‹ Le problème religieux au XIXe siècleChapitre 12 sur 26 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

MaÎQtenant. prenons |)Our accordée la vérité de la religion chrétienne. Je suis, par hypothèse, catholique orthodoxe ; je vois dans le catholicisme chrétien la religion même, la seule vraie, la religion une et unique, type t*a,t lonnel de toutes les religions de la terre ; je vois, en urx raot, dans le catholicisme orthodoxe, le catholicisme absolu. Dans cette hypothèse, vraie ou fausse, mais '^^I^.Sra.tuite, et où nous place notre naissance même, VOICI ^ Ce me semble, comme je dois raisonner.

^ Vi n des grands traits du catholicisme, dont chacun dès Y^ord demeure frappé, c'est la force systématique qui en relie toutes les parties, de sorte qu'on ne saurait repousser un seul de ses dogmes sans les repousser tous, ni en saisir un seul sans que tous les autres accourent aussitôt ; à quelque anneau qu'on la prenne, la chaîne entière suit. Cet enchaînement profondément rationnel, qui fait d'une religion une philosophie^ est déjà un signe que le catholicisme n'est pas une religion comme les religions diverses qui se sont disputé l'empire des âmeSj mais qu'il est la religion elle-même.

» Ainsi faut-il que la raison se retrouve dans la foi. Un homme qui est né dans une religion ne doit pas y

vivre par cela seul qu'elle est celle de ses pères ou de son pays ; il doit y vivre tant qu'il ne connaît pas une vérité plus parfaite, une religion plus pure. Mais il doit s'appliquer sans cesse à connaître Dieu, à l'aimer et à le servir^ puisque c'est pour cela qu'il a été créé et mis au monde ; à le servir, dis-je, et à l'aimer en vérité^ à dégager d'une vérité imparfaite la vérité plus parfaite qu'elle couvre, et d'une religion particulière la religion universelle, ou le catholicisme, qui en est l'esprit. Qu'est-ce qui le guidera dans cette recherche de la religion pure ? La raison. L'enseignement religieux qui lui a été donné l'a été à sa raison, parce que la raison est toujours le pouvoir de connaître, de quelque part que vienne la connaissance, et qu'elle vienne du dedans ou du dehors. Cette recherche de la religion pure est d'ailleurs un travail d'investigation personnelle, d'intelligence^ d'analyse^ qui ne saurait être que l'œuvre de la raison.

» Ceux qui portent le nom de catholiques ne sont pas dispensés du même travail. Ils ont à chercher, au fond de tel ou tel catholicisme, qui varie de peuple à peuple et d'âge en âge et que j'appelle catholicisme historique, le catholicisme orthodoxe et absolu. Encore que l'Eglise le détermine en le formulant à mesure qu'il devient nécessaire de le fixer, il ne faut pas que le raison demeure oisive ; car les formules même de l'Eglise ne sont qu'une lettre m jrte pour quiconque ne s'attache pas à les pénétrer, à les dégager des idées accessoires, plus ou moins passagères, qui les enveloppent, à les comprendre ; et un tel travail ne saurait être aussi que l'œuvre de la raison.

» Or^ ce n'est point comprendre une formule, que se borner à l'accepter pour en tirer ce qu'elle contient : la

CATHOLICISME ET BATIONALISME 109

comprendre, c'est la reconnïiître en elle-même véritable: la démonstration intrinsèque qui rétablit en elle-même en peut seule donner le sens. Ce n'est point non plus la démontrer que démontrer l'infaillibilité de l'autorité qui l'enseigne : on démontre par là sans doute que la formule est vraie, et que ce qu'elle affirme doit être cru ; mais qu'affirme-t-elle? que signifie-t-elle ? quelle idée exprime-t-elle? On l'ignore, tant qu'on ne l'a pas comprise ; et on ne l'a pas comprise, tant qu'on ne l'a pas démontrée elle-même, c'est-à-dire tant qu'on ne l'a pas rattachée aux autres vérités que possède naturellement la raison. Alors seulement on l'a comprise, et alors seulement on en peut tirer tout ce qu'elle contient.

» Je détermine ainsi une science ayant pour objet de déduire le surnaturel du naturel. Les vérités de l'ordre surnaturel sont l'objet propre de la foi religieuse ; les vérités de l'ordre naturel sont l'objet propre de la raison : la raison peut s'élever des unes aux autres ; elle peut, partant des vérités naturelles, démontrer et expliquer les vérités qu'enseigne la foi, et fondre les deux ordres dans une science plus haute^ dans une synthèse supérieure ou s'unissent les deux termes de l'antinomie, dans la philosophie.

y> Ici je rencontre une double objection qui tombe sur ma thèse des deux côtés à la foi, du camp des catholiques et du camp des rationalistes. Il m'arrive ce qui arrive souvent à qui tente une conciliation qui soit autre chose qu'un juste-milieu : c'est que je suis contraint de combattre les deux adversaires en même temps pour les amener â ne plus se battre, et à se réunir dans une paix fondée sur le droit. Mais qui a le droit pour soi l'emporte tôt ou tard. Le droit en pareille matière, c'est la vérité.

» L'objection des rationalistes est faible, en ce que, si

elle vaut, elle les condamne. Que pouvez-vous faire, disent-ils, avec voire raison, dans ce monde invisible qui lui échappe? Des hypothèses, des conjectures, des imaginations vaines, des romans métaphysiques, de beaux châteaux bâtis dans le vide. Ils en concluent que le mondé invisible n'existe pas, parce qu'il échappe à leur raison. La conclusion est merveilleuse. Ces gens-là sont dieux : ce qui les dépasse n'existe point.

» D'autres, plus modestes, se contentent de conclure qu'il- ne faut pas s'inquiéter de ce qu'on ne peut pas savoir. Voilà qui est plus raisonnable. Mais s'il faut le savoir, sous peine d'abdiquer son être d'homme? S'il faut le savoir, pour savoir ce que nous sommes venus faire en ce monde visible? S'il faut le savoir, enfin, pour n'être plus tourmentés de la pensée de ceux qui souffrent et qui meurent, laquelle, avec l'ignorance de l'avenir, est bien le plus horrible supplice, la plus inexorable torture que j'imagine pour un cœur vivant? Ces gens-ci ne sont plus des dieux vraiment : ils sont des animaux; ce dont ils ne se trouvent pas mal, à ce qu'il paraît, puisqu'ils ne souhaitent rien au-delà. J'envie leur tranquillité, et leur égoïsme est à mes yeux une admirable chose. Pour moi, qui suis moins calme, ou peut-être moins philosophe, étant moins digne de leur rationalisme superbe, je ne serais pas rationaliste, en effet, si je pensais de la sorte : je serais croyant. Je me demande pourquoi ils ne le sont pas.

» On me dit qu'ils n'ont pas besoin de l'être. Alors, .si la vérité sur le monde invisible leur est indifférente, s'ils n'ont besoin ni de la philosophie ni de la religion, je n'ai plus rien à répandre. Ils ne peuvent entendre mon langage, ni moi le leur. Ce sont des êtres d'une autre espèce que moi .

