné à reproduire la traduction de M. Gréard (ta morale de Plutnnjue), désespérant de pouvoir donner plus de vivacité à l'apologue de Plutarque.
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lontaire des doctrines d'Ariston, et une réminiscence cynique * que ce passage où Ghrysippe exalte les pires actions, en montrant que les animaux les commettent comme nous, et instinctivement ^ C'est encore un oubli cynique de la dignité de sage, et même de la dignité d'homme que ces paroles : « Pour un talent le sage fait trois fois la culbute ^ » On sait jusqu'où Diogène avait poussé l'application de ces doctrines *. Mais la morale de Diogène n'estelle pas l'absence de toute morale?
Ce n'est pas assez dire. Le sage stoïcien reste sage en faisant la culbute, et il trouve dans ce titre une absolution anticipée. En passant par lui, toute action se purifie, se sanctifie même. De là cette contradiction souvent reprochée aux stoïciens entre leurs maximes et leur conduite ^. Mais cette contradiction n'est qu'apparente. Ils honorent le bien, dit-on, et
1. Sur la parenté du stoïcisme et du cynisme, voir Diogène La'rce, VI, 14. JivÉNAL, XIII. 121. Cf. Zeller, ouvrage cité, p. 381-389: et sur la parenté plus étroite du cynisme et de la philosophie d'Ariston, voir Zeller, id., où cette philosophie est considérée comme une réaction cynique dans le sein du stoïcisme.