LA BANQUE D’É'I'AT FRANÇAISE
qu’elles ne peuvent encore songer à guérir. Mais l’avilissemeut de la mojmaie, la gêne qui en résulte pour tous, et particulièrement pour les négociants, ne sont pas fardeaux moins pesants. Or il est [lossible de les alléger assez vile. Les causes en sont muUiples (i). C’est rabaissement du lilie et du poids des pièces azizi par rapport aux piastres bassani. C est aussi 1 absence d une encaisse métallique d oi . il ne circule, dans le pays, presque pas d or monnayé ; les pièces d'or — benadeq marocaines et surtout doublons espagnols, — ont été achetées par les indigènes riches et enfouies par eux, dans des cachettes suies , la circulation de la monnaie d argent n’ayant pour gage aucune réserve d’or, par ce temps de dépréciation croissante de l’argent, il est meme surprenant que la monnaie marocaine puisse conserver une valeur nominale supérieure à sa valeur réelle, que la hausse du change n en abaisse pas le prix jusqu’à la valeur du métal, pour la maintenir à ce niveau. C’est encore la multiplication des pièces fausses : sous la domination turque (a), les Kab\lcs du Djurjura avaient élevé la fabrication de la fausse monnaie au rang d’une véritable industrie, et presqued’une industrie publique ; leur renommée s'étendait dans fout le Maghieb , les commandes alfluaient de Fez à Tunis. \ oilà longtemps que leurs derviches n'écoulent plus les faux dirhems ; mais les berbères et les Maures du Maroc n’ont
(1) Cf. Jeannot, op, cil., p. 334 sq. et notes.
(2) Cf. V. Pitjucl, Cinlisafion de rA/rùpte du i\ord, p. 350.
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pas laissé perdre d’aussi vénérables habitudes. Lan i32i de l'hégire, Abd el-Aziz a versé sur rEmpire soixante millions en douros et pesetas ; les voyageurs estiment que, dès l'année 102-2, il circule au moins cent vingt millions en pièces azizi. Il semble que chaque marchand ait cousu à son habit la poche du Juif-Errant, tant est prodigieuse la facilité avec laquelle se renouvelle sous leurs doigts la monnaie dépensée. — La faute en est manifestement aux émissions immodérées d’un prince plus imprévoyant encore que besogneux. Aussi bien, la politique financière du Sultan, elle-même liée aux habitudes administratives du Makhzen, est-elle la cause profonde de la crise monétaire.
Comment guérir les maux dont souffre la monnaie marocaine :> Obligera-t-on les commerçants à payer les droits de douane en or ? U semble que ce serait une reforme profitable, qui ne libérerait pas seulement le Sultan des frais et des charges grevant le service de f emprunt, mais surtout donnerait à ses sujets la bonne monnaie, dont ils ont un besoin si pressant. En fait, ici comme ailleurs, dans le Maroc d’Abd el \ziz, comme dans rAiigleterre d’Elisabctb, comme dans l’ Athènes de Périclès (1), la monnaie « droite r, la monnaie d'or, serait vite chassée par la
(n On sait que si la << loi de Gresliam » a été ainsi baptises, du nom du Clianceliei- qui l’a formulée, sous le rèRue d’Elisabeth Aristophanese plaignait déjà (dans les Grenouilles] les A beniens
,< préférassent de méchantes pièces nouvellement frappées a la vieille monnaie sans alliage ... - Cf. Gide, Principes d'économie poluuiue P 281-284 ; L. Polier, Cours d'écononve politique, t. 11, p. la-18.
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mauvaise : contre l'or français, anglais et allemand, se coaliseraient et douros espagnols, et piastres bassani, et pesetas azizi. qui auraient tôt fait de chasser l’ennemi. - Essavera-t-on de bâter l'heure où la construction des routes, des lignes télégraphiques et des lignes téléphoniques arrachera les villes et les ports à un isolement par trop favorable aux agioteurs ? 11 est vrai que l’absence des voies de communication s’ajoute aux causes spéciliques pour ao-o-raver la misère monétaire (1 ) : les cours qui se dégagentdes débats entre courtiers et négociants, et valent uniformément pour toute une place, s’arrêtent aux limites de la ville ; les écarts entre des places voisines, mais que ne relie aucun service d'informations, sont très souvent d’une énorme amplitude ; faute de marché national, la spéculation a beau jeu pour s’exercer. Mais, comme le
défaut de communications rapidesn’estqu’une raison auxiliaire, l’établissement de lignes postalesou télégraphiques ne serait qu'nn remède auxiliaire : il réduirait les oscillations locales du change, mais ne toucherait d aucune manière à ses oscillations générales sur le marché marocain, puisqu’il n’en atteindrait pas la cause véiitable. * Multipliera-t on les banques privées ? Lne mesure de ce genre serait excellente. En l’absence d’établissements régulateurs, chaque négociant est un peu banquier . il achète et vend des effets de commerce par l’intermédiaire de courtiers, et collabore ainsi, pour sapait, au cours perpé-
(1)Cr. Ch. René Leclerc, Le commerce et l'induslrie à Fez, p. 306 sq.
