‹ Le problème religieux au XIXe siècleChapitre 18 sur 26 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Jetons un regard* en arrière sur le chemin que nous avons parcouru.

L'humanité ne demeure pas immobile, assise en quelque sorte dans une profonde contemplation d'elle-même. Cette contemplation de soi ne convient qu'àTêtre parfait, à Dieu. Tout ce qui est, et qui n'est pas Dieu, marche vers Dieu comme vers le centre qui attire éternellement toutes choses; rhumanité marche aussi vers ce Souverain Être, et elle le sait : car elle a conscience. Elle tend donc vers le bien^ elle cherche à l'atteindre, sans l'atteindre toutefois, parce que le bien est Dieu. Non que, Dieu étant son parfait bonheur, elle doive être toujours malheureuse : il faut au contraire que le bonheur se proportionne pour elle à la mesure de ses autres biens, ou des autres faces du bien qu'elle possède, c'est-à-dire à la mesure de son être ; car un bonheur absolu lui échapperait, elle ne comporte ni cet absolu ni aucun autre.

Le cri de cette aspiration incessante vers le bien, voilà le cri de l'humanité ; le cri des siècles est l'appel que chaque siècle fait à ce bien suprême, selon qu'il se le représente sous une forme plus ou moins vraie, plus ou moins trompeuse. Le bien est accessible, je ne dis point dès icibas, mais il est accessible, en la mesure que comporte notre être faible et grand, laquelle consiste dans une juste proportion entre les divers aspects du bien qui est le nôtre. C'est déjà l'harmonie.

Or, quelle est la forme du bien que se représente l'homme^ et qu'il cherche? Le bien-être, ou plus généralement le bonheur. Et le bonheur, qu'est-il ?

Chacune de nos facultés aspire à une certaine fin qui lui est propre. Taot qu'elle n'a pas atteint sa fîn^ elle souffre, ou nous souffrons par elle ; cette souffrance est le besoin. Toute satisfaction de nos besoins retentit dans notre sensibilité d'uno manière qui est plaisir, et la satisfaction générale ou une de nos divers besoins est en nous le bonheur. Le bonheur est le bien senti en nous, et il n'est pas hors de ce bien, dont il n'est que l'intime sentiment: le bien pour nous est la satisfaction de nos besoins ; le bonheur, cette satisfaction sentie. Voilà ce qu'il faut poursuivre : non le bonheur en soi, qui n'est points mais cette satisfaction de nos besoins, qui le donne, ou qui l'est.

Quelques-uns de nos besoins ne peuvent être satisfaits sur la terre, car ils aspirent à l'infini, et l'homme ne se borne pas à ce monde où il s'arrête une heure en passant. En outre, l'un est satisfait sans que l'autre le soit ; il y a plaisir et peine tout ensemble, et la peine ôte le bonheur. C'est donc le développement harmonieux de tout son être que l'homme doit chercher.

Un seul besoin oublié, il n'en faut pas davantage pour souffrir. La souffrance est plus grande, quelquefois mortelle, si les besoins ne sont pas satisfaits dans leur proportion, s'il y a défaut d'harmonie ou désordre. ' Le désordre est le mal de ce siècle.

Ce siècle cherche le bonheur. En quoi il n'a pas tort : car, comme le bonheur consiste dans l'harmonie, qui est la condition de l'existence même, à mesure qu'on a plus de bonheur, on a plus d'être ; et c'est chercher l'être que chercher le bonheur.

L'harmonie est l'âme de toutes choses. Elle est Tunité

dans la variété, Dieu danslemonde : la variété sans Tunilé ne serait que néant, néant le monde sans Dieu. Elle est dans tout, elle est dans rhomme : dans le corps, dans rame, dans cette union du corps et de Tâme qui est rbomme même ; Thomme est une harmonie vivante.

Tous nos besoins se résument à deux : conserver et développer notre être. Chacun à son tour est triple, parce que nous sommes corps et âme, et leur union. Triple est donc le besoin d'être : propriété, religion, morale ; triple celui de créer : industrie, science, art. — L'individu seul n'est rien, car il ne peut se reproduire ; et l'homme repose sur la famille, fondement de la société. De là une harmonie nouvelle, rapport des hommes entre eux, la fraternité ou Tamour. Que Tétat économique s'accorde avec l'état religieuxpar la morale qui en est le lien, telle est l'harmonie de la société. Toute société conséquente avec ellemême est heureuse parce qu'elle est dans l'ordre ; tjute société inconséquente est dans le désordre, et souffre.

Or, la société actuelle néglige et un ancien et un nouveau besoin : elle semble avoir brisé avec le passé, et elle n'est pas encore dans les voies de l'avenir. Les uns^ qu'on dit arriérés, demandent la foi, ou l'unité, l'autorité, le devoir ; les autres, qu'on dit novateurs, demandent le bien-être, ou la variété^ la liberté, le droit. Qui a raison? Personne en ce qu'il rejette, chacun en ce qu'il veut. Les uns et les autres ont donc raison : la société ne donne raison ni aux uns ni aux autres. L'autorité ni la liberté ne sont satisfaites.

