‹ Le problème moral dans l'AntiquitéChapitre 9 sur 259 · DiooÈNE La'ékce, VI · texte numérisé non relu

DiooÈNE La'ékce, VI

ti. Séneque, Lettres, 73.

14 L> PROBLÈME MORAL DANS l'ANTIQUITÉ

siste même à savoir enfermer dans d'étroites limites cette grande œuvre, la sagesse. L'orgueil stoïcien perd enfm toute pudeur et toute mesure, et voici son dernier mot : le sage, après tout, n'est-il pas supérieur aux Dieux? Car lui du moins s'est fait ce qu'il est *.

On le voit, c'est un hymne véritable que les stoïciens entonnent en l'honneur de leur sage. Que de pareils hymnes soient de nature à élever l'àme, et qu'il soit bon en morale de regarder et de viser très haut, on ne saurait trop le répéter. Mais on ne peut non plus, même en morale, vivre d'idéal. Et, en supposant que cet idéal soit plus facilement réalisable que ne le veulent les stoïciens eux-mêmes, toujours est-il qu'il faut agir en attendant, et par conséquent avoir des règles d'action au moins provisoires. On comprend donc la boutade de l'un des moralistes de l'antiquité qui semblent avoir eu à la fois le sens moral et le sens pratique le plus aiguisés, de Panétius. Un de ses élèves lui demandait si le sage doit aimer. « Nous nous occuperons plus tard du sage, répondit-il ; mais quant à toi et quant à

1. Sénèque, Lettres, 53. De la Constance du sage, 8. Voir Juste Lipse, Manuductio ad stoïcam philosophiam, III, 14, et Pldtakque, Des conir. stoïc, 13.

moi, qui pour le moment sommes loin d'être des sages, gardons-nous de cette passion, qui est à la fois un esclavage et un avilissement \ » La morale stoïcienne, sous peine de n'être pour la plupart qu'un beau rêve sans rapport avec la vie réelle, devait donc se faire pratique, ce qui ne veut pas dire nécessairement dégénérer. Mais au-dessous de cet idéal, qui n'est point trop haut, parce que l'idéal en morale ne saurait être trop haut, il falteit indiquer les routes qui y mènent. Il fallait, sans descendre ellemême, que la morale prît l'homme tel qu'il est, et l'aidât à monter. Nous allons voir les efforts faits par les stoïciens dans cette voie. Ce ne fut point, à l'origine du moins, contradiction et faiblesse de leur part. Tout au plus pourrions-nous parler de concession faite à la nécessité et au bon sens.

Sans renoncer à l'unité intrinsèque du bien, ils en viennent à proposer une et même plusieurs divisions des biens. La vertu est un bien. Un ami aussi est un bien. Et cependant nos vertus et nos amis ne sont pas une seule et même chose. De plus il y a en dehors de nous et de nos amitiés des gens vertueux. Leur

existence n'est point un bien pour nous. Elle n'en est pas moins un bien ^ Dans un seul homme même ne faut-il pas distinguer les bonnes actions et les vertus qui en sont les principes? ^ Enfin l'analyse et avec elle la multiplicité pénètrent plus avant, jusque dans l'âme de chacun. Il y a des qualités qui sont le fond stable de Fàme, et qui sont à proprement parler les vertus (o^afiécrei,^). Il y en a, au contraire, de moin^ essentielles et de moins durables (s;s'.;). Au-dessous encore il y a les accidents heureux, les joies qui n'illuminent qu'un jour. Puis vient la division classique dans l'antiquité des biens en mouvement et des biens en repos, c'est-à-dire du plaisir vivant qui accompagne l'activité donnant libre cours à ses tendances, et du plaisir mort qui consiste dans l'absence de besoin. — Enfin les subtilités de l'analyse creusent mille fissures dans ce rempart infranchissable qui séparait le bien de ce qui n^est pas lui, et au nombre des biens nous voyons figurer ce qu'on appelle des biens mélangés, des biens relatifs, des biens inutiles

1. To'jTwv yàp -à [xkv éîvai Tispt 'J'W/riV w; -ri; apîTà;, ~'a oï 1%-zoi toç Tov (jTïO'joaîov xot yO.ov, xà Bï o'jte îiîpt 'l'jyr^^' o-j-s Ixtôç, oibv TOV (jTto-jôaîov coç Ttpbç lauTÔv. Sextus Empiriccs, Pyrrh., F, 181.

Page 1