‹ Le problème religieux au XIXe siècleChapitre 13 sur 26 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Je me suis placé dans une hypothèse extrême, celle du catholicisme orthodoxe. Peu importe, d'ailleurs, ce qu'elle vaut. Peu importe que ce catholicisme-là soit le vrai, ni que l'Église qui le professe soit en effet, comme elle croit l'être,' cette Église unique et universelle, seule forme visible du catholicisme absolu : gardons-nous bien de rien affirmer à cet égard : une telle affirmation, faite sans l'appui de preuves suffisantes, ne pourrait que compromettre, au regard de ces hommes qui, pour être incrédules, ne sont pas forcément irréligieux, la religion même prise en soi. C'est la religion prise en soi qu'il faut unir avec la philosophie prise en soi, et non pas telle religion avec telle philosophie.

Généralisez le langage de notre fidèle ; transportez dans la bouche du religieux abstrait tout le raisonnement qui me semble devoir être celui du catholique orthodoxe^ vous aurez le principe de Taccord futur de la foi et de la raison. Je dis dis Taccord futur, parce qu'il ne sera consommé que quand la raison aura fait des dogmes de la foi une science. Si c'est là l'unique condition de cet accord dans l'hypothèse même où la doctrine religieuse n'émane pas de la raison, ni instinctive, ni réfléchie, mais directement, par un mode extra- naturel, de Dieu seulj que sera-ce dans l'hypothèse où la doctrine reli-

gieuse n'aurait point d'autre source que cette révélation naturelle qui est la raison instinctive et primitive de l'homme ?

Il faut donc, de toute nécessité, ou accepter cette unique condition de la solution du problème, ou refuser le problème, et repousser la foi, c'est-à-dire nier dans l'homme le genre humain.

Ici peut-être aux yeux de quelques-uns une difficulté se présente. La doctrine religieuse est connue, tant qu'il s'agit d'une religion visible et concrète : mais d'une religion abstraite, invisible, absolue, mais de la religion en soi, quelle est la doctrine? Est-ce à la philosophie qu'il appartient de la déterminer, cette doctrine qui doit vérifier, et confirmer ou démentir, les conclusions de la philosophie ? Ce serait un cercle. Sera-t-il permis d'ailleurs, en attendant que cette religion philosophique soit enfin formulée, de vivre sans religion ?

Je ne vois pas là une véritable difficulté, si j'ai été entendu. La philosophie sera ; la religion est. Elle est depuis le commencement du monde ; elle est toujours, elle est partout : il n'y a donc pas lieu de la faire, il n'y a qu'à la prendre toute faite. Quelle est-elle ? Elle est d'abord, pour chacun, la religion de son temps et de son pays. Elle est pour nous le christianisme.

Car, de deux choses l'une :

Ou, ainsi que le croient les sectateurs des diverses religions, la religion s'incarne et se réalise dans une forme visible, forme unique, absolue, divine, comme elle est elle-même, de telle sorte qu'une des religions qui existent soit la vraie, sans qu'il y ait lieu de distinguer en elle l'àme inséparable du corps. Dans cette hypothèse, les autres religions ne sont que des altérations de la vraie, et toutes contiennent les mêmes vérités plus ou moins

voilées, plus ou moins obscurcies par des erreurs locales. Quelle que soit donc celle de son temps et de son [>avs, le philosophe doit y retrouver la vérité. Il la retrouvera beaucoup mieux sans doute dans la vraie, qui la lui offre intacte, et où il n'a qu'à la comprendre, que dans une fausse, qui la lui offre tronquée, mutilée, peut-être mise en pièces, et où il ne lui suffit pas de la comprendn^^ mais où il a de plus à la reconstruire en la comprenant. Qu'il s'attache donc a reconnaître la vraie ; mais qu'il garde la sienne, tant qu'il n'y sera point parvenu : il y retrouvera toujours, quoique plus péniblement, la confirmation ou la condamnation des vérités ou des erreurs de sa propre philosophie.

Ou la vraie religion se distingue en soi de tous les corps qu'elle peut revêtir; nulle forme visible ne la réalise tout entière, nulle ne la contient. Mais, si nulle ne la contient, toutes la contiennent, plus ou moins. « 11 n'y a qu'une religion qui soit la bonne, dit J.-J. Rousseau, si tant est qu'une le soit. » Oui^ la bonne : mais si nulle n'est la bonne, toutes sont bonnes, à divers degrés. La meilleure est celle où se retrouve le mieux la tradition du genre humain.

Il faut en effet, puisque la religion est, qu'elle se manifeste en quelque manière^ qu'elle se rende visible, qu'elle prenne corps. Si donc elle ne prend qu'un seul corps, il n'y a qu'une religion qui soit la vraie ; toutes les autres sont d'imparfaites copies de celle-là, et l'on doit s'efforcer de s'élever deces copies imparfaites jusqu'à l'original. Si elle prend successivement plusieurs corps^ aucune religion n'est la vraie, mais toutes le sont, chacune à son tour.