De là désordre, poussé de nos jours à son comble : le caractère de ce siècle est^ si l'on peut le dire, une organisation du désordre. Désordre dans la famille, que ne respectent point les guerres sacrilèges de l'opinion ;

désordre dans l'état économique, théâtre de luttes sourie

des, toujours prêtes à éclater ; dans l'état religieux et l'état moral, où se livrent les plus implacables batailles ; désordre dans la science et dans l'art ; désordre dans l'industrie, où régne, avec la concurrence, la loi du plus fort. Aussi le matérialisme est-il partout; partout la préoccupation exclusive des choses matérielles Jointe à la plus profonde indilférence sur tout ce qui n'est point chair et pourriture : Vhomme positif ne fut inventé que de nos jours, et tous les dédains de nos honnêtes gens tombent sur ces nobles soucis qu'ils insultent du nom de rêveries creuses. Quelle est la religion de notre temps ? Le culte de la propriété. C'est elle que chacun adore^ les uns ne songeant qu'à la défendre, les autres qu'à l'envahir ; nul ne s'inquiète d'une religion où Dieu entre pour quelque chose : la société est athée. Mais si Ton ne songe plus à Dieu, on songe à la propriété, cette seule réalisation possible des convoitises de la chair. Que dirai-je ? Si je vais plus loin, je vois, pour la famille, le mariage marchandise ; je vois l'industrie souveraine, la science qui s'abaisse jusqu'à n'être plus quç sa très docile servante, Tart même, l'art sacré, qui se fait industriel 1

Ah ! le matérialisme fait le désordre, et le désordre l'utopie, enf^mt de la souffrance I Eh bien I l'utopie ellemême se laisse emporter au principe du désordre et de la souffrance qu'elle veut détruire : elle est matérialiste.

Il y a dans notre siècle plus de bien-être que jamais, et l'on se plaint plus que jamais : signe manifeste que le mal est ailleurs. Le mal qui nous tue, c'est le matérialisme ; c'est l'absence de cette harmonie constitutrice de l'homme entre l'àme et le corps, entre l'état religieux et l'état économique^ entre la doctrine sainte et la propriété. La société n'a point d'âme. Le principe d'unité lui manque, et elle demeure dans son chaos.

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LA PHILOSOPHIE ET LE CHRISTIANISME â75

Quand le règne prochain de la liberté et de Tantorité morale, de la justice, redouble encore le besoin de la foi, la foi est morte parmi nous.

Je le dis avec douleur, mais cela est : et qui me contredira ? S11 est des hommes qui vivent au jour le jour, prenant l'intérêt pour mobile et pour vertu le zèle de leurs convoitises, sans s*inquiéter ni de Dieu ni d'euxmêmes, qu'ils se lèvent, et que leur indifférence rende témoignage de ce que je dis ! S'il en est d'autres, moins misérables et plus malheureux, qui viverit, l'àme inquiète, dans l'incertitude du vrai, qu'ils se lèvent, et que leur angoisse rende témoignage de ce que je dis I S'il en est enfin qui conservent une ferme foi, qu'ils se lèvent, et que la tristesse même de leur foi solitaire rende témoignage de ce que je dis !

La religion est donc nécessaire. Donc elle est. D'où vient néanmoins que l'on ne croit presque plus, et qu'elle semble mourir dans le cœur des hommes ? De ce que les croyants repoussent l'esprit moderne^ même en ce qu'il a de juste. Le monde marche, ils se sont arrêtés ; ils le rejettent, parce qu'ils ne le comprennent pas : le monde les rejette à son tour, et il rejette aussi la religion, qu'il confond avec eux, parce qu'ils ont affecté eux-mêmes de se confondre avec elle. Mais la religion, qui est le lien de Dieu, Têtre immuable, et de l'humanité progressive^ céleste à la fois et terrestre, immobile avec tout ce qui est du ciel, se développe, avec tout ce qui est de la terre, dans l'àme des hommes, qui de plus en plus peut comprendre le vrai, aimer le beau, vouloir le juste, qui devient de plus en plus religieuse, de plus en plus sainte.

Le développement de l'homme est celui de la liberté^ qui est son être même. La liberté seule, c'est l'individu ;

mais en face de Pindividu, mettons la société, qui est aussi de Thomme ; c'est mettre en face de la liberté l'autorité, et en face de la raison la foi.

La vérité se révèle, ou apparaît, si l'on veut, à l'homme : elle est le Verbe qui illumine tout homme venant en ce monde. L1[»dividu ne la voit pas d'abord : il cherche à la voir |)ar les forces de son esprit, il raisonne ; la raison, ou plutôt le raisonnement, est l'instniment individuel de la connaissance humaine. Une révélation immédiate, extérieure, permanente, la montre à l'humanité : c'est la parole qui suscite la foi, instrument social de la connaissance humaine. La raison et la foi se soutiennent Tune l'autre, loin de se détruire.

Ainsi le développement de l'homme individuel et social mène à la religion : la religion doit se faire nouvelle à son tour, et déveloi)per le côté terrestre de son œuvre, au lieu qu'elle n'en a développé que te côté divin , puis s'est arrêtée, comme ne comprenant plus la marche du monde : elle a subi une passagère mort, parce qu'une chose qui n'avance pas ici-bas recule, ou paraît reculer du moins lorsque tout avance autour d'elle.

Les uns ne voient que l'individu, les autres que la société : nous voyons l'homme.