)> Sur quoi se fondent-ils pour assurer que le mond«* invisible échappe à la raison ? Sur ce que la raison a pour fonction d'expliquer le réel fourni par Texpérience? Sur ce que le fait et l'idée s'opposent pour s'unir dans une synthèse de l'expérience et de la raison ? Soit. Je connais tout cela. Mais qui vous assure qu'expliquer le réel fourni par l'expérience^ ou le visible, n'est pas précisément rapporter le réel visible à un réel invisible? Si bien que l'œuvre de la raison serait de déterminer l'invisible par le visible, le surnaturel par le naturel ?

» Il est clair qu'on ne saurait construire une pareille science par la méthode expérimentale ; on ne le saurait non plus pas une méthode qui dédaignât l'expérience, mais par une méthode transcendante, intime accord de l'expérience et de la raison^ qui partît de l'expérience pour s'élever au-dessus d'elle, et pour déterminer par la réalité visible la réalité invisible. Comme c'est là. l'objet de la philosophie, une telle méthode est la méthode pr'opre au philosophe : c'eslldidialectique platonicienne, qu'il faut élever à la hauteur d'une méthode rigoureuse, pour construire une philosophie positive.

» Aussi ne prétends-je point que la philosophie soit une science faite; elle est une science toute à faire, au contraire : mais qui se fera. Que l'on parvienne à connaître la loi de l'enchaînement ou de la nécessité réciproque des choses, dès lors, une réalité donnée par l'expérience manifeste à l'œil de la raison, avec une entière certitude, une réalité placée en dehors de l'expérience, mais liée par cette nécessité réciproque à celle d'où l'on est parti. Ce n'est pas ici le lieu d'en dire davantage ; ce que j'en dis suffit pour faire voir à ces rationalistes qui limitent si arbitrairement la raison que

la portée de la raison est plus haute qu'ils ne rimaginent. et que la philosophie ne tardera plus à devenir une science positive, puisqu'il est déjà possible de dire quel en est Tobjet, quelle méthode lui convient, et sur quelle loi ou quel principe repose le fondement de cette méthode.

» Quant aux catholiques, ils objectent Tincompréhensibilité des mystères. Mais entendons-nous bien sur ce point. Outre que TÉglise ne défend pas de chercher à les comprendre^ pourvu qu'on ne fasse pas de la faiblesse qui empêcherait d'y parvenir un motif de les nier ; outre que d'ailleurs, quand on ne parviendrait jamais à les comprendre pleinement, du moins on peut les comprendre de plus en plus, et réaliser de plus en plus, par cette intelligence progressive de la foi, l'adoration en esprit ; je dis, outre cela^ qn-un mystère ne cesserait pas d'être mystère, alors même qu'on le comprendrait. Car qu'estce que comprendre une chose, sinon voir clairement et distinctement qu'elle ne peut pas ne pas être ce qu'elle est ? C'est là le plus haut degré de l'intelligence humaine, quand elle constate et qu'elle démontre ; quand elle voit ce qu'est une chose, et que la chose connue de la sorte ne peut pas ne pas être ce qu'elle est. La vérité ainsi comprise n'en est pas moins un mystère, si elle demeure inexplicable dans son fond.

» Cela est, cela ne peut pas ne pas être : qui parle ainsi comprend ce dont il parle ; mais comment cela est-il ? comment cela peut-il être ? Voilà le mystère. J'appelle mystère une vérité qui, même comprise, étonne la raison. Qu'elle soit enseignée et qu'on ne la connaisse que par la foi, ou qu'elle soit démontrée et qu'on la connaisse par la raison, si elle est étrange pour la raison, si elle conserve encore, après la démonstration même,

qnelque chose d'incompréhensible, elle est toujours un mystère. L'immutabilité divine semble inconciliable avec la providence ; ce sont deux vérités démontrées Tune et l'autre pour la raison ; l'accord de ces deux vérités est aussi une vérité démontrée pour la raison^ par ce principe que deux vérités ne sauraient être incom|)alibles. Mais cette troisième vérité, savoir, l'accord des deux qui semblent inconciliables, n'en est pas moins étrange. Elle est comprise^ puisqu'elle est reconnue comme étant et comme ne pouvant pas ne pas être ; comment peut-elle être ? Voilà quelque chose d'incompréhensible, qu'elle conserve toujours, et qui étonne : elle est un mystère. Un mystère de foi, quand il sera rationnellement démontré, n'en sera pas moins un mystère : il sera devenu un mystère de raison.

» Le mystère est relatif, comme le surnaturel, tel que nous l'avons déflni. De même que le surnaturel est pour nous ce qui est supérieur à notre nature terrestre, à notre être actuel, mais non pas à noire être virtuel, pareillement le mystère est pour nous ce qui surpasse notre intelligence terrestre, notre raison actuelle, mais non pas notre raison virtuelle. Quand ce qui est pour nous le surnaturel sera devenu notre nature même, ce qui est mystère pour notre raison d'aujourd'hui aura cessé de l'être pour notre raison d'alors. Les vérités de la foi religieuse sont des mystères par essence, parce qu'elles se rapportent à l'ordre surnaturel ; elles seront donc toujours des mystères pour l'homme terrestre: mais qui empêche que les mystères de foi ne deviennent peu à peu des mystères de raison ?

» Si Ton considère que l'être futur a, non pas sa

caase, mais sa racine, son origine on son point de départ dans Têtre présent, comme Têlre présent dans Tètre passé ; que les termes successifs d'une série s'engendrent les uns les autres, celui qui précède engendrant celui qui suit, l'inférieur le supérieur, non par une force causatrice qui lui soit propre, car le moins ne saurait contenir le plus, mais en vertu d'une loi générale émanée d'une cause souveraine, universelle et .unique, qui domine le tout ; que l'homme terrestre contient virtuellement l'homme céleste, et que, pour développer en soi l'homme céleste, il faut être parfait comme homme terrestre, et réaliser son type pour atteindre son idéal : on en conclura que les vérités de l'ordre naturel contiennent virtuellement les vérités de l'ordre surnaturel ou les mystères, et que les mystères ont dans la raison, non pas leur principe premier, mais leur racine, leur origine ou leur point de départ. On conçoit donc que la raison puisse s'élever, non pas jusqu'à les posséder, jusqu'à les retrouver en elle-même, mais jusqu'à les voir au-dessus d'elle par elle-même, indépendamment de tout secours extérieur, de toute foi (1).

» Or, la raison le peut. La raison humaine a des limites, sans doute, et on le reconnaît bien, quand on dit que les vérités de l'ordre surnaturel ne perdront pas pour nous leur caractère mystérieux. Mais ses limites sont fixées arbitrairement, tant par les rationalistes euxmêmes, que par les catholiques. On oublie qu'il y a une mesure très simple et très juste de la raison : c'est la parole. La raison et la parole^ la chose signifiée et le

(1) Il va sans dire qu'on suppose la raison formée, sans revenir sur ce qui a été reconnu plus haut sur la nécessité du secours extérieur ou de la foi comme condition de sa formation même.