Dans l'un et l'autre cas, il y en a toujours une qui est la vraie : absolument, dans le premier cas; relativement,

dans le second. Dans le premier cas, celle-là est la vraie, qui offre le plus visiblement les marques de la religion, l'unité, l'invariabilité, l'autorité : c'est nommer le christianisme, mais le christianisme en corps d'Église, le catholicisme chrétien. Dans le second cas, celle-là est la vrai(% qui est la tradition, et comme la source où les peuples les plus avancés ont puisé leurs idées, leurs mœurs, leurs progrès : la religion des pays qui marchent à la tète de l'humanité, la nôtre, le christianisme.

Si la religion prend plusieurs corps, elle les prend l'un après l'autre, et n'en quitte un qu'après Tavoir usé^ pour en prendre un autre plus en harmonie avec l'homme devenu plus viril. Mais elle n'est jamais sans un corps. Qu'on ne vienne donc plus me dire : où est la vraie religion ? La vraie religion est celle qui règne chez les peuples les plus civilisés, et sa doctrine est vérité : plus ou moins explicite, plus ou moins mystérieuse, mais toujours vérité. Comme elle est la vraie, elle est aussi la seule qui soit bonne, jusqu'à ce que le cours des âges l'ait remplacée par une meilleure, la même plus parfaite sous une forme plus pure.

Qu'on se souvienne d'ailleurs que l'homme n'est pas un être intelligent seulement, mais sensible et libre ; que ce n'est pas le tout pour lui de connaître Dieu, mais qu'il ne le doit connaître que pour l'aimer et le servir,' en communion avec le genre humain. Qu'on se souvienne qu'il faut que l'individu vive en communion avec le genre humain, en participant au culte commun, comme à la foi commune. Pratiquer publiquement un culte qu'on répousse dans le secret du cœur, et qu'on attaque en livres ou en discours après qu'on vient de le courtiser dans son temple, c'est être hypocrite ; mais ce n'est pas être hypocrite, que pratiquer publiquement un culte auquel

on adhère comme au plus juste des signes ou des symboles du vrai pur, et à la plus parfaite des formes visibles de Tadoration.

Il faut avoir une religion publique, sous peine de se mettre en dehors de l'humanité. Si les religions sont humaines, ou ne sotit divines que comme tout ce qui est naturel est divin, les religions sont des langues ; qu'on poursuive tant qu'on voudra l'idéal du langage : s'abstiendra-t-on de parler, parce que le langage usité ne réalise point cet idéal ? Je conçois qu'on adopte une autre langue, plus parfaite que la vulgaire, comme ces savants qui écrivaient en latin ; ou que l'on travaille à perfectionner, à transformer, à recréer, pour ainsi dire, une langue vulgaire qui deviendrait sous l'effort d'un homme, comme l'italien sous la main de Dante, une nouvelle langue : je ne conçois pas qu'on nie le langage, et qu'on se condamne à être un muet. Je conçois pareillement qu'on change de religion, qu'on abjure la sienne pour en adopter une autre meilleure, ou que l'on crée en quelque sorte, par un puissant travail de transformation, une religion nouvelle : je ne conçois pas. qu'on nie la religion, et que l'on se condamne à être un impie. On ne vit pas dans la pure négation. Qui se mettrait dans la négation de toutes choses s'anéantirait : qui se met dans la négation d'un certain ordre de choses s'anéantit en cela, et il n'est plus, ainsi amoindri, qu'un être mutilé. Or, un être anéanti précisément dans cet ordre de choses qui concerne son éternelle destinée, qu'est-il ?

One telle soit donc la religion du philosophe : la religion vulgaire professée et pratiqaée comme tenant en dépôt la croyance du genre humain, laquelle doit être^ non le point de départ, mais le point d'arrivée et la confirmation de la philosophie. Toute philosophie qui con-

tredit la croyance du genre humain est fausse : fausse par conséquent toute philosophiequi contredit la religion.

Je n'entends pas toutefois que la religion doive se comprendre à la lettre, selon l'idée que s'en fait la foule des croyants, ni même selon son enseignement ofiBciel ; je n'en dis rien : ce serait revenir à la question des religions particulières, que je n'ai pas à traiter ici. Aux yeux du philosophe, il suffit que la philosophie ne soit pas contraire à la religion, comprise dans le sens le plus large. La religion est un critère négatif, et non positif, de la philosophie ; je l'ai expliqué ailleurs. D'où il suit que la philosophie détermine seule ce qu'il y a de positif dans le dogme religieux, et qu'elle ne peut se proposer d'avance un dogme, non plus qu'elle ne peut prendre dans aucune foi son point de départ.

Que la foi se transforme en science, l'accord de la religion avec la philosophie sera consommé, et le plus redoutable des problèmes du XIX*' siècle résolu. Et comme la religion de l'Europe est encore le christianisme, comme le schisme, ni rhérésie. ni les attaques du dehors, ne l'ont encore tué pour le remplacer, qu'il soit la religion éternelle ou bien qu'il ne soit que la dernière et la moins imparfaite des formes de la religion, à quelque point de vue que je me place, je retrouve toujours la conclusion du catholique raisonnable : concilier le rationalisme avec le catholicisme, par la reconstruction rationnelle des doctrines que donne la foi.