Il n'y a |)oint de problème religieux dans les siècles de foi. Mais aujourd'hui les esprits se partagent: les uns, poussés de plus en plus impérieusement par la raison, ou par ce qu'ils appellent de ce nom, s'éloignent de la religion, du spiritualisme même, et deviennent de savants athés ; les autres repoussent la raison qui les effraie, et se réfugient dans une foi exclusive, se faisant systématiquement, c'est-à-dire rationnellement, déraisonnables ;

ceux qui ne peuvent abdiquer à ce poiut leur être d'homme, et qui veulent être raisonnables en demeurant religieux, cherchent Taccordde la foi et de la raison, de la religion et de la philosophie.

La religion et la philosophie sont, au fond, une seule chose ; et toutefois elles s'opposent Tune à l'autre, comlesdeux pôles d'un aimant, ou les deux termes d'un rapport : l'individu et le genre humain s'unissent dans un terme supérieur, qui est l'homme ; la philosophie et la religion, dans un terme supérieur, qui est la vérité. La religion, comme doctrine, n'est autre que la philosophie révélée au genre humain avant d'être comprise par l'individu ; la philosophie n'est autre que la religion comprise par Tindividu, qui la tient du genre humain, qui la tient de Dieu. La raison est l'intelligence personnelle ; la foi, l'adhésion de l'intelligence personnelle à l'intelligence commune, laquelle est une participation de l'intelligence infinie, une révélation de Dieu.

Le sens externe nous révèle les choses extérieures ; le sens intime nous révèle notre propre êlre. Mais outre le sens exterme et le sens intime, n'y en aurait-il pas encore un autre, le sens du divin ?

Ce m'a été un véritable bonheur de le reconnaître dans l'âme humaine, ce sens du divin, mis en oubli par la plupart des philosophes, singulièrement obscurci chez beaucoup d'hommes, mais qui va peut être, chez quelques-uns dont le cœur est p?ir, jusqu'à la vision, jusqu'à l'intuition claire des hautes vérités. Comme le sens externe a vue sur le dehors, le sens intime a vue sur le dedans, sur le moi, sur l'âme ; et le sens du divin, sur l'âme aussi, mais pour y trouver Dieu, qui est en elle. L'un est l'âme tournée vers le monde, qui est hors d'elle; l'autre, l'âme tournée vers soi ; le troisième, Tàme tour-

née vers Dieu, qu'elle voit en soi et qui la remplit comme il remplit tout de sa présence. Le sens, étant l'âme en rapport avec son objet, ne révèle point par intuition ou par perception directe l'objet même, mais des modes, des manières d'être de l'objet, relatives à Tàme qui le perçoit : des phénomènes. Les noumènes, pour parler comme Kant, lui échappent. Dieu est le grand noumène qu'il appartient à la raison de déterminer d'après les données de l'expérience, soit externe, soit intime, soutenue par les vues de ce sens du divin.

Ce sens, comme le sens intime, comme le sens externe, a, on le conçoit, plus ou moins de portée. Peu l'ont pénétrant et sûr ; la plupart l'ont très faible. Il est nécessaire au philosophe, comme le sens intime au psychologue, au moraliste, à l'historien^ comme le sens externe au physicien ; comme tous ensemble le sont au poète, qui résume en soi tout le génie de Thomme. L'intuition est toujours le caractère du génie : le vrai philosophe, j'entends l'inventeur, découvre ou plutôt voit par intuition, et n'use de là méthode que pour ordonner^ à ses propres yeux comme aux yeux d'autrui, le système des choses qu'il a vues.

Des mille problèmes qui agitent notre siècle, nul ne se peut résoudre que le problème de la doctrine commune, ou de la religion, ne soit résolu. La religion n'est pas seulement le rapport des hommes avec Dieu : elle est le lien des hommes, qui s'unissent en Dieu ; elle est la base de la société. J'ai assez insisté sur ce point pour n'y plus revenir. Or on voit désormais comment le problème religieux peut être résolu. Il ne peut l'être par la foi pure, car les teups sont passés d'une croyance naïve : mais

par une foi que la raison avoue. L'accord de la foi et de la raison, voilà donc la solution de ce grand problème. Chacun le dit, chacun le répète, cela n'est point nouveau : le nouveau serait de trouver cet accord.

On le cherche dans une délimitation de leurs domaines. Ce n'est point les accorder, mais les séparer au contraire, et les confiner, comme deux irréconciliables ennemies qui ne sauraient s'aborder sans se combattre, chacune en son coin. On veut bien soumettre à la raison les titres de la foi^ mais à la condition que la raison les jugera valables, lors même qu'Hs lui paraîtraient douteux : car quiconque s'avise de les trouver douteux, et de le dire, on s'emporte contre lui, on l'accuse de mensonge^ on l'accuse de ce qui est la plus profonde perversité du cœur, de haine pour la vérité. Pourvu donc que la raison approuve les titres de la foi, on veut bien les lui soumettre : cela fait, on renferme la foi, sous clef, dans l'arche sainte, on l'entoure de triples barrières, et l'on dit à la raison, comme Dieu à l'océan : « Là tu viendras briser l'orgueil de tes vagues. » Mais cela, c'est condamner la philosophie même, en lui retirant l'objet de son élude : ce n'est pas s'accorder avec elle, c'est la repousser^ c'est la tuer. Mais c'est aussi retirer à la foi, pendant qu'isolée dans le sanctuaire comme dans une retraite orgueilleuse elle s'oppose à toute invasion de la raison, tout empire sur les sciences qui relèvent delà raison, et sur les progrès de ce bas monde, qui relèvent des sciences ; c'est retirer aux sciences et aux progrès d'ici -bas la commnnicationdivine, l'appui et comme la main de Dieu ; c'est mutiler la foi^ en même temps que réduire les sciences au matérialisme qui les dévore. J'ai h'\i voir plus haut combien est chimérique ce prétendu accord qui se fonde sur la distinction et la séparation des domaines, reconnaissant

un domaine de la raison et un domaine de la foi, et n'oubliant que le domaine de la vérité, qui est une. Il ne reste qu'un accord possible, et véritable celui-là : l'intime union de la raison et de la foi identifiées dans la vérité une, tandis que la raison retrouve par elle-même la foi et que la foi se transforme par la raison, la philosophie devenant religion et la religion philosophie.

