‹ Le problème religieux au XIXe siècleChapitre 16 sur 26 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Convient-ii de s'arrêter là ? Non. L'homme ne s'arrête point, et il a bien vite dépassé quiconque demeure étendu et comme mort, immobile sur le sol immobile de la foi. Il ne faut pas quitter le sol, on ne trouverait que le vide ; mais sur le sol du moins il faut marcher. Il faut que l'individu vive d'une vie propre, qui, loin de s'absorber dans l'humanité^ se détache au contraire sur le fond de Thomme pour prendre possession de soi-même. Il faut pour cela qu'il reconnaisse sa propre raison, que, tout en accordant le sens privé avec le sens commun, il l'en distingue et lui maintienne sa place au soleil du vrai ; il faut que là doctrine du genre humain il se la rende sienne, et qu'en ayant reçu la vie il la vivifie à son tour. C'est ici l'individu devant la société, la liberté devant l'autorité, et devant la foi la science : deux aspects qui sont tout l'homme, qui doivent s'unir et se distinguer, sans chercher ni à 'se combattre ni à se confondre.

Chrétiens, en défendant l'esprit philosophique au regard des sciences, c'est la religion que j'ai défendue ; en le défendant au regard de la religion, c'est la science que je dois défendre.

Vous aussi, oubliez vos préjugés : souvenez-vous plutôt qu'il semble qu'on vous délaisse, et demandez-vous pourquoi. Ecoutez-moi donc. Je vais traiter de matières

délicates : car désormais c'est de mon siècle que j'écris, et à la lueur des orages.

Une révolution nous a ouvert la route, et le tonnerre nous accompagne. Il semble que le ciel irrité ne laisse point dormir sa foudre. Toujours grondante alors même qu'elle n'éclate pas, toujours poussée par je ne sais quel souffle fatal, d'intervalle en intervalle elle tombe, et chaque coup fait un incendie : incendie terrible, qui jette à l'horizon une formidable lumière.

C'est à ce flambeau que j'écris, et j'écris de mon siècle.

Chaos où toulse mêle, bien et mal, erreur et vérité, craintes, mensonges, désespoirs sans nom et chimériques espérances ; débordement inouï d'idées, de principes, de contradictions, de rêves, qui s'attirent, se repoussent, qui se croisent, se heurtent au hasard, qui se pressent, se refoulent, se brisent en mille chocs, d'où ne jaillissent que des éclairs dans les ténèbres ; vaste fournaise où tout se décompose, où tout se remet en fonte, politique et littérature, religion et philosophie, où la société se travaille, où le monde se renouvelle par le feu, et se transforme, s'il ne se dévore pas soi-même... Qnel siècle ! Tous en ont parlé, et tous ont dit vrai. Le vrai ? non. Pas un ne l'a dit. Mais qui le dira?

Moi aussi j'en veux parler : parole sans autorité, voix inconnue. D'où me vient donc une telle audace ? Ah ! c'est que je ne suis pas seul à souffrir ! C'est que la civilisation que j'accuse est elle-même une souffrance, et que mon siècle souffre comme moi I De toutes parts montent de la terre au ciel mille cris confus de haine ou d'amour, de joie ou de douleur, et du fond de tous ces cris un autre s'élève, qui les résume tous : cri qui sort sans repos, hélas ! et peut-être sans terme des entrailles de la nature humaine ; cri d'une aspiration qui semble

n'avoir pas d'objet, qui change à chaque instant de but, et, le but une fois atteint, demeure toujours la même ; cri d'un désir impérieux qui ne se connaît pas, qui n'est pas satisfait et qui veut l'être. . . II a retenti en moi. Je me suis trouvé au milieu de mon siècle comme un écho sonore ; il faut que je rende les sons qui me frappent. Je sens au dedans de moi un instinct secret dont je ne suis pas le maître, qui me travaille, qui me tourmente, qui me force malgré moi à me répandre au dehors, à jeter au monde ce cri dont j'étouffe si je le refoule. Voilà pourquoi je parle, sans titre. Non, ce n'est pas audace chez moi, c'est faiblesse : je parle, parce que je ne puis pas me résister à moi-même ; je parle, parce que je ne puis pas me taire.

Pourtant, lorsque je considère le peu que j'ai parcouru, et tout ce qui me reste à parcourir, de la route que je me suis tracée, je m'épouvante et je me défie. Le voyageur hardi, prêt à gravir une de ces montagnes dont l'inabordable sommet effraie et tente les courages, au moment où, après de longs efforts, il arrive enfin à la périlleuse ascension^ s'arrête^ et se demande s'il ne fera pas mieux de redescendre plutôt que de poursuivre un impossible chemin ; il demeure en suspens, il hésite ; mais la curiosité l'emporte . . .

Quelque chose aussi l'emporte au dedans de moi. Voyageur en d'autres régions, j'ai d'autres montagnes à gravir, et dans mes voyages un autre intérêt me pousse. J'ai vu que mon siècle s'agite, qu'il regrette le passé, qu'il tend les bras à l'avenir, qu'il se débat entre les siècles qui ne sont plus et ceux qui ne sont pas encore : et un feu s'est allumé dans mon àme, et parmi tant de voix qui s'élèvent j'élève la mienne à mon tour.

Viens donc, ô mon siècle, m'apparaître dans mes

dOO LA RELIGION

veilles silencieuses : que je te voie tel que tu es, avec ta laideur et ta beauté, avec tes espérances et tes craintes, avec le désir inassouvi que tu cherches à satisfaire, et que tu ne peux satisfaire. Pourquoi ? Viens, on va te le dire. Ecoute mon langage, si terrible qu'il puisse être ; que je t'épouvante de toi-même ; que tu te contemples face à face, comme un châtiment de tes erreurs et de tes fautes ; que je t'effraie par amour pour toi, et que, saisi de peur à ton aspect, la peur que tu auras de toi-même te sauve.

Arrière ces vils courtisans^ qui ne savent que flatter le caprice du maître, et le perdre avec de lâches impostures ! Arrière le mensonge : il est des poisons qui plaisent et qui tuent. La vérité ne peut jamais nuire ; si elle nuit, elle n'est point la vérité. Dieu serait-il contradictoire à lui-même, et tous les biens n'ont-ils pas leur raison en Dieu ? Depuis quand la vérité n'est elle plus un bien, ou depuis quand le bien n'est-il plus d'accord en soi î « Quoi donc 1 ont dit les pusillanimes (et j'ai regret que d'honnêtes gens s'abusent jusqu'à parler comme eux); quoi donc I on se plaît à instruire, à tourmenter la société de ses misères^ et l'on ne songe point que ces misères, aussi vieilles que le monde, inhérentes à l'homme, ne passeront qu'avec lui ; et sur la parole de maladroits qui ne savent pas taire une vérité funeste^ ou d'ambitieux qui la dévoilent pour grandir parmi les troubles qu'elle cause, la société s'agite dans la recherche tumultueuse d'un chimérique remède à des maux incurables : de là les secousses, mal nouveau et réel, non pas celui dont ils se plaignent, mais celui que fait leur plainte, qu'alimentent sans cesse leurs folles récriminations... » Ainsi parle l'injustice ou l'aveuglement qui se croit honnête ; et combien d'apôtres généreux qui travaillent pour le

