‹ Le problème moral dans l'AntiquitéChapitre 45 sur 259 · Sénèque, Fragments, 13. Cf. Lettres · texte numérisé non relu

Sénèque, Fragments, 13. Cf. Lettres

trahir. Le tragique Tartufe de Molière serait devenu lui-même ce Tartufe-là, si l'exempt lui avait laissé le temps de la métamorphose. A la longue, il aurait adapté sa conscience à son personnage, et, à force de faire des dupes, il se serait dupé lui-même. Aussi faut-il se méfier doublement de ces consciences que leurs fautes, devenues sophismes, laissent en paix avec ellesmêmes.

La mésaventure du stoïcisme, que nous venons de raconter, n'est pas dans l'histoire morale le seul exemple d'une chute causée par un excès d'ambition. Nous avons déjà nommé les cyniques et Diogène. Celui-là n'est qu'un fantasque dont l'esprit fut la seule dignité. Il ressemble à ces fous de cour, dont l'insolence semblait venger l'universelle platitude, et ne faisait que l'assaisonner. Son apostrophe à Alexandre : « ôte-toi de mon soleil, » ne nous paraît pas mériter d'autre éloge. Et toutes ses hardiesses sont ainsi des boutades ou des extravagances. Cependant son orgueil égale son sans-gêne. Il se croit supérieur à toute règle, parce qu'il les viole toutes. Il se compare au soleil que ne salit point ce qu'il éclaire de sale \

l. Diogène Laërce, VI, 63.

62 UN PROBLÈME MORAL DANS l'aNTIQUITÉ

et l'on sait s'il abusa de ce brevet d'impeccabilité. Ses contemporains le traitent indifféremment de sage et de chien. C'est que qui veut faire l'ange fait la bête K

On a voulu rattacher à des influences venues de l'Orient un stoïcisme trop ennemi du bon sens et du bon goût pour être vraiment grec. Le fait est que c'est en Orient que nous retrouverons, avec la gnose, les mêmes conséquences des mêmes erreurs. L'idéal s'élève encore. Il ne s'agit plus, pour le gnostique, d'acquérir la vertu par une bonne volonté sommaire : il veut s'élever d'un bond à la contemplation de Dieu. Mais si le but diffère, c'est la même impatience dans la poursuite, et ce mysticisme religieux a d'étroites ressemblances avec le mysticisme moral des stoïciens. Même mépris de tout ce qui est humain, surtout de la raison. Même répugnance pour ses lenteurs, c'est-à-dire pour toutes les vertus pratiques. Même orgueil et

1. « L'iiomme n'est ni ange ni bêle, et le malheur veut que qui veut faire l'ange fait la bête. » Pascal, Pensées, édition Havet, art. VII, 13. Les éditeurs de Porl-Royal supprimèrent cette phrase. Craignaient-ils qu'on ne reconnût quelqu'un des leurs dans celui qui veut faire l'ange? Cf. Montaigne, III, 13. « Ils veulent se mettre hors d'eulx et eschapper à l'homme, c'est folie : au lieu de se transformer en anges, ils se transforment en bestes ; au lieu de se haulser, ils s'abattent. »

qui s'exprime dans les mêmes termes : « Rien ne souille le sage et le pur, tout lui obéit et lui appartient; les choses de la terre ne peuvent pas plus altérer son âme que les ordures des fleuves ne salissent la pureté de la mer K » ("e sont là les « paradoxes » du mysticisme. Le contemplatif trouve dans la contemplation cette inaltérable pureté. — On croirait impossible d'imaginer plus de commodité pour le péché que n'en donne cette absolution perpétuelle. Jamblique renchérit cependant, et autorise l'injustice et l'impureté sous ce prétexte que, pour être contraires aux lois humaines, elles ne le sont peut-être pas à une loi divine que l'on ignore ^ Grâce à un autre sophisme ', l'obscénité devint une forme de la piété, destinée à détacher l'homme de la chair par le dégoût. Aux abominations privées et publiques ^ s'ajouta, pour mieux venger la raison

1. PoRPHYBE, De l'Abstinence, I, 42, cité et traduit par Dems, Histoire des théories et des idées morales, II, p. 329.

2. Voir Denis, ouvraj^'e cité, II, 382. Cf. Bossuet, Instruction sur les états d'oraison, III. « C'est donc ici que l'ou tombe manifestemeut dans ce dérèglement étrange et si justement reproché aux nouveaux mystiques, qui est, sous prétexte de s'abandonner aux volontés inconnues de Dieu, de mépriser celles qu'il nous a révélées dans ses commandements pour en faire notre règle. »

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