On recule devant cet accord véritable, auquel répugnent et les chrétiens, qui craignent que la foi ne s'y perde, et les philosophes, peu chrétiens pour la plupart, qui n'entrent point en souci de la foi. Mais il faut y arriver, qu'on le veuille ou non, parce que la est le saint. Et la seule vérification des titres de la foi y mène. Car, tant qu'on possède une foi transmise par la tradition de la société où l'on vit, qu'on ne s'étudie pas à en douter, riqn de mieux ; qu'on la garde : et on la garde avec d'autant plus de confiance^ qu'on la rencontre plus universellement acceptée. « Celui-là est catholique, disionsnous, qui par sa croyance ne fait qu'un avec la société qui l'entoure. » Que si le doute vient (et comment ne viendrait-il pas lorsqu'on vit dans une société qui doute?), il faut examiner alors ; nous avons la règle : tout ce qui est contraire à la raison est faux. Y a-t-il dans la foi où l'on a été élevé un dogme contraire à la raison ? Qu'on le rejette. Voulez-vous convertir, prêtre catholique, un infidèle, je veux dire un fidèle d'une autre foi ? Faiteslui voir la contradiction dans sa foi : il sera forcé de la renier, et de tomber de la doctrine qu'il tenait dans une inquiète et pénible ignorance, d'où vous le relèverez par la vraie doctrine. Vous lui épargnerez cette ignorance qui le tourmente dans le passage d une doctrine à l'autre^ et vous ferez mieux, si vous lui présentez, dès Tabord, la vraie doctrine tout assise sur l'évidence rationnelle,

et contraire à plusieurs dogmes de la sienne : du même coup il sera forcé d'écarter la sienne, et de reconnaître la vraie. Il était catholique autant qu'il lui était donné de l'être, ne faisant qu'un par sa croyance avec la société des siens : lorsqu'il se rend à uneconviction rationnelle, comme il ne s'éloigne de la pensée d'une société particulière que pour rentrer dans la pensée de l'hum'anité, d'où la société particulière qui l'entoure était sortie, il en devient plus catholique. Tel n'est-il point le véritable rapport de la raison et de la foi, quelle que soit la foi, la musulmane ou la nôtre? Et n'est-ce point, je le demande, introduire la philosophie dans le domaine sacré de la foi ?

Mais une foi qui se sentirait vraie n'appL'Ilerait-elle pas cette épreuve, loin de la craindre ?

Et alors même qu'on ne découvrirait, nidirectement, ni indirectement, aucune contradiction dans la foi, ce n'est rien encore; car il ne suffltpoint qu'elle ne soitpas démontrée fausse pour qu'elle soit démontrée vraie. Or il ne s'agit plus aujourd'hui de confirmer des croyants dans la foi, mais d'y ramener des incrédules. Nous ne sommes plus au point de vue du moyen âge : on conteste la foi jusque dans son fondement, on la renie tout entière ; il faut la démontrer tout entière. Mais comment, si on renonce à la démonstration intrinsèque du dogme?

On objecte que la démonstration intrinsèque échoue devant l'impossible, c'est-à-dire qu'elle se brise contre l'incompréhensibilité des mystères, qui est de foi. Je dis que c'est brouiller les cartes pour confondre tout. Les mystères dépassent la raison ; ils ne lacontredisent point. On ne peut les comprendre, et l'on doit les connaître. Si donc on peut les connaître sans les comprendre, on peut aussi, sans les comprendre, connaître leurs intimes

rapports, jVQtends leur enchaînement nécessaire entre eux et avec les principes rationnels. Qui découvrirait cet enchaînement nécessaire^ celui-là ferait la démonstration intrinsèque des dogmes, et il n'en comprendrait que Tunité dans leur accord avec les principes de la raison pure ; il ne les comprendrait pas eux-mêmes : il les expliquerait comme Thomme explique toutes choses, sans les comprendre.

On objecte que la foi perd ce qui la caractérise en propre et la fait fi, à se rationaliser. Un Proudhon, ou tel autre de nos modernes, insiste sur la tendance des nouveaux siècles à rationaliser la foi, pour en conclure que le catholicisme se meurt : et les catholiques, acceptant cette conséquence, partent de là pour se rejeter dans le le moyen âge. Mais depuis quand notre philosophe est-il un théologien si approuvé, qu'il fiisse autorité en matière d'orthodoxie? Et sait-il bien ce qu'est le catholicisme? La foi tlonnerait la main à la science, enseignant ce que démontre la science ; et la science à la foi, démontrant ce qu'enseigne la foi : et toutes deux se résoudraient de la sorte dans un terme supérieur, la vérité.