INSUFFISANCE DE LA RELIGION âOl

bien de leurs frères se sont vus. martyrs du progrès, enfermer, que dis-je ? torturer, condamner à toutes les peines, jusqu'à la mort, comme des rebelles ou comme des malfaiteurs ! Coupables en efïet du crime le plus énorme que la société châtie, du crime de n'avoir pas voulu qu'elle s'endormît pour mourir. Mais pense-t-ori par hasard que quelques nobles voix étouffées feraient taire le cri du genre humain ? Si les voix de la société se taisent, elle-même sera sa propre voix ; les pierres parleront. Veut-on plutôt que l'homme ignore son mal ? Ou qu'il le connaisse, qu'il souffre, et ne se plaigne point? Ou, chose pire, qu'il n'ait pas le courage de le secouer, et qu'il y demeure jusqu'à la mort? Non, non, il n'en va pas ainsi. Répondez-moi, ô vous qui vous croyez honnêtes et qui n'êtes que timides, ô amis de la paix pleins d'une pieuse horreur pour le mouvement , ignorez-vous que le mouvement est la loi de tout ce qui est ; que tout ce qui est et qui n'est pas Dieu marche vers Dieu ; que le parfait seul est immuable ; que l'imparfait qui s'arrête dans une immobilité mensongère, dès qu'il n'avance plus, recule? Ou peut-être, à votre avis, l'homme est-il un être parfait? Aveugles, qu'offusque la vérité, qui ne voulez pas qu'on la dise, et qui, la supposant nuisible, supposez le bien contradictoire à soi-même, que savez-vous s'il est funeste de s'agiter dans la poursuite d'un remède impossible ? Bien d'autres remèdes impossibles ont été trouvés, bien d'autres maux incurables guéris. Je ne sache point ce qui coûte à la toute-puissante main qui gouverne l'univers : l'homme peut atteindre ce qui n'est pas contraire à sa nature, et^ s'il le peut, il le doit. Mais encore la première condition est-elle qu'il connaisse le mal où il est, qu'il voie le bien où il tend ; qu'il le voie dans les lointains de l'avenir, et que dès le présent il y travaille. Disons-lui

donc la vérité, loin de la lui taire. S'il ne peut repousser le mal que par des agitations et des secousses, que Ton s'en prenne au mal, et non à ceux qui le dénoncent. Sachons mettre courageusement le doigt sur la blessure ; sachons y enfoncer le fer sauveur, qui la tourmentera peut-être, mais qui la fermera. '

Gémissements, plaintes, et douleurs; les traditions du passé perdues, et les voies de Tavenir cherchées en vain ; nul principe, nulle conduite d'homme, ferme, inflexible; nul accord entre les esprits : guerre dans les doctrines, dans les choses, partout ; et si la fatigue, si la servitude, laissent apparaître quelques rares intervalles d'une courte et odieuse paix, la paix d'un côté n'est de l'autre qu'une guerre plus vive.

Il y a dans le monde, loin, bien loin de nos cités (car Dieu, malgré nous-mêmes, nous comble de ses faveurs) des terres maudites^ sur lesquelles passe quelquefois une colère d'en haut. Le ciej est serein, le gazon est vert, les arbres se courbent sous le poids des fruits : on regrette, à l'aspect d'un calme si doux répandu sur la vallée, de n'être pas un des simples habitants de cet heureux séjour. Et voilà que tout d'un coup un murmure se fait entendre : murmure vagué, indécis, faible d'abord, qui bientôt, croissant peu à peu, trouve dans les profondeurs du vallon, dans les cavernes de la montagne^ le fracas de la foudre. Ce bruit n était rien, et ceux qui l'ont entendu en deviennent pâles. Et des nuages noirs, venus on ne sait d'où, s amoncellent, courent de toute la vitesse de l'ouragan qui les pousse, puis rampent sur le sol et enveloppent le pays qu'une malédiction terrible a frappé. Et la tempête passe. Et il y a des ténèbres entrecoupées

comme d'un cliquetis d'éclairs, et le tonnerre gronde, et les retentissements d'en haut se mêlent aux retentissements d'en bas, le bruit des lleuves qui se déchaînent aux bruits qui résonnent de toutes parts ; tout tremble, tout tressaille comme d'une môme secousse, et les toits qu'habitait l'insouciance s'engloutissent noyés par les eaux folles des montagnes ou ensevelis par les abîme > de la terre, et la roche superbe s'élève là où serpentait l'humble vallon, le précipice aux bords arides se creuse en gouffres effroyables là où l'homme étalait ses plus riches domaines, et dans ce théâtre des jeux d'un peuple naïf encore, où régnait le charme imprévoyant du bonheur, régne un tumulte sauvage, lutte de forces ennemies, qui se tordent, se- brisent, se déchirent l'une l'autre, péle-méle sans nom... car j'ai vu passer la tempête.

Oh ! que les bouleversements de la nature sont petits, comparés à ceux de Thomme I Oh ! qu'elle est pâle, cette image du trouble de nos sociétés I Et quand j'assisterais au spectacle de l'un. de ces affreux cataclysmes qui changent en un coup de vent de la colère divine la face du globe terrestre, y a-t-il rien dans ces révolutions toutes matérielles qui égale en douleurs la moindre du nos révolutions? Où est^ dans une calamité pareille, cette angoisse profonde, cette horrible incertitude, ce doute des hommes perdus qui se prennent à ne plus rien savoir d'euxmêmes, de leur vie, de leur avenir ?

Ainsi nous sommes, et c'est pourquoi nous souffrons, incapables d'autre chose que de larmes ou de rêveries. Ainsi nous sommes, marchant sur un sable mobile que soulève sans cesse le souffle du désert. Nous faisons |)ar intervalles une halte pénible et courte, dans l'espérance de reposer quelques heures sous des tentes éphémères :

mais le simoun survient, qui dessèche nos sources vainement conservées, qui engloutit nos tentes, qui brûle, étouffe ou disperse nos caravanes. Ainsi nous sommes ; tel est notre état véritable : la lutte furieuse entre les esprits, rincertitude au fond de toutes les âmes, la bataille de mille principes contradictoires qui se heurtent dans les ténèbres, de mille rêves qui se repoussent, — le désordre.

Et chacun, dans une pareille confusion de toutes choses, ne songe qu'à soi ; Tégoisme, dans cette fuite successive de tous les rois de la terre, est le roi qui demeure, le seul qui porte un sceptre dont nul n'a pu le déposséder, le seul dont Tempire se tienne debout parmi tant de ruines qui se font de toutes parts : et Tégoïsme, c'est encore le désordre.

Or, d'où vient ce désordre ? De l'absence d'un principe qui fasse l'unité ; de cette indifférence des choses morales avec la préoccupation exclusive du bien-être matériel, qui domine tout en nos jours, qui n'est que trop, hélas 1 l'esprit de ce siècle ; du matérialisme. Oui, je touche enfin la blessure, la vraie blessure qui le ronge ; trois caractères le marquent au front d'un signe qui dans l'avenir le fera reconnaître entre tous, trois caractères, suites l'un de l'autre^ qui s'enchaînent par une inflexible nécessité : le matérialisme, le désordre, l'utopie. Le matérialisme fait le désordre, qui est un mal dont on ne peut que mourir : ce mal fait l'utopie, le rêve qui berce les malades, qui les charme, qui les console quelques heures du moins jusqu'à l'heure terrible où ils se réveillent dans la mort.

Oui, sous quelque face que j'envisage les choses de

mon temps, partout je vois le désordre. Il est dans ce qui constitue la société ; il est dans la triple réalisation du besoin qu'elle a d'être, et du besoin qu'elle a de produire.