CATHOUaSME ET RATIONALISME 115

signe, sont dans un tel rapport qu'un seul mot^ chez les Grecs, les désignait Tune et l'autre, ou^ ce qui revient au même, qu'ils désignaient l'une par l'autre, la raison par la parole. Je n'insiste point sur ce rapport ; il est assez coaau. La parole ne saurait exprimer ce que la raison n'entend pas. Il s'ensuit que la parole est la mesure de la raison : où atteint l'une, l'autre atteint également. Une idée, si vague, si obscure, si mystérieuse qu'elle soit, si on la parle, on l'entend ; la raison, qui l'entend, l'examine et la juge. Les mystères de la foi sont-ils exprimés par la parole? Oui. Donc ils sont entendus. L'idée qu'en a la raison peut être incomplète ; mais elle en a une, si la formule qui les exprime n'est pas un vain assemblage de sons. L'idée qu'elle en a n'est pas hors d'elle ; elle peut donc la rapprocher de ses propres principes : elle a en elle toutes les idées intermédiaires qui lui permettent d'en établir la fausseté ou la vérité. Donc il est possible de tirer de l'ordre naturel les vérités de l'ordre surnaturel, et d'arriver par les seules forces de la raison jusqu'à l'afDrmation des mystères de la foi.

» Il est trop clair qu'on ne peut rien déduire d'un principe qu'on n'entend pas : il faut donc entendre les vérités de la foi, pour en déduire les conséquences morales. Aussi les a-t-on toujours entendues, plus ou moins. Les religions diverses ne furent que des voiles différents dont se revêtit, pour se rendre accessible à des peuples différents, une doctrine toujours la même au fond, et toujours conservée par les initiés, comme le feu sacré par les vestales romaines. Depuis que l'homme plus mûr a été jugé digne de recevoir enfin la doctrine sans voiles, depuis que la religion secrète est devenue la religion publique^ et que tous ont pu être initiés, combien ne voit-on pas encore la foule, plus saisie du signe que de

ridée, du symbole que du sens intime, de l'enveloppe que de Tessence, altérer par ses imaginations la religion pure, dédaigner Tesprit pour la lettre, et composer, du mélange de ses idolâtries avec Tadoration en vérité, un catholicisme de nom, imparfait encore, d'où se dégage péniblement le catholicisme absolu I Mais l'Église maintient toujours les vérités du dogme, et de la morale qui s'en déduit, par des formules plus précises, à mesure que ces vérités sont plus altérées au dehors, ou qu'on est plus capables de les entendre.

» Il suit de toutes ces considérations qu'il y a dans la religion deux éléments, l'un immuable, l'autre mobile et progressif : la religion est immuable de soi, selon qu'elle est la vérité, selon qu'elle est la connaissance, l'amour et la poursuite efficace du surnaturel, selon qu'elle est le lien des hommes en Dieu ; elle est mobile et progressive, selon qu'elle est une vérité de plus en plus comprise, selon que le surnaturel est de mieux en mieux connu, aimé, recherché, selon que les hommes, en même temps qu'ils s'unissent davantage, s'approchent davantage de Dieu. Immuable dans sa pureté absolue, mobile et progressive dans son dégagement des formes, des enveloppes, de la lettre nécessaire, mais qui n'en est que le dehors et qu'on ne doit pas prendre pour elle-même. Immuable dans la parole qui en enseigne le fond, et le même fond au premier homme qu'au dernier; mobile et progressive dans l'intelligence humaine qui pénétre de plus en plus profondément la divine parole. Œuvre de la foi et de la raison tout ensemble, immuable comme œuvre de la foi, mobile et progressive comme œuvre de la raison.

y> La foi reçoit, la raison trouve. Il ne dépend pas de la foi de recevoir plus ou moins ; elle reçoit ce qui lui

est donnée et c'est tout. La raison, quand elle a trouvé, peut trouver encore ; il dépend d'elle de s'arrêter ou d'avancer, jusqu'à ce qu'elle ait atteint sa dernière limite. La foi est donc immuable, comme elle est, par son principe qui relie l'individu au genre humain, universelle et une ; la raison est mobile au contraire, comme elle est, par son principe qui distingue, qui sépare l'individu, ^empêchant de se perdre dans le genre humain, particulière et variée. La loi de la raison est donc enfin le progrès ; la loi de la foi, la décadence par rapport à la raison, qui grandit tandis qu'elle-même ne grandit pas, et qui peut, sans l'amoindrir, parvenir à l'égaler un jour. Le jour où la foi, c'est-à-dire la connaissance par la communion intellectuelle des hommes, et la raison, c'est-à-dire la connaissance par l'intelligence propre de l'individu, se seront égalées de la sorte, leur opposition sera détruite, et leur union consommée dans la vérité, ou dans la raison supérieure qui est le principe de la foi comme de la raison, parce qu'elle est le principe de toute vérité.

» La raison conduit d'abord à la foi, car il n'y a de foi légitime qu'une foi fondée en raison. A ce premier moment, le rôle de la raison est négatif, celui de la foi positif : la raison en effet ne fait encore que reconnaître sa propre impuissance, d'où elle conclut la nécessité de la foi. Car voilà le motif de la foi pour les croyants même qui ne s'en rendent pas compte ; s'ils ne raisonnent pas l'impuissance de leur raison, ils la sentent du moins par un acte spontané de la raison, et ils croient. La foi parle dans le silence de la raison trop faible ; elle contient des vérités, un dogme, une morale, un culte, tout un enseignement positif.

» Mais la raison, lorsqu'elle a conduit l'homme à la

foi, ne l'abandonne pas snr le seuil du temple ; elle Vy accompagne, elle marche avec lui, et son pouvoir grandit de jour en jour. 11 grandit jusqu'à ce point, qu'elle peut parvenir à reconnaître par elle-même les vérités que lui enseigna la foi. Alors les rôles changent: celui de la foi devient négatif, celui de la raison positif. Car qu'est-ce qu'une vérité enseignée par la foi ? Tant qu'elle n'est pas comprise, elle est une sauve-garde contre Terreur plutôt qu'une vérité ; elle est ce pont jeté sur l'abîme, et qu'il faut suivre sous peine de tomber à droite ou à gauche dans les ténèbres, si l'on veut arriver au ciel, c'est-à-dire au vrai. Toute doctrine qui lui est contraire est fausse ; une doctrine qui ne lui est point contraire n'est point véritable pour cela. Mais une marque de fausseté l'est de vérité, quoique d'une manière négative : telle est la formule de la foi. A la raison d'établir la vérité positivement^ puisque c'est à elle de comprendre la foi.