Si la transformation de la foi en science par la philosophie peut seule résoudre le problème religieux, la grande œuvre qu'il faut désormais tenter, c'est de constituer cette philosophie de l'avenir, scientifique par la

méthode, religieuse par l'objet : positive, non pas comme celle qui de nos jours s'est prétendue positive, en se renfermant dans la science du sensible, mais, ce qui est tout le contraire, en faisantexacte et rigoureuse la science du spirituel. Telle est donc Tœuvre qu'il faut tenter ; et il faut aussi, pour la tenter, connaître le fort et le faible de la raison humaine. Ce n'est pas assez de démontrer, comme on a essayé de le faire, que les matières religieuses n'échappent pas à la raison : il faut encore étudier la raison, pour apprendre d'elle-même, non plus que sa tâche est de transformer la foi en science, mais comment elle remplira cette tâche ; non plus que la philosophie est possible, mais comment la philosophie est possible. Avant de construire la philosophie, il faut avoir en mains le moyen de la construire. Et quand la philosophie, qui n'est pas encore, sera, en elle se retrouvera la foi ; elle seule établira, parle rationnel enchaînement, par la force logique de sa propre doctrine, la vérité des dogmes religieux.

C'est pourquoi, traitant de la religion, qui est le catholicisme, mais un catholicisme rationnel, je ne me prononce point sur la vérité absolue du catholicisme orthodoxe. Que celui-ci d'ailleurs soit vrai d'une vérité absolue ou relative, que ses dogmes soient la vérité, ou qu'ils ne soient que des signes etdes figures de vérités plus hautes, il n'importe guère à la solution du problème religieux tel que j'ai cru devoir le poser philosophiquement.

Avouons-le : la position philosophique du problème religieux est peu comprise. Cela ne tient qu'à une chose : c'est que l'on n'aime pas la vérité. On croit aimer la vérité : on n'est que passionné pour la doctrine qu'on professe. Non qu'on la sache véritable, puisqu'on se refuse à ce qui la vérifierait si elle est vraie : mais on la veut

véritable, parce qu'on ne veut pas s'être trompé ; la seule pensée qu'on s'est trompé peut-être en se consacrant à une doctrine, humilie l'esprit et trouble le cœur. On est intéressé à la conserver, comme une forteresse du haut de laquelle on domine dans le monde, ou bien comme un tran(juille sanctuaire où l'on dort commodément, sans inquiétude, sans crainte, sans souci du travail de vivre. Chez lesuns^ paresse ou mollesse, peur de penser, lâcheté ; orgueil ou respect humain chez les autres : ni les uns ni les autres n'aiment le vrai. Vous ne concluez pas, s'écrient-ils ; vous ne dites pas si vous êtes catholique, dans le sens orthodoxe du mot. — Ne voientils pas que je n'ai pas à le dire ? Je parle de la religion, quelle que soit la religion ; je traite une question logiquement antérieure à celle-ci : y a-t-il une forme religieuse qui soit la vraie religion à l'exclusion de toute autre forme, et, s'il y en a une, laquelle ?

Le but de ce livre n'est point de rechercher la méthode pour construire la philosophie, mais de dire ce qu'est la philosophie dans l'humanité, quelle solution elle donne ou elle prépare au problème religieux et, par suite, aux autres problèmes qui remuent le monde, quel changement se fera dans toutes choses quand elle sera faite, sa place en un mot et son rôle dans une civilisation qui lui doit tant et iui paie si peu sa dette. Peut-être n'est-il pas inutile qu'une obscure et faible voix, après tant de voix, les unes aussi obscures, les autres éclatantes et illustres, ^'éléve encore pour elle. En d'autres temps je me serais tu : aujourd'hui je l'ai vue méconnue, oubliée, dédaignée, et j'ai pensé que c'est aux humbles de parler quand les superbes se taisent. Il importe peu sans doute à la philosophie, qui n'a pas besoin que personne prenne sa défense : elle vaut assez par elle-même, et les dédains

d'une multitude aveugle, impuissants contre la force intérieure qui la fait vivre et qui la fera régner, ne l'arrêteront pas dans sa marche ; mais il importe à cette multitude, qui a toujours besoin d'être éclairée, et qui ne saurait méconnaître la vérité sans manquer sa propre destinée avec son bonheur.

Tel est le progrès de la raison dans le genre humain, que rien au monde ne saurait plus prévaloir contre elle, ni valoir sans elle ; elle est le seul juge qu'on interroge, le seul qu'on écoute, le seul qu'on prenne pour arbitre, le seul dont la parole décide souverainement : on affirme ce qu'elle affirme, on nie ce quelle nie, elle est le principe de toute foi, elle est la suprême autorité.