La science même sera toujours foi pour la foule, qui n'y saurait atteindre. Mais la foule hésite, et se divise en sa foi, lorsqu'elle voit les savants se diviser en leur science ; leur adhésion unanime à la science démontrée entraînerait la foi unanime des peuples.

Les premiers Pères de l'Eglise furent des philosophes: l'eflfort de plusieurs d entre eux. et des plus grands, pour pénétrer avec la clarté de la raison dans les arcanes du dogme fut-il coupable? Et Saint- Anselme qui tente, en plein moyen âge, l'étude métaphysique directe des mystères chrétiens, ne m'est-il pas un garant de l'orthodoxie d'une pareille entreprise? Entreprise audacieuse, qui

dépassait non-seulement les forces^ mais peut-être Tesprit même dumoyen âge, et qui s'offre désormais comme la seule solution possible du problème religieux.

On objecte le cas où la philosophie, bâtie surTévidence, et rigoureusement déduite, contredirait la religion. Le cas est prévu pour d'autres religions; il est le même pour la nôtre. Certes, entre l'évidence rationnelle et la foi, qui ne vaut après tout que ce qu'en juge la raison, je ne comprends pas qu'on puisse hésiter : et s'attacher au plus universel, qui est l'évidence, puisqu'elle est la raison même^ c'est être véritablement catholique. Mais qui redoute un pareil cas déclare, ce semble, une foi bien chancelante : celui qui adhère avec pleine certitude à la foi craint-il de la voir infirmée, par la raison ? Et y a-t-il une vérité contre la vérité ?

Quoi qu'il en soit, nous ne sommes plus au moyen âge. Des esprits faux, pour ne pas dire pis, nous y veulent ramener^ sous prétexte de catholicisme ; et les ennemis du catholicisme en triomphent. Une conspiration d'adversaires acharjiés, entendus pour perdre l'Eglise en ayant l'air delà défendre, ne ferait pas mieux. Nous ne sommes plus au moyen âge : le point de départ n'est plus la foi, mais l'incrédulité chez beaucoup, le doute chez le plus grand nombre. Il faut opter entre l'accord de la foi et de la raison par la transformation du christianisme en philosophie, ou la philosophie pure ; il faut ramener l'incrédulité à la croyance à l'aide d'une philosophie vraie, dùt-elle ne pas aboutir à la vieille croyance, et la remplacer par une autre.

S'il était, après tout, que la vieille foi fût une erreur, l'erreur n'est-elle pas un de ces maux dont nous demandons à Dieu la délivrance dans notre prière de chaque jour : « Délivrez-nous du mal ? »

Que la philosophie devienne enfin la science qu'elle doit être : il me semble que la solution du problème religieux est tout entière là.

Elle est dans la transformation de la foi en science ; elle appartient à la philosophie.

Dujour où rhomme s'efforça de comprendre ce qu'il croyait, du jour où il raisonna, il |)hilosopha, sans doute. Mais l'œuvre d'un théologien, philosophique au îond, ne fut jamais une philosophie. Si l'on accepte toute une doctrine, enseignée ou révélée, comme un ensemble de prémisses pour en déduire certains développements, quelque vastes que ceux-ci puissent ètre^ on renonce dès lors à comprendre la doctrine d'où l'on part ; on se borne, et l'on fait peut-être une science, non la science, cette science universelle et première qui est la philosophie môme. Il n'y a donc eu de philosophes que les hommes qui ont tenté de créer des systèmes universels, sans autre force que la force de leur propre raison.

Nul n*a réussi. C'est pourquoi j'ai pu dire que la philosophie n'existe point. Mais il faut de nouveau tenter ce qu'ils n'ont pas su faire : parce que renoncer à comprendre la doctrine d'où Ton part, comme font les théologiens, c'est renoncer à en déduire une foule de développements nécessaires au bien du monde ; c'est renoncer à être assuré de ceux qu'on en déduit : car avec quelle certitude peut-on tirer des conséquences d'un principe que l'on ne comprend pas? Et dès lors un catholique n'est sûr d'aucune chose, si elle n'est expliquée et éclairée par les conciles, par les décisions de l'Eglise, par la lumière extérieure du Verbe : hors de là, il ne sait plus rien ; c'est renoncer à dominer les sciences, et par

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elles tous les efforts du travail de rhomme, qui doivent pourtant se subordonner à Tunité d'une vérité plus haute: que dis-je ? c'est renoncer à perpétuer le règne du catholicisme dans les âmes : car on ne peut plus régner, dans Tordre de la vérité, que par la raison, et quelle que soit, aux jours où nous sommes, la doctrine qu'on enseigna, il faut du moins en apporter les preuves. Or, s'il n'est pas prouvé que la doctrine catholique soit fausse, l'est-il à tous les yeux qu'elle ne lesoit point ?

Les apologistes de la foi chrétienne nous vantent beaucoup leur soin de permettre à la raison la discussion, non de la croyance, ils ne veulent pas, mais des molifs de crédibiliiéj comme ils disent^ ou des preuves de la croyance. Ils se iigurent que la raison, mise en demeure de s'enfermer dans ce terrain, qu'ils lui lui laissent parce qu'elle l'occupe trop sûrement pour qu'ils l'en puissent bannir, est impuissante contre eux. Ils se trompent. Je ne connais pas, dans un seul de leurs livres, une seule preuve capable d'imposer silence à un incrédule raisonneur, ni de contenter, considérée isolément^ un esprit critique. Il me serait aisé, si ce n'était risquer de scandaliser les faibles, et si d'ailleurs c'était le lieu, de réfuter l'un après l'autre tous les arguments qu'on invoque^ de montrer qu'ils ne sont qu'un faisceau de demi-preuves, auxquelles j'opposerais des considérations non moins concluantes, et contraires.