Il est dans ce qui constitue la société, dans la famille. Qui ignore combi^'n de batteries on a dressées conln' elle, à combien d'attaques elle est en butte tous les joui^s ? Le sanctuaire de la pudeur conjugale est violé : les uns, par des théories folles, la détruisent au fond des âmes : les autres, mille fois plus insensés, en font achat et vente: — ils ne voient, les marchands, dans le mariage qu'un trafic, qu'un compte de commerce dans ce qui est la formation même de Thomme.

Il est dans la triple réalisation du besoin qu'a la société d'être : la propriété tremble, l'économie sociale donne lieu à des problèmes qui effraient; l'état politique n'offre dans son histoire, depuis cent ans, qu'une suite effroyable de secousses et de guerres ; guerre encore entre une foule de religions qui se disputent le terrain^ les anciennes débordées, de nouvelles prêtes à surgir faisant assaut d'extravagances, toutes, Terreur et la vérité même, également impuissantes ; et qui d'entre nous, sur ce qui est bon ou mauvais, pense comme pense un autre ?

11 est dans la triple réalisation du besoin qu'a la société de produire. L'industrie est le théâtre de la concurrence, le trône où régne dans toute sa laideur le hideux égoïsme, le pire désordre de nos jours. La science est un champ de bataille : bataille de sciences et de systèmes révoltés contre le joug d'une philosophie impuissante qui ne les gouverne plus, mais qui les abandonne à leur chaos. L'art s'est anéanti dans une confusion d'écoles qui toutes le méconnaissent également, quoique diversement : la

peinture^ la musique, la poésie^ se sont livré, chacune en sa sphère, des combats terribles et nouveaux : on s'entendait du moins sur les principes, autrefois : on dispute aujourdliui sur le beau, comme sur le vrai, comme sur 1* juste, comme sur tout.

Où f'st, dans une telle diversité, l'uniîé ? Où l'harmonie ? Là donc est le désordre. Je ne vois que partis ou opinions, et nulle part la vérité; une vérité du moins devant laquelle chacun s'incline. Je ne vois qu'une vaste dissolution des esprits et des âmes. Partout il y a désordre : pourquoi ? parce que partout il y a matérialisme.

Il y a matéralisnie dans ce qui constitue la société, dans la famille. Sur quoi repose la famille ? sur le mariage. Et le mariage, qu'est-il, sinon le saint amour de deux êtres qui s'unissent pour accomplir ]e but de la vie humaine? Quel mystère, quel abîme, et que de merveilles ! Là se déploient toutes les affections de l'homme, depuis le l'aiser tendre de Tenfance jusqu'au grave sourire de la vieillesse, non moins tendre en son austérité ; là coulent toutes les sources divines qui rafraîchissent la soif de notre âme, là tous les charmes qui enchantent notre vie, toutes les joies nourricières du cœuri Deux êtres s'aiment, et ils ne sont plus qu'un seul être ; et à l'ombre de cet amour que rien n'altère, que nul souffle n'a jamais flétri, croissent, loin des orages, les amitiés naïves de l'enfant I Comme des fruits d'un arbre céleste qui auraient le parfum de la fleur, les enfants croissent, doux lien de la famille, consommation suprême de Tamour qui les créa I Loin de nous ces hymens volages qui consacrent le culte de la chair, ces hymens que forme seul un attrait passager des sens, qui profanent le saint

nom de Pamour, qui invoquent, disent-ils, la nature, et, pour se faire plus naturels^ descendent jusqu'à la bête ! Une pareille religion, insensée et brutale, est morte avec ceux qui la firent : un cri d'anathème en a fait justice. Mais elle ne vit que trop dans la pratique. Et d'ailleurs, les plus honnêtes, qui la repoussent avec le plus de force, avec la plus vertueuse sincérité^ ne mettent-ils pas l'argent, misérables matérialistes, au fond de la famille comme au fond de tout ?

Il y a matérialisme dans la triple réalisation du besoin qu'a la société d'être : on travaille à satisfaire le besoin du corps ; celui de l'âme, on n'y songe pas, ni celui de l'homme. Quelle est notre foi ? Notre foi est la liberté des cultes : comme si la liberté des cultes était autre chose que la condition même du devoir en matière de foi, ainsi qu'en toute matière la liberté est la condition du devoir I Notre foi ? Peut-être serait-il possible encore de rencontrer çà et là quelques individus qui en eussent une ; mais la société n'en a point. La foule, qui ne pense pas, est athée; ceux qui pensent ou qui s^îmàginent penser se donnent le nom pompeux de savants ou de philosophes. La société est-elle philosophe ? j'ai peine à le croire. A coup sûr elle n'est pas religieuse. Elle a répudié tout rapport avec Dieu. Elle a proclamé l'athéisme de l'Etat : non pas au nom de la liberté, qui est la justice ; mais parce que l'athéisme est dans les âmes. La loi athée, telle est la doctrine religieuse du dix-neuviéme siècle. Mais au nom de quel principe parle cette loi, si, n'ayantpoint de Dieu, elle persévère, comme elle fait, à méconnaître la liberté universelle ? Ou si, par une contradiction étrange^ elle parie au nom de quelques principes, quelle en sera l'autorité ? quelle en sera la valeur sociale, sans une commune doctrine qui les consacre ?

quelle en sera la force ? Il ne faut, pour emporter des lois bâties sur de telles assises, qu'un souffle du vent populaire. Voilà pour le besoin de Tàme, et de Thomme. Quant au besoin du corps, il n'est pas celui qu'on néglige, et la propriété, plus que Dieu, trouve des adorateurs. On se prosterne devant la propriété, comme devant une idole ; on envoie au capital un encens que Dieu n'est pins accoutumé à recevoir, l'encens du cœur ; on sacrifie aux autels du veau d'or. Qu'importe aux hommes de mon siècle que les vieux cultes tombent en ruines, que la foi de nos ancêtres s'éteigne et meure dans rinsulte des uns. dans la superstition niaise des autres, ou qu'elle s'éloigne sans retour, nous abandonnant, race ingrate^ à notre propre folie et aux abîmes que nous ouvrons nous-mêmes sous nos pieds ? Ont-ils versé une larme sur la perte de si grandes éhoses ? Ces calamités dont gémira l'histoire les ont-elles émus? Ah I il fallait, pour qu'ils fussent émus, que de vaines menaces les fissent trembler sur leurs richesses. Qu'ils craignent qu'usurpant sur eux, riches d'aujourd'hui, ce qu'ils ont usurpé eux-mêmes sur les riches d'autrefois, le peuple, conduit à de violentes représailles, ne les dépouille à leur tour, les voilà qui fuient... Ils fuient^ les lâches, et ils emportent leurs propriétés, comme ce héros qui emportait ses dieux. Si la propriété, expression d'un besoin, est un droit, ce droit n'est-il pas le même pour tous, parce que pour tous le besoin est le même î Ne devraiton pas songer à ceux qui souffrent, parce qu'ils n'ont point de pain pour la faim de leurs familles, et s'inquiéter si, dans un ordre social où il ne suffit pas de travailler pour posséder, il n'y a pas une violation, inaperçue encore, de la liberté du travail, de la justice î Oui, sans doute ; mais à ceux qu'enrichit un ordre social juste

puisqu'il les favorise, que leur importe? Dieu ! vienne donc un prophète I Vienne un de ces envoyés célestes qui descendent de loin en loin ici-bas, la vengeance à la main I Vienne un de ces apôtres ministres de votre colère, qui les frappe du fouet de la divine malédiction I Oh I qui me donnera des paroles pour les maudire, qui me donnera une haine assez implacable pour leur rendre la justice qui leur est due, à ces impies, à ces matérialistes?... Pas de religion, pas de morale, qu'ai-je dit? Ils ont une religion, ô Dieu du ciel et de la terre, et ce n'est pas la vôtre ! Ce n'est pas vous qu'ils adorent^ ils adorent l'argent. L'argent est leur dieu, l'intérêt leur sagesse. L'égoïsme et la propriété, voilà leur culte et voilà leur autel I