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luellcment variable du change. 1)(*s banques, onfre que leur encaisse melallique garantira la circulalion de la monnaie et qu elles recevront en dépôt Tor indigène, extrait de ses cachettes, fixeront le taux de l’escompte, par l’escompte intlueront sur le change et remédieront dans une certaine mesure à la dépréciation. Mais ce remède restera lui-même à la merci de la politique financière du Sultan.
C est par cette méthode cependant qifil faut chercher le salut. Lesbanques privées ne suHiront pas à la tàchequ'elles auront inaugurée avec succès, parce qu elles n'ont aucune prise sur le Sultan, parce que les pratiques du Sultan sont la source du mal, parce qu'une émission inattendue peut a toute heure oblitérer les résultats ol)tenus. Dans les derniers jours d(î février (i), alors que les conséquences calamiteuses des frappes de igoS se déchaînaient 5 travers l’Empire, Vbd el-Aziz n’a-l-il pas commandé de nouvelles quantités d’argent.^ Arrêter les frappes, causes edèctives de l’avilissement de la monnaie ; retirer peu à peu la monnaie en ex(;édent des besoins par le commerce de fhassani et de l'azizi ; tenter peut-être le relèvement du cours, et, si, sous le poids de la baisse croissante de la valeur du métal argent (2), cette tentative doit elre reconnue vaine, s’efforcer simjilement déstabiliser la
(1) Cf. Livre jaune ^ op. cil ., n'’ 140.
(2) On sait que, de 15 ou 16 en 1875, le rapport de fargent à for est tombé à 33.50 en 1899, pour remonter à 31. — Cf. Gide, op. cil., p. 285 sq. ; L. Polier, op cil., t. II, p. 49 sq.
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monnaie à un cours qui s’accorde a peu près a\ec l état actuel cio cloprociatioii du uietal 5 p*!!' uiic encaisse 01 appréciable, assurei' un gage inatlacjuable a la circulalion de la monnaie laissée sur le marche ; émettre des billets garantis par les réserves, voilà la seule polilicjue cjiii puisse arracher le Maroc à sa détresse financière. Mais celte politicpie exige le fonctionnement d’une institution spéciale. Pour arrêter les émissions, pour faire le commerce des monnaies et en préparer la refonte, pour mettre en circulation des billets, il est nécessaire cpie la banciuc chargée de « l'assainissement de la situation monétaire n possède le monopole de frappe et de refonte, d achat et de vente des métaux précieux, d’émission des billets. Qu est ce à dire, sinon qu’elle demande un ensemble de privilèges, qui feront d’elle une institution publicpie et officielle,
la Banque d’Etat du 'Maroc ?
Pour leurs profils sans doute, mais aussi parce epe ces profits dépendent d’une réforme du régime monétaire du Maroc, les banques créancières du Sultan sont donc conduites à regarder la création d’une Banque d’Etat, qu’elles constitueront elles mêmes. comme la condition nécessaire de la restauration des finances publiques, partant des finances privées. Détentrice des divers privilèges indispensables à sa tâche, la Banque d’Etat est déjà un important rouage de l'administralion makbzénienne. Cependant ses fonctions ne vont pas au delà des opérations monétaires. N’est-il pas possible de les élargir Pour commencer ses réformes en s’assurant le temps nécessaire, le Sultan, déjà
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gene par l'obslination de ses sujets dans leurs errements, toujours menacé par Bou-IIamara, sera contraint de recourir encore à Temprunt. — Demandera-t-il celte avance à d'autres banques que le consortium français ? Combien de diftîciillés ne soulèvera pas une pareille décision ! Il lui faudra déterminer d’abord la part du solde disponil)le qu’il consentira en garantie à ses préteurs, installer ensuite un nouveau service de prélèvement et decontrôle, risquer enfin, si le prélèvement de 6o o/o est insuffisant pour couvrir les frais du premier emprunt, de voir enlever au solde la somme nécessaire pour parfaire le montant exigible, c’est-à-dire dépouiller les seconds créanciers de leurs recettes. — Par ailleurs, s’adresser à des banques étrangères au consortium français, serait d’une tactique maladroite. Abd el-Aziz ne doit pas oublier que, si l’on ne tient pas compte des trois emprunts conclus par lui en 1902011903 et qu'on va rembourser, l'opération qui se poursuit est le premier appel des Sultans aux fonds de l'étranger, en tout cas le premier d'une véritable importance. Il va fonder le crédit du Maroc. Ce crédit doit être consolidé. Débattre avec des établissements étrangers au consortium, quels qu’ils soient, les conditions d’un nouveau prêt, sans base de discussion, est un moyen détestable, puisque c'est à chaque fois recommencer des négociations lal)orieuses. Accorder à la Banque d’Etat le droit de s'approprier les condUions de tout autre établissement invité parle Sultan à faire connaître ses exigences, est au contraire un moven facile et sur. La concurrence est