» Même chose a lieu pour les sciences de l'ordre naturel. Les faits observés ne sont pas la science, ils sont la matière de la science : la science en est l'explication, ou la théorie. Si la théorie est contraire aux faits, elle est fausse ; si elle n'est pas contraire aux faits, il ne s'ensuit point qu'elle soit véritable. Elle est toujours une hypothèse, qui gagne en certitude à mesure que les faits la confirment ; mais une certitude qui croît avec le temps n'est point absolue. Que si, au lieu d'observer les faits d'abord, pour les expliquer ensuite par une hypothèse qui^ tant que les faits ne la démentent pas, n'est jamais que possible, on déterminait les faits rationnellement, indépendamment de l'expérience, qu'arriverait-il î Ils seraient démontrés en eux-mêmes ; ils seraient compris plus tôt (jue vus ; l'expérience ne viendrait qu'après,

pour confirmer la théorie. Si rexpérience démentait le système, il serait jugé faux : non que la méthode qui l'aurait construit fut mauvaise, ou la raison incompétente, mais parce qu'on aurait raisonné mal. Si Texpérience le confirmait, il serait vrai : non pas en vertu de l'expérience, mais de la méthode qui l'aurait construite^ de la raison qui aurait pu par l'idée déterminer le fait, et parce que cet accord des faits avec le système tel que la raison l'aurait préconçu serait une preuve que l'on n'aurait pas raisonné mal. L'expérience, au lieu d'être le point de départ du système^ ne viendrait au contraire qu'à la suite comme une contre-épreuve ou une vérification. La raison seule, par ses propres principes, le construirait en entier, et le marquerait du sceau de la certitude absolue qui lui appartient. Telle sera l'œuvre de la philosophie dans Tordre naturel.

» Dans les sciences, la connaissance des faits, des réalités même visibles, ne joue qu'un rôle négatif ; le rôle positif est celui de la raison.

» Pareillement, que l'on parte des données de la foi, et qu'on cherche à les comprendre, le système ainsi construit sera faux s'il leur est contraire ; sera-t-il vrai par cela seul qu'il ne leur sera pas contraire ? Non, sans doute. Il sera possible, voilà tout. Qu'est-ce qui en démontrerait la vérité ? Sa conformité avec les données de la foi, j'entends sa facilité à les expliquer ? Un autre peut-être leur serait tout aussi conforme, et les expliquerait mieux. Mais que l'on parte des données de la raison, et que l'on cherche à s'élever des vérités de Tordre naturel aux vérités de Tordre surnaturel, indépendamment de la foi ; alors de deux choses Tune : ou le svstème ainsi construit sera contraire aux données de la foi, et, la foi étant d'ailleurs tenue pour légitime, il

sera faux ; ou il ne leur sera pas contraire, et il sera vrai, non comme conforme aux données de la foi, mais comme rationnellement démontré. Son opposition à la foi n'infirmerait pas la méthode qui l'aurait construit, mais Tusage qu'on en aurait fait ; elle serait un signe qu'on aurait raisonné mal, comme la fausseté d'un résultat n'infirme point la méthode en arithmétique, mais signifie que l'opération a été mal faite.

» La science qui part des données de la foi pour les comprendre est la théologie. La foi étant d'ailleurs tenue pour légitime, elle est, comme sont les sciences de l'ordre naturel, certaine dans ses données, hypothétique dans le système qu'elle en tire par une force à laquelle sont étrangères les données d'où elle part. La science qui part des données de la raison, et qui arrive à retrouver, par les vérités de Tordre naturel, les vérités de l'ordre surnaturel telles que la foi les formule, est la philosophie : comme elle est certaine dans ses données, elle est certaine aussi dans le système qu'elle en tire par une force à laquelle appartiennent les données d'où elle part. La théologie, tant que la philosophie n'a pas pu se constituer, a été la seule intelligence possible, mais incomplète et peu certaine, de la foi ; le progrès de la raison^ faisant enfin de la philosophie une science exacte, remplacera la théologie par la philosophie.

» La philosophie diffère tout ensemble de la théologie et des sciences de l'ordre naturel, en ce qu'elle tire des seuls principes de la raison la détermination des vérités de l'un et de l'autre ordre ; et encore en ce qu'elle forme le lien des deux ordres, qui ne sont qu'un dans la raison divine où s'unissent toutes les vérités, s'élevant des vérités de l'ordre terrestre jusqu'à voir par elle-même celles de l'ordre céleste où divin.

» Mais que la philosophie remplace la théologie, est-ce à dire qu'elle remplace la religion ? Ceux qui ont pu se le figurer ont prouvé par là qu'ils n'entendent pas ce qu'est la religion. La théologie elle-même n'est pas la religion : elle n'en est que la science, elle n'est que l'intelligence plus ou moins complète, plus ou moins certaine, des vérités qu'enseigne la foi. Mais la connaissance de ces vérités, que l'on peut avoir et que l'on a indépendamment de la théologie, la culture des sentiments et la pratique de > actes qui s'y rapportent, mais tout cet effort pour dégager de l'homme terrestre, par la connaissance, par Tamour, par la conduite, l'homme céleste, l'être intérieur, l'être idéal qui sera réel un jour, mais, pour le dire d'un mot^ la vie en vue du salut de chacun et de tous dans la communauté du culte qui représente et qui excite la communion des âmes, voilà ce qu'est la religion. Les ennemis de la philosophie invoquent contre elle sa stérilité en matière de sentiments et d'actes, surtout de sentiments et d'actes communs, son impuissance à constituer une église : ce reproche a une très grande force, non point contre la philosophie, mais contre ceux qui prétendent qu'elle succède à la religion. La théologie, non plus que la philosophie, ne saurait constituer une église. La religion n'a point son principe dans une science ; elle est plus vaste que toute science, et elle vient de plus haut.

» C'est pourquoi la religion et la philosophie ne sont pas ennemies, quelque ennemis que puissent être les religieux et les philosophes. Elles ne peuvent point s'absorber l'une l'autre, ni s'identifier : il n'y a identification possible pour elles que dans la doctrine. Encore leur doctrine^ qui peut être la même, et qui le sera, diffèrera-t-elle toujours par la méthode, la religion étant

m LA RELIGION

catholique, et la philosophie rationaliste, par méthode ; je veux dire, Tessence de 4a religion étant d'affirmer où la philosophie démontre. Ainsi, même dans la doctrine, s'aideront-elles mutuellement, sans se remplacer.

» Cette identité des doctrines issues de méthodes différentes se réalisera. Cela résulte de leurs tendances. La religion, sous lacontinuelleactionde la raison, tend sanscesse, depuis Torigine du monde, à dégager sa vérité pure du mélange des erreurs populaires; et la philosophie, qui embrasse, qui soulève du moins et qui agite tousles problèmes dont la solution est impliquée par le dogme religieux, tend sans cesse, à mesure que la raison croît, à se constituer, à devenir une science exacte. Or, cela sera : puisque les problèmes (}u'elle cherche à résoudre, par cela seul que la parole humaine les exprime, ne sont pas hors des limites de la raison, puisque d'autre part la raison de l'homme est progressive, le progrès de la raison amènera forcément la solution rigoureuse de ces problèmes qui l'inquiètent et qui ne lui sont pas inaccessibles.