Il y a matérialisme dans la triple réalisation du besoin qu'a la société de produire. La réalisation matérielle, l'industrie, l'emporte. La science, orgueilleuse de livrer ses lumières au service de l'industrie, oublie qu'il est pour elle une plus noble fin. L'art môme, comme la science, comme tout en ce siècle, s'est fait matériel : l'école réaliste, l'école naturaliste prévaut ; le théâtre n'a plus guère, pour de grossiers spectateurs, que des émotions brutales; le roman ne s'adresse plus guère qu'à des âmes viles dont il flatte les bassesses ; et notre littérature, à peu près réduite au roman ou au théâtre, est descendue, de chute en chute, jusqu'à l'industrie.

Malheureux que nous sommes ! Et qu'on dise, après cela, que le dix-neuvième siècle est une réaction contre le matérialisme du dix-huitième : ô ironie ! ô renversement des choses I Qu'ont-ils fait, ces sublimes spiritualistes de nos jours ? Ils ont spiritualisé la matière ; on avait avant eux matérialisé l'esprit : je ne vois pas la

différence.

Non, non. Voici un homme qui mange, qui boit, et qui dort. D'autres à côté de lui mangent à peine à la sueur de leur visage, et ne dorment pas. Il le sait. Ils travaillent du matin jusqu'au soir ; ils mourront de fatigue, (le misère peut-être. Il le sait. Chaque jour leurs pâles enfants leur demandent du pain et pleurent ; le souci de la pauvreté veille avec eux sur leur couche. Il le sait. Et sa table est chargée de tous les mets qu'il désire ; il ne retrouve en sa couche moelleuse que le souci des voluptés ; il ne s'inquiète pas, lorsqu'il va s'endormir, si les richesses qu'il savoure délicieusement lui appartiennent selon Dieu ; la faim de ceux qui travaillent pour lui, et pour qui il mange, n'épouvante pas ses rêves... Prenez garde, ô justes, s'il y a des justes en ce monde, que cet homme ne vous corrompe de son haleine : car il est un matérialiste, un impie !

Voici un homme que le riche salue, que le pauvre respecte, un homme de bien : il n'a jamais volé, sinon légalement. Il ne tue pas. C'est assez pour lui que ceux qu'il ruine meurent à petit feu, de chagrin, de désespoir. A force de travail, j'entends à force de sécheresse et d'égoïsme, il s'est poussé d'épicier-commis à personnage. 11 va grandissant son importance. Il gagne. Petit marchand d'abord, mais souple, habile, rompu aux intrigues, lâche envers les hauts et puissants du jour, brave contre les humbles : c'est pourquoi il s'élève, et bientôt il foule aux pieds ceux qui naguère lui dépassaient la tête. Quoi de plus juste? Il gagne. Que lui parlez-vous de droit, de devoir, et d'une autre justice? Rêves que tout cela I II gagne. Ceci est une réalité. C'est son droit et son devoir, sa vertu : le travail n'est-il pas une vertu, surtout quand on le fait pour soi ? De bonne heure sur pied, fatigué tout le jour à vendre ou à courir, ou à subir les

humiliations de raiilichambre : il ne dort pas la nuit, il n'aura point de repos qu'il n'ait ruiné, s'il se peut, le genre humain. Que d'inquiétudes ! que de peines^ que de veilles ! Mais aussi quel respect entoure cet honnête homme, cet homme de travail et de vertu, député, ministre, que sais-je ? qui ne croit pas à Dieu, et qui gagne I Fuyons, nous qui ne sommes pas de ce temps : car il est un matérialiste, un impie !

Or, voici un homme pire.que les autres^ qui ne se contente point de s'enfermer^comme eux en son égoïsme. de faire par la concurrence ou par une fortune utile à lui seul la ruine de ceux qu'il rencontre sur son chemin ; il étouffe la société^ par système, sans autre profit que l'honneur qu'il en retire. Il prétend gouverner, il gouverne, ce ministre de l'ordre, et ne considère en sa politique immorale que l'utile^ non le juste : l'utile pour lui, c'est l'intérêt de son pouvoir, ce n'est pas l'intérêt du peuple. Il n'est pas bon, à l'entendre, que la foule soit instruite ; il n'est pas bon qu'elle sache ce qu'est la justice : elle en voudrait jouir, crime affreux, \)ar où disparaîtrait de la face du monde la tyrannie et l'esclavage ! Qu'on l'hébété, s'il est possible : plus elle sera brute, moins on aura de peine à la conduire, cette vile multiiude, troupeau naturellement rebelle aux caprices de ceux qui le mènent. Justice, droit, liberté? Mots dangereux, qui ne peuvent faire le bien du maître. Ce n'est pas là ce qu'il dit, il n'oserait; mais il l'insinue en ses paroles, il le proclame en sa conduite. Et voilà qu'on l'honore comme le sage politique ; c'est le modéré, c'est le conservateur, c'est le défenseur de l'ordre : car il est un matérialiste, un impie !

Qui ne l'est point ? que n'a-t-on pas matérialisé ? Les plus pures vertus sont devenues, en nos jours, satisfac-

tion des sens ; les œuvres de la charité divine, on les a faites œuvres de mollesse et d'orgueil. Les bals, les spectacles, ont exploité cette philanthropie magnanime, qui ne donne pas dix francs lorsqu'elle est sûre que ces dix francs soulageront quelque misère, mais qui les donne au plaisir sous le nom d'une charité menteuse. N'est-ce pas de nos jours aussi que les âmes honnêtes rougissent de leurs sentiments, qui ne sont plus que des rêves insensés, de risibles ou puériles illusions ? Que. par respect humain, elles de\ienneni positives, ou cherchent à le paraître, si elles sont incapables de se rapetisser assez pour le devenir? Positif, mot nouveau pour exprimer un matérialisme nouveau^ dont chacun se fait honneur, qui est celui de la société même I

Ces hommes positifs sont heureux, parce qu'ils mangent bien : et c'est de quoi l'estime publique les récompense. Ils ne songent pas que le matérialisme fait le désordre, et que k désordre est un mal de mort. Que disje ? Us ne trouvent que de l'ordre là où toutes choses se plient à leur gré ; ils ne s'imaginent guère que le siècle où ils vivent heureux soit un siècle malade ; ils ne sentent pas le mal qui les tue, et, entendant d'une oreille stupéfaite retentir mille plaintes lamentables qu'ils ne peuvent comprendre, ils se prennent, selon leur humeur, à hausser les épaules ou à rire.