Il existe néanmoins^ j'en suis convaincu, plusieurs preuves directes de dogmes intelligibles en soi, quoi qu'on puisse dire, et qui entraînent rationnellement les autres. Par exemple, ce principe, qu'il est de l'essence de la réalité de se conformer à l'idée, une fois bien fixé, et l'idée de l'homme une fois bien définie, l'homme réel, qui existe en violation flagrante de sa propre idée, devient

aussitôt pour nous un être anormal, corrompu, déchu. Un être anormal est un désordre ; le désordre est contraire à la nature : nous vivons, par suite de la violation de notre être, dans un milieu désordonné, contraire à la nature des choses, et que nous appelons nature, tandis que nous appelons surnaturel, et que nous nions comme tel, ce qu*exige le rétablissement de la nature véritable. La chute de Thomme veut une réparation : de là le Rédempteur, de là le Christ.

Mais déterminer par l'idée la réalité, c'est l'œuvre de la raison, c'est la philosophie. Aussi n'est-ce point dans la lettre^ ou du moins n'est-ce |)oint dans la lettre seule, que le christianisme est vrai ; lettre morte, pour qui n'en possède pas le sens ; symbole creux^ pour qui l'adore comme la vérité même ; vérité vaine, pour qui accepte comme vérité l'enveloppe de la vérité, l'écorce protectrice du fruit : le christianisme est vrai dans son esprit, dans l'essence de sa morale, dans la profondeur mystique de ses dogmes, dont peu de chrétiens signeraient peut-être, faute d'être initiés, le véritable sens.

Cette initiation sera toute rationnelle.

J'ai ouï (lire souvent qu'il faut* qu'un chrétien qui pense soit menteur ou fou, aveugle ou aveuglé, pour cesser d'être chrétien. J'ai ouï dire souvent qu'il faut qu'un chrétien qui pense soit menteur ou fou, aveugle ou aveuglé, pour ne pas cesser d'être chrétien. Une rigoureuse démonstration du vrai ne réduirait-elle pas à un éternel silence tous les incrédules ou tous les crédules de l'univers ?

Ah I si la philosophie est possible, quel service ne rendra -t-elle point, une fois faite, au christianisme I Et le christianisme fùt-il faux, quel service au monde, puisqu'elle sera la science de l'universelle vérité I

Il y a divorce entre la philosophie et le christianisme. Triste fait, mais incontestable. Et voici un autre fait, non moins incontestable, plus triste encore, qui m'apporte toutefois, dans l'excès même de sa tristesse, une profonde consolation : la philosophie, ayant répudié le christianisme, meurt.

La philosophie répudie le christianisme, et meurt. On dira peut-être que ces deux faits, trop visibles pour être niés, se rencontrent ensemble, mais ne se produisent point l'un l'autre. On se tromperait. Le christianisme et la philosophie, la foi et la raison, quoique séparés, opposés même bien souvent, par l'inintelligence des hommes, sont dans un tel rapport^ que la mort de l'un est la mort de l'autre. La raison sans la foi est vide ; la foi sans la raison, incertaine : la raison donne son titre à la foi, la foi donne à la raison son objet.

Plusieurs se font, si je ne me trompe, une idée Irésfausse du christianisme, en le considérant comme une théorie métaphysique. Si cela était^ il serait une philosophie : une fois établi dans les âmes, il clorait toute pensée ; on n'aurait plus à raisonner que pour le prouver^ puis à se taire. Cela n'est point. Le christianisme est un fait, ou un ensemble de faits : il appartient à la raison de les coordonner, de les expliquer, de les comprendre dans la mesure de son pouvoir, de même qu'elle cherche à comprendre les phénomènes de l'ordre naturel ; il lui appartient de faire la théorie des phénomènes qui constituent le christianisme, comme elle cherche à faire celle des phénomènes électriques, par exemple, ou d'autres. Seulement, les phénomènes du christianisme ne sont pas connus de la même manière que ceux de

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l'ordre naturel. Le christianisme est la rédemption de riiomme déchu : grand événement très complexe, où se trouvent la chute de l'homme, Tincarnalion du Verbe, le sacrifice du Fils de Dieu ; toute une histoire divine, sur le pivot de laquelle tourne Phistoire du genre humain ; toute une suite de faits, les un,; révélés par le Verbe même, les autres racontés par les saints livres. Ils répondent à quelques faits de Tàme que chacun peut sentir dans la profondeur de son propre être, et qui eux-mêmes nous éclairent sur la nature de Thomme et sur la nature de Dieu. Sont-ils vrais 1 Dans leur sens propre, ou figuré? Selon la lettre, ou selon l'esprit? Sontils explicables par la raison, et jusqu'à quel point ? Les constater, et, autant que le permet la faiblesse humaine, les comprendre, c'est là faire œuvre de philosophe.

