‹ Le problème religieux au XIXe siècleChapitre 14 sur 26 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

L'esprit de la philosophie est Tesprit de la science. La science est la connaissance rationnelle des choses.

Au-dessous d'elle, dominées de droit, sinon de fait, ou même de fait à leur insu, par elle, et destinées à ne faire qu'un avec elle, les sciences qui se disent positives, et qui lui disputent l'empire.

A côté d'elle, et de droit, sinon de fait, ou même de fait à rinsu de beaucoup^ dominée par elle et tout ensemble la dominant, la foi^ qui garde sous une mystérieuse apparence cette connaissance du bien et du mal nécessaire à Thomme pour que l'homme agisse et dont Dieu lui a commis le dépôt.

La foi procède par autorité : je suis assuré que telle chose est, parce que la parole de celui qui sait me Taffirme. La science, par libre raison : je suis assuré que telle chose est, parce que je vois clairement moi-même qu'elle est. Ceci est l'évidence, ou la lumière propre de la vérité.

Telle est la thèse soutenue en ce livre, que l'une et

l'autre certitude sont légitimes : que la philosophie doit

unir toutes les sciences humaines dans la science ; que

le science et la foi, loin de se combattre, doivent s'unir

à leur tour : double accord d'une nécessité telle, que le

salut du monde est à ce prix.

Des données générales que la foi et la science, la reli-

gion et la philosophie, répandent dans la masse des hommes, se compose une sorte de sens commun, un ensemble de doctrines vagues dont vivent cette foule d'hommes qui réfléchissent peu, qui ne raisonnent guère, qui ne sont ni théologiens, ni philosophes. Chacun participe par son éducation et sa vie même aux idées du temps et du lieu qu'il habite : mais ces idées ne sont encore que des préjugés tant qu'il ne lésa pas examinées lui-même. Que, les ayant examinées, il en reconnaisse la vérité, il fait de la philosophie.

Philosopher n'est autre chose que faire comparaître au tribunal de son entendement propre, afin de s'en rendre compte à soi-même, les idées qu'on a reçues pour vraies, et qu'on n'est fondé à recevoir pour telles qu'après cette épreuve.

De ce qui précède suit :

Premièrement, que la philosophie est indépendante de toute autorité^ hors celle de la raison ;

Secondement, qu'elle n'accueille aucune information antérieure ; qu'elle n'accepte rien à titre philosophique, qu'elle débute parle doute méthodique, doute provisoire où elle tient en suspens toutes les doctrines, jusqu'à ce qu'elle lésait examinées et jugées : car une science ne saurait, avant de les avoir établies, prononcer sur les idées qu'elle doit établir : la science qui doit vérifier les bases de tout savoir, et par suite sa propre base, ne saurait donc, avant cette vérification, rien affirmer sans tomber dans le cercle vicieux ;

Troisièmement, que le caractère auquel un philosophe reconnaîtra la vérité sera l'évidence, c'est-à-dire la vérité môme directement manifeste : pour le philosophe, l'intelligible est le vrai.

Tel est est l'esprit philosophique. L'éternel honneur

de Descartes sera de l'avoir mis en lumière, et c'est pour avoir su le déterminer qu'il a mérité d'être appelé le père de la philosophie moderne.

Il importe de le bien expliquer^ pour le défendre contre les attaques de ceux qui ne le comprennent [)as.

L'esprit de la philosophie, ainsi délini, ne diffère que de l'esprit de la religion, non de l'esprit des sciences.

Pourtant, il n'est pas moins combattu par les sectateurs des sciences dites positives que par ceux de la foi ; et, en effet, si la philosophie diffère des sciences, l'esprit de la philosophie diffère de l'esprit des sciences.

Or, la philosophie diffère des sciences en ce qu'elle a pour objet la connaissance du principe des choses et pour but la règle de la sagesse. Mais tel est aussi l'objet, et tel aussi le but de la doctrine religieuse. Donc c'est par la méthode qu'elle diffère de la doctrine religieuse, et des sciences par l'objet. Il suit que l'esprit delà philosophie est le même, au regard des sciences, que l'esprit de la religion ; et le même, au regard de la religion, que l'esprit des sciences.

Aussi que combattent en elle les croyants, sinon la méthode ? Et les savants, sinon l'objet ?

Il y a des savants et des croyants philosophes ; je ne parle ici que des purs savants et des purs croyants, aussi étroits les uns que les autres.

Les purs savants affectent de la confondre avec la religion, ou tout au plus de la considérer comme un progrès sur la religion, comme une transition de la religion à leurs sciences matérielles ; il les honorent l'une et l'autre d'un commun dédain.

Les croyants étroits voient en elle, au contraire, la science ; et, forcés de céder à l'irrécusable langage des sciences positives, ils voudraient les combattre, ils ne le

peuvent : ils en attaquent Tesprit, dans Tesprit philosophique. Ils se mettent hors de la raison, et les peuples, qui marchent de plus en plus dans les voies de la raison, se séparent d'eux : mais ils perdent en même temps leur propre objet, qui est la connaissance du principe des choses, fondement des régies de la sagesse.