« Quoi! s'écrient-ils, parce qu'il plaît à quelques femmes d'avoir des vapeurs, à quelques fous de se faire sauter la cervelle, à quelques poètes de chanter sur tous les tons des souffrances inconnues, à quelques ambitieux qui spéculent sur la popularité de dire au peuple que beaucoup souffrent en proie aux plaisirs de bien peu, notre siècle en est-il plus malade ? Il n'est malade que pour ceux qui le croient. Voyez : nos visages ne fleuris-

sent-ils point? La bourse est à la hausse^ nos rentes vont à souhait, nos manufactures de même, ainsi que nos chemins de fer; les deniers publics paient nos dettes. Nous dormons un peu tard, il est vrai : les salons, les dîners, les bals, et TOpéra, tout cela nous prend quelques heures ; mais notre somme n'y perd rien, le soleil réclaire si ce n'est la lune. Et d'ailleurs quels salons^ où les finesses d'une société choisie nous instruisent sans fatigue et exercent comme en jouant ce qu'il y a de plus délicat dans notre intelligence I Quels dîoers, où les ministres qui nous les donnent reçoivent en échange, entre deux vins, nos votes du lendemain pour le bien public I Quels opéras, où la musique des grands maîtres nous émeut, nous enchante^ et nourrit ce qu'il y a de plus profond^ de plus sensible en notre âme I Quels bals, dont la recette est pour les pauvres, et qui sont une charité en même temps qu'un plaisir I Vraiment, ceux qui ont dit que notre siècle est malade nous ont calomniés, ou se sont moqués de nous. »

Ainsi s'enorgueillissaient-ils dans leur cœur, heureux égoïstes ; et ils ont été frappés, et ils se sont plaints à leur tour, et ils ont souffert de toutes leurs joies de la veille. Et cette suite de secousses qui ont tout bouleversé a été une manifestation éclatante du désordre : ils l'ont comprise, celle-là, parce qu'elle était matérielle^ et terrible pour eux. Et les utopies s'agitaient, œuvres signées de quelques noms à peine, mais œuvres communes de la commune souffrance.

Et, chose digne de remarque, l'utopie, éveillée par le désespoir du désordre, porte elle-même, malgré elle, cette empreinte funeste d'un siècle mauvais qui est la

cause première du désordre : l'utopie est matérialiste. Elle invoque les amours volages de la chair. Elle fait asseoir tous les hommes à une table abondamment servie, noble bonheur qu'elle rêve pour tous^ détruisant à cette fin la propriété comme un vol fait par l'individu à l'espèce dont il est membre : curieuse et inévitable réaction contre l'avarice des amis de Tordre I Elle prêche le culte de la nature ; elle fait des sens ses seules idoles ; elle les spirilualise, ou plutôt abaisse jusqu'à leur ignominie le grand Dieu du ciel ; elle se prosterne, elle tombe à genoux devant la bête : elle n'a d'autre principe moral que l'intérêt, ou la passion.

Rendez-nous, il est temps, l'antique foi de nos ancêtres ! Nous faisons fausse route dans ce chemin du progrès que l'humanité suithaletante et trop souvent aveugle. Nous sommes égarés, dévoyés, errants dans les ténèbres, perdus : que faire î Reculer. Mais reculer, c'est avancer.

Lorsque j'écoute la cloche triste et grave qui appelle aux prières le nombre aisément compté des chrétiens, quelque chose s'émeut en moi. J'entre avec la foule, humble jadis, aujourd'hui superbe, qui porteau pied des saints autels plus de curieux que d'adorateurs : quel aspect s'offre à mes regards ! Des hommes et des femmes, étalant dans le faste de leurs parures des vanités que Dieu réprouve, viennent, ainsi qu'à un frivole spectacle, voir et se faire voir ; tout au plus entendre les hymnes sacrées de l'orgue aux pompes solennelles comme une musique profane, ou les paroles éloquentes d'un prêtre que sans doute le Ciel inspire comme le jeu d'un comédien. Et, hors de ces grandes solennités plus mondaines que religieuses, des quelques temples qui nous restent encore de tant d'églises abattues l'étroite enceinte paraît vaste, parce qu'elle est déserte.

Alors s'éveille en moi, avec une larme, le ressouvenir des jeunes années. Je fus baptisé chrétien. La religion berça ma couche d'enfant ; elle couvrit de son ombre protectrice l'asile de mes premiers sentiments et de mes joies premières. J'ai vécu, croyant à Dieu, et croyant à la foi des autres.

C'était là le bonheur de mon enfance : c'était, .comme tant de bonheurs, une de ces illusions qui s'évanouissent avec l'âge. Tel est le mal de ce siècle : il semble que la foi lui manque, et qu'il n'y ait plus de Dieu pour nous.

Je me console pourtant, et j'espère. De l'excès du matéralisme un spiritualisme sortira, exagéré peut-être. Le matérialisme, qui est aujourd'hui dans la société même, qui se réalise, pour ainsi dire, dans la pratique de chaque jour, était au dix-huitième siècle dans la théorie, dans l'intelligence humaine. Or, voici que déjà l'intelligence n'y est plus à Taise, et qu'elle s'en échappe vers l'idéal ; elle spiritualise la matière : ce n'est pas un progrès, mais peut-être est-ce la fin d'une décadence, l'expression confuse d'une doctrine désirée ; voici que déborde partout un sentiment religieux, vague, mais profond ; voici que les plus grands penseurs, les plus hauts poètes, écrivent des livres ou chantent des hymnes pleins d'aspirations inconnues ; voici que le scepticisme qui désole nos âmes est désormais, pour beaucoup de ces âmes, l'angoissedu vide, la douleur d'une foi absente, le vif besoin des croyances... Les croyances, ômonsiècle! oui, voilà bien que ce tu demandes, lorsque tu t'agites comme un malade dans sa couche inquiète : crois, et tu seras sauvé 1

Tu seras sauvé, non pas seulement pour le ciel, mais

216 LA REUGION

pour la terre même, La foi, qui sauve, sauve en tout. On vit avec elle, sans elle on ne peut que mourir.

L'homme qui ne croit pas, ou meurt des sombres angoisses qui le dévorent, et le désespoir s'est assis sur sa couche funèbre ; ou, s'il ne meurt point, traîne dans les bassesses du matérialisme, une vie pire que la mort, car elle est la mort de son âme, la mort de l'homme en lui.

La nation qui ne croit pas chancelle comme délaissée du souffle qui la portait, toute pareille à un corps que l'âme abandonne : ou elle s'en va, au travers des secousses et des tremblements du sol, se précipiter vivante dans les abîmes qui s'ouvrent sous elle ; ou, plus maudite encore; elle prolonge, de longs siècles peut-être, non l'agonie d'un malade, mais l'insensibilité froide et Vindifférence d'un cadavre.

Tel est aujourd'hui notre état misérable : le désordre conséquence du matérialisme, qui n'est que la fuite du principe de toute unité et de tout bien, la révolte contre Dieu.

Non que Dieu nous manque : il ne manque point aux animaux, ni aux plantes, ni à rien de ce qui est, et qui ne peut être sans lui. Il ne manque pas à l'homme : c'est nous qui le quittons, ce n'est pas lui qui nous quitte. Il est en nous, et jusque dans notre désir : car qu'est-ce que le cri des siècles, si ce n'est le cri de l'âme qui soupire après Dieu ?

