‹ Le problème religieux au XIXe siècleChapitre 15 sur 26 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

Il ne peut le chercher qu'en lui, ou hors de lui. Je m'explique. Ces deux termes, que les philosophes nomment le moi et le non-moi. se mêlent nécessairement l'un à l'autre, et Tun sans l'autre ne sont rien. La conscience, qui est le sentiment du moi et comme sa propre manifestation toute pareille à celle de Dieu qui se contemple et qui s'aime, ne se suffit point, par cela seul que nous sommes finis: elle a besoin d'une autre manifestation tout extérieure qui la nourrisse et l'alimente, et, pour parler encore le langage de l'école, le moi sans le nonmoi est un sujet sans objet; à son tour^ le non-moi sans le moi est un objet. sans sujet, il est pour nous comme s'il n'était pas, car il ne nous est connu que par le moi et il ne nous apparaît qu'au travers de noire conscience. L'homme ne peut donc rien chercher qu'en lui et hors de lui tout ensemble ; il n'y a de différence que dans l'ordre de

subordination : ou il ne voit en lui que ce qui vient du dehors^ et il subordonne le moi au non-moi, ou au contraire il subordonne le non-moi au moi, et ne voit en lui, hors de lui, partout, que lui-même, lui seul. C'est ici Torgueil dans toute sa plénitude, l'égoïsme.

Que trouve-t-il en lui ? Deux choses, la passion, Tintérèt. Lequel de ces deux mobiles prendra-t-il pour loi de sa conduite et pour base de sa morale? La passion, qui rabaisse au niveau de la brute, ne le mène que par l'instinct du présent, et par là étouffe en lui toute intelligence. Il y a plus : la passion, loin d'être une et immuable, est essentiellement changeante et diverse. Chez le même individu^ elle varie d'un jour à l'autre^ et celle qui l'emportait tout à l'heure est déjà la plus faible ; mais combien elle varie davantage, si, au lieu d'un individUj on considère une société I Toute société assise sur une telle morale consacrerait le droit du plus fort ; et chacun de ces adorateurs du plaisir se verrait jeter en pâture au plaisir d'un plus cruel que lui. Qu'est-ce que l'homme dans un tel système ? En proie à la passion qui le domine et dont une autre va prendre la place, il se fait son malheur faute de prévoir l'avenir, esclave de chacun de ses caprices, et de cette foule d'influences qui les font naître en lui, lui qui se cherchait seul et qui s'adorait soi-même : mille fois plus esclave, s'il sacrifiait, dans ce culte des passions, le présent à l'avenir I

Ce n'est pas sur une pareille base, changeante, diverse, contradictoire, qu'il fondera l'unité de la morale immuable et absolue. Que fera-t-il donc, s'il s'obstine à ne chercher que lui ? Il se jettera sur l'autre mobile, l'intérêt : la même déception l'y attend. Par l'intérêt, j'en conviens, il s'élève au-dessus des animaux, car il se montre déjà raisonnable ; mais aussi la morale de Tinté-

rêt est plus hideuse que celle des passions. Pourquoi? Pour cela même, que l'homme s'y montre plus raisonnable, c'est-à-dire qu'il met la raison venue du Ciel, qu'il met Dieu, au service de son égoïsme. Trouve-t-il là du moins cette immuable unité, ce caractère absolu qu'il cherche? Pas davantage. Ce qui est utile aujourd'hui, hier ne l'était pas, ne le sera pas demain. Ce qui est utile à l'un nuit à l'autre. S'il calcule assez bien pour s<'icrifier l'utile de ce jour à l'utile de toute sa vie, ou mieux, pour concilier avec l'intérêt de tous son propre intérêt, fera-t-on dépendre la vertu du calcul, et de l'habileté, qui souvent ne faitque des fourbes, la justice, la morale? Non^ non : la voix du genre humain s'élèverait indignée contre une telle folie. Quiconque cherche en lui seul le fondement de la morale peut dire : Cela me plaît ; ou : Cela m'est utile ; il ne dit point : Cela est juste.