Et les sciences, sans lien, sans unité, c'est-à-dire sans philosophie ou sans religion, ce qui est tout un, s'isolant dans leur égoïsme, s'anéantissent en poussière.

Il faut réconcilier les sciences avec la religion, pour les réconcilier avec la philosophie, identiquôàla religion en ce qui la distingue des sciences; mais pour réconcilier la religion avec les sciences, il faut la réconcilier avec la philosophie, identique aux sciences en ce qui la distingue de la religion.

Telle est la haute et périlleuse cime où la philosophie réside : vérité suprême, lumière de la religion et dominatrice des sciences, règle de la sagesse, reine des mœurs, et par là reine du monde.

Le salut du monde est au prix de ce double accord : des sciences avec la religion, et de la religion avec la philosophie.

Avant de parler de la philosophie comme distincte de la religion, parlons de la philosophie comme distincte des sciences. Ne fût-elle pas ce qu'elle est, une science organisatrice des autres, elle est plus que supérieure, elle est encore, prise en elle-même, nécessaire aux autres, qui ne se suffisent pas, mais qui surtout ne suffisent pas à l'homme.

Traiter de la philosophie à ce point de vue, c'est traiter de la religion.

A quoi sert la philosophie ? demandent les positifs. Qu'ils me disent d'abord à quoi servent leurs sciences.

Elles permettent à Thomme de produire des œuvres qui accroissent, qui développent sa vie, et de la sorte concourent pour son bonheur. Donc elles relèvent de la science du bonheur^ laquelle n'est autre que la science du bien et du mal.

Elles permettent à l'homme d'agir sur la nature, et la lui livrent comme en propriété : qu'est cela ? Elles lui apprennent un moyen, non un but ; par elles, il sait comment agir, il ne sait pas à quelle fin. Or, lui importe-t-il de le savoir ? S'il lui importe, il lui faut une science plus haute qui le lui apprenne, la science de son propre être et de sa destinée. S'il ne lui importe pas, qu'entendez-vous? Qu'il ne doit prendre pour guide qu'un aventureux hasard et marcher à l'aveugle ? ou qu'il ne doit rechercher, dans toute sa conduite, que son intérêt personnel ? ou l'intérêt général, comme d'autres l'entendent? Mais voilà autant de propositions qui ne peuvent être conclues que de la science plus haute du bien et du mal, toujours invinciblement supposée au fond de toute science.

Que si la science du bien et du mal est chimérique, parce qu'elle est impossible, disent-ils, que conclure de là, sinon, ou que l'homme peut vivre sans elle, supposition insensée ; ou qu'elle existe dans l'homme, non à l'état de science, mais de foi, non dans la raison individuelle, mais dans la raison du genre humain, et accessible à l'individu, non par son évidence propre, mais par l'autorité d'une parole qui l'enseigne ?

Ce principe, que la philosophie est impossible, amène,

on l'a vu, cette conséquence, que la religion est vraie.

Pour moi, je crois la philosophie possible. Mais elle

n'existe point, j'entends à titre de doctrine acquise, ferme, incontestée. Donc la même conséquence demeure.

La philosophie est dans Thomme. L'individu peut la connaître, sinon par les seules forces de son entendement propre, au moins par la communion de sa raison avec la raisort/de l'humanité. Il faut que l'homme la possède, non pas implicitement, et telle que l'individu la puisse dégager un jour, par voie démonstrative, des profondeurs de la raison humaine (car alors elle serait pour l'homme, qui a besoin d'elle, comme si elle n'était pas), mais en corps de doctrine^ afin que l'individu puisse la saisir pour l'appliquer sans cesse. Elle est de tout temps dans la raison de l'humanité enseignée de Dieu pour enseigner l'individu : elle sera un jour dans la faison de l'individu même. Elle est religion : elle sera philosophie.

Parmi les savants positifs, il en est qui reconnaissent la religion. Ce n'est point à la religion, c'est à la philosophie qu'ils se refusent. Je m'adresserai à eux lorsque je m'adresserai aux croyants négateurs de la philosophie. Je parle d'abord aux savants qui n'admettent pas la religion^ aux philosophes qui ne l'admettent plus, aux mondains qui ne s'inquiètent d'aucune science en théorie, mais qui estiment sur parole et sans les connaître toutes celles qui les abandonnent à leur matérialisme pratique.

Ici je ne veux pas m'enfoncer dans ces profondeurs obscures, dans ces mystérieux problèmes que l'intelligence de l'homme n'aborde qu'avec tremblement. J'aurais trop à faire. Beaucoup conviennent avec moi que la religion est indispensable, que sans elle tout l'homme périt ; mais ils s'épouvantent comme moi, et, à la vue d'une incrédulité si vaste qui nous environne de toutes parts, ils lèvent les mains au ciel. Comment secouer des cœurs ensevelis dans la mollesse et dans l'indifférence ?