Dieu ! écoutez ce profond soupir qui s'échappe des angoisses et des misères de l'homme I Ce soupir ne s'adresse qu'à vous. Qu'importe que dans son ignorance ou son erreur il se tourne vers le monde, et se prosterne devant l'homme son semblable, jusqu'à ceque, ne voyant autour de lui que la désolation et le vide, il se retourne

sur lui-même, se fasse son propre centre et son unique fin, adore en lui la volupté, et se dise dans un désespoir égoïste : Puisque partout où tu cherches, partout où tu regardes. Dieu n'est pas, sois toi-même ton Dieu? Qu'importe ? C'est un blasphème, mais au fond de ce blasphème vous êtes. Que veut donc Thomme, et que cherche-til ? Vous, toujours vous. Il veut s'accroître dans l'intelligence, et vous êtes la vérité; dans lamour, et vous êtes la beauté ; dans la volonté libre, et vous êtes la justice. Il veut être heureux, vivre dans le bien : vous êtes le bien et la plénitude du bonheur. Il veut, en un mot se dilater dans l'être : n'êtes-vous pas l'être ? C*est donc vous qu'il cherche, ô Dieu ! mais il ne vous cherche pas en vous, et c'est pourquoi il s'est trouvé lui seul ; c'est pourquoi aussi, comme il n'est rien, lui seul, qu'un pur néant, il s'attache d'une main désespérée à des ombres vaines d'un bien-être qui le fuit; il adore la poussière et la boue lorsqu'il doit vous adorer, Seigneur ; lorsqu'il doit s'élancer, il se précipite ; de toute la force du désir qui le pousse vers vous, il se creuse un abîme et il y tombe.

Non, Dieu ne nous manque pas : il nous manque de croire en lui, d'agir en lui comme étant la fin dernière de toutes nos œuvres ; il nous manque la foi. La religion n'est pas seulement la grandeur, mais la nécessité de l'homme.

Il nous manque la foi. Voilà le mal ; voilà le gouffre où vivant s'est englouti mon siècle. Et quel œil en sondera les ténébreuses profondeurs ? quel esprit ne tremblera point, frappé de vertige en face d'un tel abîme ?

misère ! Il est bien temps que Dieu prenne pitié de nous. Misère 1 Misère I je jetterai mon cri de douleur aux quatre vents de l'horizon. J'irai parmi les tombeaux, au milieu de la plaine aride, où dorment en leur muet

sépulcre tous ces morts de la foi ; je les secouerai dans leur sommeil, les malheureux endormis, et ils se réveilleront ; je crierai, et peut-être ressusciteront-ils, les morts ; peut-être se lèveront-ils de leur tombe, tout pâles d'y avoir entrevu Tenfer. Et ils chancelleront dans leur épouvante, comme des hommes hagards, pris de vin, qui ne savent plus ce qu'ils voient. Et je pleurerai, et ils entendront la parole de mes larmes. Qu'ils comprennent mes sanglots s'ils ne comprennent pas ma colère. J'embrasserai leurs genoux, je me roulerai à leurs pieds, et je pleurerai ; je les supplierai, je les conjurerai, et je pleurerai : je pleurerai sur leur aveuglement, sur la détresse que cet aveuglement leur a faite, et ils croiront.

Ah I s'ils ne croient pas, s'ils ne veulent pas croire, où en sommes-nous? Est-ce que votre heure, grand Dieu ! aurait sonné sitôt ?

Vous avez dit qu'il n'y aura plus de foi dans le monde, lorsque vous viendrez, la foudre à la main, avec les pompes de vos terreurs, pour punir et pour absoudre. Mais avant quel'humanitéarriveà ce terme fatal, ne faut-il pas qu'elle consomme ses destins ? Vous avez dit que le Christ doit avoir son règne ici-bas. Votre promesse ne trompe point. L'heure n'a pas sonné encore.

Non, pas encore. La patience de Dieu est longue, et longue la route de l'homme. Ils croiront- Vous ferez ce miracle à la prière de tous ceux qui vous aiment, de tous ceux qui souffrent I à la prière du monde qui crie en son angoisse, ne sachant plus où il est; à la prière du passé, qui se lève de la poudre des siècles et gémit sur nous, ses enfants ; du présent, qui s'agite et se roule dans l'agonie ; de l'avenir, qui ne sera, si vous nous délaissez, qu'un monceau de ruines I à la prière de vos saints et de

VOS anges, de toutes vos créatures qui se lamentent sur le sort de la plus rebelle ! Vou^j le ferez, ce miracli% parce qu'il le faut... Il faut qu'ils croient, et ils croiront.

Il nous manque la foi. Nous renions ce que le genre humain a toujours cru. Nous renions la parole de Dieu. Où donc est la vérité, si elle n'est [»as dans le Verbe de Dieu parlant au genre humain ? Dans l'avenir? Mais elle est nécessaire, et comment, si elle n'est pas découverte, a-t-on pu vivre dans le passé ? Dans le cerveau de quelque philosophe qui la garde en un coin obscur, enfouie au fond d'un livre qu'on ne peut comprendre ? Mais, encore un coup, on a vécu, lorsque sans elle on ne pouvait vivre. D'ailleurs, (|u'il la fasse connaître, puisqu'il faut que je la connaissi' : et à quel signe ? Qui me dira ce qu'elle est ? L'autorité de celui qui ratfirme ? Ah I s'il faut une autorité, j'aime mieux l'autre. Pauvres gens, quand on y songe, qui ne ve lient pas croire sur une autorité de six mille ans, et qui le veulent bien sur une autorité d'un jour I Où plutôt, verrai-je moi-même, d'après mon propre jugement, que ce qu'il m'affirme est le vrai ? J'ai donc une [)leine foi en mon jugement, je suis moi-même mon autorité, je crois à moi, à moi seul, et je suis infaillible : car j'ai besoin de la véi iu:, ot si je ne la |)ossède pas avec certitude, je ne la pusséde pas. (yest donc que je trouve en moi la certitude d:i vrai ; et parmi tant d'individus qui croient en eux, que de certitudes qui se contredisent, que d'infaillibilités qui se trompent ! à moins que tous les contraires ne soient également vrais : et ils le sont au même titre^ avec cette infiiillibilité de chacun, que, bon gré, mal gré, je dois admettre si j'adniels la mienne, si je crois à moi. Et, chose singulière! si je crois à moi seul, je crois à tous les autres, tous sans exception, même les plus insensés,

et cela par une conséquence inévitable, ou je me contredis, puisque chacun trouve en lui les titres d'infaillibilité que je trouve en moi. Je me perds^ ô Dieu ! dans la perplexité d'un si effroyable labyrinthe ; je m'enfonce dans une contradiction étonnante, où je me noie, sans que je puisse me sauver que par l'autorité d'une raison supérieure qui dirige la mienne, de la raison divine qui se révèle aux hommes, parce que les hommes doivent la connaître ou mourir I Oh ! mille fois insensés tous ces rares génies qui attachent hardiment leur confiance à une raison débile ; que dis-je? à un orgueil étrange, à une superbe adoration d'eux-mêmes, qu'ils appellent raison, et qui n'a son vrai nom qu'en enfer ; mille fois insensés de n'avoir pas vu le vide au-dessous d'eux, et la faiblesse de ce roseau pliant par où ils demeurent sans effroi suspendus sur l'abîme ! Certes, je n'ai pas ce courage^ et je ne puis voir sans frémir le précipice audessus duquel il me porte un instant peut-être, et qui bientôt m'engloutira pour jamais. Ma tête tourne à l'aspect du gouffre qu'ils n'aperçoivent point, et je regarde d un autre côté, à droite, à gauche, partout, et je ne vois rien, et de plus en plus mon œil désespéré s'égare... Où suis-je donc ? où est la vérité, si elle n'est point dans la foi du genre humain, dans la religion ? Je la cherche, je la demande, je l'appelle à grands cris, tous les échos répètent mes clameurs folles, mais les répètent seuls...