Que trouve-t-il donc en lui ? Rien : il ne se trouve pas lui-même. Il veut s'enfermer en la solitude du moi, et jusque dans le moi il rencontré le non-moi que fuyait son égpïsme ; et comme il ne l'a pas accepté, il le rencontre au-dessus de lui et le subit servilement. L'inévitable non-moi, dès qu'on ne le cherche point, vient et s'impose en maître. Qu'il cherche donc \u)v^ de lui, l'homme qui ne trouve rien en lui qu'emprunté du dehors: néant s'il repousse le non-moi, misère s'il le subit sans qu'il le cherche ; tout au plus l'agréable ou l'utile, jamais le juste. Qu'il s'estime son piix, et comprenant, après une si rude expérience de son orgueil, qu'il n'a rien qui ne lui vienne du dehors, qu'il regarde au dehors ce qui le surpasse, ce dont il emprunte ce qu'il a, sa morale comme le leste, et son être môme.

Il a regardé, et qu'a-t-il vu ? Deux éléments qu'il trouve toujours et partout. Partout il rencontre cette dualité

éternelle dont il ignore la profonde unité, ces deux termes dont le lien obscur, qui se dérobe à nos poursuites, serait la solution de tous les problèmes, le dernier mot et la vérité dernière de la philosophie: quoi donc? le corps et Tàme, la matière et l'esprit ; quoi encore ? le particulier et l'universel, le contingent et le nécessaire, le relatif et Tabsolu, comme parle Técole ; le fini et Tinfini ; le monde. Dieu. Ces deux éléments, il les trouve en lui seul ; comme ils sont en toutes choses, il les trouve en lui, mais dans la proportion misérable de Tétroite enceinte de lui-même : être de chair par la passion, être raisonnable par Tintérêt. De même il trouve hors de lui Dieu et le monde. Est-ce le monde, est-ce Dieu, qui peut servir de base à sa morale ? Quand son égoïsme ou son orgueil n'est plus là qui l'abuse, l'homme ne se trompe point. Nul ne répond ici que la vérité. 11 n'y a pas deux justices^ me crie-t-on de toutes parts. Le juste est immuable, il est un : il faut à l'unité de la morale un fondement qui soit un comme elle. Où sera-t-il ? Dans le monde, particulier, contingent, relatif, fini en un mot, par conséquent diverset multiple? Non: dans l'universel, le nécessaire, l'absolu, dans l'être infini, dans Tunité souveraine, qui est Dieu..

Dieu I je vous trouve partout ! Au fond de toutes choses, vous êtes, et rien ne peut être que par vous. Je lève les mains vers vous. Seigneur, et je vous rends grâces, parce que vous êtes le terme seul et magnifique de toutes nos poursuites I Dieu 1 Dieu I voilà le juste, l'inébranlable base de la morale ! Qu'elle repose sur lui, elle sera une ; et tout ce qui repose sur elle sera un. comme elle, comme lui.

Il est le grand tout de notre âme : notre âme est faite l)our lui. Notre àme a une intelligence capable de le con-

naître, un amour capable de l'aimer, une volonté capablede ne vouloir que lui seul. Que demande mon intelligence ? le vrai. Et mon amour? le beau. Et ma volonté? lejuàte. Et tout cela c'est le bien. Et tout cela c'est le bonheur, manifestation intime du bien dans l'être qui l'a obtenu, qui le contemple en soi-même et le savoure avec délices. Dieu, souverain bonheur 1 Dieu, bien suprême, où sont réunis tous les parfaits en un seul parfait I Qui ne voit que les trois sont un, un seul bonheur, un seul bien ; que toute doctrine qui donne le vrai donne le beau et le juste ; que toute doctrine qui renferme le juste et le beau est une doctrine de vérité ? Venez donc, philosopbies et religions de la terre, que je vous juge : dites-moi comment vous entendez ou le beau ou le juste, et je Vous dirai comment vous entendez le vrai. Mais non : montrez-moi plutôt l'éternelle vérité : avec elle sera l'éternelle beauté et la justice éternelle. Et sur cette idée de la justice éternelle qui est Dieu, repose une morale que n'ébranleront pas les tempêtes.