Comment ramener à Dieu des esprits perdus dans les lointaines ténèbres ? Il semble que Dieu seul le puisse faire : mais il le peut, et tout progrès de Thumanité vers le bien, n'est-ce pas lui qui le fait en elle ? Ne désespérons donc pas d'une telle entreprise ; que Tœuvre sainte ne nous paraisse jamais au-dessus de nos forces! Souvenons-nous que parmi les incrédules, même les plus égaréSj il en est de sincères. Il en est qui ne désirent rien tant que de voir la vérité, et qui souffrent de ne pas la voir. Sera-t-il donc si dillicile de la leur montrer î Je ne veux leur dire ici qu'un mot, un mot tout simple, et qui me paraît suffire.

On me vante des sciences utiles. On entend par là, sans doute, des sciences qui servent au bonheur. On se propose pour but le bonheur : à tout le moins, le bonheur du corps, le bien-être. Mais le bonheur est-il un but, pour qu'on se le puisse proposer ?

Que je dise : « Je ne suis pas heureux, » qu'est-ce à dire, sinon que quelque chose me manque, qu'il y a en moi des besoins non satisfaits, que le développement de mes facultés rencontre un obstacle qui l'arrête ? S'il faut manger pour vivre, il y a plaisir à manger quand on a faim, et à ne le pouvoir faire il y a peine. Et ainsi de toutes lesloisdela nature, qui se traduisent par des besoins: la satisfaction particulière de chacun d'eux est plaisir ; la satisfaction générale de tous ensemble, bonheur. Le bonheur n'est pas lui-même un but, mais une conséquence du but une fois atteint. Le bonheur n'est pas, mais le bien : le bonheur est le retentissement du bien dans notre sensibilité personnelle. Si donc le bien est, et que le bonheur ne soit autre chose que le bien senti en

nous, que chercherons-nous pour trouver le bonheur ? Le bien.

Et quel sera le bien, si ce n'est pour nous Tacconiplis-

sement, mais harmonieux, des destinations de notre

être ? Car la loi de notre être, comme de tout être, c'est

l'harmonie, ou l'ordre.

L'ordre est en toutes choses, et rien ne serait sans lui. Il est la condition d'être de tout ce qui est. Il est l'àme de la nature ; et quand je dis la nature, je l'entends tout entière, sans que je puisse concevoir une seule exception à cette loi universelle de l'être.

Que l'unité manque à l'univers, il n'est plus l'univers: il se détache et se décompose en parties qui se séparent, qui s'isolent les unes des autres ; il tombe de degré en degré par une division sans limites^ jusqu'à n'être rien ; et de tout ce qui devait être, rien ne sera.

Qu'on me dise comment il se peut que la terre soit solide sous mes pieds? Comment il se peut que je tienne un corps sans qu'il s'évanouisse entre mes mains, et disparaisse en poudre ? Comment, si je ramasse un de ces grains de poudre, il ne fuit pas encore en une poudre plus fine, et celle-ci en une autre, et sans fin, jusqu'à ces derniers atomes que mon œil n'a pas vus, que mon imagination elle-même n'a pu voir, que je conçois à peine ? Voici un de ces atomes : il m'échappe par sa petitesse; je sais toutefois qu'il existe, et, s'il échappe à mes sens, il n'échappera pas à ma pensée. Eh bien 1 si petit qu'il puisse être, il est divisible, et je conçois des parties plus petites : ou il est divisible, ou il est comme s'il n'était pas. Je suis donc parvenu à l'extrême limite de l'existence : rien ne subsiste dans cette séparation sans terme, dans cet isolement de toutes parties : qu'elles s'unissent, voilà l'univers ; hors de là, néant. Mais qu'est-ce que cette union?

La science m'a parlé d'une attraction universelle. Elle m'a montré dans les moindres corps une force qui en attire les uns vers les autres et qui en rapproche tous les éléments ; elle m'a pris par la main, et, remontant avec moi l'échelle des grandeurs finies, elle m'a montré cette même force qui attire vers la terre, leur centre, tous les corps du rayon terrestre, et qui régit plus haut tous les mouvements des cieux : cohésion et affinité, pesanteur, gravitation, tout cela n'est qu'une chose, l'attraction universelle. Quoi encore? L'unité : l'unité dans la variété des êtres ; Dieu dans tout ce qui existe, unité souveraine^ qui fait être ce qui est. Quoi encore ? L'ordre.

L'ordre est la vie deTunivers, et toute vie est un ordre.

Dites-moi, homme qui suivez les routes du monde, homme de spectacles et de fêtes; ou vous, homme de cupidités terrestres, qui avez fait de la plus noble moitié de vous-même l'esclave de la plus vile, qui avez enfoui dans le souci des richesses votre pensée, présent divin : si vous ne comprenez pas l'âme, peut-être comprendrezvous le corps. Vous êtes, de cela du moins vous ne sauriez douter : vous avez un corps tantôt sain, tantôtmalade, vivant d'autant plus qu'il est sain et d'autant moins qu'il est malade, et dont toute votre étude est de prolonger la vie : la vie en effet est précieuse, et je gémirais sur votre tombe d'un profond gémissement, si cette dernière demeure qui renfermera votre dépouille vous renfermait vous-même: oui, vous seriez bien misérable d'être né pour mourir, si la mort n'était pas la naissance à une vie plus haute ! Vous donc, qui vous croyez mis dans ce monde pour le quitter bientôt sans espérance d'en retrouver un autre, vous qui croyez que vous êtes pour ne plus être un jour, vous souffrez, je le conçois ; un horrible tourment vous dévore ; vous cherchez de tous vos