La raison, de son côté, est une faculté dont il ne me semble pas qu'on ait bien entendu le rôle. Elle n'est pas le pouvoir de connaître, mais, ce qui est tout autre, le pouvoir de comprendre. Je veux dire qu'elle a pour fonction propre de se rendre compte de ce qu'elle connaît, d'opérer sur une matière qu'elle ne trouve pas en elle-même, qu'elle n'invente ni ne découvre : si cette matière lui manque^ elle travaille sur le vide. Elle établit la véritéj non la réalité : pour cela, elle convertit, par une action toute spéciale, la réalité en vérité. La réalité est ce qui est ; la vérité, ce qui doit être : voir qu'une chose est, c'est connaître ; voir qu'elle doit être, c'est voir pourquoi elle est, c'est s'en rendre compte ou s'en rendre raison, c'est comprendre. Ainsi la raison change en vérité la réalité qui lui est donnée. Le sens externe lui donne les réalités visibles; le sens intime, les réalités de l'àme, ou plutôt de la personne : un autre sens, peu étudié encore, et trop méconnu, lui donne Dieu.

11 faut donc à la raison une réalité qui lui soit donnée du dehors, j'entends le dehors par rapport à elle ; des faits, sur lesquels elle puisse opérer. Otez-lui la connaissance des faits de Tordre divin, elle n'opère plus que sur des phénomènes physiques ou moraux, mais terrestres ; les sciences lui restent peut-être encore, mais la matière même de la métaphysique lui est enlevée : plus de philosophie, faute d'objet. Que Ton compare les philosophes antérieurs au christianisme avec les modernes. Combien d'idées manquent aux premiers^ des plus essentielles ! C'est qu'ils travaillent sur des religions imparfaites. Nul aujourd'hui n'est plus étranger à ces idées, qui sont chrétiennes ; mais, chose remarquable, ceux qui les repoussent montrent bien, par la façon dont ils les combattent, qu'ils ne les ont réellement pas.

Ces idées sont données à la raison par un sens intérieur. Quand je dis qu'elles lui viennent du dehors, c'est du dehors par rapport à elle : non d'elle-même, mais d'un sens. Je parle de ce sens^ plutôt que de la révélation. Aussi bien la révélation ne serait-elle pas entendue de quiconque n'aurait pas en soi la fiiculté des idées qu'elle exprime. 11 y eut de grands philosophes avant Jésus-Christ. Le christianisme est moins un enseignement que l'acte rédempteur des- hommes. Mais, comme il répare la nature humaine, il restaure avec le reste le sens du divin^ obscurci dans les âmes. Si bien que, chez ceux qui le quittent, ce sens délicat s'obscurcit de nouveau, d'autant plus qu'ils ont rejeté la vérité après l'avoir possédée, et ils perdent peu a peu les idées qui sont l'objet même de la métaphysique.

Les âges vraiment philosophiques ont été les âges religieux. Les meilleurs philosophes de notre siècle même sont chrétiens. Mais, sauf de rares exceptions, nos phi-

losophes sont incrédules : un siècle qui ne veut plus de métaphysique ni de poésie a consommé le divorce entre la philosophie et le christianisme. Les plus modérés professent le déisme : un Dieu qui gouverne les choses, du dehors, sans jamais se mêler au monde, n'agissant que de loin, non par lui-même, mais par des lois générales, sur des êtres pi ivés de tout rapport direct avec lui ; la révélation est une chimère pour eux. Ils ont été dépassés. L'action indirecte de Dieu sur les êtres, qui implique de sa part une action directe sur quelque chose, est-elle plus intelligible que son action directe sur toutes choses, que sa perpétuelle intervention, comme providence spéciale, dans le gouvernement des hommes, et de ses moindres créatures ? La création n'est-elle pas plus inconcevable encore que tout ce qu'on rejette ? Plus de Dieu créateur, distinct du monde : voici les panthéistes, et voici les athées. Ils ont été dépassés. Car, à quoi bon la métaphysique? Que servent les problèmes dont elle s'occupe ? Vieilles reliques bonnes à reléguer au grenier, avec les vieux habits et les cultes. L'homme a autre chose à faire qu'à s'inquiéter du principe et de la fin de sa vie : qu'il s'inquiète d'abord de vivre, qu'il s'arrange une existence commode ici-bas : c'est là sa grande œuvre^ c'est là désormais son devoir. La production et la distribution des richesses, le plus sage régime politique, où il trouve le plus d'aisance avec le plus de sécurité, et la liberté dans l'ordre, à la bonne heure : plus de ces vains songes surl'âme, qu'il ne voitpas, sur la vie éternelle, qui n'est pas la sienne, sur Dieu, qu'il ignore, dont les attributs, dont l'être même lui échappent ; plus de ces rêves qui le détournent du noble souci de son terrestre bien-être I Faites de la science, on vous écoutera : la physique, la chimie, l'histoire naturelle, toute recherche

LA PHILOSOPHIE ET LE CHftlSTIANlSME 291

de la matière a de quoi intéresser le siècle. Mais de la métaphysique I II faut être bien oisif pour s'amuser ainsi, et bien à bout d'amusements pour en venir à celui-là ! Les métaphysiciens sont des joueurs d'échecs, mais qui jouent pour eux, sans galerie. User sa plume à écrire métaphysique I Autant vaudrait écrire religion.

Loin de moi la pensée de décrier les études économiques et politiques I Ce que je déplore^ avec des pleurs de douleur et de colère, c'est le dédain de la métaphysique, lequel ne va pas sans le dédain de toutes les nobles choses, sans la perte de l'idéal, sans la mort de la religion dans les âmes. En sorte que, quand il n'y a plus de religion, il n'y a plus de philosophie : quand la philosophie cesse d'être chrétienne, elle cesse d'être.