Mais comment connaUre Dieu ? Et qu'est-ce que connaître Dieu ?

Connaître Dieu, ce n'est point le connaître en luimême, mais dans son rapport avec l'homme. C'est connaître le bien. Que dis-je ? non le bien en soi : le bien pour l'homme. Mais connaître ce bien comme un absolu, comme le devoir, condition du bonheur. Connaître le principe et la fin de l'homme. Connaître pour agir ; posséder le vrai pour faire le bien.

Le vrai ne nous apparaît qu'au travers de notre conscience. Il so révèle à nous : révélation involontaire et spontanée, si elle se fait en nous sans que nous la cher-

chions; réfléchie et volontaire, si nous la cherchons. La révélation du vrai visible ou du monde se nomme dans la langue de Técole expérience externe^ soit spontanée, soit réfléchie. Celle du vrai invisible ou de Dieu se nomme /oi, si elle est involontaire et spontanée ; si elle est réfléchie et volontaire, raison. Notre esprit cherche Dieu et le trouve, telle est la raison ; Dieu s'offre à lui sans qu'il le cherche et de lui-même se révèle, telle est la foi. La raison donne le vrai à la conscience de l'homme, mais de rhomme en tant qu'individu : car il est clair que ce qui cherche, ce qui veut, c'est l'individu, et non le genre humain. La foi aussi donne le vrai à la conscience de l'homme, mais de l'homme en tant que société : car il est clair que s'il n'appartient qu'à l'individu de chercher et de vouloir, le genre humain ne possède le vrai qu'à la condition que le vrai se révèle.

Ces aperçus seront repris ailleurs pour être expliqués. Je me borne d'abord à ce point, qui me semble incontestable : c'est que, sur les choses invisibles, la plupart des hommes ne savent que ce qui leur est enseigné, c'est-à-dire révélé. Comment n'en serait-il pas ainsi ? Veut-on que chacun arrive, par la force d'un raisonnement tout ensemble sûr et subtil, à une vérité qui échappe aux yeux terrestres ? Veut-on que chacun soit philosophe, soit métaphysicien ? C'est une chimère. La foule croira toujours sur parole : sur la parole des philosophes quand ce ne sera plus sur celle des prêtres. La foule ne cherche point le vrai, elle ne peut : il faut que le vrai vienne de lui-même à elle, qui ne peut venir à lui.

C'est toujours à la conscience que le vrai se manifeste ; mais il se manifeste de la sorte à la conscience particulière de l'individu par la conscience universelle du genre humain. Car, comme il est un et immuable, il n'est pas

aujourd'hui autre qu'il n'était hier, ni pour celui-ci autre que pour celui-là : ou il n'est point, ou il est toujours et pour tous le même. Mais tous le peuvent-ils voir ? En est-il un qui le puisse, et qui, l'ayant vu, le reconnaisse avec certitude ? Cela fût-il, tous ne le peuvent, et c'est assez. Il faut qu'il s'offre lui-même à nous, et qu'une autorité infaillible^ non de soi, mais parle vrai qui est en elle, nous l'enseigne très certainement. Quelle autorité, si ce n'est le genre humain ? Cette connaissance des choses invisibles tenue comme en dépôt par le genre humain pour l'usage de chacun de nous, c'est la doctrine religieuseoulafoi.

Il me paraît peu contestable qu'il n'y a point, qu'il ne peut y avoir de sc^ciété quine repose sur la morale, point de morale, j'entends de morale publique et reconnue, quine repose sur la religion. S'il n'y a point de religion ; si, tandis qu'un petit nombre d'honnêtes gens, de plus en plus rares, flottent dans l'incertitude des religions, et que le reste des hommes s'oublie dans l'oubli de toute religion, la société protège d'un même manteau d'indifférence dédaigneuse^ enveloppe d'un même linceul, toute science ou toute croyance qui se propose un autre objet que son intérêt éphémère et son plaisir d'un jour, c'est un mal affreux et sans mesure : car alors plus de morale; que dis-je ? quelques prétendues morales qui se contestent et se combattent l'une l'autre dans le silence des foules inattentives, et les institutions qui s'essaient sur une base aussi vaine croulent : les voyez-vous qui se succèdent avec une rapidité et un bruit terribles, qui se pressent, qui se heurtent, se poussent, tombent l'une sur l'autre : ruine effroyable, où bientôt, sous le despotisme seul debout en face de la servitude universelle, il n'y a plus rien ; où le néant montre trop bien, par la

cruelle expérience qu'il nous inflige, au milieu des douleurs qui éclatent de toutes parts, quel empire il se hâte de reprendre sur Tliomme, dès que Thomme abandonne Dieu I