soins, de toutes vos forées, de toute l'ardeur du désespoir qdi vous ronge quand vous regardez par delà le sépulcre, à jouir du court instant de votre vie, à la rendre longue s'il se peut, et, s'il se peut, heureuse. Heureuse? Ce n'est point par un tel chemin que vous irez au bonheur, et vous avez^ au-dedans de vous^ en dépit de vous, une àine qui gémit dans le fond de votre conscience, et qui souffre du bonheur même que vous comptez vous faire. IN'importe : vous vivez; ou, si ce n'est vous, c'est votre corps. Comment vit-il ? Et qu'est-ce sa vie ?

Interrogez le physiologiste, homme positif : il vous parlera d'une force qui, par une action qui lui est propre, attire à elle, s'assimile tous les éléments qui lui conviennent, et repousse tous ceux qui ne lui conviennent pas ; il vous dira qu'il est, dans les corps ayant la vie, un centre d'expansion et d'attraction d'où elle s'épanouit au dehors et où elle aboutit sans cesse : le sang ne cesse de quittter le cœur pour se répandre en fleuves, en rivières, en une multitude innombrable de ruisseaux, jusquâux extrémités du corps, et retourner ensuite des extrémités au cœur; le cerveau, par une infinité de ramifications nerveuses, rayonne à la surface, y envoyant le mouvement et en recevant l'impression excitatrice de la sensation. Le corps est organisé, c'està-dire qu'il est un tout conséquent à soi-même, une harmonie, un ordre. Si l'ordre est parfait, parfaite est la santé ; si Tordre se dérange ou se trouble, la santé diminue, la maladie augmente avec le désordre, jusqu'à la mort.

Il n'en est pas autrement de l'àme : plus elle est conséquente avec elle-même, plus elle est harmonique, plus elle vit. C'est là sa perfection. La parfaite santé de l'àme

est, comme celle du corps, dans un ordre parfait. Connaître, aimer, vouloir : connaître ce qui doit être connu, la vérité, et surtout la vérité souveraine, Dieu ; aimer ce que Ton connaît aimable ; vouloir ce que Ton aime. La volonté opère de la sorte, par sa propre force, comme le mystérieux hymen de la connaissance et de l'amour; et cet hymen est Tordre ou l'harmonie de Tâme, la vertu : la vertu quelesGrecs appelèrent d'un nom sublime, ac^pia, connaissance tout ensemble et sagesse ; la vertu à qui le christianisme donne un nom plus sublime encore, sainteté, c'est-à-dire vertu où la connaissance et l'amour transfigurés deviennent foi et adoration : ce n'est plus connaître et aimer les choses dignes de connaissance et d'amour, les choses justes, les choses belles, les choses bonnes, mais le juste, le beau, le bien, ou Dieu. On ne connaîtplus, on voit d'une vision directe, immédiate, et en quelque sorte surnaturelle ; on n'aime plus, on adore: connaître et aimer Dieu, c'est ici le posséder en soi. Le philosophe peut être sage, l'homme religieux est saint. Cet état est supérieur à l'autre : la sainteté l'emporte sur la simple vertu, d'autant que Dieu l'emporte sur tout ce qui n'est pas lui. L'état le plus parfait est la réunion des deux : la sainteté et la sagesse. L'homme saint et sage, ir(ioç xal gcçoç, connaît et aime Dieu d'abord, ensuite les créatures faites a la ressemblance de Dieu, belles, bonnes, pareilles en leurs limites à ce qu'est Dieu même en son infinité. Si ma volonté rebelle refuse de joindre ainsi en leur véritable rapport la connaissance et l'amour, c'est-à-dire si je n'aime point selon que je connais, et plus ce que je connais mériter mieux mon amour, ce qui est plus juste, ou plus beau, ou meilleur, et Dieu plus que tout le reste, dans tout le reste, au fond de tout le reste, le retrouvant partout,

et ne voyant jamais en ce qui est juste, beau ou bon, que lui la justice, lui la beauté, lui le bien, je brise Tordre de mon àme : mon âme perd sa vertu, elle cesse de vivre sa vie parfaite, elle devient malade, elle souffre en moi par le désordre ou je la jette ; je suis coupable et je pèche.

Mais je ne suis pas une àme sans corps : âme et corps unis, je suis un seul être. Mon corps sera-t-il bien, si mon àme est mal ? Si mon corps est mal, mon âmeserat-ellebien? Ne faut-il pas (jue tous les actes de mon corps aient leur raison dans mon àme, et n'est-ce pas elle qui les fait en lui ? Ne faut-il pas que mon âme réalise ce qu'elle conçoit, et se retrouve, pour ainsi dire, dans mon corps? que je revête mes idées du juste, du beau, d'une forme extérieure, d'un symbole, comme d'un vêtement, sans lequel je ne les puis saisir? Ne faut-il pas agir comme il faut penser? Ne faut-il pas que mon corps et mon âme soient en harmonie Tun avec l'autre : trop de chair n'étouffe-t-elle pas l'esprit, trop d'esprit ne dévore-t-il pas la chair? Il y a donc un ordre supérieur dans l'être double que je suis ; et celui-ci est pour moi le plus essentiel, car il est l'homme.