Et telle est la décadence de la raison dans le genre humain, que, réduite à elle-même, comme une plante qui refuserait le sol où elle puisé sa nourriture, l'air et la lumière où elle respire sa vie, elle a conduit l'homme à nier ce qu'il avait affirmé, à ignorer ce qu'il avait su, à répudier tour à tour toutes les doctrines qui sont la vie et l'être, et hors desquelles plus rien ne lui reste, que son propre néant.

Quand on s'est avisé d'opposer la raison-à la foi, on a commis une grande faute. On a opté pour la raison ; et c'est ce qu'on devait faire, si l'on devait opter. En quoi l'on s'est trompé. Non qu'on eût mal choisi, mais on a eu tort de choisir. Du jour donc où l'on ne fut plus chrétien, on ne fut plus même déiste : le déisme ne fut, pour une raison sans appui, que le premier degré de la chute ; on le traversa pour tomber plus bas, dans le panthéisme, dans l'athéisme, ou dans cette union vulgaire du septicisme philosophique et du dogmatisme scientifique qui se nomme le positivisme, ou dans le savant et nouveau scepticisme de ces criticistes qui ne connaissent plus rien

que leur connaissance, et desquels sont nés ces idéalistes qui estiment qu'il n'y a plus rien hors de leurs idées, faisant de l'idée l'être des choses. De sorte que les choses mêmes qui tombent sous le sens ne sont pas^ qu'il n'y a pas d'être, si ce n'est l'idée, si ce n'est la raison, assise sur un trône silencieux au milieu du désert ; et que, d'erreur en erreur, de vide en vide, après que la foi, qui est le sens des choses invisibles, a été niée, le sens même, qui est la foi aux choses visibles, perd, par un juste retour, tandis que son pouvoir semble croître, la légitimité de son pouvoir.

La raison est donc mise en demeure^ puisqu'elle est désormais la seule puissance de l'homme, de reconstruire l'édifice qu'on a détruit par dévotion pour la raison, afin qu*il n'y eût pas d'autre puissance qu'elle, ne songeant pas que la mettre au-dessus de ce qui la touche, c'était la séparer de ce qui la porte, c'était lui ôter à ellemême son soutien. La raison est mise en demeure de retrouver son objet. Y a-t-il matière ? Et qu'est-ce que la matière ? Esprit ? Et qu'est-ce que l'esprit ? Y a-t-il, outre l'ordre naturel, matière et esprit, un ordre surnaturel ? Et en quoi consiste ce double ordre ? Par où ces vérités diverses nous sont-elles connues, et jusqu'à quel point accessibles? Il faut que la raison réponde atout cela. Il faut ensuite qu'elle rattache les yérités physiques aux morales dans l'ordre naturel, et cet ordre au surnaturel dans l'universel, construisant, en vertu de ses propres lois, par la synthèse de tout ce que l'homme peut connaître, la philosophie.

Les philosophes n'ont créé et mis au monde que des systèmes. Ils ont amassé, j'aime à le croire, des maté-

riaux pour la philosophie future : nul ne Ta construite.

Et qui jamais la construira ? Platon et Aristote, Descartes et Leibniz, Kant et Hegel, les plus puissantes intelligences de la terre, y ont échoué. Ce n*est point une raison d'abandonner leur entreprise. Elle a été vaine, elle peut ne plus Tétre ; et l'on ne saurait conclure du passé contre l'avenir. Que les architectes, que les maçons, mettent la main à l'03uvre, qu'est-ce que tout cela si le temps n'y met la sienne ? Pour toute chose il faut le temps ; et ce n'est point folie que de tenter a[)rés les plus habiles ce que les plus habiles n'ont pu faire. On profite de leurs travaux, et l'on s'instruit à leurs tâtonnements.

Il est beau de poursuivre la science, dût-on ne pas l'atteindre.

J'ai ouï dire pourtant que, dût-on l'atteindre^ la poursuivre est une chimère et une vanité ; qu'elle n'est digne que du mépris des hommes sérieux : encore lui font-ils beaucoup d'honneur^ de laisser tomber sur elle un regard qui la méprise I J'ai ouï dire qu'elle est inutile. On demande sans cesse : A quoi est-elle bonne? Que sert aux hommes de savoir? Je réponds : A savoir. N'est-ce donc rien que connaître, pour une intelligence ?

Curiosité pure, dites-vous. — Pourquoi manger aussi? Gourmandise pure. — Nous mangeons, ré[)liquent-ils avec une gravité doctorale, parce qu'il nous faut vivre corporellement, étant corporels, et que nous ne le pouvons fiiire sans manger. — Nous philosophons, parce qu'il nous faut vivre intellectuellement, étant intellectuels, et que nous ne le pouvons faire sans philosopher : ce qui est la nourriture de l'intelligence, comme le pain est celle du corps.

