‹ Le problème morocain et la Banque d'état du Maroc [microform]Chapitre 14 sur 56 · LA BANQUE D’ÉTAT FRANÇAISE · texte numérisé non relu

LA BANQUE D’ÉTAT FRANÇAISE

un instrument qu’il faut savoir manier. Par désir de recueillir les bénéfices de l’opération, les financiers pressentis, qui. dans des conjonctures ordinaires, prétendraient imposer des prix très élevés, les diminueront, s’ils savent que d’autres possèdent le droit, à conditions égales, de se substituer à eux, jusqu’à des avantages qu’ils jugent inacceptables pour leurs rivaux. Pareille l'econnaissance d’un « droit de préférence » en matière d’emprunts ne constitue pas pour la Banque à qui elle est accordée un monopole impérieux et abusif : le Sultan demeure libre de s’adresser là où les propositions sont le plus avantageuses. Si la Banque favorisée de ce droit apporte un projet de tous points identique au projet le plus profitable, si, plus simplement, elle déclare l’accepter, il doit être indifférent au Sultan de conclure l affaire avec elle plutôt qu’avec d'antres. Bien plus : il y gagne de ne pas voir fonctionner cote à cote deux services distincts et nécessairement bostiles. 11 y gagne surtout de centraliser, entre les mains des mêmes financiers, les opérations monétaires et les services d’emprunts. Déjà régulatrice du régime monétaire, la Banque d’Etat devient \gent Financier du gouvernement. Par l'exercice de ses monopoles et de son « droit de préférence », elle assure aux réformes financières la condition primordiale de tout succès, l'unité et la continuité.

Alaîtresse par définition de la frappe et de l’émission des billets, directrice des douanes par les garanties prises sur elles pour deux ou plusieurs emprunts, la Banque d’Etat

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se trouve être, en fait, propriétaire des ressources du gouvernement. Sur ses recettes, et pour faciliter au Sultan la perception de l’impôt créé par le tertib, elle peut lui consentir, en dehors des emprunts déjà conclus, d’appréciables avances. Mais ces avances doivent être employées aux tins pour lesquelles la Banque les a délivrées, en l’espèce, à la levée, à l'équipement, à l’armement, à la .solde des meballas ebéritiennes. Pour s'assurer qu’aucun détournement ne sera tenté, elle organise un système de surveillance et de contrôle, en même temps que, pour se rembourser d’abord les avances consenties et leurs intérêts, tenir ensuite les sommes laissées libres à la disposition du Makbzen, elle encaisse le produit des redevances perçues. Le ôlakhzen, pour solder ses deltes ordinaires, délivre des bons payables sur les réserves disponibles de la Banque. Le profit qu’il relire des intérêts rapportés par ses dépôts, la facilité qu'il trouve à se procurer rapidement des avances, tous les mérites d’un compte-courant, que garantissent la rentrée des impôts, les loyers des maisons et des propriétés, les ressources diverses du gouvernement, convainquent le Sultan des bienfaits d’une administration régulière. La Banque centralise les recettes, acquitte les dépenses, à ses fonctions d'Agent Financier du Makbzen. joint les attributions de Trésorier-Payeur. — Elle fait plus. Assurant la marebe de tous les services, elle en fixe les budgets, en règle l’organisation, en surveille le fonctionnement. Son conseil s’identifie au ministère des finances. son directeur remplace le chef du Trésor, son person-

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nel contrôle l’administration généiale. La confusion et l’incobérence disparaissent avec le déficit des habitudes du « Bit-el-Mal ». L’ordre, la régularité épanchent sur les finances chérifiennes une prospérité qu’elles n’ont jamais connue, que le Makbzen n’a jamais rêvée. Sur des revenus solides, sur un crédit éprouvé, le Sultan peut maintenant bâtir un Etat. Biche et habile à user de sa richesse, il entretient une armée puissante, une administration docile. Par elles, il conquiert, et pour jamais, son empire. Comme jadis les rois de France, il vairm successivement les barons, les caïds, qui s’interposent entre lui et son peuple, les oblige à abandonner les droits que leur ont conférés des siècles d’anarchie, à remettre dans ses mains leurs pouvoirs administratifs, financiers et militaires. 11 leur substitue des agents qui ne tiennent que de son bon plaisir leur pouvoir, et rassemblent sous sa volonté le pays étonné. Désormais, c'est au Cbérif, et non plus au caïd, qu'on verse les redevances : c’est de lui qu’on reçoit les ordres et les lois ; c’est pour lui qu’on part à la guerre. Plus de tribus et de caïds, de fractions de tribus et de cheikhs! Confondus sous un même pouvoir, administrés par les mêmes services, obéissant aux mêmes lois, les habitants du Magbrib s’embrassent dans l'unité nationale enfin accomplie, sous le regard tout-puissant du Cbérif-Empereur. Le Maroc féodal a vécu. Un Maroc nouveau s’éveille, dégagé de l’antique gaine par l’incantation de l’Or.