L'ordre du corps est la santé, et la santé le bonheur du corps. L'ordre de l'âme est la vertu, et la vertu le bonheur de l'àme. L'ordre ou l'unité du corps et de 1 ame est le bonheur de l'homme même : une action sans entraves, ferme, libre, juste, conforme à une volonté que dirige l'intelligence et qu'inspire l'amour.

homme ! voilà ton idéal ! voilà le rêve que Dieu te permet, qu'il t'offre, qu'il te commande plutôt, et dont il met l'accomplissement dans tes mains ! Ne considère pas en toi ton seul corps, ni ton àme seule, mais l'un et l'autre : considére-toi tout entier. Remplis toutes les

destinations de ton être^ satisfais les besoins de ta nature, n'en laisse pas un qui souffre ou qui gémisse en toi, et le ciel descendra sur la terre : tu te seras à toi-même ton ciel et ton Dieu !

Mais, que dis-je? Non, non, homme orgueilleux et misérable, tu ne saurais te suffire^ fini qui as besoin de l'infini ! L'infini est en toi, mais tu n'es pas l'infini : l'infini n'est en toi qu'une aspiration, qu'un besoin, qn'une douleur. Pour que la douleur cesse^ il faut que tu cesses d'aspirer; il faut que Dieu te tende la main et t'élève jusqu'à lui : il faut que tu le possèdes, et que lu montes au ciel, qui ne peut descendre.

Le souverain bien ici-bas ? Un homme a-t-il pu se forger une pareille chimère ? Et que serait-il, ce bien suprême? Le bien-être? Je le souhaite sans doute, et je l'espère; mais quand il deviendrait un jour notre commun partage, au fond de ce bien-être odieux l'âme ne se lamenterait-elle points étouffée sous les jouissances du corps ? apôtres de mon siècle, vous que brûle pour mes semblables et pour moi le feu jusqu'ici inconnu d'une charité matérialiste, laissez-moi cet air que respire mon àme, cette brise dont elle a soif, laissez-moi l'infini ! ou si je ne le possède point, faites-le moi entrevoir dans les profondeurs de mon intelligence, dans ces lointains lumineux où règne la clarté céleste ; levez devant mon œil un coin du voile qui me dérobe les mondes, que je m'élance de toute Timpétuosité d'un divin espoir vers les ténèbres de cet avenir que la foi seule éclaire : montrezle moi^ conduisez-moi vers lui, mettez-moi sur le chemin qui y mène ; du moins, si vous ne le pouvez faire, laissez, que sans vous je le voie et le contemple dans les abîmes de mon être, ce ciel où Dieu règne, et où je pourrai Tadorer face à face !

174 Là BELIGION

Quels sont nos divers besoins?

Je les ramène à deux : conserver, et développer. Conserver l'être que nous sommes ; développer ce même être, ou l'accroître par une produclion d'œuvres vraiment nôtres : merveilleux pouvoir qui fait de nous une imparfaite image, une ressemblance finie, une ressemblance toutefois et une image du Dieu créateur. Être et produire^ tout est là. Et ces deux besoins, qui résument tous les autres^ n'en sont qu'un, le premier, le seul, le besoin suprême de la vie. Être et produire, c'est vivre : d'une vie plus ou moins pleine, qui demeure au-dedans de nous, ou qui s'épanche au dehors, qui s'arrête en soi ou se développe jusqu'à sortir de sa propre enceinte ; inférieure dans la simple existence^ supérieure dans la production, mais toujours soumise à la loi universelle sans laquelle rien de ce qui est ne saurait être ; et comme à l'existence l'ordre est nécessaire, il l'est plus encore à la production.

Divers éléments matériels, formant ensemble un tout bien ordonné, constituent ma vie physique, mon corps. 11 faut que mon corps se conserve, qu'il persiste autant qu'il le peut et qu'il se soutienne dans son être ; il faut qu'il soit, puisqu'il est. S'il manque à ce devoir d'être, je souffre, j'éprouve un besoin impérieux qu'il me faut satisfaire, ou je meurs. Or, à combien de nécessités ne m'oblige point cette chair, prison de mon àme ! La nourriture, le sommeil, le vêtement, l'abri^ et mille autres I Car les sens, qui me mettent en rapport avec le monde, m'exposent à ses insultes aussi bien qu'à ses caresses; ce théâtre où règne la matière aveugle n'est qu'un chaos que l'esprit de Dieu, que l'unité, pénétre à

peine ; rharmonie entre mon corps et la nature qui m'environne n'existe point, si je ne la fais moi-même ; et, comme il me faut avoir de quoi me nourrir, il me faut avoir aussi de quoi me défendre : il faut que le monde où je suis placé me donne ce que veut la protection et Tentretien de mon corps; il faut que je posstkiv\, ou que je périsse. Si donc la conservation de mon corps est un besoin fondamental démon être d'homme, et si un tel besoin ne se peut satisfaire que parla propriété, la propriété elle-même est un besoin, et un droit.