Il est écrit : « L'homme ne vit pas seulement de pain,

mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. »

N'est-ce point une pitié, lorsqu'y songe, que l'utile mesure tout en ce monde ; que l'on ne prise une chose que par le bien-être qu'on en retire; que l'on se fasse gloire d'être positifs comme ils l'entendent ; que l'on dédaigne la vanité de tout ce qui ne se rapporte point à notre voluptueuse machine ; que, plus on s'abaisse vers l'animal,, plus on s'élève en sa propre estime ; et que l'homme enfln (car c'est de l'homme que je parle) mette au-dessus de l'esprit la chair ? fou, disent-ils, qui se consume en de longues et laborieuses nuits pour enfanter, à force de veilles et à force de pâleur, une œuvre inutile ! Et moi je dis qu'elle est utile, l'œuvre de la science ; je dis que l'utile n'est pas seulement ce qui sert au corps de l'homme, mais que tout ce qui sert a l'homme est utile, même ce qui sert à son âme ; et que celui que. la science a rendu pâle n'est pas un fou.

Mais je les veux contenter. Ce n'est pas utile qu'est la science, c'est nécessaire à l'homme ; et non plus à la vie intellectuelle, mais à la vie pratique de l'homme. L'homme est un : s'il a une intelligence, il faut, dans l'intérêt de son égoïsme tout entier, qu'il connaisse. Il le faut, dis-je^ et, qu'on y prenne garde, la nature sanctionne ses lois : il le faut, sous peine de mort. La législation divine n'est pas aussi humaine que le sera la nôtre quelque jour, s'il plaît à Dieu. L'homme est un : s'il doit connaître, il connaîtra, ou il ne vivra point.

Qu'on ne vienne donc plus me dire : A quoi sert la science? Car je répondrais : A quoi sert la vie ?

Quel bonheur, pour ces hommes de pauvreargile, qu'il yen ait d'autres à côté d'eux qui ne soient pas faits comme eux! Sans les esprits divins, purement et absolument spéculatifs, que seraient les sciences même pratiques?

Nul ne les conteste plus, ces dernières sciences. Les merveilles de l'industrie parlent d'une voix trop haute : elles couvrent la clameur des bonnes gens, qui, las de clabauder contre ce qu'ils ne comprennent pas, se taisentj et en profitent.

Respect aux mathématiques, art de la mesure et du calcul, par qui on groupe les chiffres et, si besoin est, on les embrouille. Respect à la chimie^ noble mère qui accompagne partout, au milieu des acclamations du monde, une noble lille.et bien courtisée, la science de la production et de la consommation, la seule qui soit digne de nous, comme aucuns ont osé l'écrire I Mais la philosophie, à quoi est-elle bonne?— A quoi? Et vous ne savez ce qu'elle est. Peut-être est-elle lagrand'mére de cette précieuse fille dont la chimie est la mère. Peutêtre les mathématiques, en quelque manière, sont-elles de la philosophie. Qu'en savez-vous? Taisez-vous donc.

Et n'y eût-il aucun lien entre les mathématiques et la philosophie, qu'importe ? Est-ce là tout? Dieu, ou la nature, ou le hasard, ne nous a-t-il jetés nus sur cette terre nue que pour nous y vêtir et la vêtir à notre usage, heureux si la sueur de notre front et la fatigue de notre cerveau nous permettent d'arracher à la stérilité d'un sol avare quelques maigres biens, contents de nous-mêmes et de notre science laborieuse, oubliant, dés que nous l'avons parée, la tristesse à peine masquée de notre demeure ? N'avons-nous rien à faire, rien à songer, qu'à vivre sans savoir pourquoi nous vivons, à quelle fin, s'il y a même une fin, un but de notre vie ? Et moi, moi qui suis et qui ne sais pas ce que je suis, moi, venu un jour je ne sais d'où pour m'en aller un jour je ne sais où, que suis-je ? D'où viens-je ? Où vais-je ? Que suis-je, moi qui suis et qui pense ? Ne suis-je qu'un peu de boue

153 LA REUGION

OU de cendre, un agrégat de cellules composées d'oxygène et d'hydrogène, de carbone et d'azote, poussière arrachée à la poussière pour retourner à la poussière ? ou bien suis-je moi-même autre chose que ce corps destiné à pourrir ? Si cela est, vivrai-je après que la pourriture de mon corps aura nourri, par une suite de transformations, des herbes, des bètes, des hommes ? Puis-je. dès cette vie, déterminer mon autre vie, ma vie éternelle ? Et si elle dé|)end, comme il se pourrait, de ma conduite humaine, quelle est la conduite qui m'assurera la meilleure place en l'autre monde ? Tout cela est au moins curieux, et j avoue que cela m'intéresse : même j'ai la bonhomie de croire que tout animal raisonnable s'y doit intéresser, et qu'il faut être un animal comme les autres pour ne s'y intéresser pas.

Mais à eux, que leur importe ? Ils mangent et ils boivent. Qui leur parle d'une àme impérissable ? Ils inventent des machines : ils travaillent pour le progrès des jouissances de la chair, — je me trompe, pour le progrès de la civilisation. Qui leur parle de lutte intérieure, de sacrifice, de vertu ? Ils ont une vertu, la volupté. Qui leur parle de religion et de culte ? Ils ont la religion de l'argent et le culte du ventre. Qui leur parle de Dieu ? Ils sont dieux : ils s'adorent.