Le soir était sombre ; un nuage rampait sur la face de la terre. J'étais dans une église chrétienne^ à genoux, priant ; et nul ne priait avec moi. Je me levai enfin ; et j'allais à pas silencieux dans la nef muette, dont la nuit agrandissait encore les vastes solitudes. Autour de moi tout était silence et ténèbres; et pourtant j'avais dans l'œil des clartés livides, et des plaintes lamentables remplissaient mon oreille, et, perdu, loin de ce monde, dans les régions du rêve, assailli de mille souvenirs, de regrets pleins de larmes, de pressentiments lugubres, surtout de la pensée de Dieu, la plus amère aujourd'hui, j'étais triste ; et triste j'allais toujours dans l'enceinte mélancolique de l'église ténébreuse et déserte, de Téglise chrétienne.

Et je sortis; et, ayant quitté l'église, j'étais dans le cimetière.

Or, comme j'étais là, un vent résonne au-dessus de

2d2 LA RELIGION

ma tôte, fort comme le bruit des eaux que la mer jette aux rivages ; un souffle passe, siffle entre les sépulcres, et se tait ; et du haut des airs une voix se fait entendre : « Levez- vous, siècles passés I » Et ils se lèvent. Et voici, j'ai vu autour de moi comme un tourbillon. Les pierres des tombeaux se sont ouvertes^ et il s'est échappé pour un temps une foule innombrable de fantômes^ qui s'en viennent, pareils à des langues de feu, voltiger sur le théâtre d'une vision étrange. Et les siècles, que la voix a secoués de la poudre où ils dormaient, se dressent tout pâles; ils se prennent par la main, et, s'inclinant tous ensemble^ saluent le ciel qui les réveille. Et tous, à partir du premier, ont agi et parlé tour à tour. Et quelque chose me disait au dedans : C'est pour toi qu'ils agissent et qu'ils parlent; regarde cette grande évocation du genre humain.

Et à mesure que chacun, ayant agi et parlé, fait silence, un grand nombre des esprits qui voltigeaient çà et là, les âmes filles de ce siècle, poussent une clameur et disparaissent ; et le siècle disparaît avec elles. Et tous firent de la sorte, chacun à son tour. Et je vis beaucoup de choses qu'il est inutile de raconter, et j'en entendis beaucoup que je ne veux pas redire.

Le dernier, à la vue de l'église, éclata de rire ; il riait en parlant, et sa parole n'était qu'un long sarcasme ; et, ayant parlé, il se rua sur l'église chrétienne. Soudain à la lueur sinistre des torches incendiaires, au milieu des écroulements qui se faisaient, j'en vis un autre apparaître, que je n'avais pas aperçu d'abord : et, lui cédant la place, le siècle démolisseur prit la fuite^ et ce fut pour jamais. Et rien ne demeura, car les dernières ombres disparurent avec lui.

Les sépulcres étaient clos, la plaine déserte, l'église

ruinée : seulement le siècle que je n'avais vu qu'à la fin^ né sous mes yeux dans la tempête, loin de rire comme son père, pleurait. A sa face sérieuse et triste, à sa mélancolie profonde, à son morne désespoir, je reconnus le mien. Et, voyant l'église ruinée, il pleurait ; et un doute se creusait en rides sur son front. Par intervalles, il secouait son abattement, comme pris d'un singulier délire, pour suivre d'une course tumultueuse quelques feux fuyant à l'horizon : que cherchait-il ainsi ? Mais bientôt il revenait sur ses pas, découragé ; il jetait sur l'église un long regard, et pleurait. Tout à coup il s'élance, comme le siècle dont il est né, sur cette église qui l'attire par une secrète séduction ; il va, non plus pour la détruire, il va pour en relever les ruines, et, saisi d'un souffle de Dieu, se précipite sur elle, avec la joie d'une douleur éteinte et le transport d'un enthousiasme qui assure le triomphe

Et je ne vis plus rien : église et cimetière, tout disparut en un rayon de soleil. L'astre se levant à peine, et le cri de triomphe que je venais d'entendre, ont réjoui mon âme, et j'ai dit à mon Dieu : « Faites, Seigneur, qu'il en soit ainsi ! »

Il en sera ainsi, ô mon siècle I si tu le veux ; tu es le maître de l'avenir. mon siècle I je t'ai reconnu dans une vision trop véritable ; je te reconnais le même dans le monde qu'éclaire le soleil vivant. Oui, je te reconnais, avec ce doute qui te ronge, cette tristesse qui consume tes os, ce regret et ce besoin tout ensemble de la croyance gisante en ruines à côté de toi. Tes pères les ont faites, ces ruines^ avec la hache du sarcasme : tu ne ris plus comme eux, tu pleures. Tu pleures à l'aspect de ces décombres qu'ils t'ont laissés en héritage, et au lieu de rebâtir Tédifice, tu t'en détournes, et tu t'épuises à la

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vaine poursuites de souges bizarres, enfants de Tinquiétude et de la fièvre qui te dévore. Pourquoi donc hésitestu à remettre l'une sur Tautre les pierres de l'autel ? Qu'est-ce qui t'arrête ? Qu'est-ce qui étouffe dans ton cœur la foi toujours prête à renaître?

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