Autres sont les besoins de mon àme : infinis, et ils aspirent à Dieu : c'est Dieu que mon être d'homme m'ordonne de posséder : non plus en propriété, la propriété est du monde, car elle est exclusive, ce que je possède des choses matérielles est à moi et à moi seul ; mais l'esprit ne se divise pas comme la matière, et, tandis que je possède Dieu, il est en même temps à moi tout entier et tout entier à tous. C'est la religion, besoin de mon âtîie, comme la propriété est le besoinde mon corps.

Mais, par l'union que je suis de l'esprit et de la chair, j'ai un nouveau besoin complexe, qui est la religion dans la propriété, la clarté divine dans l'aveugle matière pour l'éclairer, pour la régler et la conduire : c'est la morale. Corps, je suis en relation avec la matière : propriété; âme, avec Dieu: religion ; homme, avec moi : morale. Celle-ci qui est de l'àme et du corps, spéculative et pratique; qui soumet, suivant l'ordre, la propriété à la religion, la chair à l'esprit ; qui constitue dans l'unité de mon être la véritable harmonie demes besoins.

Ainsi se réalisé la première loi, le premier besoin de mon être^ qui est le besoin même d'être : corps, âme, lien du corps et de l'âme : propriété^ religion, morale.

Vient ensuite le développement ou l'accroissement de

Têtre par une triple production sous ce triple point de vue : industrie, science^ art.

Mais, chez Thomme, Tesprit et la chair ne se séparent point, ils aboutissent Tun à Tautre dans le fond de sa conscience : il retrouve l'esprit dans la satisfaction même de ses besoins matériels^ et dans la satisfaction de ses besoins spirituels il retrouve la chair. Que si cela est lorsqu'il ne s'agit que de Têtre, que sera-ce lorsqu'il s'agit de la production, puisqu'il ne peut produire que par une vie plus intense, partant plus harmonique, par l'active volonté, par l'unité de son être complexe? Le corps et l'âme doivent donc s'unir lorsqu'il produit, et il ne produit que par leur union : seulement, dans cette union, ou le corps domine^ ou l'àme, ou l'un et l'autre se fondent par une alliance plus haute.

L'industrie ne saurait être sans l'intelligence : mais elle n'en réclame le concours qu'au nom des joies de la terre ; elle ne s'élève pas au-dessus de l'utile. Elle est le développement de l'homme dans l'ordre du corps.

La science, désintéressée et détachéedela matière, sans laquelle non plus elle n'est pas, ne cherche, ne poursuit dans toutes ses études qu'un seul but : connaître et comprendre : c'est au vrai qu'elle s'attache. Elle est le développement de l'homme dans l'ordre de l'esprit.

L'art ne sacrifie ni l'intelligence à la matière, ni la matière à l'intelligence. Il se sert de l'une et de l'autre, et l'une par l'autre les complète: par l'intelligence, il donne une idée à la forme ; par la matière, une forme à l'idée. Il poursuit non l'utile, ni le vrai, mais le beau. II exprime, par le symbole^ l'homme tout entier, l'homme vivant. Il est le développement de l'homme, non plus dans l'ordre du corps, ni de l'esprit, mais de la vie.

Voici une différence profonde entre les deux systèmes

de besoins : pour ce qui répond au besoin d'être, nous recevons, nous ne produisons pas. La propriété et la religion, par exemple, peuvent être le but de nos recherches, de nos efforts, de notre travail ; mais la terre nous donne la propriété, et la religion Dieu même nous la donne. Que si, tant notre nature est complexe ! l'homme vient à satisfaire son besoin de produire ou de se développer en même temps que celui d'être, que fait-il ? Dans la propriété, de l'industrie ; dans la religion, de la science.

L'homme est un être qui veut ; la volonté est le fond de sa nature. Aussi l'applique-t-il à tout, excepté à l'être même^ qu'il reçoit. S'il ne le recevait point, si cette merveilleuse prérogative s'étendait jusque-là, il serait de lui-même, il serait éternel, il serait Dieu.

Il faut que l'homme conserve, et qu'il produise : tel est le développement de son être. Dés lors qu'il se développe, il produit plus ou moins.