Indifférents à tout cela : ni Dieu ni Tàme ne se touchent. Ils s'en occuperaient, si c'étaient des choses : mais ce ne sont que des mots, des souffles de voix, flatm vocis, comme disaient leurs ancêtres les nominalistes, des bulles d'imagination, vains fantômes dont s'effraie et dont se joue tour à tour la crédulité des peuples : eux, les positifs, ils regardent tout cela du haut de leur inintelligence, et ils passent. Combien ils aiment mieux cette réjouissante perspective, qu'ils serviront bientôt de pâ-

ture aux vers du sépulcre, et que ce sera tout I Une pareille idée ne les épouvante pas ; ils vivent gaiement avec elle : ils sont braves. Que dis-je ? Elle leur sourit, ils s'y complaisent : ils sentent bien que. lorsqu'ils iront trouver les vers du sépulcre, ils iront trouver leurs frères. Vers de terre qu'ils sont, bas et rampants I

L'âme et Dieu ne sont pas des choses ? Qui le leur a dit? Où ont-ils pris une si sublime vérité ? Enfants, le catéchisme leur enseigna qu'il est un Dieu, créateur du monde^ juge du bien et du mal ; qu'ils ont une âme immortelle, faite pour être perdue ou sauvée selon leur conduite sur la terre. Si tout cela était vrai I Cela est faux, cela est absurde, cela est impossible, cela n'est pas, quand on est mort on est bien mort, ils le disent : mais si cela était, enfin I Car ont-ils par devers eux des preuves péremptoires que cela n'est pas ? Non. Donc, si étrange que cela soit, cela peut être. Quelle inquiétude alors ! Alors quel plus impérieux souci que de résoudre ce terrible problème de notre destinée ! Alors il faut quitter sciences, plaisirs, affections, tout, pour ne mettre plus d'affection, pour n'avoir plus de plaisir, que dans la science unique de l'âme et de Dieu : car c'est l'éternilé qui nous entoure et qui nous njenace ; et, avec le doute en de telles matières, la vie est un tourment dont on n'est pas sûr de se reposer même dans le sommeil de la tombe !

J'ai ouï dire que si, Dieu et l'âme sont des choses, ce sont choses qui échappent à la raison.

Si je pensais de la sorte, je chercherais une religion qui damnât sans miséricorde quiconque n'admettrait point sa doctrine, et je serais de cette religion-là.

Que si je ne la trouvais point, je chercherai la plus sévère, pour la croire de toutes mes forces.

Car il se |)eut que la foi soit vraie, comme il se peut qu'elle soit fausse. Si elle est fausse, qu'importe? J'aurais perdu, dans la gène, dans Tangoisse, dans le sacrifice de tout ce que je désire, de tout ce que j'aime, de tout mon être, de tout moi, dans un enfer que je me serais allumé ici-bas |)our éteindre celui qui n'existe pas ailleurs, une courte, pauvre et misérable vie de soixante ans ; j'aurais usé sottement du petit nombre de jours où me permet d'être le je ne sais quoi qui fait être ce qui est : voilà t(mt. Si elle est vraie, il m'importe très fort, parce qu'une souffrance qui risque d'être éternelle vaut peut-être la peine que j'en prenne quelque souci.

Où la raison n'a nul accès, je ne puis autre chose que fermer les yeux et croire.

Telle est la conséquence de ce principe, que^ si Dieu et l'âme sont des choses, ce sont choses qui échappent à la raison.

Comme ce .serait là, dans leur peu raisonnable hypothèse, le seul parti raisonnable à prendre, c'est là aussi le parti que se gardent bien de prendre nos hommes positifs.

Mais d'autres le prennent, ce parti ; et sur le septicisme philosophique s'appuient beaucoup de chrétiens. Il enferme un grand péril. Celui qui croit de la sorte s'imagine croire et ne croit pas.

Il dit : « Je crois » ; c'est une parole. Il agit conformément à la croyance qu'il professe ; c'est une conduite. Parole et conduite, l'homme extérieur. L'homme intérieur ne croit pas.

Qu'est-ce que croire, sinon ouvrir son esprit à la lumière de la vérité qui se montre ? Celui-là ferme son

esprit, pour ne pas voir la vérité comme elle se montre. 11 veut que ce qui lui semble vrai soit faux ; que ce qui lui semble faux soit vrai. Cela est ainsi, dit-il. — Pourquoi ? — Parce qu'on me l'enseigne. — Et ce que l'on m'enseigne, le sait-on ? — Oui. — Pourquoi ? — Parce qu'on me l'enseigne. Même le maître qui me l'enseigne est infaillible : c'est lui qui m'enseigne encore cela ; et quant à moi, comme ma raison est aveugle en ces matières, je ne puis rien, que m'incliner et croire.

Il croit donc ; et il ne songe point que, pendant qu'il affirme de bouche, dans le fond de son àme il nie, ou il doute.