Et la nation, dont la richesse a réalisé ce miracle, en ac-

LES OHIGINES DE LA BANQUE D KTA'l’

croît crantant son pouvoir. Ses rmanciers onl assure la monnaie, fondé le crédit, é(|ndibi'é les budgets, forgé les chaînes doives c[ni allacbent ri'bn|>ire an Snltan. le Snltan à la lîampie. De leni’s mains, ses ofliciers et ses adminis’ tratenrs ont reçu la lâche |)lns ([u’à moitié ponrsnivie. Ses inslrnclenrs onl préparé les campagnes, scs intendanis ont soldé « gonms » cl « tabors *>, ses émissaires ont pave les défections, scs percepteurs ont installé le tertib, ses conti’dlenrs ont aménagé les bnreanx. Ses indnsiriels et ses commerçants peuvent maintenant appeler le Maroc an travail. Le Snltan n’a rempoi té ses victoires, n a imposé son autorité, n'a planté l'ordre et la sécurité sur ce sol d anarcbie^cpie par son aide. Laissant au souverain, chef spirituel du peuple, la magnificence de rajipareil, elle continue d'exercer la besogne (piotidicnne. Elle abandonne les hauteurs à l’Esprit de Mahomet ; il lui suffit de commander sur la terre. Mais rien ne s'y fait contre elle, et rien ne s'y fait que par elle. Le Cbéi if s'enveloppe, et disparaît, dans la splendeur; elle manie les réalités de la puissance. Des deux cotés de la Méditerranée occidentale, il n y a [ilus ([u'un seul et meme pays: Maroc, Vlgéric, lunisie, le Maghreb tout entier continue la France.

D'aussi vastes, d’aussi grandioses desseins n’oiil rien de chimérique. Le 8 avril iQo'i, par une déclaration solennelle, l’Angleterre vient de reconnaître à la France le

LA ILANQÜli u’ÉTAT FILANÇAISK

droit de « vriller à la lrnii<inillUc de l'Empire cfiérijien, de lui prèler son assislance, pour loules les réj ormes adminislndives,éeonond<pies,Jhmnriî'res el nüidüires,donl Un hesom{\)». Elle lui demande de s'entendre avec l’Espagne ; elle s’engage à lui })rèler l'appui de sa diplomatie (2). Sous la condition de respecter la liberté commerciale el de ne [>as élever de t'orlitications, de Mclilla au Sebou (à), la l- rance est délivrée de sa plus redoutable adversaire. Plus de journalistes el de ili[)lomates « marrons » ; plus de menaces de protectorat britannique 1 Londres laisse à Paris le soin des réformes marocaines, lui promet son aide ])our leur exécution. Aucune cbancellerie ne formule de réserves. Les droits de la Erance sont reconnus; ses intérêts sont sanctionnés. La carrière, pour ses ambitions, s ouvre

libre.

L'beurcux négociateur de l'accord songe-t-il à une conquête militaire ? En tel projet ne pié’^cnlerail rien d'étonnanl. VM-i\ rare de voir les peuples qui convoitent des territoires, lancer des soldats sur leurs habitants, en massacrer une partie, réduire l'autre en servitude, et, sur le sol trempé de sang, parmi la baine el la révolte, installer leur domination ? Mais coûteuses sont

(1) iEclaralion concernant l'Egypte el te Maroc, ait. 2. Le texte au plais est plus précis encore : « To provide assistance for tlie purpose of ail administrative, économie, financial, and military reforms,

tt /iîc/i it may require. »

(2; Déclaration, art. 8 et 9.

(3) Jliid , art . t et 7.

LES ORIGINES DE [.A RANQUE D’ÉTAT

les expédiUoiis, ruineuses les défaites, instables les triom- |)lies : les vaiiupieurs sentent toujours l'esprit de revanche l’uder autour d'euv. bourcpioi ne pas inaugurer une i)olitique contraire ? Ne serait-il [>as plus sûr de deinaiulei* à la paix ce (pi on a toujours demandé a la guerre ? Ne sei‘ail-il pas plus efficace d (‘inpUjyer la supériorité de ricliesse, d’outillage, (^admini^lration et de culture, à lier les pi inces des pays encore an‘iérés,et avec les iirinces leurs sujets, [>ar la multiplication des prêts, la réforme des sei‘vices, l’exploitation des ressources, tous les lacs d’une inlluence qui se trame sans qu’on la discerne, et enveloppe quand on la voit:* Neserail-il |)as plus i)rofital)le de substituer 1 amiti(* à l exécration, la collaboration à la liataille, sous la seule réserve (prà rinitiateur reviendi'a l’hégémonie. au bailleur de fonds une j)lus grande part de bénéfices:* liàtir des routes et construire des cliemins de fer, ouvrir des bampies et aménager des manufactures, aider le souverain à garantir l’oi'dre, et. pour le gagner, l'intéresser aux entrejn-ises. n’est-ce pas la politique qui. (m ce moment meme, livre la l*erse aux Russes : i). confondant et poussant de front la complète, rorganisation et la mise en œuvre?

\ cette polilitpie, le Maroc ofVre un champ d’expériences privilégié. Plus (|ue beaucoup d'autres pays, il est à peu près inaccessible à la conquête militaire, depuis qu'in digèncs et envahisseurs sont mêlés dans la même i‘eligion.

(1) Rérard, Revue de Paris, i;i décembre 1902.

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