‹ Le problème religieux au XIXe siècleChapitre 19 sur 26 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

l/A VENIR

Quelle doit èire la condaite de l'Eglise, à qui fui c fiée la religion ? et quelle, dans le rôle que les tei nouveaux réservent au christianisme, l'ueuvre de la \ losophie ? Peut-être ces deux puissances rivales et louses, déposant enfin avec une haine funeste une li dont elles ne pourraient que périr si elles étaient pé sables, se prépareront-elles par leur intime union commun triomphe : l'empire sur toutes les choses d' bas, pour le bonheur de l'humanité.

Il y a plus de trois siècles que le développement dt que j'appelle la face divine du christianisme estaict pli ; il s'est accompli par l'Église. Il semble que def celte époque l'Église tombe : elle a fait son teaips, i crient les aveugles ; la Réforme a sonné l'heure di mort. C'est là, disent-ils, ce qui fait l'extrême imf tance de la Réforme : d'autres hérésies avaient éc avant celle de Luther, mais impuissantes, à cjiuse d souveraine autorité de l'Église sur les âmes. En q l'hérésie de la Réformation diirére-t-elle de celles qu prècèilent, si ce n'est qu'elle va grandissant parmi peuples, et qu'au lieu de succomber sous les foudres cflncile, elle dét:iche de la foi catholique les nations plus éclairées, et les conduit comme par la mair rationalisme moderne?

Je suppose, pour leur plaire, que le christianisme, au lieu d'être un fait divin, ne soit^ comme ils le veulent, qu'une idée. N'enseignent-ils pas tous ensemble qu'une idée mise dans le monde doit s'accomplir jusqu'à son développement suprême ? Cela est vrai : idée ou fait divin, il faut qu'il s'accomplisse. S'est-il accompli ?

Il est une religion, s'il n'est pas la religion ; il est une manière d'entendre le rapport de l'homme avec Dieu ; il parle de Dieu, et s'adresse aux hommes : il a en lui une face divine et une face humaine. Or sa face divine est accomplie peut-être; et sa face humaine? A-t-il déterminé, en vertu du principe qui la résume, tout ce qui est de l'homme, gouvernements, lois, institutions ? Je l'accorde, en un sens : des gouvernements se formèrent à la ressemblance apparente, si je puis le dire, de l'autorité catholique, sansquelechristianisme les format. L'autorité, mal comprise, était tout pour eux : qu'elle y fût, peu leur importait le droit de l'homme ; la liberté, qui est l'homme individuel, n'entra pour rien dans leurs soucis. Je ne demande point si le christianisme a jamais déterminé, sans le vouloir^ les institutions sociales ; je demande s'il les a déterminées selon le principe qui résume en lui la face humaine, selon cette loi de l'amour du prochain, d'où émane la liberté vis-à-vis de l'autorité, et, plus directement encore, la fraternité, qui n'est pas vieille, ce semble dans la langue politique. Non^ il n'a pas accompli la face humaine qu'U enferme : donc il l'accomplira.

Le christianisme donc n'est pas à sa dernière heure, quoi qu'on puisse prétendre.

Que le développement de la face humaine qui est en lui s'accomplisse désormais par lui, selon le principe de Tamour, qui consacre, dans l'égalité fraternelle de

tous, ledroiletledevoir, la liberléet l'autorité, l'homme et Dieu 1

Mais il ne faut pas que les catholiques se rotoiiruP"* sans cesse avec une secrète complaisance vers un pa qui leur sourit plus peut-tMrc que l'avenir. Non, ni qu'ils ne s'arrêtent point à regretter l'ordre ancien, qu'ils pressentent l'ordre nouveau.

L'ordre nouvtau n'est plus fondé sur l'autorité, m sur la liberté, parce qu'il est fondé sur le droit.

Qu'est-ce donc que le droit ? Il répond au devoir. en est le fondement? La responsabiliti' de l'ère libr

Je suis obligé d'e.xercer et de dévelopjier m 's faculi de tendre à ma lin ; c'est mon devoir : mon droit que nul ne m'en empêche, que nul ne uiette obstacle déploiement de mon être. Tel est donc mon devoir : tt dre àmafin, et l'atteindre. Que je la manque, voilà désordre, devoir non rempli, dont quelqu'un est C{ pable. Esl-ce moi ? Certes, si l'on me laisse libre, je ne rencontre aiu'uue entrave, nucime limite, qut limite naturelle de mes facultés qui bornent et ma pu sauce et mes besoins, je peu-t accomplir mon être et ai ver par la vertu au bonheur que Dieu m'ordonne : ( je n'y arrive point, c'est ma faute alors, et nul autre n coupable ni punissable que moi-même. .Maissil'on ne laisse pas libre ? Je manque ma fin, c'est la faute de met obstacle à mon œuvre : il y a toujoui"s un coupai c'est celui-là ; individu OH société, qu'importe? il f que je sois vengé, moi qui soulfre, el que l'auteur du sordre soit puni.