Il croit, — il s'imagine croire plutôt, — parce qu'il veut croire.

Si quelque chose en lui croit, ce n'est pas son intelligence, c'est sa volonté qui croit. Contradiction, folie et crime.

Il subordonne la vérité à lui, au lieu de se subordonner à elle. Il se met lui-même à la place de la vérité. Il dit à Dieu : « Ote-toi de là^ que je m'y mette. »

Mais il ledit àgenoux, se frappant la poitrine, se prosternant dans la poussière, s'humiliant dans la pénitence, et criant : « Je m'anéantis devant vous, mon Dieu ! Je vous adore ! » lorsqu'il se prosterne devant un fantôme qu'il a créé, devant son oeuvre propre ; lorsqu'il ne s'anéantit que devant lui seul; lorsquele Dieu qu'il adore est un Dieu voulu, non pas un Dieu connu I Je le répète : contradiction, folie, et crime. Heureusement la folie est là pour excuser le crime.

Erreur et ignorance sont deux ; erreur et mensonge, deux. L'erreur et Tignorance peuvent ne pas être coupables, le mensonge l'est toujours. On peut être avec un esprit de vérité, même dans l'erreur, surtout dans l'igno-

rance ; on peut être avec un esprit de mensonge, même dans la vérité. Celui qui cherche la vérité, qui s'inquiète de savoir s'il est dans la vérité, celui-là a un esprit de vérité, fiit-il dans l'erreur ; celui qui ne cherche pas la vérité, qui ne s'inquiète pas de savoir s'il est dans la vérité, celui-là, fût-il dans la vérité, a un esprit de mensonge.

Et comment ce chrétien sceptique en philosophie s'inquiétera-t-il de savoir s'il est dans la vérité, lui qui récuse la compétence de la raison ? Il reconnaît l'autorité : à quel titre ? Il sacrifie la raison à la foi : pourquoi ? — Pourquoi ? La raison seule le lui peut dire : elle domine l'autorité. A quel titre? La raison seule lui peut répondre: elle juge la foi. La raison seule peut voir si elle doit se soumettre ; le sacrifice de la raison, il n'y a que la raison qui le puisse prononcer: et c'est la raison que chasse loin de lui ce faux chrétien. Qu'il cesse donc d'être chrétien, puisqu'il ne sait pas pourquoi il l'est ! Ou, s'il l'est encore^ je vous le dis, moi, en vérité je vous le dis : il ment, et il se ment.

Le mal s'enchaîne au mal, comme le bien au bien. Au fond de ce mensonge est une lâcheté. 11 ment, parce qu'il a peur de l'enfer.

11 ne sait pas pourquoi il est chrétien, puisqu'il ne ne veut pas de la raison, qui seule pourrait le lui apprendre. Mais comme il conserve toujours quelque apparence de raison, malgré qu'il en ait, voici pourquoi^ moi je m'en vais le dire : il est chrétien, parce qu'il a peur.

Sa foi n'étant pas Tœuvre de son intelligence, mais de sa volonté, il se crée son Dieu, et, devant la statue sortie de ses mains, le voilà qui tremble !

Il y a trois sortes de croyants.

Ceux dont la croyance est toute géographique, musul-

mans ouboudhistes en Asie, chrétiens en Italie, qui ne contestent pas la raison, mais qui se jugent raisonnables par cela seul qu'ils prient comme on leur enseigne à prier, car ils appartiennent toujours à la race lidèle, au peuple élu : c'est la foule. Ils sont sincères.

Ceux qui ont réfléchi par eux-mêmes ; ceux qui, d'une raison ferme, ont lutté courageusement avec le doute, et l'ont terrassé ; ceux qui croient et se rendent com|)te de leur croyance : c'est le petit nombre. Ils sont sincères.

Ceux qui^ dans leur doute, dans leur incrédulité même, s'efforcent de croire, non pas convaincus en raison, mais parce qu'ils tremblent devant cette menace : Crois, ou tu seras damné I C'est le grand nombre, |)ar malheur^ de ceux qui pensent et qui croient. Ils ne sont pas sincères.

Les croyants de la première et de la seconde espèce ontleur bonne foi pour se sauver, s'ils se trompent: ceux de la troisième n'ont rien.

Pascal a écrit, parlant des incrédules : « Rien de plus lâche que de faire le brave contre Dieu. » Mais est-ce faire le brave contre Dieu, que ne pas croire ce qu'on ne croit pas en effet? Nul n'est le maître de sa foi. Que peut ici la volonté, qu'écarter de l'intelligence les passions aveugles ? Et la peur, même de l'enfer, n'est-elle pas une passion ?

Je m'assure que Dieu sauve ceux qui, au risque d'être condamnés, repoussent la foi dans la sincérité de leur âme, et qu'il condamne ceux qui, contrairement à toutes leurs convictions^ la subissent^ et croient sans croire, pour n'être pas condamnés.