Les échos répondent seuls, hors de la religion : la religion a répondu. Il me semble que la vérité est là. Si la vérité est là, malheur, malheur encore : car elle est une lumière qui brille pour des yeux aveugles ; que disje ? pour des yeux qui se font aveugles, qui se refusent à la voir. Elle est pour nous comme une vérité qui n'est pas.

Tout a une cause, et un fait aussi général a une autre cause, sans doute, que la passion, nécessairement particulière. Quelques dévots peuvent bien dire que Ton n'est pas incrédule à moins d'être vicieux, que Tincrédulilé naît du vice seul, du besoin que Ton éprouve de se voiler à soi-même son vice, de s'étourdir sur les conséquences qui en sont la suite, de n'avoir pas à s'inquiéter du compte de ses jours, et par là d'éteindre les vives flammes du remords. Modeste façon, en vérité, de proclamer à voix haute que leur conscience vertueuse ne les a jamais connues, ces vives flammes : toutes bonnes gens, qui jettent toujours la première pierre, parce qu'ils n'ont pas de péché. Non, la charité chrétienne, celle qui devrait être la leur, ne flétrit pas ; elle ne condamne pas les personnes, alors même que, lidéle à son devoir, elle condamne les erreurs ou les fautes ; elle sait que beaucoup d'entre ces aveugles sont plus malheureux que coupables, victimes pour leurs croyances du temps où ils vivent, mais honnêtes, sages^ aimant (quelquefois plus que ne font ceux qui leur jettent la pierre) et les hommes et Dieu, bons, pour tout dire, et par leurs vertus dignes d'être chrétiens (1). Si l'incrédulité s'explique par le vice seul, comment expliquera-t-on le vice? Car je crains fort qu'il ne s'explique aussi que par la seule incrédulité ; et je pourrais dire, sans me hasarder trop, que, si l'on pêche avec une ferme foi, on tombe peut-être dans des faiblesses qui passent, on ne tombe pas dans le vice, qui suppose l'habitude. Il se rencontre des vicieux qui croient, de bouche, non de cœur. Ce sont hommes qui

(1) Elle a trop de vertus pour n'être pas chrétienne.

(Corn., Pol/yeucte)

ont une foi pour ne s'en occuper point ; ils la conservent silencieuse au fond de quelque retraite cachée qui est en eux et qu'eux-mêmes ignorent; si elle y reste, elle travaille là-dedans à leur insu, et un jour, après de longs érarls, tout d'un coup ils se retrouvent clirétiens. On a vu demeurer croyants des siècles iL' libertinage: est-il impDssibh» de comprendre que le libertinage, d'ailleurs moindre aujourd'hui, n'est pas la raison d'un siècle incrédule?

Unmal si profondadeplus profondes causes. Quil'afaitî .Nul absolument, tous un peu. Tous, dis-je, et ceux-là même, ceux-là surtout, qui s'en doutent le moins.qui s'en lavent les mains avec la confiance la [)lus juste,ce semble.

Il vient d'une opposition entre la religion et l'esprit du siècle, deux choses que l'on fait se contr<3dire en telle sorte qu'il paraisse impossible d'être croyant sans renier le mouvement de notre âge, ou de vivre dans ce mouvement sans renier la foi.

Contradiction funeste, source de grands maux ; ceux qui l'ont laite ont fait, sans le savoir, tout le malheur du temps. Elle n'est pas, elle ne peut pas être : car il faudrait nier, pour qu'elle pût être, ou la divine révélation du vrai, ou le développement non moins divin de l'homme sur la terre. Ni l'un ni l'autre ne se peut nier ; mais si Ion fait tant que de nier l'un des deux, nous ne le voyons que trop, on niera la foi. Cela est tout simple ; à moins de renoncer à l'esprit du siècle, c'est-à-dire de se mettre en dehors du mouvement, de vivre solitaire ou fou : or la foule ne vivra point solitaire, elle ne se mettra point en dehors du mouvement, elle ne renoncera pas à l'esprit du siècle, car elle le porte avec elle, et là où elle est, il est ; elle ne peut donc se mettre en dehors de lui sans se mettre en dehors d'elle-même ; elle ne peut y renon-

cer, et, s'il faut qu'elle y renonce pour être religieuse, elle ne le sera point. Que cet esprit du siècle nous réjouisse ou nous alïlige, force nous est de le subir. On Ta combattu au nom de la leligion : c'était perdre ce qu'on prétendait sauver. Jus(ju a ce que l'on cesse de la défendre par de telles arines, loin de renaître, elle mourra iK? plus en plus dans le ccenr des hommes. Qu on la montre d'accord avec Tesprit nouveau, les peuples reviendront à elle pleins de joie, p:irce que, ne la voyant plus contraire au souffle divin qui les pousse, ils en reconnaîtront l'ancienne vérité : et cette alliance des deux esprits, au lieu que, se combattant l'un l'autre, ils s'elîorcent de se détruire par une lutte féconde en ruines, assure aussitôt à Tun et à Tautre un pacifique triomphe.

Espérons-le, ce triomphe : car il est facile de concilier deux termes qui ne se contredisent pas, comme on le répète bien à tort ; qui au contraire, si on sait les pénétrer, s'accordent. Lorsque je parle de l'esprit d'un siècle, je ne fais aucune acception de parti ni de secte, j'envisage le siècle : un parti qui domine se trompe ou s'égare peut-être ; un siècle, dans la pensée qui l'anime, ne se trompe pas. Qu'il néglige des vérités nécessaires, soit : c'est ce que j'appelle l'erreur du temps, erreur grave, dont il souffre, et quelquefois jusqu'à la mort. Au moins est-il une vérité dont il s'inquiète ; et celle-là^ c'est la pensée du siècle. Oui, la pensée qui l'anime est vraie, car elle est commune à toutes les intelligences de cet âge ; elle est en cet âge celle du genre humain. L'esprit d'un siècle est l'esprit de l'humanité à une de ses périodes : il est donc l'esprit de Dieu qui la mène, et quiconque s'élève contre lui s'élève Dieu. N'est-ce pas aussi contre Dieu que s'élèvent ceux qui attaquent la foi? Je m'adresse à des hommes comme il )^ en a de nosjours^

qui ont tout, force intelligente et généreuse, âme noble, vertu, rien ne leur manque, excepté la seule chose vraiment essentielle, qui donne ou qui remplace tout le reste, la foi. Au moins reconnaissent-ils dans la religion beaucoup de vrai : par là donc elle est divine, ne le fut-elle que par là ; et quand ils verront qu'elle ne s'oppose point à l'esprit de leur siècle, elle sera pour eux toute divine. Cela étant, la contradiction entre la religion et l'esprit de ce siècle n'est qu'apparente ; deux choses qui viennent de Dieu, diverses, contraires même en apparence, sont réellement une. Combattre l'une ou l'autre, c'est combattre Dieu et se combattre soi-même ; c'est prolonger la guerre des âmes, où chaque trait retombe sur celui qui le lance, guerre continue, sans repos ni trêve, qui dure jusqu'à ce que la société périsse, ou jusqu'à ce que les deux principes, impérissables parce qu'ils sont divins, qui ne peuvent se détruire, s'accordent.