C'est une preuve que le besoin de produire n'est pas, comme ou pourrait le croire, particulier à quelques-uns, qu il est universel au contraire, qu'il est un véritable besoin de la nature humaine. Tous les êtres imparfaits, étant soumis à une sorte d'attraction qui les |)ousse vers le bien suprême ou Dieu, naissent, grandissent, meurent pour renaître plus haut et se transformer par la mort ; ils se développent toujours, et nul ne se peut conserver qu'il ne se développe, c'est-à-dire qu'il ne produise plus ou moins^ lorsqu'il a, ainsi que l'homme, une volonté libre : caria production n'est autre chose que le développement volontaire qu'un être fait de soi-même. L'homme se conserve, et pour cela se développe, ou il meurt; il crée donc, sous peine de mourir : et ce n'est point le génie seul qui crée, chacun crée en sa mesure.

le plus grand, le plus magnifique des bienfaits de Dieu ! Vouloir, et par notre volonté libre concourir à notre développement, qui dés là est bien le nôtre, et tel que nous Tavons su faire I Vouloir, créer en nous : ô Dieu créateur, nous sommes votre image ! C'est à juste titre qu'au génie qui crée dans une plus haute mesure s'attache notre plus haute estime, et l'imagination, qui est la faculté créatrice, est glorieuse parmi nous. Sujette à mille écarts, parce qu'elle est personnelle, elle n'obtient le triomphe que si elle est soumise aux conditions de l'être, qu'elle pousse jusqu'à la dernière limite de son développement; mais alors elle l'obtient, et ce triomphe est le plus beau que l'homme puisse atteindre.

Voilà faire au besoin de créer une assez belle part, "ce semble. Mais il faut que l'homme soit, avant qu'il développe son être. Ce qui répond chez lui au besoin d'être, ce sans quoi il ne serait point, le produira-t-il ?

Or l'homme n'est point sans un certain rapport avec la matière, puisqu'il est chair : ceci constitue la propriété. L'homme n'est point sans un certain rapport avec la vérité, puisqu'il est esprit : ceci constitue la religion. L'homme n'est point sans un certain rapport avec lui-même, puisqu'il est ; rapport complexe, qui unit en l'homme, union de la chair et de l'esprit, l'esprit et la chair : ceci constitue la morale.

Le rapport de l'homme avec lui-même résulte de son double rapport avec la matière, qui termine son action, et avec la vérité, qui la règle. Ce dernier rapport est donc le plus nécessaire des trois et le fondement des deux autres ; il est la connaissance universelle^ sans laquelle point de vie possible, laquelle donc l'homme ne crée pas mais reçoit toute faite des mains de Dieu.

Assez longtemps je suis demeuré en moi : je veux sortir de mon égoïsme. J'ai besoin d'aimer. La nature ne vaut pas que je Taime ; Dieu est mon premier amour, mais, trop haut et trop vaste, esprit qui ne répond pas à ce que j'ai de matériel, et son immensité n'a point de proportion avec la petitesse de mon être fini. Il faut que j'aime autour de moi. La solitude me pèse. Qu'il me vienne donc un semblable, un être comme moi, faible et grand : que cette créature^ pareille et pourtant différente, soit l'os de mes os et la chair de ma chair ; qu'elle soit faite pour moi, et moi pour elle ; que, complétés l'un par l'autre, incomplets que nous sommes en notre solitude, nous ne fassions ensemble qu'un seul être : non point l'homme ni la femme, mais l'être humain I Vivons l'un avec l'autre d'une vie mille fois plus pleine et plus entière que nous ne pourrions faire l'un sans l'autre : cette vie produira. Aimons-nous : c'est la famille, et la société naît. C'est la famille, vie la plus intime de l'homme, qui crée l'homme : et nous sommes tous sœurs et frères, et voici la société, homme qui se compose d'une foule d'hommes, qui ne peut vivre de même que par l'ordre entre ses éléments, mais qui a pour éléments des hommes ; et cet ordre nouveau, unité de l'homme social, est la solidarité, la fraternité, ou l'amour.

L'homme ainsi né de l'homme^ ce n'est pas un accroissement, ce n'est pas un développement, mais la seule conservation de l'homme ; c'est encore l'être de l'homme : non plus l'individu, mais la société.

La société est, comme l'individu, un corps et une âme étroitement unis. Elle a, comme lui, rapport avec la matière, avec Dieu, avec elle-même ; elle a donc trois ordres

de besoins, qui se réalisent par ces trois termes : propriété, religion, morale.

Elle a, comme lui^ une triple production, empreinte du caractère de ses mœurs : industrie, science, art.

Le coi'ps d'une société en est Tétat économique ; Fâme, l'état religieux ; l'union intime du corps et de l'ame, l'état moral. C'est l'organisation de la religion^ de la morale par suite, et par suite encore de la propriété^ dans la société.

Tel est l'ordre d'une société vivante. C'est là Tordre social, dont l'État n'est que le protecteur et le gardien.

Ne confondons pas l'État avec la société. L'État n'est que la société civile,tout extérieure: il n'établit pas la vraie société économique et religieuse, mais lui permetde s'établir, en assurant son terrain.

L'ordre social a pour base la doctrine commune, la foi. Où la foi est mauvaise, il repose sur des fondements mal assurés. Où la foi est nulle, il repose sur le néant, et croule. Une société sans foi est une société qui se meurt.

La religion est donc pour la société, comme pour l'individu, ce qu'il y a de plus nécessaire. Et pourtant, qui s'en inquiète ? Elle n'est pas de ce monde. Les uns, novateurs matérialistes, ne considèrent que le bien-être, qu'ils voient du reste où il est, dans la propriété ; les autres^ matérialistes conservateurs, ne défendent que la propriété, seule chose qui les touche.