» Et déjà l'on peut reconnaître le principe de la méthode qui lui permettra de se constituer. Comme, pour l'ordre naturel, elle trouve dans l'expérience la contre-épreuve ou la vérification de ses systèmes, elle trouvera aussi la contre-épreuve ou la vérification de ses systèmes dans les formules du dogme religieux, pour Tordre surnaturel. Il suffira que ses systèmes ne contredisent point les formules du dogme, pour qu'elle soit en droit, au nom de la méthode^ de les reconnaître vrais : cela suffira, dis-je, si large que puisse être l'interprétation qu'elle en donnera, car « la lettre tue et l'esprit vivifie. » Ainsi, par la philosophie, la religion réalisera de son côté sa propre tendance, et atteindra sa. propre fin, qui est le catholicisme absolu. »

« L'accord de la religion et de la philosophie donne lieu à un problème capital, dont Timporlance ressort visiblement du nombre des débals qu'il a soulevés.

» On a essayé de le résoudre de plusieurs manières. La réfutation des diverses solutions qu'on en a tentées éclaircira et confirmera la notre.

» La première manière de le résoudre, c'est de le supprimer. Plusieurs ne s'en font faute, et ils s'applaudissent de leur génie. [)arce qu'une question difficile, qu'ils n'aperçoivent pas, ne les embarrasse pas. Quel est le véritable rapport de la raison à foi ? Il est malaisé de répondre à cela : mais ôtez l'un des deiL\ termes, plus de rapport, et la réponse devient très simple, en même temps que très bienvenue de l'indifférence ou de la paresse. Mais cette réponse, toute simple qu'elle soit, laisse encore une petite difficulté : c'est de savoir quel terme il faut ôter pour supprimer le problème. Est-ce la raison î Est-ce la foi ? Les uns veulent que ce soit la foi, d'autres la raison ; et les uns et les autres parlent à merveille : si bien qu'il est impossiblede ne passe rendre à leurs plaidoiries, que les partisans exclusifs de la foi prouvent par leur absurdité la raison qu'ils nient, et les partisans exclusifs de la raison, par leur insuffisance, la foi qu'ils repoussent ; et que les deux thèses contraires, étant également fausses, sont également vraies. C'est le malheur de ces partisans d'une thèse extrême, de rencontrer en face d'eux des partisans de l'autre extrême, des antagonistes qui pensent comme eux, mais en sens contraire; et chaque parti, prouvant contre soi^ prouve pour l'autre, encore que ce ne soit point là ce qu'il a voulu. Il est bon que la raison ait été niée par

certains croyants, cela montre l'absurdité de ne vonloir mip, la foi ; et il est bon que la foi ait été niée par cerphilosopbes, cela montre l'insuffisance de ne voulue la raison. C'est à quoi servent les hérésies, et hœregex esse (Saint-Paul) ; toute erreur est une niée, mais au nom d'une vérité exagérée : c'en est I, et c'en est le bien.

]ette solution commode, qui consiste à supprimer blême pour le résoudre, se retrouve dans l'alliance foi et de la raison telle que l'entendent plusieurs s qui veulent subordonner la foi à la raison, ou la 1 à la foi.

Lorsque Bossuet, par exemple, ou d'autres philo- :s chrétiens, ne voient dans la philosophie qu'une à la religion, il est clair que la religion n'est pas question pour eux, et la philosophie pas davantoute philosophie leur est bonne, dés qu'elle favo- [uelqu'une des vérités de la religion : toute philoe leur est mauvaise^ dès qu'elle est hostile à u'une des vérités de la religion, ou à la manière ils l'entendent. Et si la manière dont ils entendent ité religieuse s'oppose à un système philosophique, ue bien établi qu'il puisse être d'adieurs, le sysa tort, sans autre examen. Et si elle semble contrare, elle n'est pas moins vraie, puisqu'ils l'ont reçue de la théologie qu'ils ont apprise. Ils n'ont pas ris que la méthode théologique ne peut donner une pleine certitude l'intelligence de la foi. Ils isent point la religion et la philosophie, ils absora philosophie dans la religion.

Lorsqu'un grand nombre des philosophes du siècle [irle des éclectiques) veulent que la religion et la Sophie, au lieu de se combattrCj se prêtent un

mutuel secours, la religion s'adressanl aux petits et la philosophie aux grands de rintelligence. jusqu'à ce que, les petits devenus grands, la religion soit définitivement remplacée par la philosophie, ces gens-là se moquent : ils affichent un profond respect pour une puissance (jui ne se laisse pas offenser de bonne grâce, et ils la fra|)pent en la saluant. C'est la théologie que la philosophie remplacera, je n'en doute point : mais la théologie n'est pas la religion, ni pour les savants, qui la connaissent, ni pour le peuple, qui ne la connaît pas. Ils n'unissent point la philosophie et la religion, ils absorbent la religion dans la philosophie.

y> Ces théologiens ne reconnaissent point l'autorité de la raison, ni ces philosophes la légitimité de la foi. Ils suppriment, comme les précédents, l'un des deux termes qu'il faut unir.

» Une troisième école, plus voisine du vrai, puisqu'elle rapproche les deux camps et qu'elle ne se scinde pas, comme la précédente, en deux partis contraires, résout la question par la séparation des domaines. Ceuxci reconnaissent et l'autorité de la raison et la légitimité de la foi ; mais, disent-ils, la raison a son domaine propre, comme la foi le sien : que chacune demeure dans sa sphère^ sous peine de mort.

» De ce système là, je ne dirai qu'un mot : c'est que, la raison étant le pouvoir individuel de connaître, la parole qui enseigne s'adresse à la raison de l'individu ; il est donc impossible, si cette parole est autre chose qu'un pur assemblage de sonSj que la raison ne Tentende pas un peu ; la raison est invitée, par l'enseignement même de la foi, à la suivre sur son terrain. Que devient la séparation des domaines ? La raison ne juge-t-elle point si les formules de la foi n'offrent* rien de contradictoire ?

m LA RELIGION

Elle est donc le juge nécessaire de la foi : où elle est juge elle est maîtresse ; où elle s'arrête elle-même, là seulement son autorité s'arrête.

> Ils oublient en outre que Tempire de la vérité ne se divise pas. Je veux que Tordre naturel et l'ordre surnaturel soient distincts Tun de l'autre : ils sont unis aussi quelque part. Si l'homme peut connaître des vérités d^ l'un et de l'autre ordre, il a sans doute un double pouvoir correspondant ; mais ce double pouvoir devient un dans le pouvoir général de connaître la vérité. Appelons foi. si cela plaît, le pouvoir de connaître l'invisible ; j'appellerai alors expérience le pouvoir de connaître le visible, et raison le pouvoir général qui relie les deux ordres de connaissance, et qui permet le passage de l'un à l'autre.