Cet accord viendra : la religion domine la destinée de tous les peuples^ et il est dans sa propre destinée que l'esprit d'un siècle bien entendu ne soit qu'une phase de son développement terrestre. Si cela n'était point, si la religion et l'esprit moderne continuaient à se combattre en Europe, la religion, qui est de Dieu, ne mourrait pas pour le monde^ mais pour l'Europe ; l'esprit moderne triompherait seul, car les fleuves ne remontent jamais vers leur source, ni les peuples vers leur passé : et cette horrible victoire, qui serait la perte de la foi, consommerait une décadence dès lors sans remède, une barbarie profonde, tombeau de la civilisation européenne.

Détournons les yeux d'un tel avenir, et cessons de le craindre : car il ne peut pas être, il ne sera pas. D'où vient que l'esprit moderne s'oppose à la religion^ et d'abord quel est-il ?

La liberté de penser, de parler et d'agir ; la liberté politique, civile, religieuse : toute la liberté.

La liberté est si bien Tesprit du siècle, que ceux d'entre les croyants qui la repoussent ne laissent pas de s'en servir comme d'un prétexte pour l'attaquer ellemême, comme d'une arme pour se défendre contre elle et pour se défendre d'elle.

Elle est donc sacrée par le consentement de tout le siècle ; elle n'est pas une erreur : aussi fait-elle partie, à vrai dire, des dogmes de la véritable religion. Ce n'est point la religion ni la liberté, ce sont les religieux du jour et les libéraux dn jour qui se combattent. Pourquoi? Parce que voici une des grandes misères de l'homme, que, se renfermant dans le vrai qu'il possède, et l'exagérant à ses propres yeux, il ne sache plus reconnaître le reste du vrai, qui lui semble s'accorder mal avec le sien. Nous lâchons toujours un des bouts de la chaîne, faute d'en apercevoir le milieu par où, comme parle Bossuet, l'enchaînement se continue. L'esprit du siècle est la liberté, mais la liberté seule. Or, qu'est-ce que la liberté, sinon la volonté, et la volonté, sinon l'homme? Dire que l'esprit du siècle est la liberté seule, c'est donc dire qu'il ne s'inquiète que de l'homme seul, sans rien voir audessus de lui.

Suivons d'un coup d'oeil rapide ce mouvement qui emporta l'Europe, et la fit descendre en quelque sorte de Dieu à l'homme.

La religion, étant le rapport de l'homme avec Dieu, a deux faces^ l'une divine, l'autre humaine : aimer Dieu par dessus toutes choses, aimer en Dieu son prochain comme soi-même, tel est le double précepte qui, selon

Jésus -Christ, la résume tout entière. Mise sur la terre, comme tout ce qui est sur laterre^ pour s'y développer en nous, ce qu'elle développe d'abord, quoi de plus naturel à une religion ? c'est la face divine. Ainsi le christianisme, qui représente pour nous la religion, a-t-il commencé par élaborer sa doctrine et son culte : aimer Dieu par dessus toutes choses, ou le connaître par la connaissance des mystères et des dogmes, l'aimer à l'aide des sacrements qui donnent la grâce, le servir parla pratique d'un culte admirable qui frappe les plus incrédules, sinon d'enthousiasme, au moins de respect ; mais suitout par la pratique de la justice^ par la vertu. Quant à la face humaine^ aimer en Dieu son prochain comme soi-même, elle l'enseigne avec autant de rigueur que tout l'ensemble de ses préceptes ; elle en fait une de ses prescriptions les plus impérieuses : malgré cela, elle ne la développe pas encore ; et. au lieu que ce principe doit présider à l'organisation sociale de l'homme, elle n'en fit que le motif supérieur du dévouement, lorsqu'il tombait en des âmes dignes de le recevoir : elle le confia aux cœurs des hommes, et il n'en sortit que la charité privée.

L'heure vint où la face humaine dut se développer à son tour. L'homme fit son propre développement. Pourquoi l'Eglise l'abandonna-t-elle dans cette œuvre ? Qu'importe ? Je n'ai pas ici à sonder les secrets de la Providence : je me repose sur elle, et je crois que, s'il en fut ainsi, il en devait être ainsi sans doute. Si à toute force l'on en veut voir une raison, qu'on observe que les divers éléments d'une même chose se développent toujours un à un, et chacun à l'exclusion des autres, jusqu'à ce qu'ils retournent par une synthèse plus vaste à leur unité première. L'élément terrestre et l'élément spirituel, qui entrent dans tout ce qui est de l'homme,

suivent cette loi. L'Eglise a pa développer la face dîTîne du christianisme à l'exclusioD de la face humaine : f^""vait-elle en développer ensuite la face humaine à clusion de la face divine? pouvait-elle oublier I lorsque Dieu doit être tout pour elle?

Quoi qu'il en soit, l'homme fit son propre dévt peinent, et le fit seul. Il invoqua la liberté, qui e volontés sa personne, son être ; qui est, soumise à I toute sa force, et, rebelle, toute sa faiblesse: il si qua soi-même. Il commence par la religion, qui ( commencement de tout, parce qu'elle est le faiti choses du monde, parce qu'elle est de Dien. Au noi la liberté religieuse, qu'il appelle aussi d'examen o conscience, il nie l'autorité, manifestation du bien quel il doit se soumettre, de l'absolu qui s'imposi vrai. Puis, descendant des sommets de la foi, au de la liberté philosophique, il nie encore l'autorit par la raison propre renverse le sens commun, repc le surnaturel, dernière limite de l'orgueil humain, ne veut rien au-dessus de l'homme, et bientôt il si lui-môme dieu. Cependant rien ne s'arrête : il que l'homme descende sa pente jusqu'au fond du p pice. On peut voir, par l'histoire de notre temps, p lecture de nos livres, de nos revues, de nos journ s'il a déjà touché le fond.

On a beaucoup vanté, chez les philosophes de l'e clopédie et de l'école voltairieniie en France, ch( philosophes allemands, et d'autres, leur amour l'homme. Oui, je le sais, ils aiment l'homme, jus ne point aimer Dieu. La religion aussi, sans doi l'homme pour objet, mais l'homme dans son raj avec Dieu, l'homme en Dieu, t'Homme-Dieu. Tel i Christian ismej qui ne marche point à l'anéantisseï

de Dieu ni de rhomme, qui les unit en un profond rapport, sans les absorber l'un dans l'autre^ ce qui serait Tun par l'autre les détruire. Mais ces mortels, qu'indigne Tordre du développenjent chrétien, oùThomme ne passe qu'après Dieu^ au nom de la liberté qui représente l'homme, rejettent l'autorité qui représente Dieu. Comme la liberté n'appartient qu'à l'individu dans l'homme, le culte de l'homme ne tarde pas à être le culte de l'individu.

L'Église n'était pas encore sortie du sanctuaire, et Dieu avait en quelque sorte absorbé tout l'homme : l'homme à son tour absorba Dieu, et lui-même s'engloutit dans l'individu. Ramenons l'individu à l'humanité et l'humanité à Dieu ; que l'on comprenne enfin cette maxime merveilleuse où se renferme tout le développement de l'homme : aimer en Dieu son prochain comme soi-même. Montons de l'homme a Dieu, en Dieu se retrouvera l'homme : il est temps que la liberté et la religion se reconnaissent l'une l'autre ; il est temps que l'on voie cet admirable lien, qui est le vrai rapport de l'homme avec Dieu, le christianisme accompli par l'accomplissement de ses deux termes.

C'est là le point décisif, c'est le nœud du problème. Dans ce grand problème du christianisme et de la philosophie, est engagé tout le problème social, d'où sortira l'avenir.

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