Où sont-ils donc, ceux qui comprennent que le bienêtre matériel n'est pas le ioui de l'homme ? qu'il y a dans le cœur du riche, comme dans le cœur du pauvre, mille désirs insatiables, que n'assouvirait pas l'univers, que Tinlini peut seul assouvir? que nous avons une âme enfin, capable de Dieu, et faite pour le connaître, pour l'aimer,

pour le posséder tour entier? Je ne dirai pas non plus que les heureux de la terre ont d'autres souffrances, s'ils n'ont pas celles qui frappent la multitude ; des souffrances privées, intérieures, qui se cachent, qui ne s'étalent pas aux regards, que ne console pas la compassion publique. mille fois insensé qui croirait que l'ordre social, et encore d'une société toute matérielle, est seul responsable des humaines misères I Non : ces misères sont trop profondes^ et nos sublimes génies ne connaissent point l'homme. Qu'ils regardent autour d'eux, et que, effrayés de ce qu'ils voient, de ce qu'ils ont vu toujours, de ce que toujours verra le monde, ils apprennent que cette vie est un exil, ou une épreuve dont Dieu est le juge, un passage pour monter à une autre. Voilà ce que la religion leur enseigne, et ils ne l'entendent point. Us nient le mal, la religion le leur explique : elle donne un but à nos souffrances, et se montre nécessaire par la nécessité de nos douleurs. Le mal, qui est de l'homme, que l'homme diminue^ mais qu'il n'oie point, nous courbe à genoux aux pieds de la religion ; car elle seule peut résoudre le plus grand de tous les problèmes' sociaux, le problème de notre destinée,

Mais je leur dirai : Vous soupirez après le bien être ; je vous approuve, pourvu qu'il ne soit pas votre unique fin, votre ciel, votre Dieu. Le bien-être n'est pas le bonheur, mais il est bon : il est permis à l'homme de se créer une félicité ici-bas, pourvu qu'il se souvienne que ses destins ne sont pas de ce monde, et que rien ne les consomme de ce qui se mesure. Qu'il cherche donc le bien-être : la félicité du corps entre pour quelque chose dans celle de l'homme. Vous le voulez ; et moi aussi je le veux. Votre égoïsme, dirais-je au plus grand nombre, le veut pour vous seul ; votre charité ardente et aveugle,

dirais-je à quelques autres , le veut pour tous, et le poursuit par des voies mauvaises, qui s'en éloignent plus encore que les voies de Tégoïste. N'importe : il est le terme des efforts de ce qui s'agite autour de nous ; il est la grande inquiétude du siècle où je vis. Toutes les inquiétudes du siècle où je vis sont les miennes ; et en passant sur votre terrain, je ne sors pas du mien, qui est le vôtre.

Sur quoi se fondent vos théories ? Au nom de quelle règle agissez-vous ? Ce n'est point sans doute au nom de votre caprice. Ce n'est point parce qu'elle fait votre jouissance, ô riches I que vous défendez la propriété : vous la défendez, parce qu'elle est juste. Ce n'est point parce qu'elle excite votre envie que vous l'attaquez, A novateurs I vous invoquez d'autres principes, vrais ou faux, l'égalité^ la fraternité^ que peut-être ne comprenez-vous pas, toujours la justice. Telle est l'autorité de la justice, que chacun se croit tout-puissant, s'il est avec elle ; et l'on ne se trompe pas : toute cause juste est faite pour le triomphe. Mais qu'est cela, sinon de la morale î

La morale est la seule force de quiconque parle sur les choses même du monde : rien ici-bas ne vaut que par elle. Elle prête sa puissance à toutes les pensées, à toutes les paroles, à toutes les actions^ à toutes les œuvres en un mot qui travaillent sur l'homme : je défie que, sans elle, il soit jamais possible d'organiser une société humaine. Qu'est-elledonc?

Elle est le rapport de l'esprit et de la matière : non pas l'esprit ni la matière, mais leur rapport ; non pas la religion ni la propriété dans l'homme, mais le lien de l'une et de l'autre. Elle est la loi. Ici nous atteignons de plus hautes cimes. Tous invoquent la loi ; et d'où vient qu'au

nom de la loi on réclame des choses si diverses ? D*où vient que, depuis le despostime jusqu'à Tanarchie, il n'est pas une forme politique à laquelle ne s'attachent les rêves de notre siècle ? D'où vient une si effroyable incertitude,ou plutôt une division si profonde^ un tel désordre dans les sentiments sur ce qui concerne l'Etat, la société, tout, qui produit et alimente sans cesse tant de guerres civiles ? C'est que la morale manque de base : elle doit être une, et elle est multiple. Où est celle qui parle comme ayant puissance, et qui repose sur des principes d'un caractère absolu ?

Il faut donc un fondement à la morale, comme elle est elle-même le fondement de la société. Et il le lui faut immuable, pour qu'elle soit immuable ; un, pour qu'elle soit une. Où l'homme le trouvera-t-il ?

Page 1