» Il y a dans ces matières une grande confusion de termes, qui embrouille toutes les disputes. Dans le rapport du genre humain avec l'individu, on oppose la foi et la raison, comme la connaissance par l'enseignement et la connaissance par l'intelligence propre : on devrait plutôt dire la foi et l'intelligence, deux termes qu'unit la raison. Dans le rapport de l'invisible avec le visible, on oppose la foi et la raison, comme le pouvoir de connaître l'invisible et le pouvoir de connaître le visible : on devrait dire plutôt la foi et l'expérience, deux termes qu'unit encore la raison. La foi, dans le premier cas, est prise pour la croyance à l'enseignement, ou à l'autorité de la parole ; dans le second cas elle est prise pour l'intuition de l'invisible, sorte de sens intime par lequel on saisirait le divin comme par le sens externe on saisit le terrestre. La foi, suivant la première définition, rallie l'individu à l'humanité ; suivant là seconde, elle rallie l'homme à Dieu.

» Mais de Pindividuà rhumanilé quelle autre différence y a-t-il, que celle d'une forme ou d'un exemplaire à un type ? Chaque individu n'est-il pas un exemplaire de l'humanité ? Les individus sont-ils hors de l'humanité, ou l'humanité hors des individus î Les facultés de l'humanité ne sont-eiies pas les mêmes que celles de l'individu, sauf que l'humanité les possède absolument, et l'individu plus ou moins, variables dans leurs degrés, non dans leur essence î En un mot, l'hum^tuité n'est-elle pas dans chaque homme ? Rien n'est donc dans la raison àe l'humanité qui ne soit dans la raison de chaque homme, sauf que chacun sait plus ou moins l'apercevoir ou le reconnaître en soi-même. Le raisonnement est le procédé par lequel on arrive à reconnaître en soi-même ce qui s'y trouve et qu'on n'y apercevait pas d'abord. La raison est donc commune ; elle embrasse, en les unissant, l'intelligence et la foi.

» Que s'il existe une autre sorte de foi qui soit l'intuition de l'invisible, est-ce une faculté de l'humanité ? Elle l'est aussi de l'individu. Est-elle une faculté de Ihomme ? Elle l'est de chaque homme. Chaque homme peut, — et si ce n'est l'un aujourd'hui, demain ce sera l'autre^ — l'homme du moins peut voir l'invisible comme il voit le visible, et unir cette double connaissance dans un système qui les coordonne, par l'unité fondamentale du pouvoir de connaître, par la raison.

y> Que devient, je le répète, cette chimère de la séparation des domaines ? On a beau s'ingénier, il est malaisé d'unir en séparant.

y> On ne gagne à cela que deux choses : la première, que la vérité religieuse n'exerce aucun empire sur la science, et c'est le premier fruit de cette division du royaume de la vérité ; la seconde, que le progrès de la

science, à mesure qu'il agrandit le domaine de la raison^ diminue d'autant le domaine delà foi, et que, devant cet envahissement successif de la vérité religieuse par la vérité scientifique, la raison et la foi, la religion et la science, faites ennemies par le principe même qui prétendait en faire deux amies, ne cherchent plus qu*à se détruire Tune l'autre : et Ton sait qu'en Europe du moins, si Tune des deux devait périr, la science ne périrait pas I •

» Vient enfin une autre école, qui semble concilier l'autorité, que dis-je ? la souveraineté de la raison, avec la foi : une école qui se dit rationaliste et chrétienne. Cette intention ou cette prétention, cette meilleure intelligence du problème, est une des puissantes causes qui lui ont donné la moitié de l'Europe. Je parle du protestantisme. Le protestantisme, l'œil fixé sur le livre de la parole de Dieu, l'interprète librement, soit par le sentiment individuel, soit par la raison : deux protestantismes, à vrai dire, dont l'un, tout mystique, n'accorde point foi et raison, mais foi et foi, la croyance à la parole avec l'intuition de l'invisible, ou plutôt avec une façon d'illumination intérieure qu'il appelle grâce, témoignage de r Esprit, etc. C'est l'autre qui fait une part à la raison, et il la lui fait considérable. Je ne parle point du protestantisme mystique, mais du protestantisme philosophique.

» Je remarque ici encore qu'on impose à la raison un point de départ qui lui est étranger, le livre de la parole de Dieu ; et je remarque de plus qu'on impose à la foi une limite arbitraire, puisque on l'arrête à une époque fixe dans la suite des temps. La nécessité de l'enseignement pour l'homme, sur laquelle repose la foi, n'existe donc plus : à quel titre ? Où avez-vous pris que la

CATHOUCISME ET EATIONALISME 1^9

révélâtioQ, indispensable à l'homme, ne lui soit plus indispensable à partir d'un certain jour fixé dans la série des siècles ? Si la révélation n'est pas permanente, dites donc que la foi fut bonne pour les hommes des premiers âges, et qu'elle est inutile pour vous. Mais comment entendez-vous ce Christ, ce Verbe de Dieu incarné^ qui, depuis qu'il s'est montré sur la terre, ne réside plus parmi les hommes ?

» L'homme raisonnable est rationaliste, et le chrétien catholique, s'il est conséquent. Le rationaliste construit le système de la vérité par les seuls principes de la raison ; il ne prend son point de départ que dans la raison, et non pas ailleurs : non pas même dans le livre de la parole de Dieu. Le catholique ne borne pas la révélation à un siècle arbitrairement fixé : il accepte la foi tout entière, continuée à travers les âges par le Verbe de Dieu toujours vivant dans son Église. Un homme dont le système, construit par les seuls principes de la raison, tomberait d'accord avec les données de la foi, celui-là seul aurait opéré l'intime conciliation de la raison et de la foi : rationaliste et catholique tout ensemble. C'est en quoi ma solution diffère du tout au tout de la solution des protestants. Plus profondément rationaliste que n'ose Têtre le protestantisme, elle offre aux catholiques, pour les débats qui s'élèvent chaque jour entre les deux camps chrétiens^ un terrain plus solide que celui sur lequel ils ont eux-mêmes coutume d'accepter la bataille.

» Les protestants, par exemple, qui proclament le libre examen, mais qui en bornent l'usage à ramener sans cesse le christianisme aux premiers jours de son histoire, accusent beaucoup l'Eglise catholique de n'avoir plus la constitution libérale qu'elle avait, disent-ils, avant le IIP siècle. Quand il serait vrai que la constitu-

rimitive de l'Eglise fût autre qu'elle n'est aujours'eiisuivrail-il qu'elle dût èlre la même aujourqu'autrefois ? L'Église, instituée divinement, i'estisque dans sa forme 1

/Église était dès l'origine, dans sa hiérarchie et a loniie, ce qu'elle est de nos jours, disent les caues en général ; sa forme actuelle lui vient directede Dieu, et doit être imposée à tous les fidèles au le Dieu : les protestants doivent donc au plus tôt ira elle, sous peine de persévérer dans l'hérésie. lon^ répondent les prolestants, c'est l'ambition de ue de Rome qui l'a faite ce qu'elle est ; sa forme tive était autre, elle lui venait directement de Dieu, e doit être imposée à tous les fidèles au nom de : l'Église de Home doit donc la reprendre au plus lUS peine de demeurer impie comme elle est depuis e siècles, et dépérir.