Nul donc ne peut, sans se rendre coupable, se pc au travers du développement de mon être ; nul n';

droit, individu ou société, d'apporter aucun empêchement à mon libre travail : et ainsi, la liberté, c'est le droit. Le droit et le devoir ne se peuvent séparer, ils vont toujours ensemble : Tun sans l'autre ne serait pas la justice; ils la consomment l'un avec l'autre.

La liberté est-elle un droit? Singulière demande 1 Mais il n'y a plus, sans elle, ni droit ni devoir, il n'y a plus d'obligation morale. La liberté est la puissance que j'ai de vouloir ou de ne vouloir point selon que je le juge à propos : elle est ma volonté, ma personne, elle est la force, non qui est en moi, mais qui est moi-même. Comment, si je n'ai pas cette puissance, puis-je régler ma conduite ? Ou je marche dans le chemin de ma vie comme le soleil m'éclaire sans qu'il soit possible à ses rayons de ne pas m'éclairer, comme les astres qui roulent au-dessus de ma tête tournent fatalement, invinciblement, dans le cercle que Dieu les contraint de suivre ; ou, dis-je, l'ordre éternel me domine et m'entraîne ; je ne commets plus de fautes, puisqu'une puissance qui n'est pas moi les commet en moi ; il ne reste pour moi ni bien ni mal, ni vertus ni vices : ou je suis libre. La liberté est la condition du bien : elle est le droit fondamental, sans lequel il n'en est pas d'autre : elle est, en un sens très vrai, tout le droit.

La liberté est-elle donc le droit de tout vouloir? Non : elle en est la puissance, elle n'en est pas le droit. Considérée en elle-même, elle est le droit : nous pouvons, nous devons en user; elle est inaliénable, imprescriptible, sainte comme la justice, qui ne saurait être sans elle. Mais elle n'est pas le fondement de la justice, elle n'en est que la condition. Elle est le droit, condition du devoir : le devoir est le fondement delajuslice. La justice n'est pas arbitraire^ elle ne change pas au gré des fantaisies d'un

législateur, peuple ou roi : elle est absolue^ et repose sur un fondement absolu, sur la connaissance du bien. Le bien, pour un être donné, est Taccomplissement de son être ; et comme toutes les fins de tous les êtres concourent, par une merveilleuse harmonie^ à la fin universelle de l'être, tendre à sa fin, accomplir son être^ c'est vivre dans Tordre de la nature, et selon Dieu, qui a créé les êtres solidaires. Donc, deux éléments constituent la justice : la connaissance du bien, qui en est le principe; la liberté^ qui en est la condition. Il faut que la connaissance du bien s'impose à la liberté, et que la liberté se conforme à cette connaissance. Il ne nous est donc pas permis d'agir à notre caprice au nom de la liberté. Nous avons le droit d'en user, nous n'avons pas celui d'en user mal.

Pour bien entendre ceci, il faut distinguer ici, dans notre droit, le dehors et le dedans ; il faut le placer tour à tour en face d'autrui et en face de nous-mêmes, de notre conscience, du maître intérieur qui nous commande et qui nous juge.

Au dehors, extérieurement, le droit est la liberté même ; non telle liberté déterminée, mais la liberté entière. Non point une liberté du bien qui ne serait pas celle du mal : car elles sont inséparables. La liberté du bien est celle du mal : elle est la liberté. La liberté est ou n'est pas. Qui peut le bien peut le mal ; et qui ne serait pas libre de mal faire ne le serait pas de bien faire, parce qu'il ne serait pas libre. Sa conduite, dont il ne serait pas le maître, ne serait pas moralement bonne. Il ne ferait que le bien, dit-on ? Non. Il ne le ferait pas librement, et dès lors ce ne serait plus le bien.