Donc la religion est nécessaire : donc elle est, car il ne Si* |)eut que ce qui est nécessaire ne soit p jint ; puisqu'il y a des sociétés humainei^. qui sans elle ne sauraient être, elle est. Elle n'est pas dans le passé, finie et morte ; elle n'est pas dans Tavenir, à faire ou à refaire : elle est. Qui parle de créer une religion nouvelle? La religion est éternelle, elle est.

Ainsi, qu'on envisage l'individu ou la société dans l'homme, on arrive à la même conclusion, que Thomme, sans la connaissance du bien et du mal, ne peut pas vivre.

Si cela est, au nom de l'esprit scientifique, vous tous fils d'un siècle superbe en sa science, je vous adjure, oubliez les préjugés que vous respirez comme un air fatal, examinez par vous-mêmes, fauteurs du libre examen, et dites : Cette doctrine^ si haute que vous la déclarez inaccessible (sans quoi vous seriez ou philosophes ou chrétiens), et dont les principes supposent une étude si vaste que vous prétendez qu'il est insensé d'aspirer à la faire, l'homme naissant la fit-il, ou la trouva-t-il, la reçut-il toute faite?

Que si vous dites qu'il la reçut toute faite, concluez : ne savez-vous pas que l'édifice de la religion, ou du catholicisme essentiel, est bâti sur ce fondement ?

Vous insistez, et vous demandez pourquoi reconnaître une religion de préférence à une autre ; pourquoi même tant de religions dans le monde, s'il est que sans la vérité l'homme ne puisse vivre ?

Je réponds qu'il y a vivre et vivre : que l'homme ne vivrait point dans l'absence de toute vérité, ou de certaines vérités fondamentales, en possédât-il d'autres moins importantes ; que dans toutes les religions les grandes vérités, plus ou moins altérées, se retrouvent, en sorte qu'il peut vivre dans toutes les religions, mais qu'il vivra d'autant plus que la vérité lui sera plus pleinement accordée, et plus purement : d'où il résulte qu'il y a lieu de reconnaître^ parmi les religions^di verses^ celle qui, étant comme leur commune substance, renferme la vérité pure.

Celle-ci n'est autre, me dit-on, que' la religion naturelle. Peut-être. Mais où est-elle ? et qu'est-elle ? Estelle une religion constituée, formulée, explicite ? Si elle existe en forme, quelle pourra-t-elle être, sinon cette société spirituelle qui est le christianisme en corps d'Eglise : le catholicisme chrétien ?

• Est-elle le culte de la raison ? je le veux. Mais d'abord, quelle raison ? La raison de l'individu? C'est la philosophie, que les savants repoussent de toute leur âme : elle n'est pas, et beaucoup prétendent qu'elle ne sera jamais. Hélas I à l'heure où j'écris, puis-je dire qu'une seule des grandes vérités soit démontrée pour le sens individuel, directement, certainement, lorsque je vois l'existence de Dieu^ l'immortalité de l'âme, et jusqu'au libre ai'bitre, mis en question ? Ainsi nous humilie et nous frappe notre nature même, pour nous avertir^ faibles que nous sommes, que, le sens individuel dût-il arriver un jour à comprendre la doctrine, il n'est pas notre maître, qu'il a besoin d'un maître, au contraire^ dont la parole l'instruise et lui permette d'atteindre plus tard l'intelligence par la foi I

La raison de l'humanité, le sens commun ? je le veux.