îur ce terrain, la lutte semble interminable. Mais i passe-t-elle point sur un mauvais terrain ? |uoi faire de la forme extérieure de l'Église une ilion divine et qui s'impose comme telle, lorsque t'rai ou faux, ne saurait se constater d'ailleurs d'uue ire péremptoire? N'y a-t-il pas en toute chose viune forme qui varie et qui manifeste diversement, le? âges, un fond invariable ? Un homme de trente l'est-ii pas le même qu'il était à dix ans, quoiqu'il itplus le même si l'on ne considère en lui que le B ? Il l'est par un certain fond, qui le constitue dans ndividualité propre. Pareillement l'Église est imle dans son essence, et c'est l'essence immuable st d'institution divine chez elle : car, s'il y a chez luelque chose de divin, c'est l'immuable, c'est le Lpe de la vie, et le droit de vivre aux conditions de

la vie. Elle est un corps vivant, qui croît, change peu à peu dans sa forme, varie et se développe selon une condition de progrés qui est la condition de toute vie sur la terre. Qu'elle se présente de la sorte, au lieu de prétendre à une immobilité absolue, à laquelle d'ailleurs Thistoire donne un trop facile démenti, j'ose dire que sa position en sera plus aisée à défendre contre l'ennemi, et qu'elle n'aura plus besoin, pour repousser les attaques du dehors, de chicaner sans fin sur des faits qu'on lui contestera toujours.

» Qn'àiVJlisloire des variations des Églises proiestantes les protestants répondent que l'Église catholique n'a pas moins varié : — Soit, dira-t-elle, mais autrement. Vos variations ont été brusques, apparentes, sans loi et sans lien. Les miennes sont telles que, sijevarie^ je parais invariable néanmoins. Les miennes sont donc un progrès, un développement d'une chose qui vit : je varie dans l'unité, vous variez sans unité. Si l'unité n'est pas un signe de vérité par elle seule^ l'unité dans la variété c'est la vérité et la vie.

» Qu'on vienne lui dire aujourd'hui : La constitution primitive de l'Église n'était pas celle que vous avez préférée depuis. — Soit^ dira-t-elle encore. Cela prouve-t-il qu'elle était meilleure ? Elle était sans doute mieux appropriée au temps, et celle que j'ai préférée depuis était sans doute aussi mieux appropriée à d'autres temps. Discutez donc la chose en elle-même, et faites voir, par des arguments rationnels, non historiques, que je ferais bien de changer ma constitution : je la changerai, quand j'en serai convaincue. En attendant, critiquez-la, si vous la trouvez mauvaise à quelques égards ; faites voir ce qu'il convient d'y changer, et pourquoi : mais faites-le avec respect, et avec obéissance à ses décrets en matière

de discipline, tant qu'elle n'est pas changée. Si elle change, si elle reprend une ancienne forme, ou si elle en prend une nouvelle, vous lui obéirez encore en matière de discipline, comme on obéit à TÉtat, quel qu'il soit, et aux puissances établies. Vous la reconnaîtrez toujours : où est la société des chrétiens, je parle des chrétiens unis, là est rÉglise chrétienne.

» Une forme de culte est prescrite ; elle ne convient pas. Une façon d'agir est commandée ; on en préférerait une autre. Tant que la chose est établie ainsi, il faut agir ainsi, en fait, dans l'intérêt de l'ordre, et pour ne pas briser l'unité de l'Église. Cela n'empêche point déparier pour dire ce que l'on croit qui vaudrait mieux ; mais avec respect dans la parole et soumission dans le fait.

» Les protestants ont porté la bataille sur le terrain de l'histoire; et les catholiques les y ont suivis. Ce terrain en effet est favorable aux protestants, qui peuvent s'y appuyer sur les obscurités de l'histoire ; et, bien que les catholiques s'y puissent défendre, la distinction de l'élément variable et de l'élément invariable dans l'Église leur offre un champ de manœuvre plus solide : car, quand on nous répéterait sans cesse que l'Église primitive n'était pas constituée comme la nôtre, qu'est-ce que cela prouve? Est-ce là ce qui fait l'essence du catholicisme ? Pourquoi donc l'avez-vous quitté ? La véritable Église, l'Église divine, telle que Dieu l'a voulue, telle que la conduit le Verbe qui l'habite, ne se trouve-t-elle pas où est le corps des chrétiens, c'est-à-dire où les chrétiens forment un corps, lié, non pour protester, sorte d'unité toute négative, mais lié dans l'unité positive de la discipline et du culte ?

» La grande erreur du protestantisme, c'est qu'il rompt avec la tradition. Par cela seul, il échappe à la loi

essentielle, à l'esprit même de la religion ; il tombe en dehors de la religion, pour s'engloutir, si peu qu'il soit logique, dans la philosophie exclusive et négatrice de la foi. Doctrine de foi ou doctrine de raison, religion ou philosophie^ qu'il choisisse d'être Tune ou l'autre, ou Tune el l'autre ensemble : il a pris le pire parti, qui est d'être moitié Tune moitié l'autre.

> Ainsi la logique pousse les protestants ou au catholicisme pur ou au rationalisme pur : ou à reconnaître une Église qui porte les caractères de la religion, s'ils reconnaissent la religion ; ou, sMls reconnaissent la raison, à s'en servir pour édifier une philosophie plutôt qu'une histoire. Qu'ils soient donc ou rationalistes ou catholiques, ou plutôt qu'ils étreignent les deux termes dans une même vérité.

» La conciliation de la raison et de la foi n'avait pas encore donné lieu à un problème, le plus difficile comme le plus important et le plus grand des âges modernes, qu'il était déjà résolu d'une certaine manière, et non de la pire manière^ par la théologie. Le principe de la théologie, c'est l'interprétation de la foi par l'intelligence. J'ai fait voir quel en est le vice. La foi prise pour base, qu'elle ne soit, comme chez les protestants, que la parole de Dieu renfermée dans les livres saints, ou qu'elle soit, comme chez les catholiques, cette même parole conservée, développée^ et déjà interprétée par la tradition chrétienne, donne bien une marque de la fausseté, mais non de la vérité de l'interprétation. L'interprétation de la foi par l'intelligence, si elle arrive à contredire la foi, est fausse ; si elle n'y arrive point, est-ce une marque qu'elle soit vraie ?

» Je trouve chez un défenseur de la théologie, que, comme l'ordre naturel a ses principes indémontrables,

base de toute démonstration des vérités de cet ordre^ Tordre surnaturel a aussi ses principes indémontrables, d'où l'on peut également déduire les vérités de cet ordre. Mais ces principes indémontrables de l'ordre surnaturel, où sont-ils ? Dans l'enseignement de TÉglise ? Dans l'intelligence de l'homme ? Dans les deux? S'ils ne sont que dans l'enseignement de l'Église, ils<sne sont pas entendus; on n'en peut rien déduire. 11 faut donc qu'ils soient aussi dans l'intelligence de l'homme : si cela est, ils s'unissent, dans l'unité de son intelligence, avec les principes de l'ordre naturel. Une étude attentive de l'intelligence humaine fera voir clairement que l'intuition de l'invisible et la perception du visible s'y pénètrent l'une l'autre, de telle sorte qu'il soit impossible de s'appuyer sur Tune des deux sans s'appuyer en môme temps sur l'autre : et c'est là l'unité de notre raison. '

» J'arrive toujours à la même conclusion, que l'accord de la raison et de la foi est dans l'accord du rationalisme avec le catholicisme s'engendrant l'un l'autre ; que cet accord existe ; qu'il s'accomplira, lorsque la théologie, qui part des vérités révélées pour s'efforcer de les comprendre, sera remplacée par la philosophie, qui tire lé surnaturel du naturel, et qui fonde sur les seuls principes de la raison tout le système des vérités de la foi.