Au dedans, intérieurement, le droit qu'a l'homme d'agir à son gré n'est pas le droit d'agir mal. L'homme,

est toujours soumis au devoir ; et il n'e.^t libre que pour pouvoir lui-même s'y soumettre, pour avoir le mérite de cette soumissi )n volontaire. On n'a pas le droit intérieur, le droit moral, de mal faire ; on en a le droit extérieur : le droit d'être criminel, si l'on veut l'être au risque de sa propre condamnation et de sa perte; le droit de n être pas empêché de vivre comme on veut vivre, pourvu qu'on n'empêche pas les autres de vivre aussi comme ils veulent et de ne répondre aussi de leur vie qu'à Dieu seul. Si la liberté est le pouvoir de choisir entre le bien et le mal, elle ne sort pas de son terrain quand, pouvant choisir le bien, elle choisit le mal ; elle est dans le légitime exercice de sorï pouvoir, qui n'est pas une direction, mais une force; elle est dans son droit. De ce que l'homme a le pouvoir de choisir le mal^ s'ensuil-il, me dit-on, qu'il ait le droit de le faire? L'homme, non : parce que l'homme n'est pas seulement une liberté, mais encore une raison. En tant que libre-, il en a le droit ; en tant que raisonnable, il n'en a pas le droit. Je veux dire que, quand il fiiit le mal^ il est dans le droit de sa liberté, non de sa raison ; il est dans son droit devant l'homme, non devant Dieu. Il use de sa puissance, et il en use à ses risques : nul, ni individu, ni société, n'a le droit de l'empêcher d'user à son gré d'une puissance qui lui a été remise précisément pour être l'épreuve de son mérite. Qu'il en use bien ou mal. il en sera récompensé ou puni: il a un juge. L'homme n'est pas le juge de l'homme.

Je conjure que l'on me pardonne d'être bref en un pareil sujet. Il m'est impossible de m'enfoncer ici dans l'étude morale, inépuisable objet de la méditation des sages; je ne peux qu'effleurer à peine ces mille points délicats qui dominent tout, que nul homme n'ignore, que

nul toutefois ne semble connaître, et dont Toubli fait la Eiisère des siècles ! Je n'ai qu'un mot pour tant de choses que je voudrais rappeler et fixer à jamais au fond de toutes les âmes : car, si on les Jiéglige, il n'y aura sur la face du monde que servitudes ou luttes aveugles, et toujours des larmes avoi' du sang !

Oui, la liberté est le droit, et elle ne nous donne pas le droit d'agir à notre caprice. Que l'on ne prenne |)asceci pour une vaine et chimérique distinction soufflée par je ne sais quel pédantisme d'école. C'est parce qu'on ne le veut pas comprendre, que l'on tombe dans des erreurs dont les suites épouvantent. Les uns ne reconnaissent point la liberté elle-même comme le droit ; les autres étendent le droit de la liberté à ses actes. Tel est l'aveuglement des hommes, que beaucoup s'étonnent peut-être à la lecturedecettephrase, et affirment comme unechose évidente que la liberté n'est pas le droit, ou que le droit s'étend de la liberté aux actes de la liberté. Ils partagent l'une ou l'aulre de ces deux erreurs ; qu'ils y songent : l'une et l'autre anéantissent toute morale.

Car, si la liberté n'est pas le droit, c'est que nous ne sommes pas libres : ce n'est pas nous qui agissons, une fatalité agit en nous, dont nous ne sommes pas les maîtres, mais les esclaves ; nous ne sommes responsables ni de bonnes, ni de mauvaises œuvres, il n'y a plus de justice, plus de morale.

Si, d'autre part, le di'oit s'étend de la liberté aux actes de la liberté ; si, parce que l'usage de la liberté est le droit, nous avons le droit d'en user comme il nous plaît, alors, quelque usage que nous en fassions, nul, non pas même Dieu^ ne peut nous le reprocher, moins encore nous en punir, puisque nous sommes dans notre droit. Pe là, je ne dis point que nous ne sommes responsables

ni de bonnes ni de mauvaises œuvres, je dis qu'il n'y a plus pour nous de bonnes ni de mauvaises oeuvres, il n'y a [)lus de justice, plus de morale.

Le droit n'est donc que dans la liberté, ou dans l'usage du» la liberté, considéré en lui-même. Une fantaisie me |)rend, je jette dans un plaisir, oa dans un achat frivole, mille écus que réclamait une plus utile dépense : libre, j'use de ma liberté, c'est mon droit ; j'en use mal, c'est mon crime.