Comment Tindividu connaîtra-l-il ces grandes vérités que rimmanité cache, comme un dépôt trop saint, dans sa raison ? Par sa propre raison ? Mais voilà de nouveau la philosophie. Par un sentiment intime, une sorte d'instinct, révélateur de la vérité ? Mais cet instinct justiliant toutes les croyances, et d'autant [)lus qu'elles sont plus fortes, il faut recevoir pour dogmes les délires des plus folles imaginations, ou retomber sur le premier cas. Par une étude du langage? Philosophie encore. Par la parole de l'humanité formulant sa doctrine ? C'est le catholicisme en soi, chrétien ou non^ mais humain ; c'est l'idée même ou l'essence du catholicisme.

Il y a un catholicisme, c'est-à-dire une religion que les religions diverses expriment diversement et altèrent plus ou moins suivant qu'elles la revêtent d'une forme plus grossière ou plus pure ; il y a tout un ensemble de croyances qui passent de siècle en siècle, transmises par la parole, patrimoine, spirituel du genre humain ; elles constituent,au-dessus des religions^ la religion : etquiconque la cherche dans la sincérité de son cœur, la trouvera.

Mais celle-ci tend à s'accroître dans la raison des hommes, q li la pénètre chaque jour davantage, et qui la peut transformer en science, selon une loi de développement dont Tétude entre dans l'objet de ce livre.

La religion est-elle révélée ? Ou naturelle, comme plusieurs l'entendent? Est-elle, veux -je dire, surnaturellement ou naturellement révélée? Ce n'est pas le lieu d'examiner ceci. Toujours est-il que voici la science première, principe et raison des sciences, qui ne peuvent vivre détachées d'elle non plus que les branches de leur tige.

Par elle les sciences vont jusqu'à Dieu même : elle est la colonne de la vérité, et s'appuie sur Dieu. Par elle rhomme dés ici-bas entre en possession de Dieu même ; cette possession est la nourriture substantielle de sa vie ; et il ne vivra pleinement que lorsqu'il possédera pleinement Dieu.

Tel est donc l'ordre de mon être : si je me fais l'esclave de la matière dont je suis le maître et le roi, je ne recueillerai de ma lâcheté que mon néant. Telle est ma vie : que mon âme régne sur mon corps, et Dieu sur mon âme. Sinon, je viole l'unité de mon être, et je meurs.

Oui, je meurs. Et non-seulement, cessant d'avoir une âmej'eme rabaisse jusqu'à n'être plus qu'un vil animal^ mais je meurs jusque dans mon corps : au milieu même des joies du monde, fatigué d'un bien-être qui me lasse et ne me rassasie pas, ne sachant que faire de mes jours toujours vides^ je me tue. 11 ne reste que le dégoût de la vie aux fils d'un siècle qui a oublié Dieu.

(t Chose|étrange! s'écriait, il y a quelque cinquante ans, un des plus éloquents écrivains de ce siècle (I ). Pour dégoûter l'homme de la vie, il suffit de la lui livrer tout entière^ dele rassasier de sesplaisirs; alors, connaissant tout et ennuyé de tout^ il saisit avidement la mort, comme une dernière sensation ou une dernière espérance. y>

Oui s'en étonnerait? Si. une merveille me frappe, ce n'est point que des hommes qui ne croient à rien, qui n'ont pas de Dieu, qui ont anéanti leur âme, se tuent, mais qu'ils vivent ; qu'ils mordent encore obstinément à ces beaux fruits des rivages de la mer Morte, comme s'ils n'avaient pas appris qu'ils n'y trouveront qu'amertume et que cendre ; qu'ils se puissent encore soutenir dans

(1) Lamennais.

le creux d'un monde où il n'y a point de ciel ; qu'ils ne tendent pas leurs mains désespérées à travers le vide, criant : « Levez-vous vite, orages désirés qui devez emporter René ! (1) » et que « une soif vague de quelque chose (2) » ne les consume pas I