» Tous ceux qui ont cru résoudre ce grand problème confondent la conciliation avec la transaction, l'accord de deux absolus avec une concession que chacun ferait à l'autre pour vivre en se tuant. Ils veulent un peu de la raison^ un peu de la foi : comme si ce n'était point les détruire également l'une et l'autre, que d'accepter ceci, de rejeter cela, dans l'une ou dans l'autre I Qui prend la raison la doit prendre tout entière, et aussi qui prend la

foi. Choisissez l'un des deux extrêmes ; ou plutôt embrassez-les tous les deux dans leur unité : là est le vrai. Mais de juste milieu, point. Ne montez qu'un des deux chevaux, si vous n'êtes pas assez fort pour les monter tous les deux ensemble ; mais ne vous laissez pas choir entre les deux, juste au milieu^ par terre.

» Je crois que la solution que je hasarde, et que Ton n'avait point encore songé à proposer (I) parce qu'elle est la plus simple, est la véritable. Aussi est-elle transportée sur un terrain plus large, où les deux adversaires peuvent se rencontrer sans se le disputer, sans se battre à qui aura la place. En quoi pourrait-elle déplaire aux catholiques ? Qu'y a-J-il en elle qui contredise la plus sévère orthodoxie? Et en quoi pourrait-elle déplaire aux rationalistes purs ? Ont-ils un système qui accorde davantage aux plus hautes, aux plus impérieuses exigences de la raison ?

» Diront-ils que, si l'interprétation des dogmes de la foi doit les transformer peut-être, si le catholicisme est vrai philosophiquement plutôt qu'historiquement, rien ne sert d'en tenir compte ? Erreur ; car les dogmes de la foi contiennent la vérité, confiée en dépôt par Dieu au genre humain, et que les hommes comprennent plus ou moins, selon les âges. Le tout est de les entendre. Il faut donc en tenir compte pourque l'interprétation qu'en donne la philosophie ne les contredise pas.

(1) Je lie parle que de notre siècle. Si l'on remonte plus haut, elle se trouve déjà, dès les origines du christianisme, chez plusieurs Pères Grecs, notamment les Pères Alexandrins. Peut-être dès lors la conciliation de la raison et de la foi eùt-elle commencé à s'opérer de la sorte, si le malheur des temps, la décadence du génie antique, l'invasion des barbares, si tout ce qui a fait le moyen-âge^ ne s'y fût opposé.

136 Là REUGION

> Diront-ils qu'ils n'ont pas assez de preuves par devers eux pour croire que les hommes possèdent la vérité nécessaire contenue, comme sous une transparente enveloppe, sous les symboles et les formules de la foi du genre humain ? Qu'ils attendent au moins, avant de combattre cette foi, que la philosophie se soit constituée en science positive ; et l'on verra bien alors si elle ne tombe point, par une suite de merveilleuses rencontres, sur des doctrines qu'il soit impossible de formuler autrement que ne fait la religion. Jusque-là pourquoi rompre avec la société de vos frères ? Avec une religion dont la prétendue fausseté n'est pas certaine scientifiquement, même à vos propres yeux ; que vous ne remplacez pas, d'ailleurs ; et qui, ne fût-elle pas sans erreur, n'est pas sans vérité, vous le savez ? Et mieux vaut, vous le savez, moins de vérité que point de vérité.

» Je demande aux catholiques une seule chose : c'est de laisser se constituer la philosophie ; c'est de permettre que la croyance, doctrine de foi, devienne peu à peu, par l'effort de l'entendement, science ou doctrine de raison. En sera-t-elle moins orthodoxe pour être mieux entendue ? Et la vérité démontrée en sera-t-elle moins vérité? — Et je ne demande aussi qu'une seule chose aux rationalistes : c'est de tenir compte des traditions de l'humanité, parce que toute vérité y est contenue; si leurs systèmes les contredisent, ils contredisent à tout le moins, sinon une révélation expresse et positive de Dieu, c^tte affirmation spontanée, inspiration delà pensée humaine, voix universelle et naturelle de l'homme, qui est au fond une révélation de Dieu. Je ne leur demande que de comprendre cela. Un pas des uns vers la foi et des autres vers la raison, un seul pas, bien facile, et tel que chacun en le faisant reste néanmoins dans son propre carac-

CATHOLiaSME ET RATIONALISME 137

tère, c'est assez pour que « la croyance et la science, ces » deux situations de l'esprit humain qui peut-être un » jour n'en formeront qu'une seule. (1) » trouvent enlin leur suprême accord.

^ En résumé, le problème religieux a été résolu par la négation de l'un des deux termes du rapport, par l'absorption de l'un dans l'autre, par la séparation des domaines, par l'interprétation libre des Ecritures, par la théologie catholique du moyen âge : autant de solutions fausses, ou incom|)létes. Il restait à le résoudre par la* transformation de la foi en science, ou par la philosophie.

» Concilier le rationalisme avec le catholicisme ; conserver la religion telle que la formule l'Eglise qui en tient le dépôt, la règle et la loi, mais substituer à la théologie la philosophie, c'est-à-dire à l'explication douteuse de vérités données la reconstruction rationnelle de ces mêmes vérités, pour ajouter à la certitude qui repose sur la parole divine transmise par les hommes la certitude plus infime que l'homme trouve en sa propre intelligence, voilà comme il m'a semblé que pouvait être résolu le problème religieux de mon temps.

» Non que la théologie doive se hâter décéder la place à la philosophie : elle doit la préparer, au contraire, à sa façon, prête à se retirer quand le jour en sera venu ; car la philosophie n'est pas encore une science, à l'heure qu'il est. La philosophie n'est pas, elle sera. Mais on voit déjà ce qu'elle sera. On voit l'importance et la grandeur de l'œuvre que lui réserve l'avenir : elle sera le lien entre la religion et la science ; elle rattachera la vie présente au souci de la vie future ; elle constituera l'unité des choses de ce monde. »

(1) E. Quinet. / ^;-^ ' . *' - \. v

Tel est le langage que doit tenir, ce me semble, dans le siècle où nous sommes, un catholique orthodoxe, aussi exact, aussi sévère en sa foi qu'on le voudra, mais sensé, et attaché sincèrement à la raison, sans laquelle, après tout, rhomme n est ni religieux ni rien.

Page 1