Ils se sont moins souciés de la vérité^ qui est Dieu, que de leur salut. Ils ont trouvé Dieu, ils ne l'ont pas cherché: ils se sont cherchés eux-mêmes, eux seuls. Que Dieu les fuie, ceux-là qui ne le cherchent point I Qu'ils

périssent ceux-là qui songent plutôt à ne pas périr qu'à posséder Dieu 1

Les autres du moins l'ont cherché, s'ils ne l'ont pas trouvé. Ils ont préféré la vérité, ils l'ont voulue au prix de leur propre perte : ils l'ont aimée plus qu'eux-mêmes, plus que tout. Que Dieu donc, le Dieu de vérité^ les reçoive dans son sein I Que le ciel s'ouvre à ces nobles âmes I

Si le dogme « Hors de l'Église point de salut » le leur ferme, ce dogme est une erreur, et l'Église n'est pas infaillible. Un bon catholique^ qui veut l'Église infaillible, doit Tentendre d'une autre façon, et tolérer ceux qui errent, ne sachant s'ils errent avec l'esprit de mensonge ou avec l'esprit de vérité.

Il doit aussi tenter de les ramener à la vérité, par la raison. Quiconque se croit dans le vrai, surtout en de pareilles matières qui intéressent une âme impérissable peut-être, doit aux hommes de les tirer de leur erreur, et de leur enseigner le vrai qu'ils possèdent, par la raison.

La philosophie est donc nécessaire.

Elle est nécessaire, parce qu'elle répond seule à notre besoin de connaissance et de vérité, le^'plus impérieux comme le plus noble de tous.

Elle est nécessaire, si elle est la science univers:elle, parce qu'elle enferme toute science, que sans elle, par conséquent, il n'y a pas de science possible, ni, sans science^ de vie possible pour l'humanité.

Elle est nécessaire, si elle n'est que la science des choses de l'àme, pour résoudre le problème de notre destinée, et pour poser les principes de la conduite di*s hommes ici-bas.

Que si la foi résout ce problème, encore faut-il la phi-

losophie pour établir la foi, pour la pénétrer, Téclairer, et en tirer la longue chaîne des conséquences morales.

Que si la foi ne le peut résoudre, ou si beaucoup n'ont plus la foi, la philosophie est plus que jamais nécessaire.

La philosophie ne se propose pas la connaissance des choses, mais Tintelligence de la raison d'être des choses connues. Comme elle a pour but la direction de la volonté libre de Thomme dans l'accomplissement du bien, elle a pour objet le rapport de l'homme à l'univers : elle est la science de la raison des choses dans leur rapport à l'homme. Elle est la science du tout, mais du tout pour l'homme. Elle est la science du bien et du mal : non seulement des lois de la sagesse^ mais plus encore du motif suprême de ces lois.

Reconquérir par la science l'âme et Dieu : telle est la grande œuvre à laquelle se doit consacrer quiconque n'a pas désespéré encore de la race humaine.

Aujourd'hui surtout que l'antique religion se retire de nos cœurs et s'efface peu à peu dans le lointain, aujourd'hui que les croyances tombent en ruines de toutes parts, que la foi, cette vieille base du monde, vacille, et que le monde, sur sa base vacillante, chancelle comme pris d'ivresse, que fera l'homme ?l)ormira-t-il, au milieu des orages dont les foudres se croisent sur sa tête, couché seul, pauvre et nu, dans l'indifférence, ou le doute? Mais le doute, c'est l'âme prés de mourir; l'indifférence, c'est l'âme déjà morte !

Il n'y a plus de religion, il n'y a pas encore de philosophie. Lorsque la Russie étend un manteau de neige sur ses vastes plaines, lorsque nos soldats vaincus regardent

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l'horizon avec angoisse et n'aperçoivent partout que Thiver, saisis d'un apathique désespoir, ils se couchent, ils dorment, et ils ne s'éveilleront pas. Dans le désert d'une âme sans Dieu est la neige aussi ; là aussi est un froid qui tue : malheur à ceux qui dorment !

Consolons-nous. L'humanité gran:!it. L'enfant croit ce qu'on lui rac )nte. Quand lui vient l'âge de raison, il repousse d'ab;)rd ce qu'adopta son enfance irréfléchie et crédule, elles merveilles qui séduisirent le plus son jeune enthousiasme sont fables dont il se montre le plus déclaré ou le plus dédaigneux frondeur. Il nie donc, ou il doute, après avoir cru; il saura plus tard. Plus tard il reviendra, homme, à quelques-unes des histoires qui le charmèrent enfant ; il continuera à en rejeter d'autres : mais quoi qu'il rejette ou qu'il accepte, ce ne sera plus sans motif. Après la foi, la science : entre les deux une transition difficile, une rude et mauvaise traversée, l'incrédulité, le doute.

L'humanité, après avoir cru et avant qu'elle sache, nie ou doute. Qu'elle entre dans la plénitude, elle aussi, de sa raison virile I qu'elle sache enfin I Hàtons-nous, avec une impatience que commande la tempête où nous sommes : car il n'y a plus de religion, et il n'y a pas encore de philosophie !

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