Se peut-il qu'un homme ne l'ait point sentie, cette soif vague de quelque chose ? Soif qui dévore, que la terre est incapable de jamais assouvir. On mange à sa faim, on dort à son sommeil, on est bien vêtu : ce n'est pas assez ; Ton souffre. L'âme veut sa part de bonheuf aussi ? Soit. On a une femme, des enfants que l'on aime, des enfants sur les genoux, la main dans la main d'une femme : douce famille, pieuse et calme, sans remords et sans regret, que semble avoir oubliée le mal : on est heureux^ et l'on souffre. On est un grand philosophe ou un grand poète, tout plein de la conscience d'une belle œuvre, tout couvert d'une juste gloire : on est heureux, et Ton souffre. On est sur un trône, debout, solitaire, au-dessus des hommes ; on voit, loin, bien loin sous ses pieds, comme un tourbillon de petits êtres qui s'agitent et que l'on mène^ le monde : on est heureux, et l'on souffre. Je ne parle pas de celui qui ne sait où poser sa tête ; de celui qui n'a point de pain pour la faim de sa famille ; de celui à qui la sueur de son front donne longuement, en récompense d'une fatigue sans repos, non la vie, mais la mort : stérile travail, agonie lente. Descendrai-je plus avant dans cette échelle de misères? One dirai-je de celui que trompe une ambition menteuse, de celui qui aime et qui n'est pas aimé, de celui que le doute, l'horrible doute sur les problèmes éternels^ tue?

(11 Chateaubriand, René.

(2) Chateaubriand.

Ou encore de celui qui vit lorsque meurent les siens 1 Non, ceux-lk sont malheureux, je ne parle que des heureux de la terre. Pourquoi, Napoléon vaincu et le monde à vos genoux, laissez-vous, pris d'une mélancolie qu'on croirait que les rois ignorent, votre trône superbe et ennuyé, pour vous en aller mourir, ô grand empereur, ô tzar de toutes les Russies ? Et pourquoi, dans la vie commune, pourquoi, ce riche^ beau, jeune, aimable, aimé, entouré de tous les biens, honoré pour son esprit et pour son cœur, noble et fier au milieu de ses amis qu'il charme desagaîté et qui le voient sourire, pourquoi, dites-le moi, si vous le savez, est-il triste souvent, et toujours pale ? Pourquoi, au sein des plaisirs, cet ennui qui le pousse à fuir la vie, et le fait meurtrier de luimême? Pourquoi le pemmisme douloureux des écrivains les plus en renom de cette heure tardive du siècle ?

Douleur inconnue de beaucoup d'honnêtes gens : qu'importe ? Je n'ai rien à dire à ces gens-là. Mais elle existe : ceux qui ont une âme la connaissent. Et ceux qui ne la connaissent pas, ont-ils une âme, ou ne sontils que des corps vivants ?

Quel est-il donc, ce besoin inexprimé de quelque chose qu'on ne saurait dire ? Inquiétude de l'âme que son vide tourmente, qui n'a pas de repos, parce qu'elle ne trouve pas ce qu'elle cherche. « Mon cœur est sans repos, jusqu'à ce qu'il se repose en vous(St-Aug.) I » En vous il se reposera, mais en vous seul, ô Dieu ! Plus de bornes à ma connaissance ; elles me gênent et m'inquiètent I Plus de limites à mon amour ; Tamour est creux : que le mien soit profond, et sans fond, et rempli I Que ma force faible et souvent mauvaise devienne toutepuissante et toute droite 1 Je demande la vérité parfaite, la beauté parfaite, la parfaite justice ! Le plein avoir de

vous-même, et de tout vous-même, et en vous de cet incommensurable univers^ dont l'immensité ne comble pas la mesure de mon ambition I Joie, joie alors : jusquelà douleur I

Que nuî veulent ces savants qui rejettent la religion et qui rejettent la philosophie? Je meurs, si la vérité me manque : non point la vérité sur quelques-unes des choses de ce bas monde, mais la vérité sur les choses de l'homme et sur les choses de Dieu I

Cette vérité m'a été donnée. Il y a une doctrine, religion ou philosophie, qui, bien comprise, serait la science même, et à laquelle doivent se rattacher toutes les sciences comme à leur fondement. C'est la science du bien et du mal, la science de l'unité des choses, de la raison des êtres : supérieure, première, unique, et sans laquelle toutes les autres sciences, qui s'arrogent une vie indépendante, ne sont rien.

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