Cette distinction bien comprise résout, ce semble, le dilïicile problème de la liberté. Ma liberté est ma dignité, ma noblesse, ma force, elle est ma personne même ; je ne puis rien, je ne suis rien sans elle ; elle est donc mon droit, nul ne peut m'en ravir l'usage. Mais cette liberté que nul ne peut nous ravir comporte un mauvais comme un bon usage. Bon ou mauvais, il est légitime, dès qu'il respecte celle d'autrui : à nous de faire un bon usage de la nôtre, c'est notre responsabilité devant notre conscience et devant Dieu; à autrui de respecter l'usage, quel qu'il soit, bon ou mauvais,qu'il nous plaît d'en faire. Notre devoir est d'en bien user ; mais d'en user, bien ou mal, c'est notre droit.

La liberté, comme le reste, se produit dans l'àme, dans le corps, dans l'union de l'un avec l'autre : au point de vue religieux ou spirituel, liberté de la pensée ; au point de vue économique ou physique, liberté du travail, de l'action ; au point de vue moral ou humain, liberté de la parole, de la presse, de la prédication, de toute manifestation de l'àme.

La liberté, dans l'ordre religieux, condamne toute violence, toute peine, toute pression extérieure qui force, qui arrête, qui refoule, qui égare, qui dirige despotiquement, qui entrave la pensée ; mais la pensée libre est,

pour cela même, responsable de ses erreurs devant Dieu, le seul juge : Dieu seul sait reconnaître si l'homme qui use de la liberté de penser est animé d'un esprit de vérité ou d'un esprit de mensonge.

La liberté condamne, dans Tordre économique, ces contraintes, ces servages, qui exploitent l'homme, (pii le privent du fruit de son labeur, qui lui arrachent sa propre action, la plus sacrée des propriétés, et les propriétés qu'il eût pu produire. Qu'il soit donc pleinement libre dans son travail et dans tous ses actes, mais, pour cela même, responsable et toujours jugé selon qu'il en use.

La liberté, dans l'ordre moral, s'oppose à ce qu'une censure enchaîne la parole de l'homme : que Thomme soit donc pleinement libre dans la manifestation de son âme, mais, pour cela même, responsable et toujours jugé selon qu'il en use.

Et, l'ordre politique étant la forme et le gardien de Tordre social, ces trois libertés engendrent la liberté politique. Car, si la liberté est le droit, elle est le droit pour tous : tous donc, tant que nous sommes, pensons, parlons, agissons, selon notre devoir, responsables par devers Dieu, mais Dieu seul, parce qu'il est seul juge de la pensée, principe de la parole et de la conduite ; tous libres, sans que nul puisse détruire, au prolit de sa propre liberté, la liberté, ni donc, en aucune sorte, la personne d'autrui. Le rôle de TEtat est de sauvegarder cette liberté, qui n'est autre chose que l'égalité devant la justice.

Ainsi se concilie la liberté avec l'autorité : conciliation nécessaire ; car, qu'est-ce que l'autorité, si ce n'est le bien^ qui ne détruit pas la liberté, mais la suppose en s'imposant a elle ?

Or cette conciliation si nécessaire a-t-elle été com-

■ prise? Du temps où régna raïUorité^ a-t-elle tenu quelque compte de la liberté ? Et, par une inévitable réaction, la liberté, réclamant à son tour, n'a-t-elle pas secoué l'autorité sous toutes ses formes ? IN'a-t-on pas cru que les actes qui ne relèvent pas de la justice des hommes S!)nt tous également justes parce que PEtat n'y saurait toucher sans se méconnaître soi-même? Et parce que devant l'Etat la responsabilité doit être niée de tout ce qui ne lèse pas autrui, n'a-t-on pas tenté de la nier devant Dieu? La liberté dépenser a enfanté l'indifférence en matière de doctrine : sous prétexte que l'opinion est libre, c'est-à-dire que nul homme n'a le droit de la contraindre^ on ne songe plus que la vérité a ce droit, et que l'on est coupable de l'erreur, lorsque c'est l'intérêt, ou l'orgueil, ou la précipitation d'un esprit négligent, ou même l'insouciance, qui l'a produite ; et le christianisme s'efface dans les âmes : peu d'entre nous demeurons fidèles au vieux cultes, hélas 1 d'une fidélité souvent chancelante, que frappent et ébranlent sans cesse les tempêtes du dehors ! La liberté de parler et d'écrire, qui devait enfanter le monde, n'enfante que le chaos; la liberté d'agir n'est jusqu'ici que le problème de l'organisation du travail, d'autant plus menaçant qu'il est plus mal posé ; la liberté politique a rempli l'histoire de luttes et de larmes trop stériles : car le jour de la justice ne brille pas encore sur le monde, et, après tant d'exagérations fatales dont je ne veux pas faire le lamentable récit, Dieu seul sait combien restent encore parmi nous de tristes servitudes ?

Page 1